• La profession d’enseignant-chercheur aux prises avec le #nouveau_management_public

    Ce texte se propose d’analyser différents impacts de la #néolibéralisation de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR) sur le contenu et les #conditions_de_travail des enseignants-chercheurs (EC). L’analyse s’appuie sur les résultats d’une enquête menée entre 2020 et 2022 sur la nature, les causes et les effets des mutations du #travail des EC. Cette recherche visait dans un premier temps à objectiver les évolutions et à saisir les représentations des acteurs à leur sujet. Le second temps entendait analyser les raisons et les vecteurs de ces évolutions. Outre la mobilisation de sources bibliographiques, trois outils ont servi à recueillir des données. Un questionnaire adressé en ligne aux membres des différentes sections du CNU et aux EC en poste dans cinq établissements (aux tailles, localisations et statuts variés), à l’exception de ceux du domaine de la santé [1] a permis de travailler sur 684 réponses complètes reçues. Des entretiens semi-directifs (de 30 à 90 minutes) ont ensuite été menés avec 108 répondants au questionnaire, avec 5 présidents ou vice-présidents d’université (en poste au moment de l’échange) et avec des représentants de 6 syndicats (SNESup, SNESup école émancipée, CFDT, CGT, FO et Sud) [2]. Des résultats provisoires ont enfin été discutés au cours de 7 séminaires réunissant des EC dans le but d’alimenter la réflexion et l’analyse finale. Le livre Enseignants-chercheurs. Un grand corps malade (Bord de l’eau, 2025) rend compte de façon détaillée des résultats de cette recherche.

    On montrera d’abord comment la mise en œuvre des principes du nouveau management public (#NMP) dans l’ESR a entraîné simultanément un alourdissement et un appauvrissement des tâches d’enseignement, de recherche et d’administration incombant aux EC. On abordera ensuite les effets de #surcharge et de #débordements du travail que produisent ces transformations du travail des EC ainsi que les impacts que cela engendre sur leur #moral, leur #engagement et leur #santé.

    Le travail des EC alourdi et appauvri sous l’effet de la #néo-libéralisation et du NMP

    La #néo-managérialisation de l’ESR a démarré dans les années 1990, sans qu’il s’agisse d’une #rupture absolue avec une #université qui aurait jusque-là échappé aux logiques capitalistes dominantes. Parlons plutôt d’une évolution marquée par l’adoption et l’adaptation des principes du néolibéralisme. Promus par la Société du Mont Pèlerin fondée en 1947, puis mis en œuvre à partir des années 1980 (par Thatcher et Reagan), ces principes prônent une réduction des missions et des coûts des services publics s’appuyant sur une gestion comparable à celle des entreprises privées. Il s’agit de rationaliser leur organisation et de réduire leurs budgets, d’instaurer une mise en concurrence interne (entre établissements, départements, équipes et collègues) et externe (avec des organisations privées fournissant des services de même nature), de viser leur rentabilité et de mesurer leur performance. Cela a conduit à favoriser le fonctionnement en mode projet, la diversification des financements en valorisant les #PPP (partenariats public/privé), l’évaluation sur #indicateurs_quantitatifs, les #regroupements… Les objectifs fixés étant l’#efficacité plutôt que l’#équité, l’#efficience plus que l’#utilité_sociale, la #rentabilité avant la qualité de service.

    Ce programme s’applique donc dans l’ESR français à partir des années 1990. En 1998, le #rapport_Attali « Pour un système européen d’enseignement supérieur » répond à une commande de #Claude_Allègre (ministre de l’Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie de 1997 à 2000) qui entend « instiller l’#esprit_d’entreprise dans le système éducatif » (Les Échos, 3 février 1998), une #orientation qui constitue une injonction à visée performative. Dans les établissements, et notamment les #universités_publiques, cette orientation va être conduite par des équipes comptant de plus en plus de technocrates et de managers formés et rompus à l’exercice du NMP qui entendent faire fonctionner une logique inscrite dans la droite ligne du « processus de production, de diffusion et de légitimation des idées néo-managériales en France depuis les années 1970 [3] »

    Le rapport Attali propose un cadre européen inspiré d’orientations de l’OCDE. Lors de la célébration du 800e anniversaire de la Sorbonne, toujours en 1998, les dirigeants français, allemand, britannique et italien lancent un appel pour « un cadre commun de référence visant à améliorer la lisibilité des diplômes, à faciliter la mobilité des étudiants ainsi que leur employabilité ». Dès 1999, 25 autres pays européens signent cet appel et donnent naissance au « #processus_de_Bologne » destiné à créer un Espace européen de l’enseignement supérieur avant 2010. En mars 2000, l’Union européenne rejoint ce projet, qui débouche sur la #stratégie_de_Lisbonne proposant de créer un « #marché_de_la_recherche ». C’est dans ce contexte qu’intervient la #bureaucratisation_néolibérale de l’ESR français qui va transformer la « #gouvernance » de l’ESR, ainsi que le travail et les conditions de travail de ses salariés, dont celles des EC.

    Parallèlement à la dégradation des #taux_d’encadrement (notamment en licence [4], avec des variations entre disciplines et établissements) et aux baisses d’effectifs et de qualification des personnels d’appui, les EC assument des tâches liées à l’enseignement de plus en plus nombreuses, diverses et complexes. Il s’agit notamment d’un travail d’#ingénierie_pédagogique de plus en plus prenant, d’une coordination de plus en plus fréquente d’équipes pédagogiques comprenant des précaires en nombre croissant (dont ils doivent aussi assurer le recrutement et le suivi), de réponses aux injonctions à la « #professionnalisation » (impliquant de faire évoluer les contenus de formation, en réécrivant les maquettes de diplôme en « compétences » [5], en multipliant le nombre de #stages à encadrer et en travaillant sur les #projets_professionnels des étudiants), d’une #complexification de l’#évaluation des étudiants due à la #semestrialisation, à des délais de correction raccourcis, à la « #concurrence » du web et désormais de l’IA et d’une prise en charge d’activités de #marketing et de #communication destinées à vanter, voire à « vendre », les diplômes, les parcours, l’établissement.

    - « On subit une accumulation de #micro-tâches, qui devient chronophage même si c’est souvent des bonnes idées. Par exemple, l’université nous demande de présenter les masters en faisant venir d’anciens étudiants, ce qu’on fait déjà deux fois pour les étudiants de L3 et aux journées portes ouvertes. Ils nous demandent de faire une présentation de plus pour diffuser plus largement sur des plateformes et toucher un public plus large. […] Autre exemple, on nous demande de refaire un point sur les capacités d’accueil de nos masters, et il faut refaire le travail. […] En fait, toute l’année on nous demande des #petits_trucs comme ça. » (PU en sciences de l’éducation et de la formation, en université).

    Une même dynamique opère du côté de la recherche, les activités sont aussi accrues et diversifiées dans un contexte de raréfaction des personnels d’appui, notamment en lien avec la #concurrence aiguisée entre chercheurs, entre labos, entre UFR, entre établissements. Cette évolution c’est aussi la baisse des #budgets_récurrents et la chasse aux #financements, en répondant à des #appels_à_projets émanant de institutions publiques (ANR, ministères, UE) ou d’acteurs privés, la course aux #publications dans les revues classées, en anglais pour certaines disciplines, la multiplication des #évaluations par les établissements, les agences (AÉRES puis #HCÉRES…), les tutelles, le ministère, l’œil rivé sur les classements, notamment celui de Shanghai.

    - « Une partie du temps, on est plus en train de chercher des budgets et de faire du #reporting que de faire la recherche elle-même. Sans compter qu’il faut publier pour être valorisé. Il y a des collègues dont on se demande ce qu’ils publient, parce que leur temps de recherche en fait, c’est du temps d’écriture, mais on ne sait pas sur quoi. » (PU en civilisation américaine en université).
    - « Si on regarde les laboratoires, il y a beaucoup de chercheurs et peu de personnels associés. Nécessairement, les EC doivent faire face à plus de tâches administratives. Et d’autre part, il y a des choses qui ont été formatées, il faut remplir des fichiers, des indicateurs, cela fait beaucoup de tâches administratives à réaliser. » (PU en électronique en IUT).

    À cela s’ajoutent les activités de sélection, de recrutement et de management des étudiants et des doctorants sur des plateformes aux performances discutables (#ParcoursPlus, #Mon_master, Adum), des ATER, des postdocs et des enseignants vacataires et contractuels, ainsi que de titulaires lorsqu’il faut siéger en comité de sélection quand des postes de MCF et PU (Professeur d’Université) sont ouverts. Il faut ici souligner la #surcharge spécifique pesant sur les #femmes, notamment PU, compte tenu des règles de parité (un COS doit compter au moins de 40% de membres de chacun des deux genres) et des inégalités de #genre dans les carrières [ 7].

    Les EC doivent aussi prendre en charge des activités d’information, d’évaluation et de valorisation à destination de divers instances et organismes, dans des délais souvent courts, au moyen d’outils numériques plus ou moins fiables et compatibles. Ces comptes à rendre portent en particulier sur la qualité des cursus, les débouchés professionnels et les taux d’insertion des diplômés, les coûts en heures et en masse salariale des cours, des TD et des TP, les résultats en termes de présence aux examens, de notes, de diplômés, d’abandons en cours de cursus…

    – « Je me sens être très gestionnaire, animatrice, gentille organisatrice une grande partie de mon temps. C’est quelque chose que je n’avais pas du tout anticipé en entrant dans ce métier, parce que je ne pensais pas avoir autant de #charges_administratives. […] Dès la 3è année après mon recrutement, j’étais directrice des études, à faire des emplois du temps, recruter des vacataires, travailler un petit peu le contenu de leurs interventions, mais je devais surtout faire des RH, essayer que ça convienne à chacun, récupérer les papiers qu’on lui demandait pour qu’il soit payé, etc. » (MCF en sociologie en IUT).

    On a ainsi assisté à un double mouvement d’alourdissement er d’appauvrissement du travail des EC sous les effets combinés des injonctions à la professionnalisation (la #loi-LRU de 2007 a ajouté « l’orientation et l’insertion » aux missions de l’ESR) et aux attentes des tutelles en la matière ainsi que des normes budgétaires strictes et des critères « d’#excellence » qui concrétisent l’essor des logiques et des modes de gestion du NMP et la #managérialisation de l’ESR (comparable à ce qu’a connu l’Hôpital,). Il en découle un ressenti fréquent de #perte_de_sens et un #malaise profond.

    – « Il faut se bagarrer pour trouver à garder du #sens au métier. Ça c’est très clair. […] On nous impose les choses, donc effectivement, il y a une perte de sens, enfin je ne sais pas si c’est une perte de sens mais on a une perte de la maîtrise de notre métier. »(MCF HDR en didactique de l’histoire en Inspé).
    - « Quand j’ai démarré au début des années 2000, j’avais l’impression d’être en phase avec mon travail et peut-être plusieurs de mes collègues aussi. J’ai l’impression qu’il y avait une sorte de vision collective partagée. Cette vision collective partagée, je la sens moins parce que je sens des #découragements, je sens des #lassitudes. Le partage de la mission de chercheur, c’est plus compliqué et le partage de la vision de la mission d’enseignement pour moi, elle est galvaudée. » (MCF HDR en chimie en université).

    Le #moral et la santé des EC pâtissent des #surcharges et débordements vécus par les EC.

    La détérioration des situations de travail vécue par les EC produit des effets à la fois sur leur état moral, leur #engagement_professionnel et leur état de santé. Les surcharges combinées au sentiment de ne plus pouvoir faire leur travail correctement sont à l’origine de nombreuses #souffrances. Leur travail a été peu à peu alourdi par une accumulation de tâches dont une partie tient à la #procédurisation qui concrétise « la #bureaucratisation_néolibérale ». Cela nourrit un important « #travail_caché », invisibilisé et non rémunéré, qui conduit à la fois à accroître et à hacher l’activité.

    Il en découle des #surcharges_temporelles (extension de la durée du travail professionnel), des #surcharges_mentales (dues à l’accumulation de sujets et de préoccupations) et des #surcharges_cognitives (liées aux changements récurrents de registres d’activité).

    - « L’université française s’écroulerait si nous ne consentions pas à faire un travail parfois considérable gratuitement ou presque. » (PU en langue et civilisation)

    L’#intensification_du_travail qui passe par un accroissement du travail invisible, ou plus justement invisibilisé, des EC, implique des débordements fréquents de leur vie professionnelle sur leur #vie_personnelle (aussi bien du point de vue du temps que de celui des lieux). Ce phénomène a été aggravé par l’usage d’outils (téléphone mobile, micro-ordinateur, tablette) et de dispositifs techniques (mails, réunions et cours à distance, remontées de datas, recherches sur le web) qui favorise le travail en tout lieu et à tout moment, et donc le brouillage des frontières entre travail et hors-travail.

    - « Je pense que tous les collègues font un peu comme moi, le temps d’écriture des articles est pris surtout sur le samedi et le dimanche, donc sur le temps personnel, en fait. Parfois, les conjoints ont du mal à s’y faire, mais moi non, mon conjoint est un chercheur. Globalement, on travaille tous les jours. Sinon, ça ne passe pas. Ou alors, on ne fait que de l’enseignement et on écrit un article par an. » (PU en histoire du droit en université).

    Le débordement temporel et spatial est un fait massif difficile à mesurer pour les EC car ceux-ci, comme tous les enseignants, ont toujours travaillé à la fois sur leur lieu de travail et à leur domicile ou en vacances (pour préparer des cours, corriger des copies et des mémoires, lire et écrire des travaux scientifiques, tenir des RV et réunions à distance).

    La porosité des frontières entre lieux de travail et de vie, entre temps de travail et hors-travail est ambivalente. D’un côté, elle permet aux EC de choisir où et quand ils travaillent, à l’inverse de la plupart des salariés. Cette souplesse d’organisation procure un sentiment de liberté, et une liberté réelle, qui facilite la conciliation entre obligations professionnelles et activités personnelles, domestiques, familiales. Mais, c’est aussi un piège qui met en péril la vie personnelle et familiale en impliquant une absence de limite aux temps et aux espaces consacrés au travail. Ce risque est d’autant plus grand que ce sont souvent les activités de recherche (à la fois les plus appréciées et les plus empêchées au quotidien) qui trouvent place en dehors des lieux et temps de travail. Beaucoup d’EC en viennent alors à accepter, voire à rechercher, ces débordements du travail pour retrouver le plaisir de faire ce qu’ils aiment dans un contexte plus favorable qu’au bureau (environnement calme et agréable) et à l’abri de sollicitations multiples (passages, appels téléphoniques, mails urgents, etc.). Ne peut-on évoquer ici une forme d’#aliénation, voire de « #servitude_volontaire » ? Cela rappelle ce que différentes enquêtes ont montré chez des cadres du secteur privé qui, en travaillant chez eux, y compris le soir, le week-end ou en congé, retrouvent comme ils le disent une « certaine continuité temporelle » et un « cadre spatial favorable à la #concentration ».

    - « Il faut avoir le #temps de faire sa recherche, on est dans une espèce de course à l’échalote permanente. Moi, j’ai eu beaucoup de chance, je ne veux pas cracher dans la soupe, j’ai pu travailler sur ce que je veux, et après à moi de trouver de l’argent. Mais, c’est un métier où ça peut être très dangereux si on ne trouve pas son équilibre. Moi, ça m’a coûté certaines choses au niveau personnel [un divorce !] parce qu’il est arrivé un moment donné où je ne dormais plus la nuit parce que je voyais tout ce que je n’avais pas eu le temps de faire. J’ai eu besoin de faire un travail sur moi pour me ressaisir et me dire que si je n’avais pas fait ça ou ça, ce n’était pas si grave, personne n’est mort à cause de ça, on se détend. J’ai eu de la chance, j’ai refait ma vie avec quelqu’un qui est professeure des écoles donc avec un rythme peu différent ». (MCF en chimie en université).

    Les inégalités de prise en charge des tâches domestiques, familiales et éducatives entre femmes et hommes, auxquelles n’échappent pas les EC, conduisent à exposer de nombreuses EC à des difficultés spécifiques (contribuant aux inégalités de déroulement de carrière à leur détriment), d’autant que la façon d’exercer le métier, de gérer les relations avec les étudiants et de prendre des responsabilités est aussi marquée par des différences de genre.

    – « Cette intensification du temps de travail s’est encore accrue au moment de mon passage PU, avec certains moments de l’année où pour pouvoir conduire mon activité et honorer mes engagements professionnels, je dois sacrifier tous mes week-ends sur une longue période. […] Il me semble que cette intensification tient aussi à une division sexuée du travail présente dans nos composantes : nombre de mes collègues hommes ayant longtemps refusé de prendre des responsabilités, en tous les cas les responsabilités chronophages et peu qualifiantes dans les CV ». (MCF en communication).
    – « Les femmes sont plus touchées que les hommes car elles assument les responsabilités de care pour les étudiants mais aussi pour leurs proches descendants ou ascendants de manière très déséquilibrée par rapport aux hommes. La charge mentale des femmes EC est très lourde. Concilier maternité et ESR (et donc espérer voir évoluer sa carrière) est mission impossible sauf pour celles qui ont un conjoint ou un réseau personnel sur lesquels s’appuyer. L’explosion des publications émanant d’EC masculins pendant la pandémie en est un bon exemple ». (MCF en anglais).

    Ces débordements s’inscrivant dans un contexte de dégradation de la qualité du travail et des conditions de sa réalisation contribuent à nourrir un sentiment d’#insatisfaction. C’est aussi de la #désillusion et diverses #souffrances_morales mais aussi physiques qui découlent de cette combinaison mortifère entre surcharges, débordements et insatisfaction.

    - « Moi, j’ai beaucoup de désillusions sur mon métier. Beaucoup d’#amertume, en fait. […] Quand on est enseignant-chercheur, on démarre, on est à fond, on en veut, etc. On a plein d’envies, on a plein d’ambition, puis on arrive dans la réalité et on prend un gros coup dans la figure et ça t’arrête net. Parce qu’on te colle tout de suite une responsabilité. […] Et tout ça pour un salaire de m… ! […] Moi je trouve que former des gens comme on les forme pour faire ça, c’est du gâchis franchement. » (Vice-présidente d’une université en poste).

    Ce qui mine et fait mal, comme l’évoquent de nombreux EC quand ils décrivent l’évolution de leur métier, c’est en particulier l’impression de devoir travailler toujours plus avec toujours moins de moyens disponibles, et donc pour un résultat dégradé ; ils ont le sentiment d’un « #travail_empêché » (comme le nomme Yves Clot) parce qu’ils se sentent empêchés de faire un travail de qualité comme ils savent et voudraient le faire ; ils ont des doutes sur la réalité de ce qu’ils font par rapport à ce qu’ils attendent de leur travail et ce qu’ils pensent que doit être le #service_public.

    Beaucoup des EC interrogés durant l’enquête se demandent ce qu’est devenu leur travail, quel sens ils peuvent encore lui donner et quel avenir attend l’université (et plus largement l’ESR). Si la plupart acceptent que le cœur de leur métier dépasse largement les seules activités de base d’enseignement et de recherche, ils doutent de plus en plus de pouvoir faire ce métier, auquel ils sont attachés, dans les règles de l’art telles qu’ils les conçoivent, et en particulier avec l’attention requise et les résultats voulus.

    - « Je pense que le métier d’enseignant-chercheur au-delà des 35 heures, ce n’est pas trop quelque chose de nouveau. Un chercheur, je pense qu’il a toujours beaucoup travaillé le soir. Mais peut-être que maintenant, on n’arrive plus à trouver le temps de tout faire ce qu’on nous demande. Et peut-être que ça, c’est nouveau ». (PU en biologie en IUT).
    – « J’ai vraiment du mal à croire qu’on puisse faire les trois choses ensemble. C’est-à-dire à la fois avoir une activité de recherche de haut niveau, avoir un investissement dans l’enseignement qui permet, enfin selon le critère qui est le mien, de renouveler ses cours extrêmement régulièrement pour ne pas se répéter, et en plus avoir des fonctions administratives ». (MCF en histoire en université).

    Cela fait émerger des questions majeures : à quoi et à qui sert aujourd’hui le travail des EC ? Sont-ils en mesure de réaliser des enseignements et des recherches de qualité ? Que devient le service public de l’ESR ? Ces questionnements rejoignent les trois dimensions majeures du sens du travail énoncées : son utilité vis-à-vis de ses destinataires, le respect de leurs valeurs éthiques et professionnelles, et le développement de leurs capacités.

    – « Il faut se bagarrer pour trouver à garder du sens au métier. Ça c’est très clair. […] On nous impose les choses, donc effectivement, il y a une perte de sens, enfin je ne sais pas si c’est une perte de sens mais on a une perte de la maîtrise de notre métier. » (MCF HDR en didactique de l’histoire en Inspé).

    Les différentes évolutions que nous venons de décrire peuvent s’interpréter comme les signes d’un risque de #déprofessionnalisation, un processus à la fois lent et peu visible prenant la forme d’une remise en cause ce qui fonde leurs « gestes professionnels » et de leur #identité_professionnelle ». Ce dont on parle ici ne concerne pas seulement tel ou tel individu, mais le groupe professionnel des EC à travers trois aspects.

    Le premier élément est une déqualification liée au fait que les EC sont de plus en plus souvent chargés de tâches ne correspondant ni au contenu, ni au niveau de leurs savoirs et de leurs objectifs. La deuxième dimension concerne la perte d’#autonomie à rebours de la #liberté_académique et de l’autonomie affirmées dans les textes. Le troisième aspect est le sentiment massivement exprimé durant l’enquête de l’#inutilité d’une part croissante du travail réalisé par rapport à ce que les EC voudraient apporter à leurs étudiants, et plus largement à la société qui finance leurs salaires, ce qui touche au cœur de l’identité fondant leur profession.

    La managérialisation de l’ESR alimente ce risque de déprofessionnalisation en enrôlant les EC dans les évolutions de leur travail et de leurs conditions de travail qui leur déplaisent, en les conduisant à faire - et pour ceux qui ont des responsabilités à faire faire à leurs collègues - ce qui les fait souffrir et que, pour partie, ils désapprouvent. C’est sans doute une des réussites du NMP que d’obtenir cette mobilisation subjective, comme la nomme la sociologue Danièle Linhart.

    La question de la déprofessionnalisation des EC mérite sans aucun doute d’être approfondie en termes de causes, de manifestations et d’effets. En l’état actuel de l’analyse, c’est une hypothèse à creuser dans le cadre d’un questionnement sur les impacts - et l’efficience - des modes de gestion impulsés par le nouveau management public et la bureaucratisation néolibérale.

    Si cette enquête ne suffit évidemment pas à établir un diagnostic global sur la santé des EC, elle permet néanmoins de mettre à jour des réalités peu connues et alarmantes. Ainsi, le terme épuisement est souvent revenu : il est employé spontanément par 45 répondants au questionnaire (dont 31 femmes). Il est évoqué 10 fois en réponse à la question : « Rencontrez-vous ou avez-vous rencontré des difficultés pour concilier vos différents activités professionnelles (enseignement, recherche, tâches administratives) ? Si oui, lesquelles ? ». Le stress, lui, est explicitement abordé dans 35 réponses (29 femmes) sans compter celles qui parlent du stress des étudiants et des Biatss. 17 répondants (dont 13 femmes) parlent de burn-out. Dans 7 de ces 17 cas, les répondants témoignent de burn-out subi par eux-mêmes ou par un membre de leur équipe au cours des dernières années. Les autres évoquent le risque ou la peur d’en arriver là. Les deux verbatims suivants illustrent l’importance de cette question.

    – « Il y a 20 ans, les réunions pouvaient durer 1 heure, 1 heure et demie. Aujourd’hui, il n’y a pas une réunion du CHSCT qui dure moins de 3 ou 4 heures. Parce qu’il y a un nombre incroyable de remontées au niveau des enseignants-chercheurs. […] Dans notre département, il y a eu pas moins de trois burn-out cette année, avec des arrêts maladie, des demandes de collègues de se mettre à mi-temps. » (PU, élu CGT).
    – « Je pense qu’il faut faire très, très attention. On est sur un fil raide. Ça peut basculer d’un côté comme de l’autre. Et je pense qu’on doit arrêter un peu le rythme, les gens sont fatigués, épuisés, donc il faut qu’on trouve un moyen de minimiser un peu les appels à projets. C’est sur ça qu’on se bat. Les garder, mais en faire moins. […] Bien sûr qu’on manque de moyens et bien sûr qu’il faut qu’on fasse comprendre à notre fichu pays que l’enseignement supérieur et la recherche, c’est un investissement. Je crois à ça profondément. » (Présidente d’une université en poste au moment de l’entretien).

    Pour conclure

    La profession des EC ressent assez largement un #malaise mettant en cause leur activité, voire leur carrière. Face à cela, la plupart des réponses sont aujourd’hui individuelles, elles passent pour certains par différentes formes de #surengagement (débouchant parfois sur du #stress, des #dépressions ou du #burn-out), pour d’autres (et parfois les mêmes à d’autres moments de leur carrière) à des variantes de désengagement (vis-à-vis de certaines tâches) pouvant aller jusqu’à diverses voies d’Exit (mises en disponibilité, départs en retraite avant l’âge limite, démissions très difficiles à quantifier). Les solutions collectives ont été assez décrédibilisées, notamment après l’échec du mouvement anti-LRU. De nouvelles pistes restent à imaginer et à construire pour ne pas continuer à subir les méfaits de la néo-libéralisation de l’ESR et trouver des alternatives aux dégradations en cours.

    [1] La situation des MCF-PH et des PU-PH à la fois EC à l’université et praticiens en milieu hospitalier étant très particulière.

    [2] Les verbatims présentés dans cette communication sont extraits des réponses au questionnaire ou des entretiens.

    [3] Bezès P. (2012). « État, experts et savoirs néo-managériaux, les producteurs et diffuseur du New Public Management en France depuis les années 1970 », Actes de la recherche en Sciences Sociales, n° 3, p. 18.

    [4] La massification de l’accès au bac s’est traduite par une très forte hausse du nombre d’élèves et étudiants inscrits dans l’ESR. Sur les 4 dernière décennies, ce nombre a plus que doublé en passant d’un peu moins de 1,2 million (à la rentrée 1980) à près de 2,8 millions (à la rentrée 2020). Le nombre d’EC n’a pas suivi !

    [5] Les diplômes universitaires doivent désormais figurer dans le Répertoire national des certifications professionnelles (le RNCP) conçu dans la logique des compétences.

    [6] Bibliothécaires, ingénieurs, administratifs, techniciens, personnels sociaux et de santé de l’enseignement supérieur.

    [7] En dépit des principes d’égalité professionnelle, les femmes sont infériorisées dans l’ESR. Parmi les MCF, seul le domaine droit, science politique, économie et gestion (DSPEG) est à parité avec 51% de femmes et 49% d’hommes. Les femmes sont sur-représentées (58%) en Lettres, Langues et Sciences humaines (LLSH) et sous-représentées (34%) en Sciences et Techniques (ST). Du côté des PU, les femmes sont 29% (contre 45% parmi les MCF) même si ce pourcentage a augmenté ces dernières années. Les femmes sont minoritaires parmi les PU dans les trois domaines, y compris là où elles sont majoritaires parmi les MCF : elles sont 36% en DSPEG, 45% en LLSH et 21% en ST. Et les écarts de statut ne sont pas les seules inégalités de genre entre EC.

    https://blogs.alternatives-economiques.fr/les-economistes-atterres/2025/06/17/crise-de-l-esr-contribution-2-la-profession-d-enseign
    #ESR #enseignement #recherche #new_public_management

  • Sous-traitance et bureaucratisation néolibérale : une analyse de l’interface de la distance dans l’accueil des demandeurs d’asile

    En mettant à l’épreuve de l’ethnographie les questions posées par la sous-traitance, cet article s’intéresse à la #bureaucratisation_néolibérale de l’accueil des demandeurs d’asile en Suisse. Sur la base des données récoltées dans deux structures d’hébergement cantonales gérées par des organisations privées, il étudie comment cette dynamique s’incarne dans le quotidien de la mise en oeuvre de la #politique_d’accueil. L’analyse montre que les pouvoirs publics et leurs mandataires sont de facto séparés par une « interface de la distance », composée principalement de trois rouages interdépendants : la gestion par les #indicateurs, la définition de #standards et une #rationalité_économique. Cet article interroge les effets de la délégation d’une tâche régalienne à la sphère privée, en ce qui concerne non seulement la conception de la politique publique, mais également la responsabilité et les opportunités de contestation. Il montre que la bureaucratisation néolibérale est à la fois une #technologie_de_gouvernement permettant à l’État de se redéployer et une conséquence de son réaménagement continu.

    https://www.erudit.org/fr/revues/lsp/2019-n83-lsp04994/1066087ar

    #ORS #privatisation #sous-traitance #asile #migrations #réfugiés #Suisse #accueil #hébergement #Fribourg #Berne #Asile_Bienne_et_Région (#ABR)

    Ajouté à la métaliste sur ORS :
    https://seenthis.net/messages/802341

  • Ces tâches « à la con » qui vident nos métiers de leur intérêt - Rue89 - L’Obs
    http://rue89.nouvelobs.com/2013/09/14/taches-a-con-vident-metiers-interet-245542

    (Entretien avec Béatrice Hibou)

    Si Graeber met le doigt sur un phénomène de plus en plus prégnant, je ne suis pas entièrement d’accord avec lui dans son interprétation. Je ne pense pas qu’il y ait des « boulots à la con » en soi, des boulots que l’on puisse identifier comme « à la con ».

    Ce que l’on observe, c’est que les boulots ont, à des degrés divers, une part de tâches « à la con » si je reprends son vocabulaire, et que cette part devient certainement de plus en plus grande.

    Si on conceptualise ce phénomène en termes de « bureaucratisation », on se rend compte que c’est un phénomène aussi vieux que le capitalisme (ou le socialisme), autrement dit aussi vieux que l’organisation rationnelle de l’économie capitaliste (que le capitalisme soit privé ou d’Etat).

    Les pères de la sociologie et de l’économie politique comme Marx ou Weber l’avaient déjà souligné et en avaient fait un élément central de leurs travaux. Weber rappelait que « capitalisme et bureaucratie se sont rencontrés et sont devenus inséparables » !
    (...)

    Ce qui fait la nouveauté du moment actuel, c’est que la bureaucratie dont il est question aujourd’hui est avant tout une bureaucratie d’entreprise. (C’est pour cela qu’avec des collègues, nous avons intitulé notre livre collectif « La Bureaucratisation néolibérale ».)

    Avec le néolibéralisme, la part des tâches dont on a l’impression qu’elles ne servent à rien – et même plus, dont on a l’impression qu’elles font dévier du « vrai » travail, du sens du métier – s’accroît.

    Et elle s’accroît du fait de cette managérialisation de toutes les activités, du fait de la diffusion de ces formalités issues de la grande entreprise complexe et sophistiquée.

    Or cette organisation nouvelle du travail, qui donne une part importante à des tâches éloignées du métier, est liée à un changement de regard : peu à peu, on n’a plus regardé la productivité à partir du niveau des salaires, mais à partir de l’organisation du travail et de la maîtrise des coûts, et on a intensifié l’usage de la comptabilité.

    Ainsi s’est développé, à côté du métier, l’usage de règles, de procédures de codage, de critères et de normes… qui s’éloignent de la conception purement technique du métier.

    (...)

    L’évolution du capitalisme vers une « efficacité », une « productivité », une « performance » toujours plus grande se fait aujourd’hui à travers des techniques (comptables, d’audit et d’évaluation quantitative) qui donnent le sentiment à un nombre croissant de personnes que leur occupation est « à la con », et qu’elle est en outre « non productive » comme le rappelle Graeber lorsqu’il parle d’inutilité.

    Ce qui constitue le paradoxe, c’est que cette inutilité perçue par un nombre croissant d’employés est considérée par les dirigeants et managers d’entreprises comme l’expression même de l’utilité, de l’efficacité.

    Pour eux, la recherche d’efficacité et de productivité accrues ne peut se faire que par le développement de ces techniques formelles ainsi que du contrôle, de l’évaluation, de l’audit… qui expliquent l’explosion des tâches « à la con », y compris au sein des métiers les plus techniques et qui exigent des compétences très pointues.

    Mais les choses sont plus compliquées et font aussi la part belle à des processus largement imprévus, voire des demandes inconscientes de notre part.

    C’est-à-dire ?

    Je m’explique de façon très concrète : la demande de sécurité – qui devient une obsession de la société toute entière – suscite la mise en place de procédures et de normes, exigeant un travail bureaucratique (ou « travail à la con ») toujours plus prenant.

    Il en va de même pour les attentes de plus grande transparence, par exemple vis-à-vis du système financier : la réponse aux scandales et aux exigences de « moralisation » de la vie économique se traduit par l’explosion de règles, l’invention de nouveaux ratios, de nouveaux critères, de nouvelles procédures à respecter, donc à documenter, à compiler, à comparer, à évaluer…

    On pourrait en dire de même des demandes populaires pour que les responsables rendent des comptes, qui nécessitent la production de dossiers, rapports, évaluation des travaux réalisés, établissements d’indicateurs de performance, ou des demandes des consommateurs d’un label de qualité...

    Chez elle, néanmoins, pas d’analyse conjointe de cette #bureaucratisation_néolibérale et de l’ #informatisation ...

    • Et aussi, il y a bien des boulots à la con « en soi ».

      Par conviction politique, esthétique ou écologique, on peut très bien dire que travailler dans une centrale nucléaire, poser des panneaux JCDecaux, concevoir des bandeaux de publicité web, fabriquer des puces RFID ou même tout autre minipuce d’appareils mobiles, etc, sont des exemples de métiers à la con tout à fait « en soi », absolument inutiles au buen vivir.

      #travail #capitalisme #boulots_inutiles (à ressortir)

    • Traduction du texte de Graeber :
      http://www.lagrottedubarbu.com/2013/08/20/emplois-foirreux-bullshit-jobs-par-david-graeber
      "La réponse n’est clairement pas économique : elle est morale et politique. La classe dirigeante a découvert qu’une population heureuse et productive avec du temps libre est un danger mortel (pensez à ce qui c’est passé lorsque cette prophétie à commencé à se réaliser dans les années 60). Et, d’un autre côté, le sentiment que le travail est une valeur morale en elle même, et que quiconque qui ne se soumet pas à une forme intense de travail pendant leur temps de veille ne mérite rien, est particulièrement pratique pour eux.

      Si quelqu’un avait conçu un plan pour maintenir la puissance du capital financier aux manettes, il est difficile de voir comment ils auraient mieux fait. Les emplois réels, productifs sont sans arrêt écrasés et exploités. Le reste est divisé en deux groupes, entre la strate des sans emplois, universellement vilipendé et une strate plus large de gens qui sont payés à ne rien faire, dans une position qui leur permet de s’identifier aux perspectives et sensibilités de la classe dirigeante (managers, administrateurs, etc.) et particulièrement ses avatars financiers, mais en même temps produit un ressentiment envers quiconque à un travail avec un valeur sociale claire et indéniable. Clairement, le système n’a pas été consciemment conçu, mais a émergé d’un siècle de tentatives et d’échecs. Mais c’est la seule explication pourquoi, malgré nos capacités technologiques, nous ne travaillons pas 3 à 4 heures par jour.

      Quels sont donc ces nouveaux emplois précisément ? Un rapport récent comparant l’emploi aux Etats Unis entre 1910 et 2000 nous en donne une bonne image (et je notes au passage, il en est de même pour le Royaume Uni). Au cours du siècle dernier, le nombre de travailleurs, employés dans l’industrie ou l’agriculture a dramatiquement diminué. Au même moment, les emplois en tant que “professionnels, clercs, managers, vendeurs et employés de l’industrie de service” ont triplés, passant “de un quart à trois quart des employés totaux”. En d’autres mots, les métiers productifs, comme prédit, a pu être largement automatisé (même si vous comptez les employés de l’industrie en Inde et Chine, ce type de travailleurs ne représente pas un pourcentage aussi large qu’avant)

      Mais plutôt que de permettre une réduction massive des heures de travail pour libérer la population mondiale et leur permettre de poursuivre leurs projets, plaisirs, visions et idées, nous avons pu observer le gonflement, non seulement des industries de “service”, mais aussi du secteur administratif, jusqu’à la création de nouvelles industries comme les services financiers, le télémarketing, ou la poussée sans précédent de secteurs comme les avocats d’affaire, des administrations, ressources humaines ou encore relations public. Et ces chiffres ne prennent pas en compte tous ceux qui assurent un soutien administratif, technique ou sécuritaire à toutes ces industries, voir toutes les autres industries annexes rattachées à celles-ci (les laveurs de chiens, livreurs de pizza ouvert toute la nuit) qui n’existent seulement parceque tout le monde passe tellement de temps au travail.

      C’est ce que je vous propose d’appeler des “Emplois Foirreux” [NDT : pas trouvé de traduction correcte pour Bullshit Jobs - ou emplois merdiaues]

      "

    • Si on conceptualise ce phénomène en termes de « bureaucratisation », on se rend compte que c’est un phénomène aussi vieux que le capitalisme (ou le socialisme), autrement dit aussi vieux que l’organisation rationnelle de l’économie capitaliste (que le capitalisme soit privé ou d’Etat).

      C’est encore quelqu’un qui n’a pas compris ce qu’est le capitalisme : contrairement aux systèmes économiques précédents la raison d’être et la forme pricinpale des échanges économiques dans une société capitaliste ne suit pas le modèle marchandise->argent->marchandise mais adopte la forme argent->marchandise->argent dans la quête d’accumulation d’argent qui se transforme ainsi en capital au lieu de constituer seulement une unité d’échange.

      Quand on a compris cette définition fondamentale on ne peut plus qualifier l’URSS et les autres pays dit du socialisme réel comme des capitalismes d’état. L’argent y servait d’unité d’échange, son accumulation par les échanges de marchandises ne constituait pas leur raison d’être. L’absence de classe capitaliste est un autre élément qui interdit de les qualifier de capitalistes.

      Après, la question si c’étaient vraiment des pays socialistes, communistes ou des dictatures totalitaires est d’un ordre différent. On peut éventuellement parler d’un capitalisme d’état quand chez nous les entreprises nationales sont transformées en sociétés anonymes, quand les dirigeants soviétiques se muent en oligarques, mais là encore c’est une autre question.

      Je le trouve important de préciser ces points parce qu’on essaie souvent de brouiller le regard sur les relations de classe en omettant des éléments essentiels à leur analyse. Cette démarche sert généralement à justifier un pouvoir en place qui est en train de perdre sa crédibilité. C’est le discours du « ... tu vois petit, ailleurs ce n’est pas mieux, on vit dans le meilleur des mondes possibles ... »

      D’ailleurs, j’ai oublié de mentionner que Marx a trouvé une manière scientifique de décrire les boulots à la con : il parle d’aliénation.

      L’aliénation est constituée par le fait que le l’ouvrier-producteur ne contrôle pas le processus de production mais qu’il est réduit à exercer des actes isolés. Pour simplifier on pourrait dire que le capitalisme ne connaît pas de travail qui ne soit pas aliéné / boulot à la con sauf pour les artistes et quelques riches qui ont les moyens de se consacrer librement à leur hobby de recherche scientifique ou de fouilles archéoligiques.

      Qui dit que son travail est vidé de son sens ne fait qu’exprimer le fait que jusqu’il y a peu il appartenait à cette couche de petit-bougeois qui était épargnée, il avait du sursis. Pour les ouvriers l’aliénation faisait toujours partie de leur existence leurs organisations et culture constituant leur stratégie de défense. Maintenant c’est à une partie de plus en plus grande de la société de suivre leur exemple.

      On a dit que le socialisme industrialisé place l’ouvrier dans la même situation d’aliénation. On peut y répondre que tant que la classe ouvrière contrôle le processus de production, le travail industriel sert à préparer sa propre abolition pendant un phase de reprise en mains individuelle et collective des actes de production. Ainsi l’alinéation totale capitaliste est remplacée par une lutte constante pour rendre le travail humain.

      Nous vivons dans une époque où le progrès technique capitaliste dévéloppe surtout des forces déstructrices. Dans la lutte pour une société socialiste le progrès technologique se transforme en source de progrès pour l’humanité.

      #capitalisme #socialisme #communisme #bloc_de_l_est #soviétisme #hacker

    • à klaus++

      Parce qu’il n’y a pas une catégorie minoritaire de la population qui accumule des richesses dans les pays que tu qualifie de « socialisme réel » ?

      Les bureaucraties communistes ont accumulé presque partout des richesses, directement et par la corruption, elles ont confisqué le pouvoir et elles ont réprimé férocement pour conserver le tout.

      Ce n’est pas parce que le capitalisme a bien des graves défauts, et notamment le capitalisme financier qui est maintenant tout puissant et hors de tout contrôle, que le communisme bureaucratique serait devenu beau.

      L’économie marchande a d’ailleurs des intérêts : le dynamisme humain y est moins entravé qu’ailleurs et elle ne nécessite pas de mettre la population sous contrôle stricte pour se reproduire.

      Ton commentaire me ramène 40 ans en arrière. A moins que j’ai mal compris...

    • Tu as mal compris. Le monsieur te dit qu’on ne peut pas à proprement parler de « capitalisme » pour ces sociétés car le capitalisme ce n’est pas le fait d’accumuler des choses (ça ça existe dans d’autres sociétés), mais c’est un type de médiation entre les gens particuliers, basés sur la marchandise, la valorisation et l’argent. Et cette configuration particulière n’existe que dans le capitalisme. Et ce n’est pas lui qui dit « socialisme réel », il a bien marqué « pays dit du socialisme réel ».

      À part ça il y aurait d’autres choses à critiquer quand même :

      Dans la lutte pour une société socialiste le progrès technologique se transforme en source de progrès pour l’humanité.

      Non.

    • @stephane_m Le « socialisme réel » était le terme que nos chers camarades défenseurs du stalinisme est-allemand utilisaient pour se différencier des socialistes ayant une vison plus ouverte qu’eux du projet de société. Manière de dire "voyez, nous on réussit alors arrêtez de faire des rêves d’imbécile et soutenez-nous."

      Le texte initial fait effectivement mention du "capitalisme d’état" des pays de l’Est. C’était á l’époque (entre 1965 et 1989) la position ridicule des maoistes qui suivaient la dénociation du bloc soviétique par Mao après son conflit avec ses anciens alliés. Leur position était ridicule car ils préféraient l’idéologie maoïste, résultat de combats propres aux chinois, à la réflexion scientifique. A la lecture de la phrase j’ai d’abord ri, je n’ai pas voulu croire qu’encore aujourd’hui on soit confronté à ces bêtises, après je me suis décidé à mettre les pendule à l’heure.

      Peut-être mon français n’est pas assez bon, mais je croyais être clair en écrivant " l’URSS et les autres pays dit du socialisme réel" pour exprimer qu’ils se disaient socialistes sans vraiment correspondre à sa définition.

      Pourtant, je dois m’excuser, pour quelqu’un qui n’a pas suivi ces conflits de cinglés c’est parfois difficile à saisir les sous-entendus et références :-)

      A moins que ... le socialisme soit devenu chimère après la fin de l’histoire ?

    • @rastapopoulos Merci pour tes explications. Pourtant j’insiste : si ! C’est en s’appropriant la technologie qu’on la modifie. Résultat : on se débarasse de ses aspects nocifs. C’est un processus dialectique. Bon, j’avoue, je suis un technophile rodé ;-)


      P.S. Sais-tu pour quoi le socialisme va gagner sur le capitalisme ? Parce qu’il produit les plus grosses patates, les plus grands oeufs et les plus grands microprocesseurs. C’est une histoire qu’on se racontait à Berlin-Est, les gens n’étaient pas dupes.

    • Dans le passage du schéma M-A-M à A-M-A’ , il y a un double renversement dans la perspective proposée par Marx : d’une part il s’agit de « remettre sur pied » le ressort de la production de marchandise. Ce qui l’anime, c’est bien l’accumulation tautologique de la part abstraite et non la circulation de ses formes concrètes. Mais d’autre part, le point de vue change : c’est n’est plus du point de vue d’une marchandise particulière (ou d’un travail particulier) que le procès est saisi, mais selon une totalité (l’ensemble des travaux et de leurs produits). L’argent n’y est qu’une forme phénoménale qui exprime le mouvement de cette totalité. D’autres phénomènes peuvent s’y substituer si l’on se contente de décréter l’abolition de l’argent en maintenant le rôle médiatisant du travail. En ce sens, les « socialismes réellement existant » sont bel et bien des capitalismes. C’est d’ailleurs parce qu’il s’agissait de capitalismes sous-productifs qui ne pouvaient s’aligner sur la compétition mondiale qu’ils se sont effondrés. Les sociétés du bloc de l’est ne pouvaient plus se reproduire car elles ne pouvaient plus accumuler de travail humain au niveau de productivité requis par la compétition mondiale. L’URSS n’était pas un pays sur une autre planète mais un des compétiteurs au sein d’un système capitaliste globalisé.

      Le « socialisme réellement existant » est donc bien un capitalisme (= une forme de synthèse sociale médiatisée par le travail producteur de marchandises, ce qui est exprimé par la formule A-M-A’). Il n’est même pas la peine de préciser « d’État » car, dans le capitalisme, l’État est le présupposé et le produit de cette synthèse (qu’il soit libéral, keynésien, fasciste, autogestionnaire n’y change rien à l’affaire)

    • à klauss+++ : j’ai du mal à comprendre qu’on puisse écrire une phrase pareille :

      On a dit que le socialisme industrialisé place l’ouvrier dans la même situation d’aliénation. On peut y répondre que tant que la classe ouvrière contrôle le processus de production, le travail industriel sert à préparer sa propre abolition pendant un phase de reprise en mains individuelle et collective des actes de production. Ainsi l’aliénation totale capitaliste est remplacée par une lutte constante pour rendre le travail humain.

      Les ouvriers dans les régimes communistes ont été souvent aussi exploités qu’ailleurs, quand ce n’était pas pire. Parce que les médias étaient sous contrôle et qu’il n’y avait pas de contre pouvoirs syndicaux ou autres (les syndicats étant des émanations des pouvoirs en place). En URSS des zek, des gens emprisonnés (parfois pour raisons purement idéologiques), ont été condamnés au travail forcé pour construire les infrastructures.

      Le seul réel point positif des régimes communistes selon moi a été l’investissement dans l’éducation à grande échelle. Mais cela n’a pas suffi à garantir un développement suffisant de la science et de l’innovation dans ces pays.

      La médiatisation des échanges par l’argent c’est quand même bien utile. Autant on peut souhaiter au niveau local, le développement des échanges conviviaux de services et de biens qui échappent aux échanges marchands (phénomène favorisé par la communication par Internet). Autant une généralisation du troc à tous les échanges, n’est ni envisageable ni souhaitable, parce que cela serait une régression économique insupportable.

      à ktche :

      Que la force de travail produise davantage que sa propre reproduction, c’est la production d’un surplus, c’est ce qui permet la production d’outils, l’investissement, et à terme une croissance de la productivité du travail humain [c’est l’échange A-marchandise force de travail-A’]. C’est bien.
      Le problème c’est le contrôle, la régulation, de qui s’approprie ce surplus . Actuellement il va essentiellement aux gros actionnaires des grands groupes, des grandes banques et grands établissements financiers.

      à RastaPopoulos
      Je préfère vous vouvoyer, le respect fait partie de ma conception de l’échange d’idées (échange non marchand ... ;-) ).

    • Que la force de travail produise davantage que sa propre reproduction, c’est la production d’un surplus

      Distinguer ce qui est nécessaire de ce qui est excédentaire est déjà le produit d’une forme particulière de synthèse sociale, une façon inconsciente de s’accorder avec les contraintes imposées par la reproduction du capital qui est la voie unique de la reproduction de la société (capitaliste). Cette contrainte est à la fois le produit d’une façon de faire qui n’a pas de nécessité naturelle, mais aussi un facteur bien réel qui pèse ici et maintenant

      c’est ce qui permet la production d’outils, l’investissement, et à terme une croissance de la productivité du travail humain

      Dans le capitalisme, ce mouvement tourne sur lui-même, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’échappatoire en son sein pour décider (ou même constater) qu’un but souhaitable a été atteint à un moment ou un autre et qu’on peut se consacrer à autre chose. Pour sortir de ce mouvement, il faut qu’il soit lui-même aboli

      c’est bien

      ah bon ?

    • @ktche merci pour l’idée intéressante. J’ai pourtant des doutes si elle tient debout.

      D’autres phénomènes peuvent s’y substituer si l’on se contente de décréter l’abolition de l’argent en maintenant le rôle médiatisant du travail. En ce sens, les « socialismes réellement existant » sont bel et bien des capitalismes. C’est d’ailleurs parce qu’il s’agissait de capitalismes sous-productifs qui ne pouvaient s’aligner sur la compétition mondiale qu’ils se sont effondrés.

      J’essaie de comprendre : qu’est-ce qui se substitue à quoi précisément ? La morale à la valeur ?

      Qu’est-ce la définition du capitalisme sinon la combinaison du droit à la propriété privée en combinaison avec le droit d’exproprier les producteurs afin d’agrandir son capital personnel ?

      L’URSS n’était pas un pays sur une autre planète mais un des compétiteurs au sein d’un système capitaliste globalisé.

      Je ne vois pas le bien-fondé de la déduction. Explication ?

      P.S. Voici une autre blague est-allemande : Qu’est-ce qu’est le capitalisme ? C’est l’exploitation de l’Homme par l’Homme. Et le socialisme ? C’est exactement le contraire.

    • Je ne vois pas le rapport entre le vouvoiement et le respect. On est pas dans une relation universitaire, de hiérarchie, ou je ne sais quoi, on est juste sur un forum internet informel. :D

      Bon, à partir là, il y aurait tellement de choses à tout réexpliquer, de ce qu’est le capitalisme, la marchandise, l’argent, de pourquoi le troc n’a absolument rien à voir là-dedans (mythe pourtant dégommé encore récemment par David Graeber, quelques soient les autres critiques qu’on peut lui faire), de pourquoi le problème n’est pas juste la financiarisation, la redistribution ou les méchants banquiers, etc. C’est ça qui est compliqué avec les stéréotypes, c’est qu’on peut les sortir en deux phrases mais qu’il faudrait 15 pages pour les critiquer une énième fois. :)

      Une introduction possible en français ici http://seenthis.net/messages/326988

    • à ktche,

      Le surplus c’est, dans une société donnée, le temps humain qui reste disponible une fois qu’on a produit ce qui est nécessaire à la vie humaine de base de tous les individus de la société.

      Le surplus existe dans n’importe quelle société. On peut l’utiliser comme temps récréatif, de palabre ou de repos, pour des danses ou des cérémonies religieuses, pour fabriquer des flèches en silex, pour découvrir le feu, pour produire les dons au chef, ou la dîme, ou les impôts féodaux, pour construire des machines, pour payer des taux d’intérêts, des dividendes, pour être accaparé à travers les salaires des haut managers, ou être rassemblé sous forme d’impôt qui sert, soit à grassement payer une classe politique incompétente et dévoyée, soit à construire des écoles et des universités ...

      Pour moi qu’il y ait une incitation à accroitre la productivité du travail et donc le surplus* (ce qui est le cas en système capitaliste), c’est bien. Mais ce qui est moins bien c’est qu’il n’y a plus de contrôle social réel sur ce que devient ce surplus et comment et qui l’utilise.

      * le surplus peut être du temps libre.

    • à RastaPopoulos,

      J’ai lu Marx, et beaucoup d’économistes de divers courants.
      Il faut différentier l’échange marchand et monétaire qui a existé bien avant la généralisation du raport salarial qui est la marque du capitalisme.

      J’ai lu cet article de David Graeber. Pourquoi ne considère-t-il pas qu’une bonne partie des « emplois foireux » sont du travail de captation et de contrôle du surplus au profit des classes dominantes (gros actionnaires, haut managers, banque et finance) ? C’est le cas d’une partie des emplois administratifs, des RH, des avocats d’affaires, des communicants et d’une bonne partie des journalistes aussi !

      J’ai écouté le début de la vidéo et je ne suis pas d’accord avec ce qui est dit dans cette « Conférence des amis du Monde Diplomatique ». C’est très long je m’excuse de n’avoir pas le temps de tout écouter ...

      Personnellement je ne récuse pas « tout le capitalisme ».

      La part du capitalisme qui permet l’initiative humaine me parait devoir être conservée. Tous les régimes qui ont visé à un égalitarisme absolu on été contraints de tuer la liberté des individu par un contrôle policier épouvantable. Je préfère un peu moins d’égalitarisme et un peu plus de liberté et de capacité d’initiative.

      La part du capitalisme qui incite à accroître le surplus dans une société est pour moi positive.

      Par contre il faut trouver les moyens d’un contrôle démocratique sur qui s’approprie quelle part du surplus et pourquoi faire, et quelle part du surplus doit être mutualisée et utilisée collectivement.

      Ce n’est pas que je manque de connaissance ...comme vous l’insinuez en cherchant un prendre un ascendant, c’est que je ne suis pas d’accord avec vous ! ;-))

      Bonne journée à tous

    • Dans le mode de production capitaliste, le surplus ne peut pas être du temps libre car ce qui « motorise » le capitalisme, c’est la transformation de travail productif en toujours plus de travail productif. Si une marge de temps « disponible » est dégagée, soit elle est réinvestie dans le procès de production pour que la société capitaliste se reproduise, soit elle apparait sous une forme non pas « libre » mais superflue, c’est-à-dire inemployable. Le surplus dans le capitalisme, c’est soit plus de travail soit plus de chômage (en fait, au niveau de la totalité, ce sont les deux à la fois). Toute tentative de « répartir » se traduit par le fait que le travail devient globalement non rentable et qu’il est purement et simplement dissout (alors même qu’il demeure la condition impérative pour chacun d’entre nous d’assurer notre subsistance ici et maintenant)

    • J’essaie de comprendre : qu’est-ce qui se substitue à quoi précisément ?

      Si l’argent est aboli mais que le travail producteur de marchandises reste le médiateur de la synthèse sociale, alors un autre phénomène va émerger pour le remplacer sans que cela enraye la dynamique sous-jacente ; Par exemple, on peut voir se mettre en place des systèmes de « bons de travail ». Ou bien encore le troc peut prendre une place importante (et toujours après l’apparition de l’argent, jamais avant) si l’argent fait défaut (ce fut le cas d’une partie du commerce internationale de l’URSS, par exemple)

      Qu’est-ce la définition du capitalisme sinon la combinaison du droit à la propriété privée en combinaison avec le droit d’exproprier les producteurs afin d’agrandir son capital personnel ?

      Ce n’est pas la définition que j’emploie pour caractériser le capitalisme. Il s’agirait plutôt là d’une de ses configurations historiques, ou bien encore d’une série de phénomènes certes non contingents mais superficiels. Cela reviendrait à définir une étoile comme étant ce qui lance des rayons lumineux. Ça correspond éventuellement à ce qu’on peut observer à un moment donné de son cycle de vie, mais cela ne nous dit rien sur ce qui l’anime intérieurement et permet d’en expliquer la trajectoire ou les transformations. (bien sur loin de moi l’idée de faire l’histoire des sociétés capitalistes à partir d’une loi naturelle , je prend juste une image pour illustrer mon point de vue)

    • Ça correspond éventuellement à ce qu’on peut observer à un moment donné de son cycle de vie

      Si on relativise tout parce que dans le grand contexte tout est éphémère il n’y a plus de méthode. Byebye le matérialisme scientifique et toute autre approche raisonnée. Ça nous mène où ?

      Dans ces pays « socialistes » on pouvait constater l’absence d’une processus d’échanges entre particuliers dans le but de transformer du capital en davantage de capital par l’exploitation des travailleurs. C’était d’ailleurs fait exprès. L’état soviétique ne remplacait pas ces capitalistes et ne suivait pas une logique d’accumulation de capital comme une fin en soi. L’accumulation de valeurs n’a d’ailleurs rien de capitaliste, elle est propre à chaque société ayant dépassé le stade primitif.

      Ceci n’est pas en contradiction avec l’existence d’injustices et de crimes contre l’humanité. A mon avis ces pays ne méritaient pas qu’on les appelle socialistes. Pourtant ils avaient conservé, comme la Chine entre 1949 et le milieu dees années 1980, les éléments essentiels de l’économie socialiste et n’étaient plus des pays capitalistes. Ils n’étaient surtout pas communistes parce que leur niveau de productivité était trop basse et la guerre constante avec le monde capitaliste empêchait une redistribution équitable les fruit de l’effort collectif. Sous ces condition leur système politico-économique ressemblait à une sorte de féodalisme socialiste. Il serait d’ailleurs intéressant d’analyser la société lybienne sous Khaddafi pour trouver jusqu’où allaient les ressemblances avec les pays de l’Est et la Chine.

      Encore - pourquoi est-il utile de poser ces questions ? Il est nécessaire de se forger des outils de combat pour éviter la confusion et les méprises qui constituent un danger très concrèt. Il ne s’agit pas d’une discussion académique qui s’intéresse aux phénomènes d’un état défunt mais de la mise au point d’une démarche actuelle.

      Pour le dire encore plus simplement : à moins d’être anarchiste primaire il faut réfléchir sur les qualité d’un état socialiste digne de ce nom. Il faut avoir où on en veut arriver. Ne pas tomber dans le piège du capitalisme d’état en fait partie.

    • Si l’argent est aboli mais que le travail producteur de marchandises reste le médiateur de la synthèse sociale, alors un autre phénomène va émerger pour le remplacer sans que cela enraye la dynamique sous-jacente ; Par exemple, on peut voir se mettre en place des systèmes de « bons de travail ».

      Justement ce n’est pas la question. Peu importe sa forme concrète le capital « veut » s’accumuler en s’appropriant la plus value / le profit. Ce n’était pas le cas dans l’économie des pays de l’Est. Le but économique de ces société était bien sûr l’accumulation du produit du travail de ses citoyens.

      Pourtant la raison de cette accumulation n’était pas la même que dans les pays capitalistes. Dans contexte du « socialisme » le capital avait perdu son côté fétiche et suivait une logique d’accumulation qu’on connaît de son budget familial : quand on va économiquement bien, on met une petite somme de côté tous les mois pour pouvoir se payer quelque chose de cher plus tard.

      L’économie capitaliste ne fonctionne pas comme ca. Le capitaliste emprunte du capital pour réaliser un profit. Le meilleur exemple est l’effet de levier décrit ici :
      https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_de_levier

      Cette manière de penser était étrangère aux économistes « socialistes ». Au fond leur système économique était ni expansionniste ni agressif. C’est un aspect de ces sociétés qui est masqué par le désir de pouvoir de ses dirigeants et par le fait que les états qui se rencontrent sur la scène internationale y ressemblent toujours à des bandes de voyous.

    • Dans ces pays « socialistes » on pouvait constater l’absence d’une processus d’échanges entre particuliers dans le but de transformer du capital en davantage de capital par l’exploitation des travailleurs.

      Dans les pays « socialistes », l’État définissait un plan économique et passait donc « commande » à la société pour réaliser ce plan. Les entreprises (ou des entités au sein d’une même entreprise) qui répondaient à ces commandes étaient durement mises en concurrence les unes avec les autres. Dans ce procès, c’était bien l’extraction (plus ou moins réussie) de plus-value au dépend des travailleurs qui permettaient aux entreprises de sortir gagnante ou perdante.

      Les bureaucraties sont le résultat « nécessaire » du pilotage (souvent illusoire) de ce plan où les entités productrices restent en concurrence et sont jaugées sur leur capacité à faire émerger une meilleure productivité (c’est-à-dire un meilleur ratio entre la quantité de marchandise produite et la quantité abstraite de temps de travail consacrée à cette production)

      Non seulement, le capital n’était pas aboli dans ces formes apparentes « fonctionnelles » (il y avait bel et bien des banques d’investissement, par exemple) mais ce qui en fait la substance même, c’est-à-dire l’accumulation de travail était même glorifié.

    • Non seulement, le capital n’était pas aboli dans ces formes apparentes « fonctionnelles » (il y avait bel et bien des banques d’investissement, par exemple) mais ce qui en fait la substance même, c’est-à-dire l’accumulation de travail était même glorifié.

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      [...] si l’URSS n’était pas « socialiste », cela n’était pas donc dû seulement à la dictature d’une couche de bureaucrates, comme l’affirmait la gauche anti-stalinienne qui en opposant à l’Etat la forme-conseil et bientôt l’« autogestion » des entreprises, laissait intacte et hors de portée l’ontologie capitaliste qu’elle ne cessait à son tour, d’affirmer positivement. La véritable raison du caractère non socialiste de l’URSS en était que les catégories centrales du capitalisme – marchandise, valeur, travail, argent – n’y étaient pas du tout abolies. On prétendait seulement les gérer « mieux », au « service des travailleurs ». Ainsi en 1989-1991, ce n’était pas une « alternative » au système capitaliste qui s’était écroulée, mais le « maillon le plus faible » de ce système même.