En Pologne, l’instrumentalisation des peurs nourrit les ressentiments à l’égard des réfugiés ukrainiens
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En Pologne, l’instrumentalisation des peurs nourrit les ressentiments à l’égard des réfugiés ukrainiens
Les agressions contre les Ukrainsiens se sont multipliées en Pologne, au cours de l’été, sur fond de peur des migrants et de manipulation russe.
Par Florent Georgesco (Varsovie, correspondant régional)
Les agressions à l’encontre de réfugiés ukrainiens, en progression continue en 2026 en Pologne, ont connu un pic durant l’été. En juillet, à Legnica, deux filles de 13 ans et un garçon également mineur ont été violentés par une femme, parce qu’ils parlaient ukrainien sur un terrain de sport. En août, un frère et une sœur également adolescents ont été frappés par deux adultes sur une aire de jeux de Bydgoszcz pour le même motif. A la fin de juillet, c’est un couple de jeunes gens, qui se sont fait rouer de coups à Wroclaw par un groupe d’hommes qui n’avaient rien d’autre à leur reprocher que leur nationalité.
Souvent filmées, ces agressions, parmi beaucoup d’autres, physiques et verbales, ont contribué à mettre en évidence l’hostilité croissante des Polonais à l’égard des près de 1 million et demi d’Ukrainiens installés dans le pays – dont un peu plus de 950 000 sont accueillis au titre de réfugiés, selon Eurostat. Au point que, comme le racontait le quotidien Wyborcza au début de juillet, les femmes ukrainiennes ont commencé à affluer dans les cours d’autodéfense. « Pas un jour ne passe sans qu’on me dise de retourner en Ukraine », témoignait l’une d’elles. « Je ne me sens plus en sécurité. Je dois me défendre moi-même », lançait une autre.
Les sujets de tension sont de différents ordres, allant des conflits mémoriels entre les deux pays autour des massacres de Polonais commis par des Ukrainiens pendant la seconde guerre mondiale à la crise qu’avait suscitée, en 2023, l’afflux de céréales ukrainiennes sur le marché polonais – crise résorbée par l’instauration de quotas d’importation au niveau européen –, en passant par l’instrumentalisation de ces questions par certains politiques et par la Russie. Cependant, cette hostilité est, à certains égards, paradoxale. C’est ce que rappelle Myroslava Keryk, la directrice de la Maison ukrainienne, à Varsovie : « Les Ukrainiens sont installés depuis longtemps en Pologne. Nous étions autour de 300 000 quand la Maison a été créée, en 2004, et près de 900 000 en 2021. Donc, quand le flux de réfugiés est arrivé, après le déclenchement de l’invasion à grande échelle, les liens étaient déjà profonds et étroits. Et, globalement, ça se passait bien, et ça a continué. »
Elle cite une enquête publiée par le Centre polonais de recherche sur l’opinion publique, le 20 août, selon laquelle 63 % des Polonais accepteraient un ou une Ukrainienne comme gendre ou belle-fille, ou 55 % comme supérieur hiérarchique. Mais ces chiffres sont en baisse depuis 2023, signe, selon Myroslava Keryk, que certains discours incendiaires, à droite et à l’extrême droite, ont contribué à dégrader la situation. « On voit que, à l’échelle de la vie des gens, la perception reste majoritairement bonne, remarque-t-elle. Mais ces discours ont installé une réalité parallèle. »
La « guerre cognitive » menée par Moscou a, elle aussi, participé de ce mouvement, note Edwin Bendyk, journaliste et politologue, président du conseil d’administration de la Fondation de défense de la démocratie Stefan-Batory. « Les Russes attaquent la société polonaise à différents niveaux, par la peur que suscite une guerre si proche de nous, à notre frontière, aussi bien que par les incursions de drones ou les sabotages, comme par la désinformation », décrit-il. Cette désinformation porte régulièrement sur les réfugiés ukrainiens. Par le biais de faux comptes sur les réseaux sociaux, de faux sites Internet ou d’images produites par l’intelligence artificielle, elle tente de faire croire à l’opinion polonaise que ce sont les agressions commises par les Ukrainiens qui se multiplient. Comme lorsque, à la fin de juillet, des photos d’un homme menotté, censé représenter un Ukrainien arrêté après avoir violé et torturé une Polonaise, se sont mises à circuler à grande échelle, avant que la police en démente formellement la véracité.
En 2022, l’élan de solidarité politique et sociale des Polonais envers les réfugiés ukrainiens a d’abord été massif, même de la part du parti Droit et justice (PiS) – au pouvoir entre 2015 et 2023 –, pourtant à la pointe dans la lutte contre l’immigration. Mais, bien que, depuis, le soutien militaire et diplomatique à Kiev n’ait jamais faibli, les élections législatives de 2023 et la présidentielle de 2025 ont vu, chez les politiques de droite et d’extrême droite, « une recrudescence des discours xénophobes, généralement construits autour de l’idée que les réfugiés ukrainiens représenteraient un poids économique insupportable », remarque Edwin Bendyk.
Il ajoute que l’afflux de réfugiés qui a suivi l’invasion de l’Ukraine par la Russie, même s’il a été en partie compensé par le retour dans leur pays de nombreux hommes ukrainiens ayant choisi d’aller se battre, a créé une situation propice à ce genre de manipulation.
Le nouveau président de la République, Karol Nawrocki, proche du PiS, répète ainsi qu’il faudrait réserver l’allocation d’aide aux réfugiés aux Ukrainiens qui travaillent. De manière plus directe, le député et ancien vice-ministre Janusz Kowalski, membre du PiS, a déclaré au début de juillet : « Les Ukrainiens pillent le budget polonais, et ensuite ils partent en vacances. Qu’ils y restent ! » Un discours encore amplifié à l’extrême droite par les partis Confédération Liberté et indépendance et Confédération de la couronne polonaise.« Toutes les études montrent que, loin de profiter du système, les Ukrainiens apportent beaucoup à l’économie polonaise », corrige Edwin Bendyk. C’est le cas, en particulier, du rapport publié le 1er octobre par le think tank Deloitte et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), qui estime l’apport des réfugiés ukrainiens à 2,4 points de produit intérieur brut (PIB) polonais, et relève que la part des revenus des ménages réfugiés provenant du travail est de 87 %.
La confrontation des chiffres et des déclarations politiques montrent que les causes de la recrudescence des attaques contre les réfugiés sont en partie artificielles, jugent Myroslava Keryk comme Edwin Bendyk. Ce que les politiques ont contribué à créer, pourront-ils pour autant le défaire ? Edwin Bendyk l’espère, qui note qu’un « apaisement » s’est produit en septembre, avec beaucoup moins de cas d’agressions recensés. Il y voit la conséquence d’une forme de « prise de conscience » de la part de la majorité de centre droit.
Le premier ministre, Donald Tusk, « a lui aussi longtemps joué avec les peurs des Polonais. Bien sûr, il n’a rien fait pour accroître l’hostilité. Mais il sentait que les arguments de la droite prenaient, et il a voulu se montrer ferme, notamment en durcissant les conditions d’accueil des réfugiés », rappelle le journaliste. Mais la multiplication des agressions durant l’été a changé la donne, estime-t-il. « Je crois qu’il s’est rendu compte qu’on courait à la catastrophe. Depuis lors, lui et ses ministres sont beaucoup plus stricts dans leurs discours, de même qu’ils ont incité la police à agir plus fortement, ce qui a payé », conclut Edwin Bendyk, qui se montre toutefois d’un optimisme très relatif pour la suite.La campagne des élections législatives de l’automne 2027 est déjà engagée, avec d’autant plus d’intensité, et de risques de débordements verbaux, que, selon beaucoup de sondages, le PiS pourrait l’emporter, allié avec l’extrême droite.
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