• Science moderne et interrogation philosophique (1/3)
    https://collectiflieuxcommuns.fr/?1016-Science-moderne-et-interrogation

    Texte issu du volume I des « Carrefours du labyrinthe », Seuil, 1978 (disponible ici), précédé de la note suivante :

    « Science moderne et interrogation philosophique » a été rédigé, dans une première version, en octobre 1970 et communiqué à un comité de préparation d’un colloque interdisciplinaire, composé de Claude Grégory, François Jacob, Claude Lefort, Jacques Monod et Edgar Morin. Il a été, par la suite, diffusé auprès de la quarantaine de participants à ce colloque, qui s’est tenu à Royaumont en février 1971. Il a été publié, avec quelques modification mineures sous le titre « Le monde morcelé » dans [la revue] Textures n° 4-5, en 1972. La version reproduite ici est celle, sensiblement amplifiée, qui est parue dans le volume 17 (Organum) de l’Encyclopaedia Universalis (novembre 1973. (...)

    #Anthropologie, #Castoriadis C., #Linguistique, # Livre, #Philosophie, #Psychanalyse, #Science, #Scientisme, #Sociologie, #Technoscience

  • La Grande Transformation (I)

    Georges Lapierre

    https://lavoiedujaguar.net/La-Grande-Transformation-I

    Aperçus critiques sur le livre de Karl Polanyi
    La Grande Transformation
    (à suivre)

    Je commence un ensemble d’articles qui se rapportent à une lecture critique du livre de Karl Polanyi intitulé La Grande Transformation. Ce livre me semble d’une grande actualité ainsi que la perspective proposée par l’auteur qui oppose la société au marché. Une « grande transformation » de la vie sociale paraissait imminente à l’époque (1944) où le livre a été écrit. Elle a bien eu lieu mais pas dans le sens qu’espérait l’auteur, la victoire de la société sur le marché. La société n’a pas pris le dessus, c’est tout le contraire qui s’est passé : la mainmise du marché sur la société. L’intuition de l’auteur était bonne : après la deuxième guerre mondiale, la situation était critique et le monde pouvait basculer d’un côté comme de l’autre. La société pouvait réagir et s’opposer à la pénétration désastreuse du marché en son sein ; cette réaction attendue de la société ne s’est pas faite et elle s’est trouvée envahie par des intérêts privés qui lui sont contraires. L’opposition établie par Karl Polanyi entre société et marché me paraît particulièrement appropriée pour tenter de comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvons et qui nous est donnée de vivre. Les éléments proposés à notre réflexion par l’auteur restent, sur bien des plans, pertinents pour comprendre notre époque et saisir les conditions d’une éventuelle grande transformation. (...)

    #anthropologie #économie #Karl_Polanyi #argent #aliénation #capital #échanges #État

  • Ella Cara Deloria, l’indispensable Sioux de Franz Boas
    https://www.telerama.fr/idees/ella-cara-deloria-lindispensable-sioux-de-franz-boas-6658728.php

    Née en 1889 dans une réserve dakota, Ella Cara Deloria fut, pour le fondateur de l’anthropologie moderne américaine Franz Boas, une indispensable traductrice de la langue et des coutumes sioux. Qu’elle s’employa à défendre et à faire connaître sa vie durant. Pourtant, son travail n’a jamais été reconnu…

    Dans les années 1930, lorsqu’elle résidait à Manhattan, l’Américaine d’origine sioux Ella Cara Deloria (1889-1971) avait l’habitude de déjeuner tous les jeudis avec les représentants éminents des sciences humaines américaines, soit le Pr Franz Boas (1858-1942) et ses élèves, Ruth Benedict et Margaret Mead. Le premier, enseignant à l’université Columbia, spécialiste des Amérindiens, est considéré comme le fondateur, au début du XXe siècle, de l’anthropologie américaine moderne. Les secondes, ses émules, domineront la discipline à sa suite. Ella Cara Deloria, quant à elle, a été la collaboratrice du maître, rencontré dans cette même université en 1914 alors qu’elle étudiait à l’école normale pour devenir institutrice et éducatrice. Elle parle couramment tous les dialectes des communautés sioux sur lesquels il travaille : une « perle rare », comme le lui écrira Boas plus tard.

    Reste que son nom ne dit pas grand-chose aux États-Unis, hormis dans les communautés concernées, et encore moins en Europe. Figure de l’ombre, Ella Cara Deloria a pourtant réalisé durant quinze ans des enquêtes sur le terrain et effectué de nombreuses traductions, cheville ouvrière indispensable aux recherches de Boas. Elle a ensuite continué avec Ruth Benedict, tout en menant des travaux personnels sur la culture traditionnelle et les langues autochtones. Formée sur le tas mais non diplômée, femme, et de surcroît indienne — autant de freins importants, à l’époque, à une pleine reconnaissance —, elle est la première ethno-linguiste de terrain à avoir étudié de l’intérieur sa propre communauté.

    « Belle comme le jour », ou Anpetu Washte-win, son nom en langue dakota (un des trois groupes dialectaux sioux), est née dans la réserve de Yankton, Dakota du Sud, terre ancestrale des Indiens des plaines — les Sioux, de leur nom générique. Ella a 2 ans lorsque l’armée attaque, un petit matin de décembre 1890, un campement dans la réserve voisine de Pine Ridge. Les Sioux y sont réunis autour du chef Big Foot pour une danse rituelle interdite par les autorités. Trois cent cinquante personnes, dont beaucoup de femmes et d’enfants, sont tués. Tragédie historique, le massacre de Wounded Knee marque la fin de plus d’un siècle de guerres indiennes. Parqués dans des réserves qui se réduisent comme peau de chagrin, les autochtones s’étiolent, leur population tombe, fin XIXe, à trois cent mille personnes, voire cent cinquante mille selon les estimations les plus basses ; ils sont cinq millions aujourd’hui. Les enfants sont envoyés dans des pensionnats où il leur est interdit de parler leur langue. Objectif du gouvernement : l’assimilation forcée.

    Une vie nomade et modeste

    L’histoire se répétera à Wounded Knee en 1973, deux ans après la mort d’Ella Cara Deloria, avec l’occupation, cette fois-ci pacifique, du site durant plus de deux mois par des militants autochtones en lutte contre la corruption des Affaires indiennes et la spoliation de leurs droits (Le Renouveau indien aux États-Unis, de Joëlle Rostkowski, éd. Albin Michel). Ella Cara a vécu entre ces deux dates symboliques, consciente que l’époque était en train de basculer. « Elle fait partie de cette génération qui a connu des transformations incroyables, alors elle s’est adaptée. Son idée a toujours été de faire valoir la pertinence de la culture et de l’histoire des siens pour qu’ils puissent se faire eux-mêmes une place moderne dans la société », explique son petit-neveu, Philip Deloria, professeur d’histoire à la prestigieuse université de Harvard, spécialiste de l’histoire indienne. Fils d’un activiste célèbre, Vine Deloria, lui-même neveu d’Ella, il a publié l’année dernière un livre sur une autre inconnue de la famille, Susan, la sœur de notre ethnologue sioux (Becoming Mary Sully : Toward an American Indian Abstract, de Philip Deloria, University of Washington Press, 2019, en anglais). 

    Sur les rares photos en noir et blanc, Ella Cara Deloria incarne les deux faces d’un même personnage complexe et fascinant. D’un côté l’intellectuelle new-yorkaise dynamique, robe à jabot et chignon impeccable, et de l’autre la Sioux dakota tout aussi élégante, robe de peau ornée de perles et de piquants de porc-épic, le front ceint d’un bandeau brodé retenant ses nattes. Le costume traditionnel lui sert surtout pour la promotion de ses conférences sur son peuple, qu’elle organise dans tout le pays, sillonnant les États-Unis en voiture. Elle y dort aussi parfois, et vend, pour gagner quelques sous, des artefacts en perles brodées. Ella vit avec sa sœur, Susan, qui a pris comme nom d’artiste « Mary Sully » pour signer les illustrations de couverture de ses livres et de superbes fresques colorées rappelant l’art brut. En parallèle à ses activités ethnographiques, Ella se fait aussi institutrice dans différents établissements du Dakota, prof de gymnastique et de danse au Texas, éducatrice au YMCA, consultante du Bureau des Affaires indiennes, pour lequel elle effectue des missions, notamment en pays navajo ou en Floride. Sa situation économique est compliquée, avec un père âgé et sa sœur à charge. La famille passant avant tout, elle renonce plusieurs fois à des propositions de travail de Boas.

    Une généalogie étonnante

    Remonter l’arbre généalogique des Deloria révèle les brassages nord-américains. Côté paternel, une arrière-grand-mère yankton a épousé un explorateur français, Philippe Des Lauriers, huguenot établi sur les rives du Missouri en 1822. Comme nombre de ses concitoyens à la charnière du XXe siècle, leur fils, Francis Deloria — version américanisée du patronyme français —, chaman célèbre et leader charismatique, se convertira à la fin de sa vie à la religion chrétienne épiscopale. Le fils de celui-ci, Francis junior, père d’Ella, est le premier Indien ordonné prêtre en Amérique — il a droit à une statue dans la cathédrale nationale de Washington. Côté maternel, la filiation s’avère tout aussi étonnante, avec un arrière-grand-père artiste, d’origine anglaise, Thomas Sully, portraitiste de La Fayette et de la reine Victoria, et un grand-père officier de cavalerie, héros de la guerre de Sécession puis de la conquête de l’Ouest et par conséquent tueur d’Indiens. Pourtant, sa fille épousera le fils du grand chaman Deloria…

    À la fin du XIXe siècle, le père d’Ella fonde une mission dans la réserve de Standing Rock, Dakota du Sud, où grandissent ses enfants. Ils étudient en anglais, mais à la maison tout le monde parle dakota, la langue des ancêtres, qu’Ella Cara étudiera toute sa vie, enregistrant et retranscrivant des milliers de légendes et de mythes, décortiquant la phonétique et la grammaire de dizaines de dialectes, publiant une Grammaire dakota épaisse comme un bottin. Son dictionnaire dakota/anglais, riche de cinq mille entrées, n’a jamais été édité. Rédigé au début des années 1940, son roman Waterlilly (Nénuphar) ne sera publié en anglais et en français par une maison d’édition canadienne que vingt ans après sa mort. Captivant et d’une écriture limpide — exactement comme parle la grand-mère du récit, qui tient en haleine les gamines en mocassins —, il raconte le destin de trois générations de femmes dakota dans la seconde moitié du xixe siècle. Et devient culte. Rendant enfin justice à Ella Cara Deloria, fascinante représentante d’une dynastie étonnante.

    Sophie Cachon

    #peuples_premiers #native_american #anthropologie #linguistique #patriarcat #discrimination

    A propos de Franz Boas : https://fr.wikipedia.org/wiki/Franz_Boas

  • Anthropologie de la décadence aux marges de l’hellénisme :
    une biographie intellectuelle et politique d’Elias Petropoulos

    Christos Panagiotopoulos

    https://lavoiedujaguar.net/Anthropologie-de-la-decadence-aux-marges-de-l-hellenisme-une-biograp

    Elias Petropoulos, le plus anthropologue des non-anthropologues grecs, est un moraliste de la Grèce contemporaine, un ethnographe rude, au regard sincère, au discours incisif. Grâce à sa distance avec le monde académique, permise par son indépendance, Elias a brossé un portrait décapant et original de la Grèce contemporaine. Fort de son amour de la pègre, l’inclassable Elias s’est battu contre l’histoire stérilisante d’un nationalisme qui avait commodément infiltré l’université, en particulier la laographie grecque . Des recueils laographiques des objets quotidiens de la Grèce de la seconde moitié du XXe siècle aux essais critiques, en passant par les dictionnaires des idiomes populaires et des enquêtes sur des facettes oubliées de l’histoire de l’hellénisme contemporain, son œuvre et sa documentation gigantesque pourraient le qualifier comme un éminent ethnologue, anthropologue, historien, ou laographe. Pourtant, il ne se reconnaît sous aucune de ces dénominations : « J’aimerais qu’on se rappelle de moi comme d’un écrivain insolite et bosseur. » Auteur d’un des plus vastes corpus anthropologiques sur la Grèce contemporaine, Elias ne s’est pourtant jamais autoproclamé anthropologue, ni n’a jamais été professionnellement admis dans les cercles académiques de la laographie. (...)

    #Grèce #Elias_Petropoulos #anthropologie #laographie #prison #dictature #rebetiko #Tsitsanis #bas-fonds #homosexualité #haschich #exil #Paris #libertaire #athée #Islam #érotisme

  • Des croisements anciens entre Polynésiens et Amérindiens mis en évidence par la génétique

    Des analyses ADN confortent l’hypothèse de l’anthropologue Thor Heyerdahl. Mais on ignore si des Amérindiens ont débarqué en Polynésie, ou si ce sont les Polynésiens qui ont « découvert » l’Amérique avant Christophe Colomb.

    Par Hervé Morin Publié, lemonde.fr, mercredi 8 juillet 2020

    En 1937, le jeune anthropologue norvégien Thor Heyerdahl et sa femme Liv débarquent à Fatu Hiva, une île des Marquises, pour leur voyage de noces. Le séjour du couple de Robinson se prolonge. Heyerdahl est fasciné par des légendes locales, selon lesquelles les occupants de l’île seraient venus du Soleil-Levant. Dix ans plus tard, il s’embarque depuis le Pérou sur un radeau de balsa, pour prouver qu’un tel voyage d’est en ouest est possible. Le 7 août 1947, après cent un jours de mer, lui et ses cinq coéquipiers s’échouent sur un atoll des Tuamotu, au terme de 7 000 km d’une navigation mouvementée, apportant une éclatante démonstration de la faisabilité d’une telle dérive.

    L’odyssée du Kon-Tiki deviendra mythique dans le grand public, mais jusqu’à ce jour, les cercles académiques continuent de débattre avec fièvre de l’hypothèse d’Heyerdahl. La théorie dominante étant que le Pacifique a progressivement été exploré et colonisé depuis l’Asie, par les « nomades de la mer » de la civilisation Lapita, sur une période courant de 1 500 avant J.-C. à la fin du XIVe siècle.

    Sans nier la prépondérance de cette ruée maritime vers l’est, une étude, publiée le 9 juillet dans Nature, appuie l’intuition initiale d’Heyerdahl. Elle compare les génomes de 807 individus issus de 17 îles du Pacifique et de 15 groupes amérindiens de la côte du Pacifique. Alexander Ioannidis, postdoctorant à l’université de Stanford, et ses collègues, mettent en évidence des croisements qui seraient survenus vers 1 200 après J.-C. entre Polynésiens et Améridiens, à une époque où les premiers étaient en pleine exploration des derniers confettis du Pacifique.

    Génétique, linguistique et botanique

    Heyerdahl aurait-il vu juste ? « Nous ne pouvons pas dire si les Polynésiens ont atteint les Amériques et sont repartis (avec une certaine ascendance amérindienne), ou si les Amérindiens se sont rendus en Polynésie, comme le croyait Heyerdahl, mais nous pouvons confirmer qu’il y a eu contact, comme il le pensait, répond Alexander Ioannidis. Cela signifie que les influences culturelles des Amérindiens ont pu se propager dans la lointaine Polynésie, comme le théorisait Heyerdahl. »

    L’analyse génétique conforte des indices d’une autre nature, qui mêlent linguistique et botanique. « D’autres chercheurs avaient noté que la patate douce, dont nous savons qu’elle était originaire des Amériques et qu’elle y était largement utilisée comme culture, est arrivée en Polynésie des siècles avant que les marins européens n’atteignent le Pacifique, rappelle Alexander Ioannidis. En outre, le nom de la patate douce, dans de nombreuses langues polynésiennes, kumara, ressemble au nom autochtone utilisé pour la désigner dans certaines langues du nord-ouest de l’Amérique du Sud. »

    N’est-il pas trop beau pour être vrai que le signal le plus fort d’un héritage génétique d’origine amérindienne – provenant des Zenu de Colombie – pointe vers Fatu Hiva, vers 1150 après J.-C., là même où Heyerdhal a été happé par les légendes insulaires ? « Ce n’est pas une coïncidence totale, puisque cette île a été incluse dans notre base de données en partie à cause de ces légendes, répond Alexander Ioannidis. Nous avons trouvé un signe de contact sur Fatu Hiva, là où nous avons cherché, mais il y a beaucoup d’autres îles des Marquises et des Tuamotu qui ne figurent pas dans notre base de données, si bien que nous ne pouvons donc pas dire avec certitude où le contact a eu lieu précisément. »

    La « marge d’approximation » de la génétique

    L’étude de Nature évoque la « possibilité intrigante » que les Amérindiens aient été les premiers à s’installer à Fatu Hiva, et que des navigateurs venus de l’ouest soient arrivés en second lieu. Mais l’alternative a la préférence d’Alexander Ioannidis : « Je pense qu’il est plus probable que des Polynésiens aient atteint les Amériques, étant donné leur technologie de voyage et leur capacité démontrée à parcourir des milliers de milles en haute mer, ce qu’ils faisaient avec succès, à cette époque, à la recherche de nouveaux territoires insulaires. » Un voyage de cette nature a été recréé en 1976 par l’expédition, d’Hawaï à Tahiti, du Hokulea, un bateau polynésien traditionnel, bien plus manœuvrant qu’un radeau de balsa.

    « Il est également possible que certains Amérindiens, qui disposaient de bateaux empruntant la route commerciale côtière de l’Equateur-Colombie vers la Méso-Amérique, aient dérivé dans l’océan Pacifique et, portés par les courants équatoriaux, aient atteint les Tuamotu, convient Alexander Ioannidis. C’est exactement là qu’Heyerdahl a débarqué lors de son voyage de dérive reconstitué avec le Kon-Tiki depuis l’Amérique du Sud. » Mais l’hypothèse d’une découverte précolombienne des Amériques par d’aventureux Polynésiens reste pour lui plus convaincante.

    « Le sujet est vraiment fascinant ! », commente Vincent Lebot (Cirad) qui, en 2013, avait dirigé une étude génétique sur la diffusion de la patate douce dans le Pacifique, laquelle appuyait déjà fortement l’hypothèse de transferts du tubercule depuis l’Amérique du Sud (région du Pérou et de l’Equateur) vers la Polynésie. Il estime que la méthodologie et les marqueurs génétiques décrits dans Nature sont « suffisamment solides pour révéler des échanges entre deux populations qui étaient, à cette époque, suffisamment distantes génétiquement. » Lui aussi penche pour l’hypothèse d’un aller-retour de Polynésiens en Amérique, qui « auraient ramené avec eux des femmes ou des marins amérindiens ». Il note cependant que la génétique laisse « une marge d’approximation » concernant la datation de ces échanges, et salue le fait que les auteurs eux-mêmes mentionnent les limites de leur modèle.

    Héritage génétique indéchiffrable

    Jusqu’alors, l’hypothèse d’une origine amérindienne des Polynésiens avait été essentiellement testée sur les habitants de l’île de Pâques (les Rapa Nui), précisément parce qu’elle est la plus proche du continent américain (3 525 km des côtes chiliennes, tout de même), et distante de plus de 2 000 km de Pitcairn, la première île habitée vers l’ouest. L’héritage génétique de ses habitants était particulièrement indéchiffrable, du fait d’échanges, au XIXe siècle, avec des navigateurs d’origines européenne et amérindienne (peuples chiliens précolombiens). Les analyses ADN apportaient des résultats contradictoires sur une influence amérindienne antérieure.

    Une indécision tranchée par l’étude de Nature : « La composante amérindienne préhistorique sur Rapa Nui, sur laquelle tant de recherches ont porté, est probablement issue d’un événement de contact non pas sur Rapa Nui, mais quelque part en amont dans le processus de colonisation polynésienne des îles du Pacifique », y lit-on. L’arrivée d’ADN amérindien sur l’île de Pâques est datée de 1380.

    Combien d’individus ont-ils été impliqués dans ces croisements dont la trace génétique ténue s’est conservée et diffusée si largement dans l’immensité du Pacifique ? « Nous ne pouvons pas le dire, mais nous pouvons dire que l’ascendance amérindienne sur les différentes îles étudiées a été héritée des mêmes ancêtres, répond Alexander Ioannidis. Tous les ancêtres amérindiens préeuropéens proviennent également de la même région du nord de l’Amérique du Sud et datent d’à peu près la même époque. Cela nous amène à penser qu’une seule expédition a permis d’apporter ces ancêtres sur une île de la Polynésie orientale. Puis, lorsque les dernières îles polynésiennes éloignées ont été colonisées (comme l’île de Pâques), cette trace ancestrale a été portée vers ces nouveaux territoires avec les nouveaux colons, dans leur ADN désormais combiné. »

    « La nouvelle étude de Ionnidis et al. est passionnante et les résultats sont très convaincants, estime le paléogénéticien Lars Fehren-Schmitz (Université de Californie, à Santa Cruz), qui avait pourtant publié, en 2017, une étude excluant tout apport génétique amérindien avant l’arrivée des Européens sur l’île de Pâques. L’idée de déplacer l’attention de Rapa Nui vers d’autres communautés de Polynésie orientale me paraît logique, étant donné que même l’expérience de Thor Heyerdahl ne l’a pas conduit à Rapa Nui. Je suis particulièrement enthousiaste quant à leur hypothèse selon laquelle un flux génétique pourrait provenir de groupes vivant dans le nord de l’Amérique du Sud-Amérique centrale. »

    Pour lui, la preuve la plus convaincante de l’ascendance amérindienne chez des individus des communautés insulaires viendra, in fine, de l’analyse d’ADN ancien prélevé sur des squelettes datant de l’époque préeuropéenne. « Mais c’est aux communautés de ces îles de décider si cette question les intéresse », conclut-il.

    Hervé Morin

    https://www.lemonde.fr/sciences/article/2020/07/08/des-croisements-anciens-entre-polynesiens-et-amerindiens-mis-en-evidence-par

    #anthropologie #génétique #Amérindiens #Amérique #Polynésie #Pacifique

  • Notes anthropologiques (LIV)

    Georges Lapierre

    https://lavoiedujaguar.net/Notes-anthropologiques-LIV

    Traité sur l’apparence (IX)
    Notes sur l’irréalité de l’être

    Marcel Mauss se lance dans une analyse théorique du don comme si cette pratique avait disparu dans nos sociétés et qu’il devait la retrouver avec une certaine surprise dans des sociétés qu’il jugeait primitives. À sa suite, les savants et les ethnologues se sont lancés dans une analyse théorique et subtile, parfois passionnée, de cet échange de cadeaux. Quelle pouvait bien être cette force difficilement saisissable qui poussait les gens à se faire des cadeaux et à échanger des présents ? Était-elle contenue dans la chose échangée ? Face à une telle innocence, les gens interrogés répondaient ce qui leur passait par la tête, n’importe quoi. C’est un peu comme si nous demandions de nos jours pourquoi nous donnons de l’argent en échange d’une marchandise. Est-ce l’argent qui obéirait à l’appel de la chose ? L’agencement des échanges repose sur des évidences qui sont difficiles à pénétrer et qui exigent de pousser assez loin toute une réflexion théorique sur l’être humain et la société. Rien n’est véritablement acquis, il s’agit de pousser la réflexion dans ses derniers retranchements et, à cette fin, changer de perspectives, modifier les points de vue. Nous voyons par exemple la société dans une perspective unique, qui est en général la perspective dominante, seul existerait, par exemple, l’échange marchand (qui s’oppose à l’échange de cadeaux), pourtant nous sommes amenés à faire continuellement l’expérience du chevauchement : l’échange marchand chevauchant l’échange de cadeaux. (...)

    #anthropologie #Mauss #échange #don #Grèce_ancienne #État #droit #Louis_Gernet

  • « Les pays occidentaux sont un terrain de chasse pour les visées communautaires »
    https://collectiflieuxcommuns.fr/?992-Les-pays-occidentaux-sont-un-terrain-de-chasse

    Lors du débat du 8 juin 2019 qui faisait suite à notre exposé sur le thème « #Immigration, #écologie, #décroissance », un participant a exprimé un point de vue qu’il a retrancrit, à notre demande, ci-dessous. Un #Entretien s’en est suivi. « Je voudrais apporter ma contribution à la discussion en tant que fils d’immigrés subsahariens pour enrichir le débat d’aujourd’hui. Beaucoup de Français de souche ne s’en rendent pas compte, mais lorsque l’on est originaire d’Afrique ou d’Asie, la pression sociale est très (...) #Entretiens

    / #Psycho-sociologie, #Anthropologie, #Politique, #Multiculturalisme, #Guerre, #Entretien, #Immigration, #Type_anthropologique, (...)

    #Pseudo-subversion

  • Etnoquê? Introdução à etnografia | Ethno-What? Introduction to Ethnography

    Ethnowhat? is a series of 7 short didactic videos introducing the basics of the ethnographic research method, focused on social justice. The target audience are mainly students and researchers in the social sciences, as well as social movement activists. The series is hosted by professor and anthropologist #Rolf_Malungo_de_Souza (UFF) and illustrated with concrete examples from the international action research project “Helping the Poor Stay Put”, which aims at studying and supporting diverse struggles for the right to popular housing in and around Rio de Janeiro’s port area.

    https://www.youtube.com/playlist?list=PL3222mQG3R0Db8CWD8Zmd8An0PwYx-ujO

    #vidéo #ethnographie #anthropologie #ressources_pédagogiques #méthodologie #justice_sociale #sciences_sociales #Rio_de_Janeiro #logement #logement_social #logement_populaire

  • Considérations sur les temps qui courent (IIIc)

    Georges Lapierre

    https://lavoiedujaguar.net/Considerations-sur-les-temps-qui-courent-IIIc

    Dans la première partie de ces considérations, j’ai eu l’occasion d’aborder la question de la monnaie d’un point de vue général en partant de l’idée que tout bien ayant une valeur d’échange peut être utilisé comme monnaie à condition de présenter quelques caractéristiques qui permettent de quantifier sa valeur en l’augmentant ou en la diminuant jusqu’à obtenir une équivalence avec le bien échangé (j’y reviendrai). J’avais surtout noté une idée qui m’apparaissait pleine de promesses théoriques et qui m’apparaît toujours particulièrement intéressante : la monnaie est avant tout une tournure d’esprit. Recourir à une monnaie d’échange n’est pas insignifiant comme nous pourrions le penser, cela signifie que les protagonistes de l’échange ne cherchent pas à s’engager dans un jeu de prestige et à donner à leur échange une quelconque publicité. Il s’agit d’un échange qui se soustrait à une relation intersubjective, la personne s’évapore ; son lien avec les autres, le lignage, le clan ou le village n’existe plus ; le protagoniste ou les protagonistes de l’échange ne se posent plus comme sujets ; ce qui constituait leur humanité s’est dissous ; nous avons affaire à des individus engagés dans un échange privé (sous-entendu de dimension sociale et publique). En général, les peuples ont recours à cette forme d’échange dans un troc avec un partenaire qu’ils ne connaissent pas et avec lequel ils n’ont aucune relation sociale fixée par la coutume, ce partenaire leur est, dans le sens le plus stricte du terme, étranger. (...)

    #échange #monnaie #Malinowski #consommation #Marx #Kant #État #Vaneigem

    • Nous revenons à la grande tromperie que nous avons signalée et qui consiste à prétendre que la valeur est une notion objective. La valeur n’est pas une donnée objective immanente à l’objet créé, au produit, à la marchandise, comme Karl Marx [5] et les marchands voudraient nous faire croire. L’étalon d’or, le poids de l’or est une immense tromperie. Qui trompe qui ? C’est le marché de l’or qui donne l’heure de l’or, sa valeur relative, sa valeur estimée en fonction de l’échange de toutes les marchandises avec toutes les marchandises. La valeur d’une marchandise est estimée et elle varie, tant elle est susceptible, pour un oui et un non. Et tout se joue sur la connaissance et la prévision des aléas du marché. En dernière instance, c’est le marchand et les partenaires de l’échange qui décident de la valeur d’un produit en fonction de l’offre et de la demande, en fonction, donc, du marché et de la connaissance qu’ils en ont.

      À l’origine, c’est le peuple qui estime la valeur d’un bien en fonction de sa place et de son rôle dans les échanges au sein de la société. La valeur d’un objet est arbitraire, même si sa rareté et sa beauté contribuent à la renforcer, toutefois c’est bien la société, elle-même (la collectivité, le peuple) qui reconnaît et attribue sous forme d’un consensus qui n’est pas discuté une valeur d’échange à un objet ; je dirai que la valeur accordée à certains biens fait partie du patrimoine social d’un peuple au même titre que ses usages. Les pierres trouées ont une valeur pour le peuple de l’archipel de Yap, elles n’ont pas de valeur pour les autres peuples, les colliers de porcelaine pour les Algonquins, ou les plaques de cuivre pour les Kwakiutl, ou les colliers kula et les brassards pour les Trobriandais. Enfin la notion de valeur n’est pas attachée uniquement à la monnaie, elle est propre à un bien considéré comme précieux par un peuple et ce bien peut être utilisé comme moyen d’échange, c’est-à-dire comme monnaie, sous certaines conditions (que nous venons de voir et de préciser).

      @ktche est-ce que tu aurais un texte en tête (pas trop immense, pas un livre entier quoi), qui compare/commente/critique ces deux conception opposées de définir « la valeur » ? Entre la conception marxienne du temps de travail social, et la conception relative au marché et aux échangistes.

      #valeur #anthropologie #économie

    • merci ! :)
      bon là c’est plus général, ce texte si je comprends bien serait l’un des arguments (le principal ?) à opposer, qui est de dire qu’ils projettent dans les deux sens, sans voir les spécificités historiques des différentes sociétés/anthropologies. Mais je vois ça plus comme une cause à la racine de pourquoi ça aboutit à un mauvais raisonnement ensuite, mais pas à une argumentation de pourquoi c’est incorrect (tu vois la diff ?).

      Avec mon maigre bagage, j’ai du mal à répondre clairement à : « considérer que la valeur est une notion relative/négociée entre les gens qui échangent est incorrect parce que… ». Juste dire « parce que non c’est intrinsèque à l’objet, à son temps de travail, etc » c’est pas une argumentation, ça c’est l’affirmation de l’autre conception, qu’il faut argumenter aussi. Mais du coup il faut le pourquoi des deux, pourquoi la première serait fausse et pourquoi c’est l’autre qui correspond mieux à la réalité (à la réalité du mode de vie capitaliste évidemment, sans plus être anhistorique).

    • OK. En gros il faudrait un texte pour expliquer en quoi la maxime de Terence ("Rien de ce qui est humain ne m’est étranger") est fondamentalement fausse, ou tout au moins toujours relative.

      Dis encore autrement, il faudrait une argumentation pour poser rationnellement que chaque forme de synthèse sociale produit ses propres "catégories universelles" non transposables hors de ce contexte, car elles sont inscrites dans le mouvement de sa reproduction, tout en étant dépassables.

      Je n’ai pas en tête de texte qui réponde immédiatement à cette question (tout au moins, pas dans une forme "courte") mais cela m’évoque tout de suite ce passage de Postone dans TTDS :

      [...] la théorie marxienne de la constitution des structures sociales et de la dynamique historique de la société moderne par des formes historiquement déterminées de pratique pourra être lue comme une théorie raffinée du type de celle récemment proposée par Pierre Bourdieu – c’est-à-dire comme une théorie de la relation mutuellement constituante qu’entretiennent la structure sociale et les formes quotidiennes de pratique et de pensée.

      Postone fait ici référence à l’ouvrage de Pierre Bourdieu Esquisse d’une théorie de la pratique publié en 1972, et plus particulièrement à la section « Les trois modes de connaissance théorique » (pp. 162-174) et aux deux derniers paragraphes de la section « Structures, habitus et pratiques » (Ibid., pp. 187-189)

      Il faudrait que je remette la main sur le bouquin de Bourdieu pour savoir s’il y a là une bonne piste...

    • Alors oui, c’est aussi intéressant (vraiment), mais j’ai encore une fois l’impression que tu pars immédiatement « haut dans les tours », en terme d’abstraction ou de « cause » en amont.

      Plus prosaïquement, je me pose la question de l’argumentation de la définition de « comment la valeur est attribuée », entre ces deux conceptions vraiment opposées : inhérente à l’objet là-maintenant dans le capitalisme, ou relative/négociée entre les participants.

      Et sachant que là par exemple Georges Lapierre qui penche pour la seconde et critique Marx, est anthropologue, lecteur de Clastres, etc, et donc on ne peut pas dire qu’il n’ait pas un peu en tête que toutes les sociétés ont pas les mêmes conceptions quoi… Mais à chaque fois je vois des textes évoquant la valeur en affirmant « c’est comme ça qu’elle vient », mais sans trouver vraiment, ni dans un sens ni dans l’autre, l’argumentation qui montrerait que c’est l’une ou l’autre (ou l’argumentation de la critique de l’autre, et pas juste l’affirmation qu’elle est fausse). Ça vaut pour l’autre point de vue aussi hein, là par ex Lapierre à chaque fois qu’il critique Marx ou le fait que la valeur serait inhérente, dans différents textes il en fait allusion, il n’explique pas non plus pourquoi.

      Désolé de mes bêtes questions, mais ça fait partie du jeu, il faut de la critique théorique, abstraite (j’en suis persuadé), et il faut de l’éducation populaire. Et par l’échange, par des questions de gens qui ne comprennent pas, c’est toujours bien comme méthode. :p
      (D’ailleurs sur ce point précis, je suis un peu deg de pas pouvoir être dispo la semaine du camp d’été…)

    • Plus prosaïquement, je me pose la question de l’argumentation de la définition de « comment la valeur est attribuée », entre ces deux conceptions vraiment opposées : inhérente à l’objet là-maintenant dans le capitalisme, ou relative/négociée entre les participants.

      En fait, les deux conceptions ne sont pas opposées. Elles se situent juste dans des plans différents. La « valeur » qui se négocie entre deux (ou plus) participants n’est pas la « valeur » comme noyau de la forme de synthèse sociale sous le capitalisme. La première est saisie dans une approche que l’on qualifie d’individualisme méthodologique : on prend un cas isolé dont on fait la matrice d’une totalité par la mise en série. On en tire des « lois » économiques que certains critiquent parce que fondées sur un arbitraire ou des visions détestables de ce qu’est un sujet humain. La seconde pose l’existence de la valeur comme un a priori des sujets de la société de production marchande. Une forme totale non pas par juxtaposition des comportements individuels mais comme contrainte objective reproduite par (et attachée à) l’activité des producteurs de marchandises eux-mêmes et à leurs produits. Cette contrainte est la part déterminante pour expliquer l’engagement des producteurs et la dynamique globale qui leur fait face, elle ne vient pas post festum parasiter leurs activités par ailleurs indéterminées.

      A ce titre, selon l’analyse des catégories du capital (valeur, marchandise, travail...) par la wertkritik, il n’y a pas de « valeur » attribuée (objectivement ou subjectivement) à une marchandise individuelle ou à une activité isolée, mais uniquement une masse de valeur globale que la société marchande arrive de moins en moins à reproduire du fait même de la dynamique contradictoire qui anime cette reproduction.

  • Considérations sur les temps qui courent (IIIb)

    Georges Lapierre

    https://lavoiedujaguar.net/Considerations-sur-les-temps-qui-courent-IIIb

    Le fil qui, de nos jours, lie la production à l’échange est perdu chez ceux qui travaillent à la production d’un bien à échanger. Ce fil n’est pas perdu pour tout le monde, il n’est pas perdu pour les banquiers et ceux que l’on dit capitalistes qui ont investi de l’argent dans la production d’une marchandise et qui comptent bien le récupérer avec intérêt quand la marchandise entrera dans le vaste circuit des échanges. Les ouvriers, eux, vont travailler pour un salaire, pour un moment de l’argent, pour un moment dans le mouvement de la pensée, pour un moment éphémère englouti dans le mouvement général de l’argent ; le mouvement lui-même et son universalité leur échappe et il ne les concerne pas, ils n’ont que le particulier de l’argent, l’argent pauvre.

    La production intensive, la création des usines, la révolution industrielle, ce que l’on nomme encore avec plus de justesse la domestication industrielle, aura marqué les esprits, celui de Karl Marx ou celui de Karl Polanyi et celui de bien d’autres théoriciens du marché, comme si l’activité marchande et ce qu’ils appellent le capitalisme devaient commencer à cette époque. (...)

    #anthropologie #Malinowski #Marx #Polanyi #échange #marchandises #salaire #domestication #capitalisme #argent #Gustav_Landauer #Pierre_Clastres #pensée_magique #esprit #aliénation #État

  • L’étude du génome confirme l’arrivée de deux vagues de migrations en France pendant la préhistoire
    http://www.cnrs.fr/fr/7-000-ans-dhistoire-demographique-en-france
    https://www.la-croix.com/France/France-connu-deux-vagues-dimmigration-prehistoire-2020-05-27-1201096186

    Une étude menée par les paléogénéticiens Eva-Maria Geigl et Thierry Grange montre que le métissage, il y a environ 6 300 ans, entre les chasseurs-cueilleurs autochtones du mésolithique et les premiers migrants du néolithique venant d’Anatolie persiste jusqu’à nos jours dans le génome des Français. L’étude montre également que le métissage des populations néolithiques avec celles des steppes pontiques venues du nord-est de la Mer Noire, arrivées il y a 4 200 ans, a laissé une empreinte pérenne. En effet, le chromosome Y de la majorité des hommes en France porte, aujourd’hui encore, la signature de ces hommes des steppes. L’étude a été publiée dans PNAS le 25 mai.

    #migrations #mésolithique #néolithique

  • Notes anthropologiques (LIII)

    Georges Lapierre

    https://lavoiedujaguar.net/Notes-anthropologiques-LIII

    Traité sur l’apparence (VIII)
    Notes sur l’irréalité de l’être

    C’est à notre époque que se pose le plus crûment la question de l’être. Face à cette difficulté, la solution la plus facile est d’éluder cette question pour conclure que l’être n’existe pas. Il aurait existé autrefois, il n’existe plus aujourd’hui, enfin, selon certains philosophes. L’être est une donnée de la conscience, dirait, avec juste raison, monsieur Descartes ; il est lié à la conscience de soi. Le « soi » n’est pas si facile à définir de nos jours où nous avons surtout affaire à des individus isolés dans le sens où la vie sociale à laquelle ces individus participent leur échappe généralement ; rare leur est offerte l’occasion de se poser entièrement comme sujet social. L’argent dépossède l’individu de cette conscience de soi en tant que sujet dans un rapport social avec d’autres sujets. L’argent nous dépossède de cette conscience de soi qui ferait surgir l’être dans sa consistance et dans sa fragilité. L’être dans sa consistance et sa fragilité perd son point d’ancrage que constitue la vie du sujet dans ses rapports avec d’autres sujets, il s’évapore, il ne tient plus qu’à un fil, celui de l’image, d’une représentation mentale inconsistante : l’être aspirant désespérément à être reconnu dans sa qualité de sujet, alors même que cette qualité lui file entre les doigts. (...)

    #anthropologie #irréalité #conscience #représentation #Durkheim #aliénation #Mauss #potlatch #Odyssée #tribut #dette #esclavage #travail #Stevenson

  • Michel Barrillon, De la nécessité de sortir du faux dilemme primitivisme/progressisme, 2016
    https://sniadecki.wordpress.com/2020/05/10/barrillon-primitivisme

    En s’appuyant sur la critique de la valeur, Anselm Jappe expose un raisonnement comparable : dans son « besoin boulimique de trouver des sphères toujours nouvelles de valorisation de la valeur », le capital étend progressivement « la production marchande à des secteurs toujours nouveaux de la vie », « en occupant et en ruinant les sphères non marchandes ». La valeur, résume Jappe, est « une espèce de “néant” qui se nourrit du monde concret et le consomme ». Ce monde concret, ce sont entre autres les communautés traditionnelles et leurs milieux naturels de vie. Cependant, contrairement à Luxembourg, Jappe condamne cette dynamique qui, sans doute, provoquera l’effondrement du capitalisme, mais pour abandonner aux hommes « un paysage de ruines » d’autant plus difficiles à redresser qu’auront été écrasées « les autres formes de vie sociale […] qui auraient pu constituer un point de départ pour la construction d’une société postcapitaliste ».

    :p

    Pour revenir au XVIIIe siècle, l’histoire se montre juge paradoxal : de l’image du Sauvage rattachée à ce siècle, on ne retient habituellement que celle qualifiée abusivement de « rousseauiste » : la vision misérabiliste des économistes est ignorée. Or c’est précisément cette conception qui, par la suite, sera reconnue comme une vérité de fait indiscutable, tandis que la représentation du « bon sauvage » sera reléguée dans la mythologie. Ce basculement traduit l’hégémonie du capitalisme et de l’idéologie économique dans les consciences. La nostalgie de l’âge d’or primitif ne connaîtra un véritable renouveau que dans la seconde moitié du XXe siècle. Entre-temps, l’ethnologie s’est constituée comme discipline scientifique. Par leurs travaux, certains anthropologues jouèrent un rôle décisif dans la réhabilitation de la figure du Sauvage : Claude Lévi-Strauss avec notamment sa critique radicale de l’histoire universelle [28] ; Marshall Sahlins par sa remise en question décapante de la vision misérabiliste du primitif ; Pierre Clastres par son analyse originale de la question du pouvoir dans les sociétés « contre l’État »…

    #Histoire #progressisme #primitivisme #anthropologie

  • La représentation dominante voudrait que les sociétés aient toujours été dominées politiquement par les hommes. Grave erreur… Un petit saut dans l’espace et le temps ? Allons à Timor... #politique #femmes #women #genre #Asie

    https://sms.hypotheses.org/21403

    La place et les droits des femmes dans les sociétés contemporaines sont désormais des sujets mondiaux majeurs. La recherche de l’égalité entre les sexes est un combat très présent dans les sociétés occidentales et concerne les sphères sociale, médicale, professionnelle mais aussi politique. La représentation dominante voudrait que la majorité des sociétés, au nord comme au sud, aient été longtemps dominées politiquement par les hommes. Les luttes vers l’égalité politique seraient dès lors un combat amorcé récemment par les pays du nord. Et si l’étude des sociétés extra européennes nous fournissait des éléments venant remettre en question cette idée ?

    Cette représentation d’une société dominée politiquement par l’homme est biaisée et problématique. D’une part, elle place en effet les nations occidentales en position de donneuses de leçon vis-à-vis des autres autorités politiques, notamment via les programmes de l’ONU. Le risque de rejet par une partie de la population, particulièrement les hommes des pays du sud est grand. Ils peuvent ressentir cela comme une atteinte à la culture locale.

    • Les politiques d’égalités hommes-femmes y sont souvent regardées comme une importation occidentale, favorisée par l’administration transitoire des Nations Unies après le Référendum de 1999. Cependant, cela est faux. En effet, bien que l’unité Gender Affairs Unit ait été prévue initialement sur ce sujet, les administrateurs onusiens n’ont pas cru bon de la créer. Ce sont en réalité les femmes timoraises, réunies en congrès national en 2000, qui se sont battues pour l’obtenir.

      De plus, la République Démocratique de #Timor-Leste fait par ailleurs plutôt figure de « bon élève » sur la scène internationale en 2019, avec plus de 33 % de femmes au Parlement. Elle est ainsi parmi les 15 nations du monde ayant la plus grande proportion de femmes au Parlement, notamment devant le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l’Australie ou les États-Unis. Cette réalisation est d’autant plus surprenante qu’elle s’est effectuée sans prendre en compte l’histoire ou l’anthropologie.

      Des reines avant l’arrivée des Portugais au XVIe siècle
      Plusieurs raisons sont à l’origine de la complexité de la situation au Timor : la diversité des sociétés réparties en plusieurs dizaines de groupes ethnolinguistiques matrilinéaires et patrilinéaires ; l’évolution des pratiques au cours d’une histoire de 40 000 ans ; l’influence portugaise et le fait que les sources fragmentaires, essentiellement occidentales, ne montrent pas le fonctionnement des sociétés et encore moins le rôle des femmes.

      Ah ah, l’ONU qui arrive sans rien mais c’est localement que sont portées l’#égalité et les #droits_des_femmes.

      #matrilinéarité #anthropologie #genre #Timor #Timor_Leste

      Timor est une île coupée en deux par la colonisation, l’ouest colonisé par les Pays-Bas est en #Indonésie où il fait partie de ces îles de l’est très christianisées, et l’est colonisé par le Portugal puis envahi par l’Indonésie lors de la décolonisation puis indépendant après la Reformasi et la chute du régime de Sukarno.

      Les royaumes n’étaient pas dirigés par un souverain unique, mais par un couple : l’un, représentant le féminin, s’occupait des affaires intérieures et spirituelles ; l’autre, masculin, était en charge des affaires extérieures (souvent appelé Liurai). Tous les deux étaient élus selon un mode qui a été qualifié par un administrateur colonial au milieu du XIXe siècle de « démocratie aristocratique ».

      Il n’y avait toutefois pas de lien entre le sexe de la personne et le genre du pouvoir. Ainsi, une femme pouvait représenter le pouvoir féminin ou masculin, et inversement.

      Les femmes s’avèrent finalement avoir participé régulièrement à l’exercice du pouvoir au sein des royaumes de l’île de Timor jusqu’aux milieu des années 1920.

      Hägerdal H., Kammen D., 2016, « The lost queens of Timor », Niner (Sarah), Women and the Politics of Gender in Post-Conflict Timor-Leste, London and New York : Routledge, pp.17-45.

      Après, les peuples austronésiens ont tous un substrat égalitaire qui a été entamé par l’islam, la colonisation et d’autres encore.

  • L’anthropologie expliquée, par des anthropologues, à ceux qui n’y connaissent rien... #SHS #anthropologie #vulgarisation

    https://sms.hypotheses.org/24844

    Qu’est-ce qu’un anthropologue ? Une femme ou un homme à la recherche de sauvages ? Un savant en quête d’exotisme ? Ne serait-ce pas plutôt un chercheur qui enquête sur un terrain et qui étudie des populations ? Un court-métrage d’animation corrige les stéréotypes sur le métier et présente les facettes du travail ethnographique : le terrain, mais aussi la recherche documentaire et bibliographique, l’écriture avant, pendant et après l’enquête à proprement parler, la relation avec ceux auprès de qui l’on conduit son travail.

    Le film a été produit dans le cadre du programme de recherche VISA « Vie Savante », programme visant a réunir un collectif de chercheuses et chercheurs qui s’intéressent à l’évolution de leur discipline et à ce qu’elle fait aux individus qui la pratiquent. Il s’agit pour eux de tenir compte de la diversité des façons de faire de l’anthropologie et de couvrir ainsi les différentes facettes de ces vies savantes : l’anthropologue-muséologue présente une configuration assez différente de l’anthropologue-réalisateur (...)

  • Pierre Clastres l’intempestif ou un Indien parmi nous

    Hicham-Stéphane Afeissa

    https://lavoiedujaguar.net/Pierre-Clastres-l-intempestif-ou-un-Indien-parmi-nous

    Eduardo Viveiros de Castro
    Politique des multiplicités. Pierre Clastres face à l’État

    L’ouvrage qui paraît ces jours-ci [en novembre 2019] aux éditions Dehors de l’anthropologue brésilien Eduardo Viveiros de Castro, Politique des multiplicités. Pierre Clastres face à l’État, a été publié à l’origine en 2010 comme introduction à la deuxième édition en anglais du livre posthume de Pierre Clastres intitulé Recherches d’anthropologie politique, puis a été republié en portugais l’année suivante, sous une forme modifiée, avant d’être traduit en français dans la présente édition par les bons soins de Julien Pallotta.

    Il s’agit d’un volume de petit format, très élégant, qui constitue à sa manière un double événement, aussi bien par le sujet qu’il traite que par l’auteur qui le fait. Viveiros de Castro et Pierre Clastres comptent en effet parmi les anthropologues les plus prestigieux de la discipline : le premier est un spécialiste de premier rang des sociétés amérindiennes, et l’auteur d’un livre unanimement salué comme l’un des plus importants de ce début de XXIe siècle sous le titre de Métaphysiques cannibales ; le second est une figure légendaire de l’anthropologie, brutalement disparue le 29 juillet 1977 dans un accident de voiture à l’âge de quarante-trois ans, et l’auteur d’un livre dont le titre est devenu un véritable slogan, La Société contre l’État, paru en 1974. (...)

    #Viveiros_de_Castro #Clastres #anthropologie #politique #dialogue #Deleuze #Guattari #Anti-Œdipe #Lévi-Strauss #société-contre-l’État #Brésil

  • Skeletal damage hints some hunter-gatherer women fought in battles | Science News
    https://www.sciencenews.org/article/women-warriors-hunter-gatherers-battles-mongolia

    Traditional views of females being largely responsible for gathering food may be too simplistic

    Skeletons of two people buried in an ancient tomb in Mongolia include a woman (left) who may have been a horse-riding, bow-and-arrow-wielding warrior, scientists say.

    Women’s reputation as nurturing homebodies who left warfare to men in long-ago societies is under attack. Skeletal evidence from hunter-gatherers in what’s now California and from herders in Mongolia suggests that women warriors once existed in those populations. [...]

    Sexual divisions of labor characterized ancient societies, but were not as rigidly enforced as has often been assumed, the new studies suggest. “The traditional view [in anthropology] of ‘man the hunter and woman the gatherer’ is likely flawed and overly simplistic,” says forensic anthropologist Marin Pilloud of the University of Nevada, Reno.[...]

    But skeletons of 128 of those hunter-gatherer women display damage from arrows and sharp objects such as knives comparable to skeletal injuries of 289 presumed male warriors, Pilloud and her colleagues found. Whether those women fought alongside men or carried out other dangerous battle duties, such as sneaking up on enemies to cut their bow strings, can’t be determined from their bones. Individuals in this sample came from 19 Native American groups in central California, and had lived in any of five time periods between around 5,000 and 200 years ago.

    Evidence analyzed by Pilloud’s team was part of a database of excavated skeletal remains from more than 18,000 central California hunter-gatherers assembled by study coauthor Al Schwitalla of Millennia Archaeological Consulting in Sacramento. A 2014 study directed by Schwitalla determined that 10.7 percent of males in the database had suffered injuries from sharp objects and projectile points, versus 4.5 percent of females. The new study finds similar patterns of those injuries on the skeletons of men and women.

    In wars between Native American tribes in California, women were often killed in surprise raids and other attacks, which may partly explain female injuries reported in the new study, says biological anthropologist Patricia Lambert of Utah State University in Logan.

    Some women may have fought in battles, either to defend their children or village or as warriors, suggests Lambert, who was not part of Pilloud’s team. But further evidence of female fighters, such as Native American women in California buried with weapons and other battle artifacts, is needed, she says.

    A second skeletal analysis suggests that nomadic herders in ancient Mongolia, bordering northern China, trained some women to be warriors during a time of political turbulence and frequent conflicts known as the Xianbei period, says anthropologist Christine Lee of California State University, Los Angeles. The Xianbei period ran from 147 to 552.

    In a study of nine individuals buried in a high-status Mongolian tomb from the Xianbei period, conducted by Lee and Cal State colleague Yahaira Gonzalez, two of three women and all six men displayed signs of having ridden horses in combat.

    That conclusion rests on three lines of evidence: bone alterations caused by frequent horse riding and damage from falls off horses; upper-body signatures of having regularly used bows to shoot arrows, including alterations of spots where shoulder and chest muscles attach to bone; and arrowhead injuries to the face and head. Because the tomb was previously looted, any war-related objects that may have been interred with the bodies are gone.

    #anthropologie #chasseurs_cueilleurs #division_sexuelle_du_travail #femmes #guerres (mais rien sur la mixité de la #chasse)

  • « Le Nigeria est mieux préparé que nous aux épidémies » , Entretien avec l’historien Guillaume Lachenal, 20 avril 2020
    https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/200420/le-nigeria-est-mieux-prepare-que-nous-aux-epidemies?onglet=full

    Leçons à tirer des façons dont le Sud fait face aux épidémies, approche sécuritaire des virus, relations entre le médical et le politique, logiques sous-jacentes à la « médecine de tri »…

    Guillaume Lachenal est historien des sciences, chercheur au Medialab de Sciences-Po. Ses principales recherches portent sur l’histoire et l’anthropologie des épidémies, de la médecine et de la santé publique dans les contextes coloniaux et post-coloniaux d’Afrique. Il a notamment publié Le Médicament qui devait sauver l’Afrique (La Découverte, 2014, traduction anglaise The Lomidine files, Johns Hopkins University Press, 2017) et Le Médecin qui voulut être roi (Seuil, 2017).

    Qu’est-ce que les épidémies vécues récemment par les pays du Sud peuvent nous apprendre sur ce qui se passe aujourd’hui ?

    Guillaume Lachenal : Comme le disaient déjà les anthropologues Jean et John Comaroff, la théorie sociale vient désormais du Sud, parce que les pays du Sud ont expérimenté, avec vingt ou vingt-cinq ans d’avance, les politiques d’austérité sous des formes radicales. Le néolibéralisme précoce s’est déployé au Sud, notamment dans les politiques de santé. Il est à l’arrière-plan des épidémies de sida et d’Ebola.

    On découvre aujourd’hui le besoin d’une grille de compréhension qui parte des questions de pénurie, de rareté, de rupture de stocks qui se trouvent être au cœur de l’anthropologie de la santé dans les pays du Sud. On parle aujourd’hui beaucoup de mondialisation, de flux et de la façon dont le virus a épousé ces mouvements, mais observée d’Afrique et des pays du Sud, la mondialisation est une histoire qui ressemble à ce qu’on voit aujourd’hui : des frontières fermées, des avions qu’on ne peut pas prendre, des mobilités impossibles.
    Jusqu’au début des années 2000, en Afrique, l’épidémie de sida, c’est une histoire de médicaments qu’on n’arrive pas à obtenir, qu’on fait passer dans des valises au marché noir… Durant la grande épidémie d’Ebola de 2014, les structures de santé ont été dépassées pour des raisons matérielles élémentaires : manque de personnel, pénurie de matériel…

    Il existe donc, au Sud, tout un corpus d’expériences riche d’enseignements, comme le soulignait récemment l’historien Jean-Paul Gaudillière. Comme Ebola, le Covid est à maints égards une maladie du soin, qui touche en premier lieu les structures de santé, mais aussi les relations de prises en charge domestiques. Surtout, le Sud nous montre comment on a voulu mobiliser une approche sécuritaire des épidémies, au moment même où on négligeait les systèmes de santé.

    Toute l’histoire de la santé publique dans ces pays rappelle pourtant qu’il ne suffit pas d’applications pour monitorer le virus et de drones pour envoyer les médicaments ; que ces modes de gouvernement sont de peu d’efficacité face à une épidémie. On peut tenter de transposer, ici, cette critique d’une gouvernementalité spectaculaire qui produit seulement une fiction de préparation.

    Il y a trois ans, la conférence de Munich sur la sécurité avait été inaugurée par Bill Gates qui affirmait que la menace principale pour le monde était de nature épidémique et pas sécuritaire. Depuis quinze ans, tous les livres blancs de la Défense mettent les épidémies tout en haut de l’agenda. Et nous sommes pourtant dépassés quand elle arrive. Cette contradiction n’est en réalité qu’apparente. Parce que nous avons en réalité confié cette question sanitaire à une logique de start-up, d’innovation et de philanthropie, dans laquelle la politique sécuritaire des États consiste d’abord à mettre en scène sa capacité à intervenir, à simuler son aptitude à gouverner, mais sans véritable moyen de le faire.

    L’anthropologue et médecin Paul Farmer, qui avait été notamment l’envoyé spécial des Nations unies à Haïti après le séisme en 2009, rappelait à propos du fiasco de la réponse à Ebola, en 2014, que la réponse à une épidémie, c’est avant tout « staff and stuff » , des gens et des choses. La France se prend aujourd’hui en pleine figure le manque de masques, de matériels et de tests, et expose ainsi l’hiatus profond entre un débat public expliquant qu’il faut tester davantage, se protéger davantage, et la matérialité de la situation, avec le manque de réactifs, l’incapacité de produire suffisamment de masques, mais aussi l’absence de personnels de santé publique capables de faire le suivi des cas.

    Actuellement, ce n’est pas d’idées, de stratégies, de perspectives critiques que l’on manque… On manque de choses. Les questions les plus intéressantes aujourd’hui sont logistiques et il est sans doute plus intéressant de parler à un brancardier de l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis ou à un livreur de Franprix qu’à n’importe quel chercheur. La question centrale, aujourd’hui, c’est l’épidémiologie sociale : comment le virus s’engouffre dans les failles de nos sociétés : les inégalités, les conditions de vie, les différences d’exposition du fait du travail, et toutes les comorbidités qui aggravent la maladie, comme on le voit avec les disparités raciales aux États-Unis, ou le cas de la Seine-Saint-Denis, ici.

    Avec une certaine ironie, on constate que des pays comme le Cameroun ou le Nigeria sont mieux préparés car ils disposent de ce qu’on appelle des agents de santé communautaire ( Community Health Workers ) qui sont des gens peu formés – ce ne sont pas des infirmiers – mais qui sont des sortes d’aides-soignants de santé publique, qui s’occupent des campagnes de vaccination, mais aussi de surveillance épidémiologique, et qui s’avèrent très utiles pour faire le suivi des cas, et des contacts des personnes infectées. C’est un savoir social que ne peut faire la police ou un smartphone.

    Au moment d’Ebola, quelques cas se sont déclarés à Lagos, au Nigeria, et on a craint le pire dans une métropole comme celle-ci, avec un virus aussi mortel. Mais en réalité, le pays a pu s’appuyer sur ces personnes très bien implantées dans les quartiers et les communautés, qui devaient déjà faire face à une épidémie de polio, et ont donc su tracer les contacts, isoler les malades, et réussi à éteindre l’épidémie. Cette success story africaine rappelle que la principale réponse aux épidémies est une réponse humaine, qu’on a complètement négligée ici, où personne ne viendra frapper à notre porte, et où rares sont les quartiers organisés en « communautés ».

    Vous avez coordonné, en 2014, une publication sur la « médecine de tri », dont on saisit aujourd’hui l’ampleur. Pourquoi jugez-vous qu’il s’agit du paradigme de la médecine de notre temps ?

    Ces pratiques de tri qu’on découvre aujourd’hui dans le débat public sont routinières en médecine. Elles sont violentes pour les soignants, difficiles éthiquement, insupportables philosophiquement, mais elles sont aussi nécessaires. On ne peut pas bien soigner les gens sans choisir où faire porter ses efforts. Et ces pratiques de tri sur critères médicaux sont aussi un moyen de traiter les gens de manière égalitaire, au sens où ce ne sera pas seulement celui qui paie le plus qui aura le droit à un ventilateur par exemple.
    Cela dit, ce tri se fait parce qu’il existe un écart entre des ressources rares et les besoins des patients. Or, cette rareté peut aussi être produite, en raison par exemple de la politique d’austérité qui frappe les systèmes de santé. Il est donc important d’avoir un débat sur la production de cette rareté, par exemple au sujet de la réduction du nombre de lits. Mais ce qui produit de la rareté, c’est aussi l’innovation médicale en tant que telle. La dialyse, le respirateur, la réanimation soulèvent de nouvelles questions d’accès et de tri, qui ne se posent pas dans de nombreux pays du Sud où quasiment personne n’y a accès.

    Comment définissez-vous la « santé globale » ? Et pourquoi dites-vous qu’il s’agit du « stade Dubaï » de la santé publique, en faisant référence à la façon dont le sociologue Mike Davis faisait de Dubaï l’emblème du capitalisme avancé ?

    Depuis le milieu des années 1990, les questions de sécurité sanitaire et de biosécurité ont pris de plus en plus de place sur l’agenda. Les réponses très verticales à des épidémies comme celle de VIH ont été motivées avant tout par des préoccupations sécuritaires, notamment d’un point de vue américain, avec l’idée qu’il ne fallait pas les laisser hors de contrôle.

    Ce tournant sécuritaire a coïncidé avec un tournant néolibéral, notamment dans le Sud, où on a contraint les États à diminuer les dépenses de santé publique, et à avoir recours à la philanthropie, ou à développer des infrastructures privées. Lors de mes enquêtes en Afrique par exemple, j’ai pu constater que la santé publique n’était plus qu’un souvenir, dont les personnes âgées parlaient souvent avec nostalgie, comme d’une époque où on pouvait obtenir des médicaments et se faire soigner gratuitement. À partir de la fin des années 1990, tout devient payant et on passe à une approche beaucoup plus minimaliste et sécuritaire de l’intervention de l’État en matière de santé.

    Ce moment qu’on désigne comme celui de « Global Health » , de santé mondiale, est caractérisé, dans le Sud, à la fois par un retrait des États et par un boom du financement global, assuré en particulier par la fondation Gates et les grandes banques de développement dont la banque mondiale, qui mettent en place des infrastructures de santé, le plus souvent avec des partenariats public-privé.

    Pour le dire schématiquement, vous avez des dispensaires qui tombent en ruine et des hôpitaux champignons tout neufs qui poussent parfois juste à côté, construits par les Indiens ou les Chinois, et financés par les banques de développement. Pour les habitants, ces institutions sont le plus souvent des mirages, parce qu’ils sont payants, ou, au sens propre, parce que construire un hôpital, même en envoyant des médecins indiens comme on l’a vu par exemple au Congo, n’est pas très utile quand on manque d’eau, d’électricité, de médicaments…
    D’où la référence à Mike Davis. Ces infrastructures sont des coquilles de verre impressionnantes mais qui demeurent des énigmes pour les habitants, et favorisent toute une épidémiologie populaire qui s’interroge sur ce qu’on a pris ici pour financer cela là, sur l’économie extractive qui a permis la construction de tel ou tel hôpital.

    Cette épidémiologie populaire désigne la façon dont les populations confrontées à des épidémies de type VIH-sida ou Ebola les inscrivent dans des économies politiques globales et des formes vernaculaires de compréhension, et relient les épidémies à des interrogations sur le sens de la maladie.

    C’est comme cela qu’on entend que le sida a été envoyé par tel politicien soucieux de se venger de tel ou tel village, ou Ebola par MSF pour pouvoir prélever des organes sur les cadavres… C’est aussi comme ça qu’on relie telle maladie, comme l’ulcère de Buruli, avec une transformation du paysage, avec tel ou tel changement environnemental. Évidemment tout n’est pas vrai, loin de là, mais dire que l’Afrique est dégradée par une économie extractive, c’est banalement exact.

    L’utopie du docteur David, que vous avez étudiée dans Le Médecin qui voulut être roi , d’un monde dont l’organisation serait entièrement déterminée par la médecine est-elle en train de se réaliser ?

    L’histoire coloniale est riche d’enseignements car on y voit des médecins coloniaux qui, à l’instar du docteur David, peuvent enfin vivre leur rêve d’avoir les rênes du pouvoir et d’appliquer leur science à toute la société. Pendant la guerre, le docteur David possède ainsi un pouvoir absolu sur toute une partie du Cameroun. Il profite de ses pleins pouvoirs en tant que médecin pour lutter contre les épidémies. Mais ce qui est instructif, c’est qu’il découvre son impuissance et il n’arrive pas à changer grand-chose au destin des maladies, car il ne comprend pas la société locale, car il n’a pas tous les leviers d’action qu’il croit posséder en ayant pourtant à la fois la science médicale et le pouvoir politique.
    Il peut être intéressant de jouer du parallèle, car l’utopie qui donnerait tout le pouvoir aux médecins, et travaille toute la santé publique et la biopolitique, n’a jamais été vraiment mise en place, mais demeure à l’état de rêve et de projet politiques – Foucault parlait du « rêve politique de la peste » . Ce qu’on traverse en ce moment, c’est à la fois l’apparence d’une toute-puissance biopolitique, mais aussi l’impuissance fondamentale de tout cela, parce que la réalité ne coïncide pas avec le projet. Ce n’est pas parce que les citoyens ne respectent pas le confinement, au contraire, mais parce que les autorités, notamment municipales, improvisent et imposent une théorie du confinement qui est loin d’être fondée sur une preuve épidémiologique.

    Les derniers arrêtés municipaux, c’est le Gendarme de Saint-Tropez derrière les joggeurs ! Rien ne dit aujourd’hui que le virus s’est beaucoup transmis dans les parcs, et une approche de santé publique rationnelle, qui arbitrerait coûts, sur la santé mentale et les enfants notamment, et bénéfices, imposerait plutôt de les rouvrir au plus vite, avec des règles adaptées – comme en Allemagne par exemple. Comme à l’époque coloniale, on a plutôt l’impression d’une biopolitique qui ne calcule pas grand-chose, et dont la priorité reste en fait d’éprouver sa capacité à maintenir l’ordre.

    Dans un texte publié mi-février, vous affirmiez à propos de l’épidémie qui débutait alors, qu’il s’agissait d’un « phénomène sans message » et qu’il fallait « se méfier de cette volonté d’interpréter ce que le coronavirus “révèle” » . Vous situez-vous toujours sur cette position deux mois plus tard ?

    Je maintiens cette position d’hygiène mentale et d’hygiène publique qui me paraît importante. Sans vouloir jeter la pierre à quiconque, toute une industrie du commentaire s’est mise en place et on se demande aujourd’hui ce que le coronavirus ne « révèle » pas.

    En tant qu’enseignant qui se trouvait être en train de faire un cours sur l’histoire des épidémies lorsque celle-ci est apparue, je me méfiais de l’ennui qu’on peut ressentir à enseigner cette histoire si on s’en tient aux invariants : le commencement anodin, le déni, la panique, l’impuissance, les digues morales qui sautent, les tentatives plus ou moins rationnelles pour comprendre et contrôler, et puis la vague qui se retire avec ses blessures…

    Dans ce contexte, la pensée de l’écrivain Susan Sontag a été ma boussole, en tout cas une position qu’il me semble nécessaire de considérer : il est possible que tout cela n’ait pas de sens. La chercheuse Paula Treichler avait, dans un article célèbre, évoqué « l’épidémie de significations » autour du sida. On se trouve dans une configuration similaire, avec tout un tas de théories du complot, le raoultisme, mais aussi des interprétations savantes qui ne font guère avancer les choses. Il me paraît ainsi intéressant de relever l’homologie entre les théories du complot et celles qui attribuent cela à Macron, à Buzyn ou à telle ou telle multinationale, et qui ont en commun d’exiger qu’il y ait une faute humaine à l’origine de ce qui arrive.
    Ce sont des choses qu’on a beaucoup vues dans des pays du Sud qui n’ont jamais cessé de connaître des épidémies secouant la société, qu’il s’agisse du sida en Haïti et en Afrique ou du virus Ebola. Ces théories jugées complotistes ne sont pas forcément irrationnelles ou inintéressantes politiquement. Pendant la dernière épidémie d’Ebola au Kivu congolais, on a accusé le pouvoir central, l’OMS ou certains politiciens locaux d’être derrière l’épidémie pour profiter de « l’Ebola business ».

    Des enquêtes journalistiques menées depuis, comme celle d’Emmanuel Freudenthal, ont effectivement montré l’ampleur de la structure de corruption mise en place autour de la réponse Ebola au Kivu, même si cela ne veut pas dire qu’elle avait été provoquée. L’épidémiologie populaire, comme on la désigne en anthropologie de la santé, est porteuse de diagnostics sociaux et politiques qui sont souvent au moins aussi intéressants que certains discours de sciences sociales qui cherchent à mettre du sens là où il n’y en a pas toujours.

    Le stade Dubaï de la santé publique
    La santé globale en Afrique entre passé et futur
    Guillaume Lachenal
    Dans Revue Tiers Monde 2013/3 (n°215), pages 53 à 71
    https://www.cairn.info/revue-tiers-monde-2013-3-page-53.htm

    Sans gendarme de Saint-tropez : Security agents killed more Nigerians in two weeks than Coronavirus
    https://seenthis.net/messages/845017

    Articles cités :

    Covid-19 et santé globale : la fin du grand partage ?, Jean-Paul Gaudillière
    https://aoc.media/analyse/2020/04/02/covid-19-et-sante-globale-la-fin-du-grand-partage
    est sous#paywall...

    Donner sens au sida, Guillaume Lachenal
    https://journals.openedition.org/gss/2867

    Bill Gates, « l’homme le plus généreux du monde », ne l’est pas tant que cela
    https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/110519/bill-gates-l-homme-le-plus-genereux-du-monde-ne-l-est-pas-tant-que-cela?on

    En RDC, la Riposte de l’OMS rattrapée par l’« Ebola business »
    https://www.liberation.fr/planete/2020/02/04/en-rdc-la-riposte-de-l-oms-rattrapee-par-l-ebola-business_1776970

    #Sud #histoire_des_sciences #anthropologie #Paul_Farmer #épidémies #santé_publique #tournant_sécuritaire #médecine #austérité #pénurie #maladie_du_soin #médecine_de_tri #médecin #sytèmes_de_santé #États #simulation #staff_and_stuff #épidémiologie_sociale #épidémiologie_populaire #agents_de_santé_communautaire #savoir_social #rareté #production_de_la_rareté #innovation_médicale #science #biopolitique #maintien_de_l'ordre #santé_communautaire #Nigeria #Afrique #politique_du_soin

  • Louons maintenant les grands hommes on Vimeo
    https://vimeo.com/408365983


    « Louons maintenant les grands hommes », diffusé sur France 5 en 2004. Réal : Michel Viotte. Récit de la rencontre de l’écrivain James Agee et du photographe Walker Evans avec les métayers pauvres de l’Alabama durant la grande dépression (aventure qui inspira le classique du roman ethnographique « Louons maintenant les grands hommes »). Tourné en Alabama et au Tennessee. Avec la voix de Stéphane Freiss.

    #anthropologie

  • Philippe Descola : « Face au monstrueux choc épidémique des grandes conquêtes, les peuples amérindiens ont utilisé la dispersion pour survivre »
    https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/pandemie-la-nature-reprend-ses-droits-philippe-descola-est-linvite-exc

    Alors que le lien de l’homme avec son environnement serait directement en cause dans cette crise sanitaire, faut-il repenser notre rapport à la nature ? C’est ce que propose Philippe Descola, que nous recevons aujourd’hui. En 1976, il est étudiant et part à la découverte des Achuars, un peuple Jivaro situé au cœur de l’Amazonie, entre l’Équateur et le Pérou. S’en suit une longue réflexion sur l’anthropocentrisme, qui ouvre la voie d’une nouvelle relation entre les humains et leur milieu de vie.

    #Descola #Anthropologie_de_la_nature #covid19

  • Face au coronavirus, « nous sommes tous devenus amérindiens ! », Bruce Albert
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/19/covid-19-nous-sommes-tous-devenus-amerindiens_6037067_3232.html

    L’impuissance des tribus les plus isolées du Brésil face à la maladie est aussi la nôtre. Et notre soif de croissance nous expose à des dangers que l’on croyait appartenir au passé, remarque, dans une tribune au « Monde », l’anthropologue Bruce Albert.

    Tribune. Le 9 avril, le nouveau virus SARS-CoV-2 a fait sa première victime fatale au sein du peuple yanomami. Il s’agit d’un adolescent de 15 ans, issu d’une communauté du bassin du rio Uraricoera au Brésil, envahi massivement par les orpailleurs clandestins.

    Présentant des symptômes respiratoires caractéristiques, le jeune homme, Alvaney Xirixana, dénutri et anémique en raison de crises de malaria successives, a été, pendant 21 jours, renvoyé d’une institution sanitaire à l’autre, avec une simple prescription d’antibiotiques, sans jamais être soumis à un test de dépistage du Covid-19. Il ne sera finalement testé que le 3 avril, après une nouvelle hospitalisation, cette fois dans un état critique nécessitant sa mise sous respirateur et décédera le 9 avril. Alvaney, victime de l’incurie absurde des services de santé locaux, est probablement devenu, bien malgré lui, à la suite des nombreux contacts qu’il a pu entretenir durant trois semaines avec les membres de sa communauté, avec ses amis et avec le personnel de santé, un « superdiffuseur » de la maladie. La menace imminente d’un nouveau désastre sanitaire majeur pèse ainsi de nouveau aujourd’hui sur les Yanomami.

    Symbole tragique

    Ce peuple a déjà connu des épidémies meurtrières (notamment de rougeole et d’infections respiratoires) à chaque apparition de nouveaux protagonistes de la « frontière blanche » sur son territoire : dans les années 1940 avec la Commission des frontières, dans les années 1950 avec le Service de protection des Indiens, dans les années 1960 avec les missionnaires évangélistes et, dans les années 1970, avec l’ouverture d’un tronçon de la Transamazonienne. Depuis la fin des années 1980, et régulièrement depuis, son territoire est envahi par des hordes de chercheurs d’or clandestins – ils sont aujourd’hui environ 25 000 −, lesquels sont très probablement à l’origine de ce premier cas de Covid-19, en plus de la propagation (entre autres) du paludisme, de la grippe, de la tuberculose et des maladies sexuellement transmissibles.

    Le cas d’Alvaney Xirixana est le symbole tragique de l’extrême vulnérabilité dans laquelle se trouvent les peuples amérindiens (et tous les peuples autochtones) face à la contagiosité et la virulence du SARS-CoV-2. Déjà massivement contaminés par les Blancs qui envahissent leurs terres pour en arracher minerais, bois ou animaux sauvages, sans accès à une assistance sanitaire décente, ils sont, une fois encore, voués purement et simplement à la décimation dans l’indifférence quasi générale.

    Pourtant, face à cette pandémie, quelque chose a soudain changé : nous nous trouvons aussi désemparés devant le Covid-19 que les Yanomami l’ont été – et le sont encore − devant les épidémies létales et énigmatiques ( xawara a wai ) que notre monde leur a infligées jusqu’à ce jour. Nous savons peu de chose de cette maladie ; nous ne possédons ni médicaments ni vaccins pour l’enrayer. Nous en sommes donc réduits à nous confiner chez nous avec nos familles dans l’espoir d’y échapper, avec autant d’anxiété et d’impuissance que les anciens Yanomami lorsqu’ils s’isolaient autrefois par petits groupes dans la forêt pour tenter d’échapper à Xawarari , l’esprit cannibale de l’épidémie.

    « Le peuple de la marchandise »

    Cette catastrophe sanitaire devenue commune, causée par l’émergence d’un nouveau virus zoonotique issu de la déforestation et de la marchandisation des espèces animales sauvages, doit aujourd’hui, plus que jamais, nous donner à penser. Par sa destruction acharnée des milieux forestiers, de leur biodiversité et des peuples autochtones qui en sont les habitants avisés, le « peuple de la marchandise » que nous sommes (selon l’expression du chaman yanomami Davi Kopenawa) devient sa propre victime en retournant sur lui-même les conséquences de son hybris prédatrice.

    Il devient ainsi évident que le sort funeste que nous avons réservé aux peuples amérindiens jusqu’à présent − dont nous continuons à laisser dévaster aveuglément les terres − n’aura finalement été qu’une préfiguration de ce que nous nous infligeons aujourd’hui à nous-mêmes, cette fois à l’échelle planétaire. Comme le rappelait avec sagesse Claude Lévi-Strauss en dénonçant le « régime d’empoisonnement interne » dans lequel s’est fourvoyé Homo industrialis : « (…) tous indiens désormais, nous sommes en train de faire de nous-mêmes ce que nous avons fait d’eux » .

    Bruce Albert est un anthropologue, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement. Il a coécrit avec Davi Kopenawa La Chute du ciel. Paroles d’un chaman Yanomami (Pocket : Terre humaine poche, 2014).

    #crise_sanitaire #peuple_de_la_marchandise #anthropologie

  • Notes anthropologiques (LI)

    Georges Lapierre

    https://lavoiedujaguar.net/Notes-anthropologiques-LI

    Traité sur l’apparence (VI)
    Le naturalisme et la pensée scientifique

    La pensée dite objective (ou pensée positive, ou pensée scientifique) en scellant d’une manière définitive la séparation entre le sujet pensant et son environnement perçu comme non humain se présente comme l’aboutissement de la pensée religieuse. Elle en marque l’accomplissement. Elle entérine la fin de la pensée religieuse, non parce qu’elle en serait la véritable critique, mais parce qu’elle en est l’achèvement, le point final : la séparation entre l’humain et l’au-delà de l’humain dont nous entretenait la pensée religieuse a atteint son aboutissement, l’au-delà de l’humain est tout bonnement le non-humain. Et le non-humain, celui qui n’entre pas comme sujet dans une relation entre sujets, dans une relation subjective, n’a que l’apparence d’un être humain, il est dieu ou esclave. Le marchand est un esclave qui a choisi d’être un dieu, ou, du moins, qui a vu dans l’argent, le dieu tout-puissant à servir. L’au-delà du sujet n’est pas un dieu ou un esprit comme on le croyait communément sans trop réfléchir à la question, mais l’objet, il est l’apparence qui rend l’humain hors de portée (comme l’esclave n’offre que l’apparence de l’humain), qui rend le soi hors d’atteinte, qui rend le soi inaccessible, comme le voulait Kant avec juste raison. (...)

    #anthropologie #idéologie #science #religion #subjectivité #communalisme #Dumézil #esprits #morts #Kenneth_Rexroth #Maître_Eckhart