Professeure d’allemand à Lannion (Côtes-d’Armor), Annaïk Chollois-Richomme vient de traduire le roman majeur de Kurd Lasswitz, père de la science-fiction allemande.
Livres
Annaïk Chollois-Richomme et ses ouvrages qui ont jalonné son parcours de traductrice.
Annaïk Chollois-Richomme et ses ouvrages qui ont jalonné son parcours de traductrice. ©Philippe Gestin
Par Philippe Gestin Publié le 14 mai 2026 à 20h44
Trois scientifiques à bord d’une montgolfière foncent vers l’inaccessible pôle Nord. Quand soudain… Jules Verne ? HG Welles ? Raté ! Ces premières pages de Sur deux planètes (1897) sont signées Kurd Lasswitz.
Le très méconnu auteur allemand (1848-1910) a droit à quelques lignes dans l’excellente Histoire de la science-fiction de Xavier Dollo. Le voici mis en lumière grâce à une autre Trégorroise, Annaïk Chollois-Richomme.
Un conte traduit avec ses élèves
La professeure agrégée est la première traductrice en français de ce volumineux roman de 600 pages paru chez C&F éditions.
« Mon aventure avec ces éditeurs a démarré à l’occasion d’un projet de traduction collaborative, avec mes élèves du collège Jacques-Prévert de Guingamp et les lycéens d’Henri-IV. »
Un conte moderne en allemand, Ada & Zangemann, qui a donné lieu à une traduction française. Lors du lancement du projet, Annaïk Chollois-Richomme, qui prépare un master de traduction littéraire, croise les deux éditeurs caennais. Qui lui proposent d’effectuer son stage d’études dans leur maison d’édition. Reste à trouver un ouvrage à traduire…
Une découverte
« Chez C&F, je suis entrée dans un univers très scientifique et sociologique, différent de ce que je connaissais… Ils n’avaient qu’un seul auteur allemand à leur catalogue. Plusieurs pistes ont été données. Puis on a trouvé cet auteur avec lequel je me sentais plus à l’aise. »
Considéré comme le père de la science-fiction moderne en Allemagne, Kurd Lasswitz, lui-même enseignant, était « féru d’atome et de gravité. Il voulait vulgariser la science. Son dada, c’était de créer de la fiction ».
L’étude de l’enseignante-chercheuse Françoise Willmann lui permet de s’imprégner du personnage, en même temps que la lecture de ses trois romans, dont le fameux Auf zwei Planeten, publié en 1897, « jamais traduit en France », à l’inverse de quantité de pays européens.
Sur deux planètes enfin traduit en français. (© C&F éditions)
Annaïk Chollois-Richomme a également traduit une nouvelle de Lasswitz. (© C&F éditions)
Le livre par lequel tout a commencé. (© C&F éditions)
Action et amour au menu
La séduction est immédiate : « Il m’a eue ! Comme peu d’auteurs le font. Son style est didactique, comme un prof qui radote un peu, les dialogues sont parfois ampoulés. Mais il y a beaucoup d’action, chaque chapitre se termine par un cliffhanger, à la manière d’un feuilleton. L’aventure et la romance jouent un rôle important. Chaque chapitre a son ambiance, je ne me suis pas ennuyée. »
Une grande modernité
Surtout, le romancier fait preuve d’un modernisme remarquable en racontant l’histoire de la rencontre de nos trois scientifiques avec des Martiens bien plus évolués.
« Il réussit un vrai changement de perspective, on sait tout des Martiens. C’est une critique de l’Europe colonisatrice. Il y a une dimension écologique, par l’utilisation de l’énergie solaire, et un zoom sur Berlin polluée par la Révolution industrielle. »
Inspiré par la philosophie kantienne, Kurd Lasswitz imagine aussi une grande confédération où chaque État peut s’exprimer – prélude à l’Union européenne ? -, il résout la question de la lutte des classes via un système liant savoir, compétences et salaire. Pacifisme et féminisme irriguent également ces pages.
Kurd Lasswitz, vulgarisateur de la science par la fiction.
Kurd Lasswitz, vulgarisateur de la science par la fiction. ©DR
Un livre populaire puis interdit par les nazis
Outre-Rhin, Auf zwei Planeten a connu une énorme popularité jusque dans les années 1920 avant d’être mis au ban par le régime nazi. Sa dernière réédition date de 1988. Un prix de SF allemand porte le nom de Lasswitz, signe de son importance. Il était grand temps que l’édition française s’y penche.
Annaïk Chollois-Richomme s’est d’abord fait la main en traduisant une nouvelle de Lasswitz, La Bibliothèque universelle (1904) « qui a inspiré Jorge Luis Borges ». Avant de se plonger dans ce « vrai défi de traduction ».
Pas du tout coutumière de science-fiction, elle se heurte notamment aux noms martiens, similaires aux pronoms français. Il lui faut aussi maîtriser la géographie du pôle Nord.
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Dix-huit mois de travail entre Paris et Trégastel
Un travail aussi complexe que motivant, entamé dans les locaux de l’éditeur. « J’y ai traduit les deux premiers chapitres, j’avais leurs commentaires en direct et dans quelle direction aller. »
La suite s’écrit à Trégastel où elle réside.
« Il fallait que je me détache de l’allemand, pour le reformuler en bon français. J’ai écrit les premiers jets à la main, avant de passer à l’ordinateur. Je le faisais lire par mon mari puis je faisais une relecture à voix haute. Ça, c’est imparable ! »
Dix-huit mois de travail, « dans ma bulle avec les Martiens », et un aboutissement dont elle peut être fière. « C’était mon rêve. Mais je n’ai jamais visé un changement de métier, c’est trop solitaire. » Son nouveau poste au lycée Le-Dantec à Lannion et ses élèves continuent de primer.
En attendant d’autres histoires, le « Jules Verne allemand » obtient enfin la traduction qu’il mérite. Une plongée Sur deux planètes s’impose désormais à tout amateur de littérature de l’imaginaire.
Sur deux planètes, de Kurd Lasswitz, C&F éditions, 610 pages, 27 €. Disponible en feuilleton (5 €) sur le site feuilleton.emailLa bibliothèque universelle, de Kurd Lasswitz, C&F éditions, 84 pages, 12 €.