L’État « Big Brother » britannique est déjà là – nous ne nous en rendons simplement pas encore compte
Jonathan Cook | 16 juillet 2026 | Middle East Eye
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Alors que les immigrés, les musulmans et la gauche servent commodément de boucs émissaires pour les échecs de l’État, nos droits sont progressivement érodés sous prétexte de nous protéger contre ces épouvantails.
À quel moment peut-on affirmer qu’une société est passée d’une démocratie libérale, aussi imparfaite soit-elle, à un régime autoritaire ? Y a-t-il un moment où l’on se rend soudain compte que le changement s’est produit ? L’autoritarisme annonce-t-il son arrivée ?
Ou s’agit-il d’un processus qui se déroule progressivement, où les freins au pouvoir exécutif sont démantelés petit à petit jusqu’à ce que le cours des choses ne puisse plus être inversé ?
Le glissement vers l’autoritarisme est-il quelque chose qui ne peut être compris qu’après coup, lorsque toutes les occasions d’enrayer cette dérive ont été manquées ?
Et comment admettre que nous avons été privés de nos libertés les plus fondamentales et les plus chères – celles d’expression, de réunion et de manifestation – alors que nous ne sommes plus libres de nous exprimer, de nous réunir ou de manifester ?
La vérité difficile à avaler, c’est que la Grande-Bretagne est déjà bien engagée sur cette voie. Et si vous n’avez pas conscience du séisme qui se produit, c’est peut-être parce que – comme on peut s’y attendre lorsque l’autoritarisme frappe à la porte – les premières voix à être étouffées sont justement celles qui tirent la sonnette d’alarme.
Des médias détenus par des milliardaires et par l’État – les acteurs qui, à une époque de mécontentement populaire croissant, ont le plus à gagner du renforcement du pouvoir exécutif et de la mise au silence de la dissidence – n’ont aucune raison de mettre en lumière les ténèbres qui s’installent.
Un gouvernement prétendument travailliste, sous la houlette de Keir Starmer, dont le mandat touche à sa fin, a largement préparé le terrain pour l’avènement de ce nouveau climat politique inquiétant.
Ce sont précisément les références de Starmer en tant qu’avocat spécialisé dans les droits humains qui ont fourni à l’État britannique le prétexte dont il avait besoin pour mener une attaque sans précédent contre les libertés pour lesquelles les générations précédentes se sont battues.
Rien n’indique que ses successeurs, qu’il s’agisse d’une nouvelle figure de proue au sein du Parti travailliste partisan du génocide ou du parti Reform de Nigel Farage, hostile aux immigrés, changeront de cap.
La logique qui pousse la Grande-Bretagne vers l’autoritarisme n’est pas seulement dictée par les politiciens, mais aussi par un establishment britannique qui a besoin de faire passer sa complicité dans le génocide et les guerres illégales à l’étranger, et de trouver des boucs émissaires faciles – les immigrés – à blâmer pour ses échecs sur le plan intérieur.
Le rôle des principaux partis politiques, qui dépendent de donateurs milliardaires également propriétaires des médias grand public, est de renforcer ces discours.
L’État de surveillance
C’est la ministre de l’Intérieur de Starmer, Shabana Mahmood, qui a imprudemment exprimé le plus clairement la vision de l’État britannique quant à notre avenir.
Dans un discours prononcé en janvier, elle a exposé son ambition de tirer parti des nouvelles avancées en matière d’intelligence artificielle pour créer un État de surveillance « Big Brother » tout-puissant et omniscient, tel que l’avait prédit George Orwell dans son roman dystopique 1984.
Mahmood a même comparé cet avenir au « panoptique » – une référence à la prison parfaite imaginée par le philosophe du XVIIIe siècle Jeremy Bentham : une tour de guet centrale (l’État) entourée d’un cercle de cellules dotées de fenêtres où les détenus (le public) seraient visibles à tout moment.
Bentham avait compris qu’il ne s’agissait pas seulement d’un contrôle physique. Comme il l’avait observé, le sentiment d’être constamment observé constituerait un « nouveau moyen d’exercer un pouvoir de l’esprit sur l’esprit ». Les détenus surveilleraient eux-mêmes leur comportement pour éviter toute sanction.
Le successeur de Starmer, Andy Burnham, serait désireux de conserver Mahmood comme figure clé de son gouvernement. Mais il ne s’agit pas ici d’un simple ministre.
Mahmood est le symptôme d’un malaise plus profond, et non sa cause. L’architecture des nouveaux systèmes de contrôle, ainsi que l’érosion des libertés et des traditions culturelles qui les soutenaient, étaient déjà bien avancées lorsqu’elle a été nommée au ministère de l’Intérieur.
Quiconque tiendra les rênes du pouvoir dans les mois et les années à venir pourra exploiter au maximum ces pouvoirs existants, puis les étendre encore davantage.
Une fois que l’esprit d’autoritarisme s’est installé, il devient de plus en plus difficile de le faire rentrer dans son coffret. Seule une protestation de masse concertée peut rappeler à l’État où réside le pouvoir ultime. Et c’est précisément ce type de protestation qui est diabolisé et criminalisé, étape par étape.
Procès politique
S’il est possible d’identifier un moment précis où le nouvel autoritarisme est sorti de l’ombre, c’était il y a une quinzaine d’années. C’est à ce moment-là que l’État a lancé sa campagne de longue haleine contre Julian Assange pour le diffamer et l’incarcérer.
Le fondateur de la plateforme de dénonciation WikiLeaks avait provoqué la fureur des États-Unis et de leur fidèle acolyte britannique en publiant des détails sur des crimes de guerre en Afghanistan et en Irak que les deux pays voulaient garder secrets.
Ce n’était probablement pas une coïncidence si, à l’époque, Starmer était à la tête du Crown Prosecution Service et effectuait des allers-retours répétés pour rencontrer les plus hauts responsables judiciaires de Washington. Contrairement aux protocoles, les comptes rendus de ces discussions ont été détruits par ses collaborateurs.
Nous ne saurons jamais quelles instructions Starmer a reçues des États-Unis concernant Assange. Mais un indice potentiel a survécu à la destruction ultérieure – et hautement irrégulière – par le service de Starmer de la correspondance entre les procureurs britanniques et suédois datant de cette période.
L’un des rares e-mails qui ont survécu est révélateur. Il montre que la Suède envisageait d’abandonner l’enquête sur Assange faute de preuves, alors qu’il s’était réfugié à l’ambassade de l’Équateur à Londres, craignant ce qui l’attendait.
Les collaborateurs de Starmer, qui étaient censés jouer le rôle d’arbitres neutres entre la Suède et l’équipe juridique d’Assange, ont déclaré avec colère aux Suédois : « Ne vous avisez pas de faire marche arrière !!! »
Dans un autre e-mai, le même responsable du CPS a déclaré à ses homologues suédois : « Ne croyez surtout pas que cette affaire soit traitée comme une simple procédure d’extradition de plus. »
Plus tard, avec la complicité active du Royaume-Uni et de ses tribunaux, les États-Unis ont dévoilé leur véritable jeu. Washington a engagé une procédure d’extradition sous le prétexte absurde qu’Assange s’était rendu coupable d’« espionnage » en publiant des détails sur ses crimes de guerre.
Assange a été enfermé pendant des années dans une prison de haute sécurité à Londres, souvent dans l’impossibilité de rencontrer ses avocats, sa santé se détériorant, sur la base d’une accusation forgée de toutes pièces et ouvertement politique.
Il s’agissait là d’une attaque terrifiante et sans précédent contre le droit des journalistes à publier des preuves des agissements répréhensibles de l’État dans l’intérêt général. Et pourtant, les médias détenus par des milliardaires ont à peine pu réprimer leurs bâillements.
Une réalité inversée
Les dix années d’abus subis par Assange et le piétinement de ses droits juridiques ont eu un double effet.
Premièrement, cela a établi un précédent très visible dans lequel l’État de droit a été renversé. Les rôles de victime et d’agresseur ont été inversés.
Assange, qui avait publié des preuves irréfutables des crimes de guerre commis par les États-Unis et le Royaume-Uni, était celui qui se trouvait derrière les barreaux. Les responsables britanniques qui avaient approuvé et dissimulé ces crimes ont non seulement échappé à la justice, mais ont également eu toute latitude pour traquer et diffamer Assange.
C’est le fil conducteur depuis lors, alors que l’État britannique a intensifié ses restrictions à la liberté d’expression et de manifestation, le massacre des Palestiniens par Israël servant souvent de terrain d’essai pour légitimer cette nouvelle répression.
Au cours de la seconde moitié des années 2010, Jeremy Corbyn – le prédécesseur de Starmer à la tête du Parti travailliste – s’était retrouvé, avec ses partisans, vilipendé sans ménagement comme « antisémite ».
Pourquoi ? Parce qu’ils avaient tenté d’attirer l’attention sur les agissements criminels d’Israël – un signe avant-coureur de ce qui allait suivre, alors qu’Israël se livrait à ce que les experts juridiques, les spécialistes de l’Holocauste, les organisations de défense des droits de l’homme et les enquêteurs des Nations unies ont tous qualifié de génocide à Gaza.
Dans une démocratie qui fonctionne correctement, ceux qui ont calomnié Corbyn et d’autres détracteurs d’Israël auraient été définitivement discrédités.
Au lieu de cela, les responsables britanniques – ces mêmes responsables qui se rendent complices des crimes actuels d’Israël en lui expédiant des armes, en effectuant des vols de surveillance pour guider les campagnes de bombardements israéliens contre les civils de Gaza et en lui offrant une couverture diplomatique – ont simplement intensifié la campagne de diabolisation.
Alors que des millions de Britanniques descendaient dans la rue, le gouvernement Starmer – et l’État britannique qui le soutient – s’est non seulement empressé de les qualifier d’antisémites, mais a également radicalement réécrit les textes de loi pour criminaliser l’opposition au génocide perpétré par Israël.
Le groupe d’action directe Palestine Action, qui ciblait les usines d’armement israéliennes opérant sur le sol britannique, a été interdit en tant que groupe « terroriste » assimilé à Al-Qaïda et à l’État islamique.
Brandir des pancartes pour protester contre le génocide, comme l’ont fait des milliers de citoyens britanniques respectables, est devenu un « soutien au terrorisme », passible d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à 14 ans.
La réalité a une fois de plus été inversée.
La Grande-Bretagne continue de soutenir activement le terrorisme d’État israélien.
Mais ce sont ceux qui ont tiré la sonnette d’alarme – ceux qui tentaient d’empêcher ces livraisons, ceux qui s’opposaient à la complicité britannique dans le terrorisme d’État israélien, ou ceux qui étaient simplement consternés par l’atteinte aux droits fondamentaux de manifester – qui ont été arrêtés et inculpés pour terrorisme.
Parallèlement, des documents montrent qu’Elbit Systems continue de bénéficier d’un accès illimité aux responsables du gouvernement britannique.
« Fausses informations »
Deuxièmement, en stigmatisant et en isolant Assange pour avoir publié des détails sur les crimes de guerre commis par les États-Unis et le Royaume-Uni, l’État britannique a pu établir sa propre fausse distinction entre le « bon » et le « mauvais » journalisme – une distinction que les médias détenus par des milliardaires n’ont pas manqué de reprendre à leur compte.
Assange, dont la plateforme indépendante WikiLeaks avait mis Washington et Londres au pied du mur pour leurs crimes de guerre, avait ainsi fait honte aux médias traditionnels pour leur refus d’en faire autant.
Il a révélé à quel point les journalistes des grands groupes, qui dépendent de leur accès aux riches et aux puissants pour obtenir des informations, se rendent complices des méthodes secrètes et irresponsables par lesquelles l’État exerce son pouvoir.
Les médias ne sont pas des chiens de garde ; ce sont des chiens de salon, représentant les intérêts de la classe des milliardaires.
L’État britannique – et ses services de sécurité – ont clairement fait savoir qu’ils ne toléreraient pas des médias véritablement indépendants ou critiques susceptibles de dévoiler leurs hypocrisies ou de les traduire en justice.
En réponse, les médias détenus par des milliardaires n’ont pas seulement laissé Assange tomber. Ils se sont joints au gouvernement pour affirmer en chœur que les médias indépendants colportaient soit des « fausses informations » soit qu’ils servaient d’« agents du Kremlin » diffusant de la « désinformation ».
Ils ont amplifié la pression exercée par les politiciens sur les plateformes de réseaux sociaux, le nouveau jouet des milliardaires, afin qu’elles renforcent leurs algorithmes pour occulter les journalistes indépendants et contrecarrer ces nouveaux concurrents dangereux dans la lutte pour la vérité.
De même, les médias grand public ont applaudi la décision du gouvernement d’interdire Russia Today, la chaîne d’information de l’État russe. Il est rapidement devenu pratiquement impossible pour le public britannique d’entendre la version russe des événements dans les médias grand public, alors que la Grande-Bretagne et les États européens préparaient le terrain pour une confrontation permanente avec Moscou.
L’Union européenne a imposé une interdiction encore plus draconienne – confirmée ce mois-ci par la Cour de justice de l’UE – qui érige en infraction pénale la diffusion de toute information relayée par RT et d’autres médias interdits, même si celle-ci s’avère avérée. Cette loi a pour objectif supposé de « protéger l’ordre public et la sécurité ».
Ces dernières semaines, deux éminents commentateurs américains, Cenk Uygur et Hasan Piker, se sont vu refuser l’entrée au Royaume-Uni en raison de leurs critiques à l’égard d’Israël. Cenk Uygur devait prendre la parole lors d’un débat à l’université d’Oxford.
Le renversement des Lumières
Dans ce nouveau climat autoritaire, la vérité est définie comme tout ce que l’État veut que ses citoyens sachent. Parallèlement, la désinformation – la « propagande russe » ou « l’antisémitisme »– correspond à tout ce que ces mêmes États insistent pour que leurs citoyens n’entendent pas.
Il s’agit là d’un renversement éhonté de 350 ans de Lumières occidentales, avec leur croyance professée tant dans la primauté de la raison que dans la nécessité de soumettre les idées à l’épreuve du débat et de l’examen critique.
Désormais, ce qui importe n’est plus ce qui est dit, mais uniquement qui le dit.
Et sans surprise, les médias occidentaux, détenus par des milliardaires, ont adhéré à ce nouveau régime. Après tout, leur voix – qui représente les intérêts des super-riches – est assurée d’être entendue.
Il n’est donc pas étonnant que ces mêmes médias privilégiés aient continué à accepter docilement leur exclusion de Gaza par Israël alors que se déroule le plus grand crime de l’histoire moderne – même aujourd’hui, au milieu d’un soi-disant cessez-le-feu qu’Israël ne cesse de violer.
Car ce qui importe, c’est qui est autorisé à s’exprimer : Israël, et non les Palestiniens de Gaza, que ce qu’Israël dise soit vrai ou, comme c’est invariablement le cas, un mensonge.
Conformément à ce principe, les médias détenus par des milliardaires n’ont pratiquement pas pipé mot alors qu’Israël massacrait les journalistes de Gaza en nombre sans précédent – en tuant davantage que lors des deux guerres mondiales, de la guerre du Vietnam, des guerres de Yougoslavie et de la guerre en Afghanistan réunies.
La vie des journalistes palestiniens – tout comme les reportages qu’ils ont dû réaliser seuls sous les bombardements israéliens – ne compte pour rien dans les médias occidentaux en raison de leur identité.
Le génocide – ce phénomène – a été effacé de la liste des crimes, car c’est nous – l’Occident – qui contribuons à sa perpétration.
Le Comité pour la protection des journalistes, qui aurait fait face à une levée de boucliers de la part des milieux politiques et des donateurs, a abandonné l’année dernière son Indice mondial de l’impunité annuel – qui mesurait les pays où les journalistes sont assassinés en toute impunité – après qu’il est apparu clairement qu’Israël serait en tête du classement.
Aujourd’hui, ce même comité est accusé de céder à ces pressions en semant des doutes sur la définition de ce qu’est un journaliste à Gaza — des doutes qui ne feront qu’encourager Israël, qui prétend que les journalistes palestiniens, voire tous les Palestiniens, sont des terroristes déguisés.
Il faut réécrire le « qui » parce que le « quoi » ne peut être nié.
La même situation se déroule au Royaume-Uni, où des journalistes britanniques indépendants ont été placés en détention à l’aéroport ou ont vu leur domicile perquisitionné à l’aube par la police antiterroriste pour avoir tenu des « propos répréhensibles » au sujet du génocide de Gaza et de la complicité britannique dans celui-ci. Eux aussi risquent jusqu’à 14 ans de prison.
Cela a envoyé un message effrayant aux autres journalistes, ceux qui ne bénéficient pas de la protection d’un mécène milliardaire ou de l’État, quant à ce qu’il est possible de dire.
Un autoritarisme rampant
Rien de tout cela ne se limite, ni ne se limitera, à Gaza. Le renversement des valeurs des Lumières, comme cela devrait désormais apparaître clairement, s’inscrit dans un projet politique bien plus vaste visant à normaliser et à ancrer cet autoritarisme rampant.
L’interdiction de Palestine Action et des manifestations avec pancartes a ouvert la voie à l’État britannique pour qualifier tout opposant – qu’il dénonce ses violations de la loi ou conteste son droit de dicter la vérité – de criminel ou de partisan du terrorisme. Un précédent a été établi, désormais entériné par les tribunaux britanniques, qu’il sera difficile de renverser.
L’État dispose de nombreux outils, dont certains sont déjà mis en œuvre, là encore sans que les « chiens de garde » médiatiques détenus par des milliardaires ne s’en émeuvent.
L’un des plus puissants est le « débanking » : il consiste à exclure du système financier les individus ou les groupes qui remettent en cause le discours sur l’autorité morale et juridique des États occidentaux, les condamnant ainsi à une sorte d’isolement qui leur rend presque impossible toute existence dans le monde occidental moderne.
Il convient de noter, une fois encore, qu’Assange et WikiLeaks ont été parmi les premières victimes de l’utilisation de l’exclusion bancaire comme arme politique. Washington a imposé des sanctions fin 2010, peu après que WikiLeaks eut révélé les crimes de guerre américains et britanniques en Afghanistan et en Irak, coupant ainsi la quasi-totalité de ses revenus provenant de donateurs.
Des sanctions – que certains qualifient de « peine de mort financière » – ont déjà été imposées à plusieurs juges et membres du personnel de la Cour pénale internationale suite à la délivrance d’un mandat d’arrêt contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu pour crimes contre l’humanité commis à Gaza.
L’experte juridique de l’ONU Francesca Albanese, qui s’est particulièrement illustrée en dénonçant la complicité occidentale dans le génocide perpétré par Israël, a également été exclue du système bancaire.
En Grande-Bretagne, les associations caritatives palestiniennes et islamiques sont depuis longtemps confrontées à de sévères restrictions quant à leur capacité à fonctionner financièrement, généralement sous prétexte qu’elles pourraient acheminer des dons vers des groupes interdits.
Mais cette pratique s’est progressivement étendue aux organisations de solidarité avec la Palestine grand public et aux particuliers pris dans le tourbillon de l’interdiction de Palestine Action.
Dans un développement encore plus inquiétant, bien que prévisible, la Lloyds Bank a désormais retiré ses services bancaires au Canary, une publication de gauche dont les critiques à l’égard de la mainmise des grandes entreprises sur le Parti travailliste sont depuis longtemps une épine dans le pied de la bureaucratie du parti. Le Canary ne peut plus payer son personnel, et son activité journalistique est menacée.
Il s’agit du même Canary que le projet « Labour Together », dirigé par Morgan McSweeney – qui a propulsé Starmer au pouvoir au nom de l’aile droite du Parti travailliste, favorable aux milliardaires et aux énergies nucléaires –, avait très tôt identifié comme une menace. Son mantra aurait été : « Détruisons le Canary, sinon c’est le Canary qui nous détruira. »
Comme l’explique le journaliste d’investigation Paul Holden dans son livre The Fraud, qui documente les opérations secrètes et illégales de « Labour Together », McSweeney a failli réussir à détruire le Canary. Il a créé un groupe artificiel, Stop Funding Fake News, qui a fait pression sur les annonceurs pour qu’ils boycottent la publication.
Labour Together, sous la direction du successeur de McSweeney, Josh Simons, allait ensuite lancer une campagne de dénigrement contre Holden et le dénoncer aux services de sécurité britanniques comme un prétendu agent du Kremlin.
Comme une mauvaise pièce, Simons a refait surface, cédant cette fois son siège de Makerfield à Andy Burnham pour lui permettre de revenir à Westminster. Simons est désormais l’un des conseillers politiques de Burnham.
Représailles politiques
Cette attaque systématique contre le droit de contrôler l’action de l’État britannique s’est également étendue à la profession juridique.
Le mois dernier, Dan Kovalik, avocat américain spécialisé dans les droits de l’homme et professeur très respecté, a été interpellé à l’aéroport de Liverpool par la police antiterroriste et interrogé au sujet de ses critiques de la politique étrangère occidentale à Gaza et en Iran.
Fahad Ansari, avocat britannique spécialisé dans les droits de l’homme, a été interpellé par la police l’année dernière à son retour au Royaume-Uni après des vacances en famille en Irlande, en vertu de l’annexe 7 de la loi draconienne de 2000 sur le terrorisme.
Les appareils électroniques des deux hommes ont été saisis, malgré leurs protestations selon lesquelles cette mesure était illégale et violait le secret professionnel entre avocat et client.
La détention d’Ansari semble constituer un acte flagrant de représailles politiques et d’intimidation. Il avait déposé des recours juridiques contestant une décision du ministère de l’Intérieur de 2021 visant à étendre l’interdiction du Hamas à sa branche politique. Le Hamas n’a jamais lancé d’opération militaire en Grande-Bretagne.
Pour ce recours, Ansari avait réuni un groupe d’experts afin de faire valoir que cette extension de l’interdiction – souhaitée de longue date par Israël – avait un effet dissuasif profond sur le travail des avocats, des universitaires, des organisations de défense des droits de l’homme et des journalistes chargés de documenter et de débattre des crimes israéliens à Gaza.
Cinq experts juridiques de l’ONU ont écrit pour protester contre la violation des droits d’Ansari en tant qu’avocat, avertissant que « de telles mesures menacent de criminaliser, de stigmatiser et d’avoir des effets dissuasifs à l’encontre des avocats et des associations juridiques menant des activités légales dans les domaines de la sécurité nationale et de la lutte contre le terrorisme ».
C’est précisément là où le bât blesse. Le harcèlement des avocats est une caractéristique, et non un accident, du nouvel autoritarisme britannique.
Une victime encore plus visible de cette nouvelle offensive contre la profession juridique est le très respecté avocat Rajiv Menon.
Il a travaillé sur certaines des affaires les plus importantes de l’époque moderne en matière de droits de l’homme, dénonçant les défaillances et les abus de pouvoir de l’État dans le cadre du meurtre de l’adolescent noir Stephen Lawrence, de la mort de près de 100 supporters de football de Liverpool à Hillsborough, et des 72 victimes de l’incendie de la Grenfell Tower.
Il fait actuellement l’objet d’une procédure pour outrage à la cour après avoir prononcé une plaidoirie finale en janvier qui a convaincu un jury de ne pas condamner six prévenus de Palestine Action pour aucun des chefs d’accusation retenus contre eux par l’État britannique. En 2024, ces six personnes avaient mené une action contre une usine Elbit.
Il s’agirait de la première fois qu’un avocat soit poursuivi pour outrage à la cour à la suite d’une plaidoirie finale. Garden Court Chambers, où Menon exerce depuis trois décennies, a déclaré que cette procédure avait provoqué « une onde de choc au sein de la profession juridique ».
Le cabinet a mis en garde contre un effet dissuasif considérable sur les avocats, qui pourraient se montrer plus réticents à mener une défense vigoureuse, en particulier dans les procès à forte connotation politique, par crainte de représailles.
Tout cela doit être replacé dans le contexte des mesures tout aussi sans précédent prises par le gouvernement pour éroder le principe juridique fondamental que constitue le droit à un procès devant un jury.
Les États autoritaires ne tolèrent aucune restriction significative à leur capacité d’imposer leur volonté. Les avocats et les jurés dotés d’un esprit indépendant constituent justement un tel frein.
La criminalisation de la contestation
Mais l’attaque la plus soutenue menée par l’État britannique a peut-être porté sur les droits de manifestation et de réunion, rendant de plus en plus risqué le fait d’exprimer une opinion dans l’espace public.
Depuis que quelque deux millions de personnes sont descendues dans la rue pour s’opposer à l’invasion illégale de l’Irak par la Grande-Bretagne en 2003, de nouveaux moyens ont été recherchés pour restreindre la capacité des citoyens ordinaires à faire entendre leur voix contre les abus du pouvoir gouvernemental et étatique.
Une législation récente autorise la police à interdire des manifestations au motif qu’elles sont « trop bruyantes » ou qu’elles provoquent un « grave sentiment de malaise ». La notion de « perturbation » a été redéfinie pour inclure désormais toute entrave à une activité quotidienne. Les manifestations peuvent être interdites si elles ont un impact « cumulatif ».
Ce sont là des caractéristiques inhérentes à toute manifestation. Les manifestations de masse contre l’attaque illégale de la Grande-Bretagne contre l’Irak étaient bruyantes, perturbatrices et répétées – tout comme l’ont été les marches contre la complicité de la Grande-Bretagne dans le génocide perpétré par Israël à Gaza.
En jugeant de la légalité d’une manifestation selon ces critères sélectifs et largement subjectifs, l’État a donné à la police une marge de manœuvre considérable pour décider quelles manifestations doivent être criminalisées et lesquelles sont autorisées. Il n’est donc guère surprenant que la police concentre actuellement ses efforts sur les marches contre le génocide, qui mettent en lumière la complicité britannique dans les crimes d’Israël.
La technologie de reconnaissance faciale – mise au point par Israël contre les Palestiniens – est également déployée, normalisant ainsi l’État panoptique tant apprécié par Mahmood.
Où tout cela mène-t-il ? La réponse réside dans un nouveau texte de loi qui a été adopté à la hâte par le Parlement sous l’impulsion du ministre de l’Intérieur.
La loi sur la sécurité nationale (menaces d’État) confère à l’État des pouvoirs sans précédent pour interdire des groupes, comme il l’a fait avec Palestine Action, mais désormais sans avoir à prétendre disposer de preuves d’une menace terroriste.
Le ministre de l’Intérieur peut procéder à une telle désignation de manière unilatérale, sans aucun contrôle parlementaire, simplement en affirmant que le groupe est un acteur étatique étranger « hostile » qui représente une menace pour la sécurité nationale ou la sécurité publique.
Mahmood a déjà agi ainsi avec le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), qui constitue de fait l’armée iranienne.
De plus, toute personne qui collabore avec un groupe interdit ou qui en tire un « avantage matériel » – notion définie comme incluant « des informations » – est passible d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à 14 ans. Cela inclut le fait d’exprimer son soutien au groupe ou de partager des informations fournies par celui-ci.
Le simple fait d’organiser un événement au cours duquel une personne exprime son soutien à ce groupe pourrait exposer son organisateur à des poursuites, tout comme la publication sur les réseaux sociaux d’un contenu que l’État britannique qualifie de « sujet de discussion » d’un État étranger hostile – que ces informations soient vraies ou non.
Interdiction de la recherche de la vérité
Une fois de plus, il s’agit d’une atteinte aux valeurs les plus fondamentales des Lumières.
Dans la loi sur la sécurité nationale, seule compte l’identité de la personne qui transmet l’information, et non la nature de cette information ni sa véracité. Il n’existe aucune défense fondée sur l’intérêt général, telle que la dénonciation d’actes criminels commis par l’État britannique ou ses alliés.
Il n’y a aucune exemption pour les journalistes, les avocats, les universitaires ou les organisations de défense des droits humains. Il leur sera impossible d’accomplir la partie la plus essentielle de leur travail : dénicher des informations, confronter les affirmations d’une partie à celles de l’autre, et permettre au public de déterminer la vérité.
Si le Hamas est déclaré « acteur étranger hostile », ce qui semble pratiquement certain, les journalistes se verront interdire de recueillir des informations sur les victimes palestiniennes auprès du ministère de la Santé de Gaza ou de s’entretenir avec les médecins sur place. Pourquoi ? Parce que le gouvernement du Hamas dirige le ministère de la Santé et les hôpitaux.
Pire encore, il serait impossible pour les journalistes de se rendre à Gaza pour enquêter sur les crimes israéliens – ce qui ravira Israël –, car une telle visite devrait être organisée par l’intermédiaire du gouvernement du Hamas. Le faire reviendrait à risquer 14 ans de prison.
Il en ira de même pour les reportages en provenance d’Iran ou de Russie, si le ministre de l’Intérieur en décide ainsi.
La seule exception apparente concernera les journalistes ayant obtenu au préalable l’autorisation du gouvernement britannique.
Cela devrait garantir que seuls les journalistes les plus dociles, avides d’accès, appartenant à des médias d’État ou détenus par des milliardaires, pourront interagir avec des acteurs étrangers « hostiles » – d’une manière dont l’État britannique peut être sûr qu’elle servira au mieux ses intérêts.
En vertu de cette nouvelle loi, la recherche de la vérité, et potentiellement la vérité elle-même, seront criminalisées.
Au cœur du panoptique
La loi sur la sécurité nationale systématise toutes les autres évolutions que nous avons relevées précédemment. Elle donne carte blanche à l’État pour criminaliser quiconque examine de près ou remet en cause son autorité morale ou juridique.
Qui devrait s’indigner face à cette monstrueuse attaque législative contre le droit de rechercher la vérité, de demander des comptes à l’État, de jouer un rôle de garde-fou contre les abus de pouvoir ?
Si les médias détenus par des milliardaires faisaient l’une de ces choses, les organes de presse mèneraient la riposte. Or, ils restent pour la plupart silencieux – parce qu’ils ne font rien de tout cela.
Ce sont les journalistes indépendants, les commentateurs, les avocats et les militants des droits humains qui seront éliminés un par un, envoyant ainsi un message à tous les autres pour qu’ils fassent profil bas.
Privés d’informations fiables et d’un examen critique des actions de l’État britannique, les citoyens, espère-t-on, deviendront plus ignorants, plus dociles, plus passifs, tandis que leurs droits leur seront progressivement retirés.
À mesure que la crise climatique s’intensifie, que les guerres pour les ressources s’accélèrent, que l’austérité s’aggrave chez nous, le doigt ne sera pas pointé vers les véritables coupables – les super-riches, leurs médias et l’État à leur solde –, mais vers les premières victimes de l’Occident : celles et ceux qui fuient les guerres que nous avons déclenchées, un climat de plus en plus instable provoqué par notre surconsommation, et la pénurie de ressources résultant de siècles de pillage colonial.
Alors qu’on nous encourage à blâmer « les immigrés », ou « les musulmans », ou « la gauche », ou « ceux qui haïssent Israël », l’État se précipite pour ériger un échafaudage de contrôle afin de se protéger avant que nous ne prenions conscience de la supercherie.
Le temps presse sur tous les fronts. L’absence d’urgence à résoudre ces crises ne tient pas au fait qu’elles n’existent pas, mais à ce que notre passivité a été orchestrée. La vérité, c’est que nous sommes déjà dans le Panoptique, et que nos esprits sont déjà profondément conditionnés à l’obéissance.
#Big_Brother chez les Britanniques pareil qu’en France .
























