Soupçonné d’avoir tué Brian Thompson, patron d’une assurance privée aux États-Unis, et aujourd’hui devant la justice de New-York, Luigi Mangione a été présenté comme un « bad boy ». Pourtant, en ligne, il a été adulé. Une fascination que les journaux n’ont pas cherché à analyser. Entre tentatives ratées de profilage numérique du mis en cause, refus de politiser son acte et de nommer la violence du système de santé privée, mais aussi, les cris d’orfraie moralistes sur la sacralité de la vie humaine, la presse étasunienne a fait l’étalage de sa déconnexion sociale.
Plus généralement, le taux de refus de couverture de l’entreprise est de 32%. Là où la moyenne du secteur est de 16%. United refuse de couvrir les dépenses liées à la santé mentale et à l’addiction. Refuse des traitements à des milliers d’enfants atteints d’autisme, ce qui, rappelons-le, tue des gens. Son algorithme maison, nH Predict, lui permet depuis 2020 de bloquer automatiquement, en toute opacité et sans recours possible, la couverture des patients hospitalisés ou placés en maison de repos, ce qui les oblige à quitter l’hôpital encore malade pour éviter le surendettement, révélait le média de santé Statnews, dans une magistrale enquête de 2023. Sachant que l’algorithme a un taux d’erreur de 90%, selon l’autre média scientifique Arstechnica. Au moment de cette révélation, l’entreprise était jugée pour avoir « arbitrairement et capricieusement » refusé de prendre en charge la thérapie d’une petite fille dépressive, ce qui a entraîné sa mort. Une victime parmi, sûrement, des milliers, ProPublica ayant recensé 34 000 refus de prise en charge entre 2013 et 2020.
Les patients ne sont pas les seuls à en pâtir. L’entreprise utilise un algorithme pour traquer les psychiatres qui suivent trop assidûment leurs patients, et refuse ensuite de rembourser leurs dépenses de soins. Le système est illégal depuis 2021, mais en l’absence de régulateur national du secteur, il reste largement en place. Sur Reddit, la haine du corps médical envers UHC est tenace : l’assureur peut décaler les paiements des médecins pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, et va jusqu’à leur proposer un système de prêt pour garder leur cabinet ouvert le temps de recevoir l’argent qui leur est du. Au coeur de la pandémie, l’entreprise a mis en place un système de classements interne des médecins qui recevaient le plus de patients, avec une prime de 10 000 dollars à la clé en guise de récompense. Mises bout à bout, ces décisions dessinent une orientation idéologique limpide, où la vie humaine ne vaut rien face à la perspective du profit, où le patient est un chiffre soumis à la rationalité impitoyable du capitalisme actionnarial. Un business model qui dégrade, abandonne, maltraite, ment, manipule et laisse crever la gueule ouverte, quotidiennement.
Mais le secteur se porte bien, merci pour lui. Plus les gens meurent et s’endettent, plus les courbes grimpent. Sous la présidence sociopathe de Brian Thompson, les profits d’UHC ont bondi de 12 à 16 milliards de dollars en 2023, ce qui a valu au PDG une prime de 10 millions de dollars. Depuis 2010, l’entreprise a transféré près de 54 milliards de dollars à ses actionnaires en rachat d’actions. Elle est aujourd’hui l’une des 10 entreprises les plus rentables de la planète. Refuser des soins de santé, quitte à précariser, faire souffrir, et inévitablement laisser mourir, est un business model particulièrement rentable. Il y a un mot pour ça : du nécrocapitalisme, décrit par le menu dans l’énorme enquête de ProPublica sur le cartel de « Big Insurance ».
Nous vivons, écrit le New Yorker, un « âge d’or » de l’assurance privée (pour le modèle actionnarial financiarisé) , et « 2024 est l’année où les dangers mortels de la médecine privée sont enfin devenus indéniables ». Pendant ce temps, les étasuniens sont les habitants du monde qui passent le plus de temps en mauvaise santé (12,4 ans en moyenne) selon une étude parue le 13 décembre. Les frais médicaux représentent 40% des cas de surendettement.