Le vert l’emporte sur le gris dans le GPS du taxi. Nous sommes aux limites sud de Milan, là où la campagne reprend ses droits.
Nous passons devant l’abbaye de Chiaravalle, construite il y a 891 ans, seule raison pour laquelle ce bled est connu.
Voici la Casa Chiaravalle. Cette jolie ferme, avec villa et écuries, était la propriété de Pasquale Molluso, un boss de la ’Ndrangheta, la mafia calabraise. Mais la justice l’a saisie, et conformément au Code antimafia italien, l’immeuble a été cédé à la ville.
Au dernier décompte – car le 20 mars, comme chaque année, le plus récent sera publié –, la Ville de Milan est propriétaire de 267 immeubles confisqués au crime organisé.
Au moment de la saisie, la Casa était le bien mafieux le plus important jamais saisi par la justice en Lombardie. Comme tous les autres, il doit être destiné à un usage social, après un appel de projets.
C’est ainsi qu’involontairement le crime organisé « redonne » ce qu’il a volé à la communauté, selon la logique du Code antimafia.
Après avoir été un refuge pour migrants, la Casa Chiaravalle est maintenant un centre pour femmes en difficulté géré par un organisme communautaire qui offre toutes sortes de formations.
Au bar du village, Christian sirote un Campari soda. Il approuve le projet. Le barman est moins enthousiaste face à cette aide aux « clochards ». Il trouve que le village a changé, qu’il y a beaucoup d’étrangers. Des clochards. Mais bon, ça reste assez tranquille.
Le fils Molluso est encore au village, au fait. « Un type bien, très discret », dit le barman. Bon, c’est vrai, le cousin s’est fait saisir huit gymnases de padel, version plus sportive du pickleball, pour les mêmes raisons que le patriarche : blanchiment d’argent au profit du crime organisé.
Je demande à Christian ce qu’il fait. « Des ménages. Je suis en réinsertion sociale, je paie ma dette pour une affaire », dit-il vaguement. Quand je lui dis que je m’en vais en marchant à la gare de Rogoredo, il me dit qu’il n’en est pas question. « Trop dangereux, c’est le parc de la drogue. »
Il me fait asseoir dans sa Fiat 500, après avoir tassé les petits cœurs de la Saint-Valentin achetés pour sa femme. « J’ai pris de l’avance cette année », dit-il.
Ai-je parlé d’un boss de la mafia calabraise à Milan ?
Dans l’imaginaire collectif, y compris à Milan, tout le crime organisé vient du Sud. Le problème mafieux est circonscrit géographiquement et culturellement : la Cosa Nostra en Sicile, la Camorra en Campanie – autour de Naples –, la ’Ndrangheta en Calabre.
Oui, sans doute, certains membres de ces mafias s’aventurent dans le Nord industriel pour vendre de la cocaïne, faire du prêt usuraire ou infiltrer l’économie légale de diverses manières. Mais ce sont des cas isolés, n’est-ce pas ?
Pas vraiment, vient tout juste de répondre la justice milanaise.
Le 12 janvier, 62 personnes ont été condamnées à Milan dans un de ces mégaprocès antimafia dont l’Italie a l’habitude. L’Italie, oui, mais Milan, pas vraiment. L’opération « Hydre », du nom de la créature mythologique à plusieurs têtes, promet d’épingler d’autres mafieux. Entre-temps, c’est déjà un des plus gros coups de filet du genre, sinon le plus gros, dans le Nord de l’Italie.
Ce qui est inédit, c’est la reconnaissance par la justice d’un « système mafieux lombard ». Une sorte de cartel unissant les trois grandes mafias du Sud, chacun obtenant des approbations de son organisation.
« Je sais que mes propos risquent de déranger », a dit la procureure Alessandra Cerreti dans son réquisitoire, le mois dernier. Mais Milan est un environnement gangrené par la mafia, au même titre que la Calabre. Tant que nous n’en prendrons pas conscience, nous ne pourrons pas progresser dans la lutte contre ce fléau. »
Et d’ajouter : « Les mafieux n’ont pas changé de visage pour devenir des entrepreneurs : ils restent des mafieux, simplement ils jouent sur les deux tableaux. Ils font ce qu’ils font traditionnellement parce qu’ils savent comment – drogue, extorsion, recouvrement de créances –, mais ils sont aussi passés maîtres dans l’art de s’adapter à la réalité milanaise, étouffant ainsi le libre marché. »
Pour la criminologue de l’Université de Bologne et invitée à celle d’Essex, Anna Sergi, spécialiste des mafias italiennes, cette vaste opération ne fait que confirmer ce que les analystes disent depuis 30 ans : Milan n’est pas immunisé contre les systèmes mafieux.
Le piège consiste à voir cela comme un phénomène extérieur, comme une espèce envahissante venue de loin.
« Bien que la ’Ndrangheta, la Cosa Nostra et la Camorra aient émergé au XIXe siècle dans des régions particulières du Sud et se soient développées selon leur contexte particulier, elles n’ont jamais représenté les seules formes de crime organisé en Italie ni les seules organisations dans leur région respective », écrit-elle sur Substack.
« La question pour moi n’est pas pourquoi ces mafias se joignent, mais pourquoi pas ! Elles maximisent les gains et minimisent les risques », m’écrit-elle dans un courriel.
Dire que « Milan est comme la Calabre » est aussi insignifiant que de dire que « les rues sont comme à Beyrouth » pour décrire leur mauvais état, ajoute-t-elle sur Substack. Parler en ces termes, c’est une autre manière de suggérer que tout le mal vient du Sud, et donc de ne pas examiner la criminalité « autochtone » milanaise.
Au lieu de perpétuer le stéréotype du crime organisé « traditionnel » du Sud, il faut plutôt observer la capacité des entreprises criminelles de s’adapter continuellement, partout, et en modifiant ses façons de faire.
Rappelons que 54 entreprises ont été exclues des contrats publics pour les Jeux olympiques à cause de liens mafieux présumés. Tout cela dans ce Nord industrieux, si fier de sa différence…