#bruno_latour

    • Latour dissout le phénomène global du développement techno-scientifique et industriel et de la montée en puissance accélérée du pouvoir d’agir humain en une addition de processus distincts d’innovations particulières, sans lien les unes avec les autres et sans inscription dans la durée. De la sorte, on finit par perdre de vue le caractère nouveau de l’accélération technique : selon l’anthropologie des techniques proposée par Latour, notre rapport aux techniques et au monde reste toujours le même à travers l’histoire ; son écologie politique se veut scientifique mais elle fait délibérément l’impasse sur plusieurs dimensions importantes de la réalité technique contemporaine.

      Tout d’abord, le principe d’interactivité réciproque entre les actants dérive d’une analyse des pratiques techniciennes qui est myope par principe puisque Latour s’intéresse aux techniques, et principalement aux objets techniques « en train de se faire ». C’est pour lui un principe méthodologique : « Règle n° 1 : Nous étudions la science en action et non la science faite » [Latour, 2005]. Il en va de même pour les techniques. Selon Latour, pour être sérieux il faut surtout s’intéresser aux objets techniques et aux actants qui gravitent autour de leur genèse. Mais ce principe conduit à négliger les effets de système résultant des relations qui s’établissent à la longue entre ces objets techniques. En ne s’intéressant qu’à des techniques particulières examinées séparément les unes des autres (approche soi-disant « empirique »), la méthode ANT empêche de poser le problème du rôle de la technique dans notre monde. Dans le monde de Latour, il n’y a pas de place pour la technique mais pour des techniques qu’il faut examiner au moment où elles sont en train de se faire. De fait, si on examine le processus de création d’un objet ou d’un processus technique, on voit bien qu’il intervient une multiplicité d’acteurs et que rien n’est complètement déterminé. Il y a bien des négociations, des jeux d’acteurs, de l’aléa qui peuvent présider à la genèse d’un objet, d’un procédé ou d’une règle technique ; on pourrait croire alors que tout est négociable et affaire de diplomatie. Mais il n’en va pas de même si l’on s’intéresse à l’évolution des techniques dans la durée ainsi qu’à leur insertion dans un monde des objets, des techniques non matérielles, des processus et des règles techniques avec lesquelles elles sont en interrelation. Ce monde se construit et s’organise en fonction de logiques particulières qui définissent des complémentarités possibles, des incompatibilités, des synergies, etc., et qui bien souvent contribuent à définir le contexte d’action et les règles auxquelles devront s’adapter, tant bien que mal, les acteurs économiques et, plus généralement, les groupes sociaux et les individus. Et, bien souvent, à l’usage, les innovations s’avèrent difficilement réversibles et pèsent comme un destin sur ceux qui devront vivre avec et n’ont pas d’autre choix.

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      Latour se présente comme empiriste mais, à bien des égards, sa pensée est souvent plus prescriptive que descriptive. Son œuvre nous propose, avec un appareil intellectuel complètement renouvelé et plutôt baroque, une des thèses de la théologie catholique techniciste post-teilhardienne : il n’y a pas de problème de la technique en soi, toute puissance est bonne, il n’y a que des mésusages. Dans la mesure où les réalités techniques sont construites socialement, elles n’ont pas d’autonomie ni de finalités propres et il appartient aux humains de les reconfigurer ou d’en corriger le fonctionnement. C’est une affaire de politique, entendue au sens large, et que l’on peut résumer par la formule : « Il faut socialiser la technique. » Ce n’est pas original et c’est exactement ce qu’Emmanuel Mounier (1905-1950) proposait cinquante ans plus tôt dans La Petite Peur du XXe siècle [Mounier, 1959], titre d’un essai qui deviendra le bréviaire de l’optimisme technophile catholique des Trente Glorieuses. Ce philosophe catholique, fondateur et directeur de la revue Esprit, expliquait que, si les techniques modernes posent problème, ce n’est pas à cause de leur caractère intrinsèque, c’est parce que leur mise en œuvre est asservie aux objectifs particuliers du capitalisme, c’est-à-dire le profit et l’accumulation du capital. Comme Marx, Mounier pensait qu’il suffirait donc de libérer la technique des usages capitalistes particuliers pour en retirer tous les effets libérateurs. Il faut donc socialiser la technique. Latour reprend ce thème mais en l’adaptant à la conception du social qui découle de son anthropologie symétrique. De la sorte se trouve rétablie, sous couvert de science, avec un nouvel appareil méthodologique et un vocabulaire new look, la thèse centrale de la théologie techniciste catholique d’après-guerre [4] qui avait tant plu à la bourgeoisie moderniste et à la technostructure naissante.

      Rappelons que Bruno Latour est catholique, qu’il a été élève des Jésuites et qu’il a soutenu en 1975 une thèse de théologie sur l’exégèse biblique des textes de l’Évangile de Marc relatifs à la résurrection. Les catégories qu’il nous propose pour analyser le rôle de la technique, loin d’être dégagées à partir de l’examen des faits d’expérience, nous semblent plutôt construites pour légitimer un certain nombre de convictions initiales qui convergent avec un courant de théologie techniciste catholique, portée par des théologiens français, notamment des pères jésuites. Chez Latour, les convictions théologiques sont associées à une métaphysique et une ontologie qui, dès les débuts de sa carrière, fondent ses options méthodologiques et orientent fortement les « résultats » de ses enquêtes. Les analyses qui semblent résulter de la mise en œuvre de ces méthodes peuvent être considérées comme autant de défenses et illustrations d’une conception spiritualiste du rôle de la technique qui ne voudrait pas dire son nom. Dans cette perspective, on peut considérer que l’œuvre de Bruno Latour joue le rôle d’une théodicée apaisante pour l’âge industriel et techno-scientifique.

      [...]
      La vision du monde qui sous-tend l’anthropologie symétrique de Latour a plusieurs points communs avec la Monadologie de Leibniz. Bien qu’elle se présente comme scientifique, il s’agit en réalité d’une métaphysique qui a pour conséquence l’exclusion de tout ce qu’Ellul appelle des « processus sans sujets » tels que le capital, la bureaucratie, la technique ou l’État, et dont la logique impersonnelle peut être cause d’aliénation pour l’homme. Pour Latour, au contraire, il semble que l’impersonnel n’existe pas, ou plutôt, qu’il ne doit pas exister ; il n’y a que des « actants » en interrelation, ce qui permet de rabattre l’impersonnel sur le personnel. Ainsi, dans le prolongement de la métaphysique leibnizienne, la philosophie de Latour nous propose une nouvelle théodicée [Leibniz, 1710] qui dédramatise notre condition en éliminant toute possibilité d’aliénation radicale, de déshumanisation politique, économique ou technicienne ; elle permet de faire fusionner les contraires et de tout réconcilier. Démarche somme toute assez confortable et qui peut arranger tout le monde car, comme le remarque Nathalie Heinich, Bruno Latour nous « invite surtout (heureusement… ?) à changer de conception de la société beaucoup plus qu’à transformer l’organisation sociale ». Il s’agit de promouvoir « une nouvelle façon de voir » qui nous réconcilie avec l’évolution sociale.

      Et ceci n’a rien d’original. Il y a cinquante ans, les adeptes de la Théorie générale des systèmes élaborée par Ludwig von Bertalanffy [1971] disaient la même chose avec un vocabulaire différent. Puis, une fois que le systémisme eut fait long feu, ce fut le tour des théories de la Complexité, de la Nouvelle Alliance promue par Isabelle Stengers et Ilia Prigogine [1979], puis de La Méthode d’Edgar Morin, etc., pour ne proposer que quelques exemples francophones de métaphysiques réconciliatrices et rassurantes dissimulées sous le masque de l’objectivité scientifique.

      Pas d’emballement, pas d’interdépendance systémique entre les techniques, rien de fondamentalement nouveau dans notre rapport aux techniques ? Latour se dit « empiriste » mais son discours si sophistiqué et rassurant ne fait guère justice à ce dont chacun peut faire l’expérience : une avalanche continue d’innovations qui bouleversent notre monde et notre vie quotidienne ; une impuissance à en corriger en temps voulu les effets négatifs et les absurdités car l’imbrication entre les dispositifs techniques matériels et immatériels est telle que, pour modifier un élément, c’est, de proche en proche, tout un ensemble qu’il faudrait réformer.

      Que la technique ait affaire avec la puissance, c’est l’expérience la plus commune, et il n’est pas vrai que « tout est négociable » ; elle résiste. À bien des égards, la contrepartie de la montée de la puissance technique collective, c’est l’expérience de l’impuissance personnelle. Qui dans sa vie professionnelle n’est pas contraint de se conformer à des prescriptions absurdes, voire immorales, sous couvert de rationalité technique ? Et, pour comprendre pourquoi il en est ainsi, il vaut mieux lire Ellul que Latour. Pour qu’une véritable socialisation de la technique soit envisageable, il ne suffit pas de créer quelque « parlement des choses », il faudrait au moins que nous ayons le temps d’enregistrer les effets de l’innovation avant qu’elle ne soit partout un fait accompli. Cela supposerait un tout autre rythme de l’innovation et la renonciation à l’obsession de la puissance.

  • Anthropologists Are Talking – About Capitalism, Ecology, and Apocalypse
    https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/00141844.2018.1457703
    https://www.tandfonline.com/doi/cover-img/10.1080/retn20.v083.i03

    The ‘Plantationocene’ is therefore for me a more productive concept than the ‘Capitalocene’, as coined by Moore and others (Moore 2016) even though it was at some point a nice alternative to the Anthropocene. Plantationocene is productive because it refers to a certain, historically specific, way of appropriating the land, namely an appropriation of land as if land was not there. The Plantationocene is a historical ‘de-soilization’ of the Earth. And it is striking how much analytical work is now needed to re-localise, to re-territorialise and re-earth, to ‘re-ground’, basically, practice. What is needed, I think, is an inversion of materialism. For capitalism was supposed to be purely materialist but suddenly we read in it a completely idealistic idea of what the world is made of.

    #capitalisme #écologie #apocalypse #bruno_latour #isabelle_stengers #anna_tsing #plantationocene

  • Êtes-vous prêts à vous déséconomiser ?

    Que le Président s’entoure d’un conseil d’experts économistes ne peut, après la #Covid-19, que susciter l’effroi. Nombreux étaient les chercheurs et les activistes qui savaient déjà combien l’économie peut apparaître détachée de l’expérience usuelle des humains mais la douloureuse expérience de la #pandémie a popularisé ce décalage. Ce sont des millions de gens qui ont vécu la même expérience que Jim Carrey, le héros du #Truman_Show : ils ont fini par crever le bord du plateau et réalisé que le décor se détachait de l’armature métallique qui le faisait tenir debout. De cette expérience, de ce décalage, de ce doute, on ne se remet pas.

    « Le chef de l’État met en place une #commission d’#experts_internationaux pour préparer les grands défis », écrit Le Monde dans son édition du 29 mai et les journalistes d’ajouter : « “Le choix a été fait de privilégier une #commission_homogène en termes de profils et d’#expertise, pour avoir les réponses des académiques sur les grands #défis. Mais leurs travaux ne seront qu’une brique parmi d’autres, cela n’épuisera pas les sujets”, rassure-t-on à l’Elysée ». Pourquoi ne me suis-je pas senti « rassuré » du tout ? M’est revenu le souvenir de la Restauration, à laquelle la Reprise après le confinement risque de plus en plus de ressembler : comme les Bourbons de 1814, il est bien possible que la dite commission, même composée d’excellents esprits, n’ait « rien oublié et rien appris »…

    Il serait bien dommage de perdre trop vite tout le bénéfice de ce que la Covid-19 a révélé d’essentiel. Au milieu du chaos, de la #crise mondiale qui vient, des deuils et des souffrances, il y au moins une chose que tout le monde a pu saisir : quelque chose cloche dans l’économie. D’abord, évidemment parce qu’il semble qu’on puisse la suspendre d’un coup ; elle n’apparaît plus comme un mouvement irréversible qui ne doit ni ralentir, ni bien sûr s’arrêter, sous peine de #catastrophe. Ensuite, parce que tous les confinés se sont aperçus que les #rapports_de_classe, dont on disait gravement qu’ils avaient été effacés, sont devenus aussi visibles que du temps de Dickens ou de Proudhon : la #hiérarchie des #valeurs a pris un sérieux coup, ajoutant une nouvelle touche à la célèbre injonction de l’Évangile : « Les premiers (de cordée) seront les derniers et les derniers seront les premiers » (de corvée) (Mt, 19-30)…

    Que quelque chose cloche dans l’économie, direz-vous, on le savait déjà, cela ne date quand même pas du virus. Oui, oui, mais ce qui est plus insidieux, c’est qu’on se dit maintenant que quelque chose cloche dans la définition même du monde par l’économie. Quand on dit que « l’économie doit reprendre », on se demande, in petto, « Mais, au fait, pourquoi ? Est-ce une si bonne idée que ça ? ».

    Voilà, il ne fallait pas nous donner le temps de réfléchir si longtemps ! Emportés par le développement, éblouis par les promesses de l’abondance, on s’était probablement résignés à ne plus voir les choses autrement que par le prisme de l’économie. Et puis, pendant deux mois, on nous a extrait de cette évidence, comme un poisson sorti de l’eau qui prendrait conscience que son milieu de vie n’est pas le seul. Paradoxalement, c’est le confinement qui nous a « ouvert des portes » en nous libérant de nos routines habituelles.

    Du coup, c’est le #déconfinement qui devient beaucoup plus douloureux ; comme un prisonnier qui aurait bénéficié d’une permission trouverait encore plus insupportable de retrouver la cellule à laquelle il avait fini par s’habituer. On attendait un grand vent de #libération, mais il nous enferme à nouveau dans l’inévitable « marche de l’économie », alors que pendant deux mois les explorations du « monde d’après » n’avaient jamais été plus intenses. Tout va donc redevenir comme avant ? C’est probable, mais ce n’est pas inévitable.

    La #vie_matérielle n’est pas faite, par elle-même, de relations économiques.

    Le doute qui s’est introduit pendant la pause est trop profond ; il s’est insinué trop largement ; il a pris trop de monde à la gorge. Que le Président s’entoure d’un conseil d’experts économistes auraient encore paru, peut-être, en janvier, comme un signe rassurant : mais après la Covid-19, cela ne peut que susciter l’effroi : « Quoi, ils vont encore nous faire le coup de recommencer à saisir toute la situation actuelle comme faisant partie de l’économie ? Et confier toute l’affaire à une “commission homogène en termes de profils et d’expertise” ». Mais, sont-ils encore compétents pour saisir la situation comme elle nous est apparue à la lumière de cette suspension imprévue ?

    Que l’économie puisse apparaître comme détachée de l’expérience usuelle des humains, nombreux sont les chercheurs et les activistes qui le savaient, bien sûr, mais la douloureuse expérience de la pandémie, a popularisé ce décalage. Ce sont des millions de gens qui ont vécu la même expérience que Jim Carrey, le héros du Truman Show : ils ont fini par crever le bord du plateau et réalisé que le décor se détachait de l’armature métallique qui le faisait tenir debout. De cette expérience, de ce décalage, de ce doute, on ne se remet pas. Vous ne ferez jamais rentrer Carrey une deuxième fois sur votre plateau de cinéma — en espérant qu’il « marche » à nouveau !
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    > Jusqu’ici, le terme spécialisé pour parler de ce décalage était celui d’économisation. La vie matérielle n’est pas faite, par elle-même, de relations économiques. Les humains entretiennent entre eux et avec les choses dans lesquelles ils s’insèrent une multitude de relations qui mobilisent une gamme extraordinairement large de passions, d’affects, de savoir-faire, de techniques et d’inventions. D’ailleurs, la plupart des sociétés humaines n’ont pas de terme unifié pour rendre compte de cette multitude de relations : elles sont coextensives à la vie même. Marcel Mauss depuis cent ans, Marshall Sahlins depuis cinquante, Philippe Descola ou Nastassja Martin aujourd’hui, bref une grande partie de l’anthropologie n’a cessé d’explorer cette piste[1].
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    > Il se trouve seulement que, dans quelques sociétés récentes, un important travail de formatage a tenté (mais sans jamais y réussir complètement) de réduire et de simplifier ces relations, pour en extraire quelques types de passion, d’affect, de savoir-faire, de technique et d’invention, et d’en ignorer tous les autres. Utiliser le terme d’économisation, c’est souligner ce travail de formatage pour éviter de le confondre avec la multitude des relations nécessaires à la continuation de la vie. C’est aussi introduire une distinction entre les disciplines économiques et l’objet qui est le leur (le mot « disciplines » est préférable à celui de « sciences » pour bien souligner la distance entre les deux). Ces activités procèdent au formatage, à ce qu’on appelle des « investissements de forme », mais elles ne peuvent tenir lieu de l’expérience qu’elles simplifient et réduisent. La distinction est la même qu’entre construire le plateau où Jim Carrey va « se produire » et diffuser la production dans laquelle il va devoir jouer.
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    > L’habitude a été prise de dire que les disciplines économiques performent la chose qu’elles étudient — l’expression est empruntée à la linguistique pour désigner toutes les expressions qui réalisent ce qu’elles disent par l’acte même de le dire — promesses, menaces ou acte légal[2]. Rien d’étrange à cela, et rien non plus de critique. C’est un principe général qu’on ne peut saisir un objet quelconque sans l’avoir préalablement formaté.
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    > Par exemple, il y a aujourd’hui peu de phénomène plus objectif et mieux assuré que celui de l’asepsie. Pourtant, quand je veux prouver à mon petit-fils de dix ans, l’existence de l’asepsie, je dois lui faire apprendre l’ensemble des gestes qui vont conserver à l’abri de toute contamination le bouillon de poulet qu’il a enfermé dans un pot à confiture (et ce n’est pas facile à expliquer par Zoom pendant le confinement). Il ne suffit pas de lui montrer des ballons de verre sortis des mains du verrier de Pasteur dont le liquide est encore parfaitement pur après cent cinquante ans. Il faut qu’Ulysse obtienne la réalisation de ce fait objectif par l’apprentissage de tout un ensemble de pratiques qui rendent possible l’émergence d’un phénomène entièrement nouveau : l’asepsie devient possible grâce à ces pratiques et n’existait pas auparavant (ce qui va d’ailleurs créer, pour les microbes, une pression de sélection tout à fait nouvelle, elle aussi). La permanence de l’asepsie comme fait bien établi dépend donc de la permanence d’une institution — et des apprentissages soigneusement entretenus dans les laboratoires, les salles blanches, les usines de produits pharmaceutiques, les salles de travaux pratiques, etc.
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    > En poursuivant le parallèle, l’économisation est un phénomène aussi objectif, mais également aussi soigneusement et obstinément construit, que l’asepsie. Il suffit qu’Ulysse fasse la moindre erreur dans l’ébouillantement de son flacon de verre, ou dans la mise sous couvercle, et, dans quelques jours, le bouillon de poulet sera troublé. Il en est de même avec l’économisation : il suffit de nous laisser deux mois confinés, hors du cadrage habituel, et voilà que les « mauvaises habitudes » reviennent, que d’innombrables relations dont la présence étaient oubliée ou déniée se mettent à proliférer. Se garder des contaminations est aussi difficile que de rester longtemps économisable. La leçon vaut pour la Covid aussi bien que pour les disciplines économiques. Il faut toujours une institution en bon état de marche pour maintenir la continuité d’un fait ou d’une évidence.
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    > L’Homo oeconomicus existe mais il n’a rien de naturel, de natif ou de spontané. Relâchez la pression, et voilà qu’il s’émancipe, comme les virus soudainement abandonnés dans un laboratoire dont aurait coupé les crédits
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    > Pas plus que les microbes n’étaient préparés à se trouver affrontés aux gestes barrières de l’asepsie inventés par les pastoriens, les humains plongés dans les relations matérielles avec les choses dont ils jouissaient, ne s’étaient préparés au dressage que l’économisation allait leur imposer à partir du XVIIIe siècle. De soi, personne ne peut devenir un individu détaché, capable de calculer son intérêt égoïste, et d’entrer en compétition avec tous les autres, à la recherche d’un profit. Tous les mots soulignés désignent des propriétés qui ont fini par exister bel et bien dans le monde, mais qu’il a fallu d’abord extraire, maintenir, raccorder, assurer par un immense concours d’outils de comptabilité, de titres de propriétés, d’écoles de commerce et d’algorithmes savants. Il en est de l’Homo oeconomicus comme des lignées pures de bactéries cultivées dans une boîte de Pétri : il existe, mais il n’a rien de naturel, de natif ou de spontané. Relâchez la pression, et voilà qu’il s’émancipe, comme les virus soudainement abandonnés dans un laboratoire dont on aurait coupé les crédits — prêts à faire ensuite le tour du monde.
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    > On peut même aller plus loin. Dans un livre plein d’humour (et dans un article récent de Libération), David Graeber fait la suggestion que la « mise en économie » est d’autant plus violente que le formatage est plus difficile et que les agents « résistent » davantage à la discipline[3]. Moins l’économisation paraît réaliste, plus il faut d’opérateurs, de fonctionnaires, de consultants, de comptables, d’auditeurs de toutes sortes pour en imposer l’usage. Si l’on peut assez facilement compter le nombre de plaques d’acier qui sortent d’un laminoir : un œil électronique et une feuille de calcul y suffiront ; pour calculer la productivité d’une aide-soignante, d’un enseignant ou d’un pompier, il va falloir multiplier les intermédiaires pour rendre leur activité compatible avec un tableau Excel. D’où, d’après Graeber, la multiplication des « jobs à la con ».
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    > Si l’expérience de la pandémie a un sens, c’est de révéler la vitesse à laquelle la notion de productivité dépend des instruments comptables. Oui, c’est vrai, on ne peut pas calculer bien exactement la productivité des enseignants, des infirmières, des femmes au foyer. Quelle conclusion en tirons-nous ? Qu’ils sont improductifs ? Qu’ils méritent d’être mal payés et de se tenir au bas de l’échelle ? Ou que c’est sans importance, parce que le problème n’est pas là ? Quel que soit le nom que vous donniez à leur « production », elle est à la fois indispensable et incalculable : eh bien, que d’autres s’arrangent avec cette contradiction : cela veut simplement dire que ces activités appartiennent à un genre d’action inéconomisable. C’est la réalisation par tout un chacun que ce défaut de comptabilité est « sans importance » qui sème le doute sur toute opération d’économisation. C’est là où la prise économique sur les conditions de vie se sépare de ce qu’elle décrivait, comme un pan de mur craquelé se détache du décor.
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    > « Mais sûrement, diront les lecteurs, à force de disciplines économiques qui instituent l’économie comme extraction des relations qui permettent la vie, nous, en tous cas, nous les producteurs et les consommateurs des pays industriels, nous sommes bien devenus, après tant de formatage, des gens économisables de part en part et sans quasi de résidu. Il peut bien exister ailleurs, autrefois, et dans les émouvants récits des ethnologues, d’autres façons de se relier au monde, mais c’est fini pour toujours, en tous cas pour nous. Nous sommes bel et bien devenus ces individus égoïstes en compétition les uns avec les autres, capables de calculer nos intérêts à la virgule près ? »
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    > C’est là, où le choc de la Covid oblige à réfléchir : croire à ce caractère irréversible, c’est comme de croire que les progrès de l’hygiène, des vaccins, et des méthodes antiseptiques nous avaient débarrassé pour toujours des microbes… Ce qui était vrai en janvier 2020, ne l’est peut-être plus en juin 2020.
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    > Il suffit d’une pause de deux mois pour réussir ce que les nombreux travaux des sociologues des marchés et des anthropologues des finances n’auraient jamais pu obtenir : la conviction largement partagée que l’économie tient aussi longtemps que l’institution qui la performe — mais pas un jour de plus. Le pullulement des modes de relations nécessaires à la vie continue, déborde, envahit l’étroit format de l’économisation, comme le grouillement des milliards de virus, de bactériophages et de bactéries continue de relier, de milliards de façons différentes, des êtres aussi éloignés que des chauve-souris, des Chinois affamés ou gastronomes, sans oublier peut-être Bill Gates et le Dr Fauci. En voilà une contamination : d’une cinquantaine de collègues à des dizaines de millions de personnes qui rejoignent sans coup férir les très nombreux mouvements, syndicats, partis, traditions diverses qui avaient déjà de très bonnes raisons de se méfier de l’économie et des économistes (aussi « experts », « homogènes » et qualifiés qu’ils soient). L’infortuné Jim Carrey est devenu foule.
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    > Ce que la pandémie rend plus intense, ce n’est donc pas simplement un doute sur l’utilité et la productivité d’une multitude de métiers, de biens, de produits et d’entreprises — c’est un doute sur la saisie des formes de vie dont chacun a besoin pour subsister par les concepts et les formats venus de l’économie. La productivité — son calcul, sa mesure, son intensification — est remplacée peu à peu, grâce au virus, par une question toute différente : une question de subsistance. Là est le virage ; là est le doute ; là est le ver dans le fruit : non pas que et comment produire, mais « produire » est-il une bonne façon de se relier au monde ? Pas plus qu’on ne peut continuer de « faire la guerre » au virus en ignorant la multitude des relations de coexistence avec eux, pas plus on ne peut continuer « à produire » en ignorant les relations de subsistance qui rendent possible toute production. Voilà la leçon durable de la pandémie.
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    > Et pas simplement parce que, au début, pendant deux mois, on a vu passer beaucoup de cercueils à la télé et entendu des ambulances traverser les rues désertes ; mais aussi parce que, de fil en aiguille, de questions de masques en pénurie de lits d’hôpital, on en est venu à des questions de valeur et de politique de la vie — ce qui la permet, ce qui la maintient, ce qui la rend vivable et juste.
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    > Au début, bien sûr, c’était empêcher la contagion, par l’invention paradoxale de ces gestes barrières qui exigeaient de nous, par solidarité, de rester enfermés chez nous. Ensuite, deuxième étape, on a commencé à voir proliférer en pleine lumière ces métiers de « petites gens » dont on s’apercevait, chaque jour davantage, qu’ils étaient indispensables — retour de la question des classes sociales, clairement racialisées. Retour aussi des durs rapports géopolitiques et des inégalités entre pays, rendus visibles (c’est là une autre leçon durable) produit par produit, chaîne de valeur par chaîne de valeur, route de migration par route de migration.
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    > Troisième étape, la hiérarchie des métiers a commencé à s’ébranler : on se met à trouver mille qualités aux métiers mal payés, mal considérés, qui exigent du soin, de l’attention, des précautions multiples. Les gens les plus indifférents se mettent à applaudir les « soignants » de leur balcon ; là où ils se contentaient jusqu’ici de tondre le gazon, les cadres supérieurs s’essayent à la permaculture ; même les pères en télétravail s’aperçoivent que, pour enseigner l’arithmétique à leurs enfants, il faut mille qualités de patience et d’obstination dont ils n’avaient jamais soupçonné l’importance.
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    > Va-t-on s’arrêter là ? Non, parce que le doute sur la production possède une drôle de façon de proliférer et de contaminer de proche en proche tout ce qu’il touche : dès qu’on commence à parler de subsistance ou de pratiques d’engendrement, la liste des êtres, des affects, des passions, des relations qui permettent de vivre ne cesse de s’allonger. Le formatage par l’économisation avait justement pour but, comme d’ailleurs l’asepsie, de multiplier les gestes barrières afin de limiter le nombre d’êtres à prendre en compte, dans tous les sens du mot. Il fallait empêcher la prolifération, obtenir des cultures pures, simplifier les motifs d’agir, seul moyen de rendre les microbes ou les humains, connaissables, calculables et gérables. Ce sont ces barrières, ces barrages, ces digues qui ont commencé à craquer avec la pandémie.
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    > Le nouveau régime climatique, surajouté à la crise sanitaire, fait peser sur toute question de production un doute si fondamental qu’il ne fallait que deux mois de confinement pour en renouveler l’enjeu.
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    > Ce qui n’aurait pas été possible sans la persistance d’une autre crise qui la déborde de toute part. Par une coïncidence qui n’est d’ailleurs pas complètement fortuite, le coronavirus s’est répandu à toute vitesse chez des gens déjà instruits de la menace multiforme qu’une crise de subsistance généralisée faisait peser sur eux. Sans cette deuxième crise, on aurait probablement pris la pandémie comme un grave problème de santé publique, mais pas comme une question existentielle : les confinés se seraient gardés de la contagion, mais ils ne se seraient pas mis à discuter s’il était vraiment utile de produire des avions, de continuer les croisières dans des bateaux géants en forme de porte-conteneurs, ou d’attendre de l’Argentine qu’elle fournisse le soja nécessaire aux porcs bretons. Le nouveau régime climatique, surajouté à la crise sanitaire, fait peser sur toute question de production un doute si fondamental qu’il ne fallait que deux mois de confinement pour en renouveler l’enjeu. D’où l’extension prodigieuse de la question de subsistance.
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    > Si la crise sanitaire a rappelé le rôle des petits métiers, si elle a donné une importance nouvelle aux professions du soin, si elle a rendu encore plus visible les rapports de classe, elle a aussi peu à peu rappelé l’importance des autres participants aux modes de vie, les microbes d’abord, et puis, de fil en aiguille tout ce qu’il faut pour maintenir en état une économie dont on s’imaginait jusqu’ici qu’elle était la totalité de l’expérience et qu’elle allait « reprendre ». Même la journaliste la plus obtuse qui continue à opposer ceux qui se préoccupent du climat et ceux qui veulent « remplir le frigo », ne peut plus ignorer qu’il n’y a rien dans le frigo qui ne dépende du climat — sans oublier les innombrables micro-organismes associés à la fermentation des fromages, des yaourts et des bières…
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    > Une citation du livre de Graeber sur l’origine de la valeur (vieux débat chez les économistes) résume la situation nouvelle. Il rappelle que la notion de valeur-travail était devenue une évidence au XIXe siècle avant de disparaître sous les coups de boutoir du néolibéralisme au XXe — ce siècle si oublieux de ces conditions de vie. D’où l’injustice sur les causes de la valeur résumée par cette phrase : « Aujourd’hui, si vous évoquez les “producteurs de richesses”, tout le monde pensera que vous voulez parler des capitalistes, certainement pas des travailleurs. » Mais une fois remise en lumière l’importance du travail et du soin, voilà que l’on s’aperçoit très vite que bien d’autres valeurs, et bien d’autres « travailleurs » doivent passer à l’action pour que les humains puissent subsister. Pour capter la nouvelle injustice, il faudrait réécrire la phrase de Graeber : « Aujourd’hui, si vous évoquez les “producteurs de richesses” tout le monde pensera que vous parlez des capitalistes ou des travailleurs, certainement pas des vivants ».
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    > Sous les capitalistes, les travailleurs, et sous les travailleurs, les vivants. La vieille taupe continue toujours à bien travailler ! L’attention s’est décalée non pas d’un cran, mais de deux. Le centre de gravité s’est décalé lui aussi. D’autres sources de la valeur se sont manifestées. C’est ce monde-là qui apparaît en pleine lumière, refuse absolument d’en rester au statut de « simple ressource » que lui octroie par condescendance l’économie standard, et qui déborde tous les gestes barrières qui devaient les tenir éloignés. C’est très bien de produire, mais encore faut-il subsister ! Quelle étonnante leçon que celle de la pandémie : on croit qu’il est possible d’entrer en guerre avec les virus, alors qu’il va falloir apprendre à vivre avec eux sans trop de dégât pour nous ; on croit qu’il est souhaitable d’effectuer une Reprise Économique, alors qu’il va probablement falloir apprendre à sortir de l’Économie, ce résumé simplifié des formes de vie
    >
    > [1] Immense littérature, mais en vrac, Sahlins, Marshall. Âge de pierre, âge d’abondance. Economie des sociétés primitives. Paris : Gallimard, 1976 ; Descola, Philippe. The Ecology of Others (translated by Geneviève Godbout and Benjamin P. Luley). Chicago : Prickly Paradigm Press, 2013 ; Martin, Nastassja. Les âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska. Paris : La Découverte, 2016 ; et pour les sociétés industrielles, Callon, Michel, ed. Sociologie des agencements marchands. Textes choisis. Paris : Presses de l’Ecole nationale des mines de Paris, 2013 ; Mitchell, Timothy. Carbon Democracy. Le pouvoir politique à l’ère du pétrole (traduit par Christophe Jacquet). Paris : La Découverte, 2013.
    >
    > [2] MacKenzie, Donald, Fabian Muniesa, and Lucia Siu, eds. Do Economists Make Markets ? On the Performativity of Economics. Princeton : Princeton University Press, 2007.
    >
    > [3] 2018. Bullshit Jobs. Paris : Les liens qui libèrent, David Graeber (traduit par Elise Roy) ; et son opinion dans Libération https://www.liberation.fr/debats/2020/05/27/vers-une-bullshit-economy_1789579

    https://aoc.media/opinion/2020/06/01/etes-vous-prets-a-vous-deseconomiser
    #déséconomie #Bruno_Latour #Latour #économie #suspension #le_monde_d'après

  • Bruno Latour, le virus et la vérité

    (…)

    « Ce qu’un bon philosophe des sciences doit donc prioritairement expliquer, c’est la prépondérance des convergences scientifiques. La question fondamentale est bien, comme l’écrit Pierre Jacob, « de comprendre comment les scientifiques finissent par s’accorder pour décider quelles observations sont susceptibles de départager des théories scientifiques rivales et pour déterminer quelles théories doivent être éliminées »[5]. La sociologie empirique des sciences, à l’opposé, soutient que nos raisons d’adopter une théorie scientifique ne sont pas ipso facto des raisons de la croire ou de la tenir pour vraie. Il est, au contraire, nécessaire de défendre l’idée que la vérité est une norme. Ainsi que l’affirme Pascal Engel, il est impossible de fournir une théorie de la justification de nos croyances sans faire appel au concept de vérité.

    « Une telle position a des conséquences politiques fort dommageables : « Si les puissants ne peuvent plus critiquer les opprimés parce que les catégories épistémiques fondamentales sont inévitablement liées à des perspectives particulières, il s’ensuit également que les opprimés ne peuvent plus critiquer les puissants.

    Voilà qui menace d’avoir des conséquences profondément conservatrices »[6]. Il est certainement plus aisé de défendre les valeurs de solidarité, de tolérance ou de liberté si l’on attribue à la vérité, plutôt qu’une valeur instrumentale, une valeur substantielle. On pourrait même craindre que l’abandon de la distinction entre justification et vérité conduise inéluctablement à la disparition de cette dernière. On voit mal ce que la démocratie aurait à y gagner. La vérité est bien l’ultime protection dont disposent les plus faibles contre l’arbitraire des plus forts. »

    https://www.telos-eu.com/fr/bruno-latour-le-virus-et-la-verite.html

  • Le surplus de subsistance |Bruno Latour, Revue Esprit
    https://esprit.presse.fr/actualites/bruno-latour/le-surplus-de-subsistance-42765

    Tout change s’il s’agit, non pas de maintenir ou d’accélérer la production pour avoir plus à redistribuer et le faire plus équitablement, mais d’assurer le maintien des conditions de subsistance de tous les participants nécessaires à l’habitabilité des humains.

    La crise sanitaire actuelle est d’une telle dimension qu’elle commence à donner une petite idée des crises à venir imposées par la mutation climatique1. Il y a de nombreuses manières d’aborder les liens entre ces deux événements majeurs, mais c’est aux rapports entre ce qu’exigent les gouvernements et ce que les sociétés considèrent comme acceptable que je voudrais m’intéresser ici. Il me semble qu’il faut aviver le contraste entre l’autorité dont dispose l’État pour imposer des mesures concernant la santé, au sens traditionnel du terme, et celle dont il disposerait s’il en venait à nous imposer des mesures drastiques pour notre santé, au sens élargi qu’impose l’écologie. La Covid-19 ne teste pas l’administration de la même façon que la mutation climatique – plus ancienne, plus massive, plus radicale. Si l’on a accepté pour un temps de multiplier les « gestes barrières » à la contagion d’un virus, je ne suis pas sûr que l’on soit prêt à accepter du même État l’imposition de gestes barrières pour favoriser la santé de la planète !

    De la biopolitique un à la biopolitique deux

    La probabilité pour que la crise sanitaire serve de répétition ou de « crash test » pour la mutation écologique paraît faible quand on compare les relations qu’entretiennent la société civile et l’administration – pour reprendre provisoirement des catégories trop générales. Quand il s’agit de santé et de protection de la vie, on bénéficie de plusieurs siècles derrière nous au cours desquels la société civile a pris l’habitude de s’en remettre à l’État et, en gros, malgré d’innombrables critiques, à lui faire confiance. D’ailleurs, sans l’État, sans l’appareil statistique, sans les capacités de mobilisation des ministères, sans la police ou même parfois sans l’armée, les populations ne sauraient pas comment se comporter devant une menace dont elles ne verraient même pas clairement les effets. Pour cette crise-là, et parce qu’il s’agit de maladie, le public accepte donc ce rapport relativement infantilisant de se trouver littéralement « dans la main de l’État ». La raison en est que la légitimité de son action s’est construite depuis très longtemps (depuis l’hygiène au XIXe siècle, la mise en place des vaccinations, etc.) et que la société civile a transféré ses connaissances et ses compétences à l’administration. D’où la docilité très relative avec laquelle le confinement a été accepté. On s’est retrouvée dans la biopolitique décrite par Michel Foucault avec un rapport plus ou moins filial à l’État pasteur qui gère, soigne et dirige ses « brebis »… (N’appelle-t-on pas, en Allemagne, Madame Merkel « Mutti » pour souligner ce rapport filial et presque maternel avec son administration ?)

    La situation est entièrement différente avec les questions dites écologiques. Là, c’est l’administration qui est souvent considérée comme un obstacle aux efforts encore timides de la société civile pour imaginer ce que peut vouloir dire une alternative écologique aux sociétés industrielles du passé. Il n’est pas question ici de volonté générale partagée entre l’administration et le public, puisque ni le public ni l’État ne partagent des conceptions communes sur ce qu’il convient de faire. Dans ce cas-là, le décalage est parfaitement clair entre une administration qui a su accompagner, après-guerre, la reconstruction, puis l’effort de modernisation ( ce qu’on a fort indûment appelé les « Trente Glorieuses »2), mais qui, déjà à partir des années 1980, a eu toutes les peines du monde à se situer dans l’immense mouvement de la globalisation où elle ne savait pas s’il fallait l’accélérer ou le ralentir3. Voilà un cas typique où le logiciel actuel de l’administration est en décalage avec la nouvelle tâche d’exploration nécessaire pour faire face à la mutation écologique. Par conséquent, chaque décision de l’État se trouve en conflit radical ou partiel avec les nécessités de la transition. Pour ces questions nouvelles, l’administration ne peut donc en aucun cas jouer le rôle de gestion paternelle et donner des directions fiables à ses « brebis »…

    #crise_sanitaire #écologie #subsistance #biopolitique #État #Bruno_Latour (...)

    • C’est... incroyable soit de malhonnêteté soit -ms je n’ose pas le penser, moi je suis une nobody de basse extraction- d’inculture !

      https://twitter.com/JustUnaDonna/status/1265348020448702465

      Quel géographe et / ou quel marxiste conséquent peut ne pas hyperventiler en lisant le dernier B.Latour ?
      C’est très, très mauvais. [...]

      Classe « géosociale » parce que le type découvre que les outils marxistes sont pas du tout ce qu’il croyait, et qu’il a au mieux 50a de retard ?

      Que l’écologie en fait c’est aussi de l’économie, donc lié aux territoires et ressources ?

      [...] C’est ça le génie que le monde ns envie ?
      Mais. Mais la géographie politique, l’écologie politique, il... n’en a pas eu vent ? Il a pas su ?

      Bruno Latour a rejoint Sciences Po en 2006 comme Professeur des Universités, avant d’en devenir directeur adjoint et directeur scientifique à la rentrée 2007.

      https://medialab.sciencespo.fr/equipe/bruno-latour

      #Bruno_Latour

  • #Bruno_Latour: ’Trump and Thunberg inhabit different planets’ | Stage | The Guardian

    https://www.theguardian.com/stage/2020/feb/04/bruno-latour-moving-earths-theatre-science-climate-crisis

    The philosopher Bruno Latour is a showman of difficult truths. In his strange performance-cum-lecture Moving Earths he depicts “social and cosmic order lurching towards a parallel political and ecological collapse”. Latour has extensively used theatre to communicate arguments concerning microbiology, political speech, geology, cosmology, democracy, theology and all the aspects of existence that – he states in this show – are “trembling” to their roots because of the climate crisis.

  • Sur le plancher des vaches (III)
    Liturgie et bréviaire

    Natalie

    https://lavoiedujaguar.net/Sur-le-plancher-des-vaches-III-Liturgie-et-breviaire

    Paris, le 10 septembre 2019
    Amis,

    Le « plancher des vaches II » s’annonçait comme indigeste, si vous l’avez lu, vous l’aurez sans aucun doute vérifié, de plus, sa lecture a pu être compliquée par son caractère en fait très synthétique : les « démarches » qui y sont décrites pourraient chacune nécessiter des pages et des pages d’explications. Par ailleurs, une infinité de préceptes existant dans le joyeux monde du travail ont tout simplement été laissés de côté.

    De quoi s’agissait-il donc dans ce « plancher des vaches » ? D’une part, de s’offrir le luxe de quelques détails sur des aspects particulièrement importants s’agissant du formatage des esprits (formation par objectifs et développement personnel, et « démarches qualité »), de mettre également l’accent sur des aspects généralement méconnus, « l’initiative pour le génome des matériaux », ou encore la mondialisation, par le biais du Pacte mondial, des labels développement durable. Ramené à une phrase, le « plancher des vaches II » décrivait un mouvement progressif de chosification du vivant. (...)

    #génome #ontologie #Bruno_Latour #Descartes #Catherine_Larère #technique #religion #Walter_Benjamin #capitalisme #projet #évaluation #certification #label #valeur #organisation #Christophe_Dejours #novlangue #Castoriadis #Thucydide #L’Oréal #contrôle #qualité #SNCF

  • Entretien avec Nastassja Martin
    « Le sentiment du sublime disparaît
    avec la sécurité de celui qui le regarde »

    Benoît Labre, Nastassja Martin

    https://lavoiedujaguar.net/Entretien-avec-Nastassja-Martin-Le-sentiment-du-sublime-disparait-av

    Le Comptoir : Vous êtes partie en Alaska, synonyme de nature sauvage pour nous, de wilderness nord-américaine… Qu’avez-vous trouvé là-bas ?

    L’Alaska peut difficilement être pensé comme un territoire uniforme. Pour schématiser, disons que dans la première Alaska dans laquelle j’ai vécu, américaine, j’ai trouvé exactement cela : la wilderness vierge et sauvage telle que nous la fantasmons en Europe, les grands espaces pleins d’animaux et quasi vides d’humains. Pourtant j’ai été frappée, en arrivant sur mon terrain à Gwich’aazhee (Fort Yukon), de réaliser la perte de tous les éléments qui composaient pour moi le tableau de cette Grande Nature, extérieure, a-humaine et transcendante. Dans ce village Gwich’in délabré, pas le moindre signe d’animaux sauvages. Alors que partout sur les routes alaskiennes, on croise élans et caribous régulièrement, ici au beau milieu de la taïga subarctique, ils avaient disparu de la circulation. Ne semblaient subsister ici que ruines et left-overs d’un Occident arrivé trop vite et trop fort, déjà recrachés sur les berges de la rivière Yukon avant d’avoir pu être digérés. (...)

    #anthropologie #Alaska #entretien #nature #culture #Descola #Bruno_Latour #Edward_Tylor #animisme #écologie #Occident

  • Penser « la nature et la société » face à la catastrophe climatique (ou : le procès de Bruno Latour)
    https://www.cairn.info/revue-zilsel-2019-1-page-367.htm
    À propos d’#Andreas_Malm, The Progress of This Storm : Nature and Society in a Warming World, Londres, Verso, 2018, 248 pages

    L’une des tares de l’« hybridisme » est de brouiller ces pistes. C’est pourtant une bannière sous laquelle une bonne partie de la théorie sociale actuelle est produite, déplore Malm. Et, selon lui, #Bruno_Latour est « la source d’inspiration principale de cette façon de penser », de ce « dissolutionnisme » qui « proclame que la société et la #nature sont devenues impossibles à distinguer parce qu’elles sont en fait une seule et même chose » (p. 44-46). Avec cette incrimination commence le procès de Latour dans The Progress of This Storm, en tête de la cohorte de ces théoriciens pour lesquels, semble-t-il, « il n’y a pas d’extase plus élevée que la dissolution des dualismes » (p. 185). Cette tendance s’exprime notamment sous la forme d’un anti-cartésianisme. Mais en réalité, ce rejet est superficiel, car Malm décèle dans l’hybridisme les traces fatales d’« une forme extrême de dualisme » de la substance – puisque c’est la conception d’une radicale différence de la nature et de la société qui interdit à Latour et consorts d’envisager leur coexistence. Ergo, « l’hybridisme est au cartésianisme ce que les cigarettes électroniques sont aux cigarettes » (p. 51).

    Il faut donc l’abandonner, au profit d’un « monisme de la substance » et d’un « dualisme des propriétés » permettant de penser les relations de dépendance et les différences entre des entités présentant une certaine communauté de substance, mais des propriétés différentes. Le fait que l’arbre se nourrit de la terre et dépérit sans elle n’oblige pas à les confondre ; de même, le fait que la société ne peut se déployer hors de la nature n’empêche pas de reconnaître qu’« elle s’est ramifiée dans d’innombrables directions dans le cours de ce que nous appelons l’histoire » (p. 52-59). Car si « les propriétés sociales dépendent, en dernière instance des propriétés naturelles », leur caractère émergent implique qu’elles ne peuvent être réduites aux propriétés naturelles des entités qui les supportent. Face à une marée noire ou au « trou » dans la couche d’ozone, la pensée véritablement écologique implique ainsi de reconnaître que « tout est connecté », mais aussi que les relations de production à leur origine « sont matérielles et sociales et non naturelles » (p. 63-70). Ainsi, « le changement climatique n’est pas construit mais provoqué [not built but triggered]. Le climat n’est pas créé mais changé, débloqué, perturbé, déstabilisé [changed, unhinged, disrupted, destabilised]. » Le choix des mots importe ici, et Malm appelle à oublier le lexique de l’hybridisme, qui conduit à considérer « qu’il n’y a rien de qualitativement différent entre le processus de la photosynthèse et celui de négociations climatiques à l’ONU », au profit de celui de l’articulation : il est important en effet de pouvoir considérer la façon dont les configurations sociales, par exemple celles qui sont au principe de l’économie fossile, s’articulent (« combine ») avec des processus naturels qu’elles ne peuvent pas modifier (p. 73-74).

    Pour Malm, l’aspect intentionnel des activités humaines les différencie de façon essentielle des processus (simplement) naturels. Il y a donc un risque important à succomber au charme des sirènes du « nouveau matérialisme », qui met en valeur l’« agentivité » de la matière inanimée (par exemple celle des fleuves, des espèces chimiques ou des forces géophysiques). Cette focalisation a en effet entraîné certains auteurs à se passer de la distinction entre une action intentionnelle et « la [simple] production d’une différence dans un état de fait » – pour reprendre la définition donnée par Latour de cette « agentivité ». Cette option analytique n’est pas seulement à contre-courant du sens pratique commun, elle est aussi invalidée par un vaste corpus de philosophie de l’action, auquel Malm consacre quelques pages. Pour ce qui concerne le changement climatique, notamment, il importe de distinguer les choix effectués par certains collectifs humains au cours de leur histoire (et les intentions à leur origine) des processus constitutifs du système climatique : en l’occurrence, ce qui est en cause dans le réchauffement actuel, ce sont bien les activités humaines, « le reste n’est que conséquences [physico-chimiques] » (p. 108). L’autre problème, crucial dans la perspective activiste de Malm, est que la dissolution de l’intentionnalité humaine fond dans la masse (celle des « agents ») les responsables aux manettes de l’économie fossile : pour lui, la dissertation sur l’agentivité du charbon, par exemple, produit un écran de fumée coupable, car nuisant à l’analyse des décisions politiques, économiques, industrielles, etc. que l’on peut estimer aujourd’hui à l’origine du changement climatique (p. 98-99, 111-112). Pour Malm, c’est d’autant plus incompréhensible que certains acteurs clés de cette histoire ne cachent pas du tout les intentions qui les animent. L’exemple de Rex Tillerson, 41 ans de service dans l’industrie pétrolière, à la Maison-Blanche auprès de Donald Trump (jusqu’à son limogeage en mars 2018), est édifiant : « ma philosophie [sic] c’est de faire de l’argent. Si je peux me faire de l’argent en forant, c’est ce que j’ai envie de faire » (cité p. 106).

    Malm souligne aussi que face à ce type d’acteurs (et à leurs réseaux), responsables de la « violence irrationnelle » consistant à persister dans l’exploitation du charbon, ou dans l’extension des infrastructures au service des automobiles ou de l’aviation, l’abandon de toute référence à l’idéal de vérité scientifique, au profit d’une analyse de la « robustesse » dérivée de la puissance intéressée d’acteurs (et d’actants) alliés, constitue une expérience heuristique politiquement néfaste. Il est difficile, remarque l’historien, d’établir aujourd’hui que l’accumulation, la solidification et la diffusion des données climatologiques ont affaibli les climatosceptiques. Dans ces conditions, nier la spécificité du discours scientifique aurait plutôt tendance à faciliter encore la propagande de ces derniers. Autrement dit, l’aplanissement relativiste du champ de bataille est un handicap qui rend très incertaine l’issue de la confrontation plus directe à laquelle appelle Latour, en exhortant les climatologues (et leurs alliés) à assumer davantage la robustesse et la puissance de leurs assemblages scientifico-politiques. À son relativisme, Malm oppose un « réalisme épistémologique du climat », qu’il présente à travers dix thèses soulignant la déconnexion analytique du couple puissance-vérité (« might/right »), l’indépendance des objets du savoir vis-à-vis des moyens de la connaissance humaine, mais aussi l’importance politique des discours sur la nature (p. 126-133)

    Aux yeux de Malm, l’inconséquence politique des options théoriques prônées par Latour – son relativisme, son fétichisme, son hobbésianisme augmenté (« hobbesianism-plus-things »), etc. – est énorme. Ces options trouvent en outre un écho suspect dans certaines de ses déclarations (e. g. « don’t focus on capitalism ») et certains de ses compagnonnages (par exemple avec le Breakthrough Institute). L’animosité envers « ce bienveillant centriste français » est clairement exprimée, et il n’est pas exclu qu’elle ait été motrice pour la réflexion de Malm. Mais, s’il est souvent très personnalisé, le procès intenté à Latour lui permet surtout de passer en revue un certain nombre de travers de la théorie contemporaine, qu’il estime incompatible (au mieux) avec la critique de l’économie fossile et l’identification des foyers du pouvoir capitaliste qui la soutiennent.

  • Dépolitiser les gilets jaunes | André Gunther
    https://blogs.mediapart.fr/andre-gunthert/blog/220219/depolitiser-les-gilets-jaunes

    Depuis le début du mouvement, les Gilets jaunes sont identifiés par leur sociologie. Du gouvernement aux médias en passant par les intellectuels, le refus de prendre en compte la dimension politique de la révolte est la caractéristique majeure de sa description. Cette représentation ne va aucunement de soi à propos du premier mouvement transversal qui a largement mobilisé à travers le pays...

    La souffrance des plus faibles est-elle un état naturel contre lequel on ne peut rien ? Est-on certain qu’elle restera contingentée aux portions inférieures des classes moyennes, sans risque de contamination au-delà ? En réalité, la croissance exponentielle des inégalités indique que le monde de brutes que nous promet l’ordre néolibéral n’aura jamais de limite, et que ceux qui se croient protégés aujourd’hui seront les proies de demain. Si l’analyse politique des événements est bien la marque de leur intelligence, rien ne nous empêche de comprendre dès à présent de quel côté est notre intérêt.

  • Bruno Latour : « Les Gilets jaunes sont des migrants de l’intérieur quittés par leur pays »
    https://reporterre.net/Bruno-Latour-Les-Gilets-jaunes-sont-des-migrants-de-l-interieur-quittes-

    Parce que dès qu’on commence à discuter d’une maison, d’agriculture, de voitures ou de déplacements, on se rend compte que chaque sujet est attaché à beaucoup d’autres produits qui viennent de plus ou moins loin, et que tout est lié par des réseaux de dépendance. Cela permet de se rendre compte que les questions dites « écologiques » ne sont pas extérieures aux préoccupations dites « sociales » mais au contraire intérieures. Encore faut-il qu’on puisse décrire ces situations qui amènent de proche en proche à la réalisation de nos imbrications, de nos dépendances, et donc, c’est là tout l’intérêt de l’exercice, aux marges de manœuvre. Il faut arriver à trouver la politique qui soit capable de suivre un dossier comme celui de la taxe sur l’essence dans ses différentes intrications avec les groupes d’intérêt qui lui sont attachés ; or ce groupe d’intérêts, ce sont des gens qui ne correspondent ni à un département, ni à un rond-point, ni à une ONG, ni à un parti. Chaque affaire, chaque sujet de préoccupation, chaque « concernement », je ne sais pas comment dire, est ad hoc. Il lui faut un groupe d’intérêt à sa taille, qui soit spécifique. Le passage à la généralité annule toutes ces différences et donc toutes les marges de manœuvre.

  • Bruno Latour, où atterir ? : Comment s’orienter en politique | Agora des savoirs 2017-2018 - Ville de Montpellier

    https://www.montpellier.fr/video/IIltiQWncN4/list/PLgkdVZJAvQ1N6R3b56ZoxWab1f_kPlssc/chaine/UCl8XXEKOg3r9du5Xb8zFcYQ/4300-agora-des-savoirs-2017-2018.htm

    Cette conférence voudrait relier trois phénomènes que les commentateurs ont déjà repérés mais dont ils ne voient pas toujours le lien — et par conséquent dont ils ne voient pas l’immense énergie politique qu’on pourrait tirer de leur rapprochement : d’abord la « #dérégulation » qui va donner au mot de « #globalisation » un sens de plus en plus péjoratif ; ensuite, l’explosion de plus en plus vertigineuse des #inégalités ; enfin, l’entreprise systématique pour nier l’existence de la mutation climatique.

    L’hypothèse est qu’on ne comprend rien aux positions politiques depuis cinquante ans, si l’on ne donne pas une place centrale à la question du #climat et à sa dénégation. Tout se passe en effet comme si une partie importante des classes dirigeantes était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et pour le reste de ses habitants. C’est ce qui expliquerait l’explosion des inégalités, l’étendue des dérégulations, la critique de la mondialisation, et, surtout, le désir panique de revenir aux anciennes protections de l’État national.

    Pour contrer une telle politique, il va falloir atterrir quelque part. D’où l’importance de savoir comment s’orienter. Et donc dessiner quelque chose comme une carte des positions imposées par ce nouveau paysage au sein duquel se redéfinissent non seulement les affects de la vie publique mais aussi ses enjeux

    #Bruno_Latour, philosophe et sociologue des sciences, est professeur à Sciences-Po Paris. Il a écrit de nombreux ouvrages et articles sur l’anthropologie du monde moderne et notamment : Face à Gaïa : Huit conférences sur le nouveau régime climatique, (La Découverte, 2015.)

    Spoiler : Voir le débat de la fin dans une perspective de genre donne quelques idées de pourquoi rien n’a changé jusqu’ici (la majorité des hommes qui interviennent, refusent de répondre au questionnaire et blablatent) et pour quoi #les_femmes_sont_l'avenir_de_la_planète (elles répondent aux questions plus pragmatiquement)

    #climatosceptisme #déroissance #cahiers_de_doléances

  • La Guerre des idées #10Alain Deneault : « On est à l’aube d’une conjoncture révolutionnaire »
    https://www.youtube.com/watch?v=GhCEZ1nvzrQ

    Aude Lancelin reçoit Alain Deneault

    [Lᴀ Gᴜᴇʀʀᴇ ᴅᴇs ɪᴅᴇᴇs #10] Alain Deneault : « On est à l’aube d’une conjoncture révolutionnaire »

    Il est devenu en quelques années l’un des plus importants intellectuels de la gauche critique du Canada, avec Naomi Klein. En France, Alain Deneault s’est fait connaître en 2013 par une réflexion sur la « gouvernance » comme façon de transformer la politique en discours purement gestionnaire, prétendument rationnel, en management apparemment soft, et en réalité très coercitif. La publication de La Médiocratie (Lux Éditeur) en 2016 le fera connaître du grand public.

    […]

    Il publie aujourd’hui Le Totalitarisme pervers aux éditions Rue de l’échiquier, digest passionnant de sa thèse sur la multinationale Total, De quoi Total est-elle la somme ?, qui dispute la première place boursière au groupe LVMH. Autrefois en charge des intérêts pétroliers de la France, désormais majoritairement passée sous capitaux étrangers, la pieuvre Total est ici prise comme emblème de ce que peut produire de pire une firme au-dessus des lois, issue d’une longue histoire de spoliations diverses, d’abus, et de familiarité dangereuse avec tous les pouvoirs. À travers ce cas d’école, Deneault pointe notamment les transferts de souveraineté de l’État vers les multinationales qui furent colossaux depuis quelques années, au point que ce sont quasiment les entreprises du CAC 40 qui choisissent désormais les gouvernants, on le voit, et leur réclament des comptes.

    Aujourd’hui de passage dans « La Guerre des idées », il dénonce un monde où les politiques d’« extrême centre » sont en train de priver l’humanité de ses sources vives, qu’elles soient écologiques, sociales ou intellectuelles, mais annonce aussi que des points de rupture dans le système restent possibles. Ainsi à tout moment une étincelle peut-elle selon lui mettre le feu à la plaine. Une bonne nouvelle inattendue dans cet océan de désespérance.

    • L’entretien est vraiment très intéressant ! Le format de l’émission est aussi très bien. Dans la même série il y a aussi cet entretien avec Bruno Latour, sans être fana de sa pensée, je la trouve toujours intéressante :

      https://www.youtube.com/watch?v=SGkM-74-cv0

      Aᴜᴅᴇ Lᴀɴᴄᴇʟɪɴ ʀᴇçᴏɪᴛ Bʀᴜɴᴏ Lᴀᴛᴏᴜʀ [Lᴀ Gᴜᴇʀʀᴇ ᴅᴇs ɪᴅᴇᴇs #12]

      Bruno Latour : « Le Peuple a été froidement trahi » On ne comprend rien aux positions politiques dans le monde depuis 50 ans, si l’on ne donne pas une place centrale à la question du dérèglement #climatique et surtout à sa dénégation. Tel est le point de vue développé par le philosophe Bruno Latour, l’un des penseurs français les plus connus au sein du monde anglo-saxon, dans son nouveau livre : Où atterrir ? Comment s’orienter en #politique (La Découverte).

      Une réflexion extrêmement originale sur notre situation, qui entend lier dans une même chaîne de causalité la dérégulation financière depuis les années 80, la #climato-scepticisme qu’on a vu croître dans les années 2000, et l’extension actuellement vertigineuse des #inégalités.

      Tout se passe au fond comme si, compte tenu des perspectives climatiques désastreuses, un petit groupe de super #riches en était arrivé à la conclusion qu’il n’y avait plus assez de place sur terre pour tout le monde, et que l’idée même d’un #monde #commun devait être abandonnée. Ainsi, l’auteur de Nous n’avons jamais été #modernes et de Politiques de la #nature explore-t-il sous un jour nouveau la question du Brexit et de l’élection de #Trump, mais aussi plus largement celle des migrations, et de la montée des « populismes », que lui interprète comme un désir somme toute hélas bien compréhensible de revenir aux anciennes protections de l’#État national. Un désir à la fois panique et totalement vain, comme on le verra dans l’entretien.

      Dans un des livres certainement les plus engagés qu’il ait écrit, #Bruno_Latour évoque un peuple « froidement trahi » par une classe mondiale de puissants, qui ont abandonné en cours de route l’idée de réaliser la #croissance pour tous, faute d’une planète capable de supporter la démesure du système qu’ils lui ont infligé, mais se sont bien gardés d’en avertir les populations.

      On trouvera aussi chez le philosophe une remise en cause des médias courageuse et particulièrement pertinente. À travers la création du concept d’« #alternative_facts », et la pente à voir du « #complotisme » derrière chaque effort de lucidité, les #journalistes ont voulu s’exonérer de toute responsabilité, et s’auto-persuader que le peuple avait perdu pied par rapport à la réalité, suscitant la création de véritables monstres #politiques. Or chacun sait que les médias n’ont pas qu’un peu contribué à les abreuver de mensonges sur les points politiquement les plus décisifs. « Il n’est donc pas étonnant que les gens croient à des #faits_alternatifs, quand on les fait vivre dans des mondes alternatifs. » Au passage, #Latour rappelle salutairement que les faits ne tiennent pas tout seuls, « sans monde partagé, sans institution, sans vie publique », et que la responsabilité des soi-disant élites est donc écrasante dans cette affaire. Un penseur qui s’exprime rarement en France, à découvrir dans cette nouvelle édition de « La Guerre des idées ».

      journaliste : #Aude_Lancelin
      réalisation : Jonathan Duong et Cécile Frey
      son : Alexandre Lambert
      Extrait de film : L’an 01 de #Jacques_Doillon, #Gébé, #Jean_Rouch et #Alain_Resnais (1973) - LCJ Editions

      https://la-bas.org/la-bas-magazine/entretiens/bruno-latour-le-peuple-a-ete-froidement-trahi

    • Visiblement les vidéos ne sont plus accessible... je dois dire que je suis assez consterné de voir des média de gauche, qui ne cessent de critiquer la privatisation des ressources, privatiser, enclore, exclure ceux qui ne paient pas d’abonnement en mettant sous propriété intellectuelle et derrière des paywall leurs productions.

      Le pire étant certainement ceux qui font la promotion des communs comme @hlc mais qui mettent leurs publications sous propriété intellectuelle. Image-t-on Richard Stallman mettre ses logiciels sous licence privatives en déclarant « non mais là j’en ai besoin pour mon business mais plus tard, dans un monde idéal, je mettrais mes logiciels sous Gnu-GPL » ? Sans oublier que Hervé Le Crosnier a déjà un salaire et un emploi stable et sécurisé fourni par une université publique française.

    • Marrant que tu parles sous un de mes propres messages de Hervé, dont je ne connais ni la situation, ni les motivations, alors que ce que tu qualifies de « pire », c’est assez nettement ce que je fais (moi-même-personnellement) régulièrement.

      Comme tu le sais peut-être, je fais justement la promotion du libre, j’y ai beaucoup contribué et je continue à y contribuer. Mais dans le même temps, de ce que je développe, je ne donne pas tout, ni tout le temps, ni immédiatement.

      Parce que, pour faire simple :
      – on ne vit pas déjà dans un monde non-marchand où tout serait libre, et « mon business » paie mon loyer et nourrit mes enfants ; alors oui, je fais régulièrement le calcul de ce que je peux distribuer, et de ce que je vais distribuer « plus tard » parce que je ne veux pas créer ma propre concurrence immédiatement ;
      – parce que des comportements prédateurs, parasites ou complètement cons, dans le libre, c’est pas rare du tout et ça calme très sérieusement les tendances à la générosité (le calcul sur le fait de ne pas créer sa propre concurrence, ça vient largement de là)…
      – parce que la gestion des comportements inappropriés, les incompréhensions naturelles, le besoin d’explications permanentes, les inévitables crises à la con, ça use et ça fait perdre beaucoup de temps, et qu’au bout de 20 ans de ça, tu peux avoir envie de limiter les possibilités que ça arrive à tout bout de champ ; pour le coup, pas parce que les gens seraient méchants, mais parce que c’est un sacré bazar à la fois excitant et épuisant ;
      – et plein d’autres raisons, mais si tu veux t’en prendre à Hervé, le mieux serait plutôt d’aller lui causer à lui que sous un de messages qui n’a rien à voir, non ?

  • #Bruno_Latour diagnostique un atterrissage compliqué pour l’humanité
    https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/011217/bruno-latour-diagnostique-un-atterrissage-complique-pour-l-humanite

    C’est un ouvrage à la fois important, surprenant et inquiétant que livre le philosophe Bruno Latour, avec Où atterrir ? Comment s’orienter en #politique.

    #Culture-Idées #alternative_facts #Climato-négationnisme #Donald_Trump #Ecologie #Gaïa #global #local #Nouveau_Régime_Climatique #Planète #Terrestre

  • Bruno Latour : « Défendre la nature : on bâille. Défendre les territoires : on se bouge »
    https://reporterre.net/Bruno-Latour-Defendre-la-nature-on-baille-Defendre-les-territoires-on-se

    C’était la politique issue du traité de Westphalie en 1648. Fondée sur les nations, les États…

    Oui, des États et des ressources. Ce qui est nouveau, c’est qu’il y a une dispute sur l’échiquier lui-même : quelle est sa forme ? Les États-Unis sont dans un monde où il n’y a pas de problèmes écologiques. Évidemment il y en a un, mais il est considéré comme n’appartenant pas au territoire sur lequel les États-Unis prennent leurs décisions. Donc, entre eux et les gens qui prennent leurs décisions en fonction de ce que j’appelle le nouveau régime climatique — qui est plus vaste que le climat, il intègre aussi les animaux et la biodiversité —, il n’y a pas de monde commun, de métrique commune.

    Est-ce seulement entre les États-Unis de Trump et le reste du monde ? Ou n’est-ce pas une fracture au sein de chaque société ?

    Oui, cela partage toutes les sociétés et tous les individus. Les questions écologiques sont des sujets bouleversants. Il y a un problème émotionnel : quand on a lu trois numéros de Reporterre ou qu’on a vu trois reportages à la télévision, sur les scandales des OGM, sur le blanchiment des coraux et sur M. Trump, on se demande : « Mais que faire de tout cela ? » Il n’y a pas une politique qui absorbe la déréliction dans laquelle on se trouve. Si on ne met pas cette affaire de déréliction au centre de la discussion, on ne comprend pas à quel point on est désorienté.

    Que voulez-vous dire par « déréliction » ?

    La version dramatisée de cette idée est le « catastrophisme », qui est à la fois exact — si on suit les scientifiques — et exagéré. Il y a une souffrance de la question écologique. Si on n’en comprend pas la profondeur, on ne comprend pas la réaction de ceux qui nient. C’est le sens de la « dénégation » : on sait, mais on dit « je ne peux pas vivre avec cela ». Si on ne comprend pas que ceux qui refusent d’agir sont aussi troublés que ceux qui agissent, on perd l’occasion d’établir des alliances possibles.

    Qu’entendez-vous par ce terme de classes « géo-sociales » ?

    Ce sont les différentes parties prenantes qui se trouvent sur un territoire. Cela peut être des humains. Mais aussi des humains avec les semences qu’ils préfèrent avoir, les loups avec lesquels ils sont prêts à cohabiter ou pas, les éoliennes avec lesquelles ils sont prêts à vivre ou pas, etc. Les classes géo-sociales sont des alliances entre des groupes sociaux qui ne sont plus définis par leur position dans le système de production, mais par leur cohabitation choisie sur un territoire.

    Toutes ces questions ont un rapport avec la notion de ressources. Mais elles n’ont pas fait l’objet d’une mise en politique par la gauche. Dans les années 1950-1960, les partis de gauche ont continué à définir les classes sociales d’une façon qui ne correspondait plus aux changements en cours. Les partis écologistes et féministes se sont développés avec beaucoup de peine pour essayer de faire entrer les nouvelles questions dans les questions d’injustice sociale, mais cela n’a jamais pris dans le cas des écologistes. Pourquoi ? Parce que cela avait l’air de ressembler à la nature, donc leur demande restait radicalement extérieure au social. Et, tant que le social est défini par des relations entre les humains, la politique de défense des autres intérêts reste abstraite. On aura beau dire qu’il faut défendre les espèces, cela ne vous concerne pas directement, ce n’est pas vous. Alors que si l’on dit que nous sommes des territoires, les territoires cela se défend, on n’hésite pas. Défendre la nature : on bâille. Défendre les territoires : on se bouge. C’est cette variation-là qu’il faut capter. Quelle est la différence entre la nature et un territoire ? Et de quoi se compose le territoire ?

    Vous continuez à employer le terme de « nature » ?

    Je le fais pour être entendu. Mais ce n’est pas la nature dont il s’agit, c’est de Gaïa.

    Mais alors, c’est quoi la « nature » ?

    Il ne faut pas utiliser le mot parce que « nature » oriente aussitôt vers une vision apolitique. Elle a été inventée pour dépolitiser les rapports entre les humains et les objets à utiliser comme ressources. Mais, si je dis « Gaïa », on rencontre une autre difficulté. Tous ces sujets sont difficiles et nous restons dans un énorme retard intellectuel sur ces questions. C’est pour cela que le terme de « zones critiques » me va très bien, « zones critiques » comme zones à défendre. Cela signifie qu’on reterritorialise les questions politiques. La notion de territoire, que la gauche française a toujours associée à des positions réactionnaires, redevient le centre de l’attention. Évidemment avec les dangers que cela pose : « se reterritorialiser », « se réenraciner » sont des termes toxiques. Mais en même temps, c’est bien de cela dont il s’agit dans l’écologie.

    En quoi l’encyclique Laudato Si est-elle importante ?

    Elle est capitale. C’est LE grand texte qui fait une liaison entre la question de la pauvreté et la question écologique. C’est le texte qu’aurait dû écrire un ou une écologiste en position de pouvoir. C’est la première fois qu’on entend dans un langage simple que la question de la pauvreté et la question écologique sont la même question. C’est très important et cela a un peu bougé, malheureusement pas beaucoup, les chrétiens.

    #Ecologie_politique #Gaia #Bruno_Latour

  • Nous ne sommes pas seuls. Les alliances sylvestres et la division politique, Léna Balaud et Antoine Chopot, avec les contributions de Bernard Aspe et Manon Bineau - La Division Politique
    http://ladivisionpolitique.toile-libre.org/nous-ne-sommes-pas-seuls-rencontres-greffer-de-louv

    Résumé : Humains, nous ne sommes pas seuls à subir les violences du capitalisme mondialisé. Nous tenterons de formuler une hypothèse quant à ce que peut signifier l’idée d’un « tort planétaire » partagé par toutes les formes de vie embarquées dans le ravage écologique. Mais nous refusons d’envisager un pâtir sans la puissance d’agir qui en est inséparable. « Nous ne sommes pas seuls », cela veut aussi dire : l’agentivité plus large et extra-humaine des puissances de la nature implique de reconnaître que nous ne sommes pas les uniques acteurs des changements désirables dans le monde. Le tort planétaire nous pousse à rechercher des « alliances sylvestres », des alliances collaboratives avec des formes d’agir qui ne sont pas les nôtres. Mais ces alliances, pour la politique d’émancipation, sont d’une bien nouvelle nature. Comment les actions politiques peuvent-elles porter un agir qui n’est pas le leur ? Comment cette intervention politique terrestre peut-elle rester à la fois et d’un même mouvement être-ensemble et être-contre, tissage relationnel et antagonisme ?

    Nous partons de la conviction que seule une entente renouvelée, terrienne, du communisme, peut ouvrir un espace antagonique au capitalisme anthropocénique, espace que la seule « démocratie réelle » ne peut créer.

    Partant de là, l’hypothèse initiale de cette intervention est que d’une part, il ne sera possible et souhaitable de relancer la perspective communiste qu’en transfigurant la nature de la communauté qui s’y trouve convoquée ; et que d’autre part, il n’est juste de s’engager dans la redéfinition de ce que peut être une communauté qu’à la condition que cette redéfinition n’implique pas une dépolitisation de celle-ci. Il s’agit de trouver une nouvelle manière d’être tout à la fois « ensemble et contre » ce qui nous empêche de vivre. (...)

    Des dispositifs de re-présentation comme des « parlements des choses en lutte », extra-parlementaires, pour subvertir le mot de Latour, qui existent à leur manière dans des lieux comme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, et qui en émergeant peuvent créer des « moments politiques » au sens de Rancière, c’est-à-dire activer un processus de désidentification, qui défait les identités assignées, qu’elles soient humaines ou extra-humaines : les forêts n’y sont plus ressources naturelles, objets de l’économie, mais territoires habités de points de vue en tension ; et les humains n’y sont plus sujets de l’économie et êtres d’anti-nature, mais sujets vivants de la politique. Ce qu’il y a à opposer au capitalisme n’est pas seulement l’image d’une société sans classes : c’est l’image positive d’écosystèmes animés de points de vue, dans lesquels il faut autant savoir se relier que se séparer, écosystèmes libérés de la mise au travail.

    #tort_planétaire #capitalocène #écologie #nonhuman_turn #communisme #antagonisme #Jodi_Dean #Bruno_Latour #Jason-Moore #Philippe_Descola #Natasha_Myers

  • « Le peuple a été froidement trahi » : entretien avec Bruno Latour – Le feu à la plaine
    https://audelancelin.com/2017/10/19/le-peuple-a-ete-froidement-trahi-entretien-avec-bruno-latour

    Tout se passe au fond comme si, compte tenu des perspectives climatiques désastreuses, un petit groupe de super riches en était arrivé à la conclusion qu’il n’y avait plus assez de place sur terre pour tout le monde, et que l’idée même d’un monde commun devait être abandonnée. Ainsi, l’auteur de Nous n’avons jamais été modernes et de Politiques de la nature explore-t-il sous un jour nouveau la question du Brexit et de l’élection de Trump, mais aussi plus largement celle des migrations, et de la montée des « populismes », que lui interprète comme un désir somme toute hélas bien compréhensible de revenir aux anciennes protections de l’État national. Un désir à la fois panique et totalement vain, comme on le verra dans l’entretien.

    C’est aussi mon hypothèse. Quand on passe les 50 dernières années au crible de l’élimination des #surnuméraires, tout devient nettement plus cohérent.

  • Pour Bruno Latour, « le monde est peuplé de fous » et« il n’y aura pas de sortie du tunnel »

    https://reporterre.net/Pour-Bruno-Latour-le-monde-est-peuple-de-fous-et-il-n-y-aura-pas-de-sort

    Dans « Face à Gaïa », le penseur iconoclaste #Bruno_Latour juge que l’Homme, aveuglé par sa folie, est devenu incapable de voir en face la réalité du monde. L’espoir, la dénégation, le dos rond, le fantasme démiurgique… rien n’empêchera l’inéluctable d’advenir.

    Bruno Latour est incontestablement l’un des intellectuels français les plus célèbres et les plus connus à l’étranger. Les livres du sociologue, anthropologue, philosophe qu’il est depuis quarante ans sont tous traduits dans diverses langues. Il collectionne les prix et les médailles. Plusieurs universités prestigieuses l’ont fait Doctor honoris causa. Et les invitations à participer à des conférences pleuvent d’un peu partout dans le monde.

  • Echapper à la grande #régression
    https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/020517/echapper-la-grande-regression

    Après la Grande Transformation décrite par Karl Polanyi voilà 70 ans, sommes-nous en train de vivre un #tournant_historique marqué par une « grande régression », où capitalisme néolibéral et post-fascisme s’alimentent mutuellement ? C’est ce qu’affirment quinze #intellectuels marqués à #gauche, dans un livre collectif et international, avec des arguments inégalement puissants et originaux.

    #Culture-Idées #âge_de_la_régression #Bruno_Latour #néo-libéralisme #Slavoj_Zizek

  • Le thème de la catastrophe imminente, sa date, ses causes etc. est de plus en plus abordé, probablement parce qu’en effet, elle se rapproche. Il existe même maintenant une nouvelle discipline qui lui est consacrée, la Collapsologie, issue d’une réflexion et d’un livre publié par Pablo Servigne et Raphaël Stevens :
    http://www.collapsologie.fr

    Bibliographie (la plupart sont déjà sur seenthis, mais je compile) :

    Pourquoi certaines sociétés prennent-elles des décisions catastrophiques ?
    Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, 2005
    https://collectiflieuxcommuns.fr/829-pourquoi-certaines-societes?lang=fr

    Hervé Kempf : « Ce que nous vivons n’est pas la crise, mais la mutation de sortie du capitalisme. »
    Article 11, le 13 janvier 2009
    http://www.article11.info/?Herve-Kempf-Ce-que-nous-vivons-n

    4000 ans de Fukushima (1)
    François Ruffin, Fakir, avril - mai 2011
    http://www.fakirpresse.info/4000-ans-de-Fukushima-partie-I.html

    4000 ans de Fukushima (2)
    François Ruffin, Fakir, avril - mai 2011
    http://www.fakirpresse.info/4000-ans-de-Fukushima-partie-II.html

    Richard Wilkinson : Comment les inégalités économiques nuisent aux sociétés
    TED Talk, Juillet 2011
    http://www.ted.com/talks/richard_wilkinson?language=fr

    “La croissance mondiale va s’arrêter”
    Stéphane Foucart et Hervé Kempf, Le Monde, le 25 février 2012
    http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/05/25/la-croissance-mondiale-va-s-arreter_1707352_3244.html

    Le Club de Rome confirme la date de la catastrophe : 2030
    Jean Paul Baquiast, Europe Solidaire, le 8 avril 2012
    http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=879

    Dennis Meadows : « Nous n’avons pas mis fin à la croissance, la nature va s’en charger »
    Terra Eco, le 29 mai 2012
    http://www.terraeco.net/Dennis-Meadows-Nous-n-avons-pas,44114.html

    « Le scénario de l’effondrement l’emporte »
    Laure Noualhat, Libération, le 15 juin 2012
    http://www.liberation.fr/futurs/2012/06/15/le-scenario-de-l-effondrement-l-emporte_826664

    L’homme, cet animal suicidaire peint par Jared Diamond
    Par Frédéric Joignot, Le Monde, le 27 septembre 2012
    http://www.lemonde.fr/culture/article/2012/09/27/l-homme-animal-suicidaire_1766966_3246.html

    La fin du monde : la faute à qui ?
    Dror Warschawski, Le Courrier (Genève), le 6 mai 2014
    http://www.lecourrier.ch/120627/la_fin_du_monde_la_faute_a_qui

    Ils avaient raison : nous sommes proches de l’effondrement !
    Jean-François Goulon, Médiapart, le 2 septembre 2014
    https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-goulon/blog/020914/ils-avaient-raison-nous-sommes-proches-de-l-effondrement

    « Tout va s’effondrer. Alors... préparons la suite »
    Pablo Servigne, Reporterre, le 7 mai 2015
    https://www.reporterre.net/Tout-va-s-effondrer-Alors-preparons-la-suite

    Limites et frontières : là où finira notre civilisation
    Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Basta, le 13 octobre 2015
    http://www.bastamag.net/La-finitude-de-notre-civilisation-entre-limites-et-frontieres

    « L’égalité c’est la santé » (et l’amour aussi...)
    Baptiste Lefevre, interview de Richard Wilkinson, Fakir, juin 2014 - édité en livre en février 2016
    http://www.fakirpresse.info/l-egalite-c-est-la-sante-et-l-amour-aussi

    Pablo Servigne : « Les plus individualistes crèveront les premiers »
    Terra Eco, le 19 février 2016
    http://www.terraeco.net/Pablo-Servigne-Les-plus,64497.html

    L’effondrement de notre civilisation industrielle
    Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Acropolis, le 20 mars 2016
    http://www.revue-acropolis.fr/testimonial/pablo-servigne-et-raphael-stevens

    « Nous sommes en train de vivre une mosaïque d’effondrements » : la fin annoncée de la civilisation industrielle
    Ivan du Roy, Basta, le 8 juin 2015
    http://www.bastamag.net/L-effondrement-qui-vient

    Les « solutions » sont nécessaires, mais elles n’empêcheront pas l’effondrement
    Pablo Servigne, Reporterre, le 13 juin 2016
    https://www.reporterre.net/Les-solutions-sont-necessaires-mais-elles-n-empecheront-pas-l-effondreme

    #effondrement #collapsologie #catastrophe
    #recension