• Elinor Ostrom, Discours de Stockholm. En réception du prix Nobel d’économie 2009
    https://journals.openedition.org/lectures/41778

    Le discours d’Elinor Ostrom lors de la réception du Prix Nobel s’intitule « Au-delà des marchés et des États : la gouvernance polycentrique des systèmes économiques complexes ». Les systèmes polycentriques de gouvernance peuvent avoir plusieurs centres de prise de décision, qui peuvent être formellement soit indépendants les uns des autres soit interdépendants. Ces centres peuvent entrer dans des relations contractuelles ou de coopération et ont recours à des mécanismes centralisés pour la résolution des conflits. Le nœud des décisions prises dépend de la position et des caractéristiques des acteurs, de l’information disponible et des actions possibles en connaissance des coûts et bénéfices ainsi que des résultats potentiels. Elinor Ostrom défend la thèse selon laquelle ce type de système polycentrique peut gérer les réservoirs communs de ressources. À partir de la grande diversité de cas enregistrés par l’équipe de recherche, elle a en effet analysé les caractéristiques des institutions présentes dans les systèmes pérennes et étudié les régularités institutionnelles, qu’elle a appelé « principes de conception » (design principles) (p. 63). Il s’agit là d’un de ses apports majeurs. Ces principes, qui s’appliquent aux biens communs, peuvent se résumer dans une liste qui comprend (p. 63-64) : les limites concernant les usagers et les ressources ; l’accord avec les circonstances locales ; l’appropriation des bénéfices et l’apport proportionnel dans les coûts ; les arrangements collectifs pour l’usage ; le contrôle des utilisateurs et de la ressource ; les sanctions graduées selon le degré de violation des règles ; l’existence d’un mécanisme de résolution de conflits ; la reconnaissance minimale des droits et la gouvernance imbriquée qui implique différents niveaux d’intervention.

    7Ostrom met non seulement l’accent sur l’aspect technique de sa théorie de la gouvernance polycentrique et des modèles économiques qui en découlent dans la gestion des réservoirs communs de ressources mais aussi sur le développement de la structure de l’Institutional Analysis & Development Framework (IAD). Ce cadre d’analyse des institutions vise à contribuer à la dynamique du développement. Ainsi que l’explique Benjamin Coriat dans la préface (p. 23), la polycentricité revendiquée dans le titre du discours implique et nécessite la prise en compte des individus et des « méga » acteurs publics (États, entreprises, organisations non gouvernementales, etc.) puisqu’il s’agit de systèmes complexes.

    Si certains reprochent aux travaux d’Ostrom de s’inscrire dans une approche institutionnaliste historique, d’autres, comme Benjamin Coriat, y trouvent plutôt de la proximité avec la tradition libérale américaine. En situation de dilemme social, Elinor Ostrom considérait que la concertation des acteurs entre eux donnerait des résultats plus pérennes et mieux acceptés que ceux obtenus par une intervention externe. Car pour elle, les acteurs sociaux sont des agents mus par une pluralité de raisons, qui trouvent des solutions à leurs problèmes plutôt par les habitudes et les règles empiriques issues de l’usage (habits and rules of thumb) que par des « choix rationnels » tels que postulés par la théorie économique standard.

    Cet ouvrage stimulant fourni d’une riche bibliographie sur les communs et rend hommage à la réflexion visionnaire d’Elinor Ostrom. Il donne aux lecteurs un aperçu sur sa vie, de son œuvre et de sa joie dans la collaboration scientifique et dans la transmission. Avec la préface de Benjamin Coriat, spécialiste des communs, le lecteur pourra mieux comprendre les nuances dans l’élaboration du cadre d’analyse des communs et les enjeux contemporains lorsqu’il s’agit de la gouvernance des systèmes complexes, questions auxquelles s’est consacrée cette intellectuelle.

    9Les travaux d’Ostrom vont au-delà du domaine purement économique : la décroissance, l’écologie, le changement climatique, la propriété intellectuelle, la gestion des ressources libres d’accès sont parmi quelques domaines de recherche qui viennent à l’esprit lorsqu’on pense aux communs, et ses dernières publications sur la « connaissance comme commun » en témoignent.❞

    #Elinor_Ostrom #Discours_Stockholm #C&F_éditions

  • César Rendueles, Joan Subirats, La cité en communs
    https://journals.openedition.org/lectures/41324

    L’ouvrage restitue une conversation entre deux chercheurs, César Rendueles et Joan Subirats, qui vise à questionner les perspectives politiques qu’ouvre l’engouement récent autour des communs. Dans la société civile, on ne compte plus les initiatives qui y font référence. Il en va de même dans la sphère académique, où de nombreuses disciplines s’en saisissent. Ainsi le concept de communs est-il mobilisé comme un «  outil à penser », selon Hervé Le Crosnier1, pour répondre aux enjeux sociaux et politiques contemporains comme la crise écologique ou l’évolution des régimes de production.

    La première partie de l’ouvrage s’ouvre par une discussion sur la définition du concept de communs et ses limites. César Rendueles parle d’un « impressionnisme conceptuel » (p. 12) qui permet au concept d’être assimilé par des projets autant néolibéraux, lorsqu’ils reconduisent une critique de l’État interventionniste, que conservateurs et xénophobes, lorsque promesse est faite d’une amélioration de la vie uniquement pour les membres d’une communauté nationale. La critique anti-institutionnelle, qui accompagne fréquemment la promotion des communs, s’inscrit également pour lui dans la longue lignée des tensions qui parcourent les mouvements politiques de gauche entre libertés individuelles et organisation collective. Or, pour César Rendueles, cette organisation collective, centrale dans la gestion des communs, semble effacée par la promesse de nouveaux droits sans que les devoirs et contraintes liés à cette participation ne soient clairement explicités.

    4Joan Subirats, quant à lui, propose d’appréhender les communs comme un «  concept parapluie » qui rend possible une logique d’action collective. Dans la lignée de mouvements plus anciens, comme l’anarcho-syndicalisme, le mutualisme ou le coopérativisme, la dynamique pro-communs4 permet de remettre en cause le fonctionnement par délégation («  faire au nom des autres ») pour suggérer une mobilisation et un engagement collectif. L’imprécision du concept permet justement une certaine souplesse dans ses applications.

    5La deuxième partie de l’ouvrage se concentre sur les controverses contemporaines autour des communs. Elle s’ouvre sur un échange autour de l’échelle d’action du mouvement et du périmètre des communautés concernées. Ici, les deux chercheurs remettent en question le périmètre micro et local de la communauté telle que la conçoit Östrom. Joan Subirats indique qu’il limite la portée de l’action collective. Le périmètre est pour lui l’un des enjeux majeurs auxquels se confrontent les mouvements pro-communs. César Rendueles pointe quant à lui un problème intrinsèque à la communauté : le périmètre de la communauté ne fait pas l’objet d’une délibération publique, puisqu’elle est ce qui précède la possibilité de délibération publique. Le risque, ici, est donc de passer d’un projet politique d’envergure à un simple projet de gestion collective dans lequel la gouvernance démocratique n’est plus interrogée. À Subirats qui mobilise Wikipédia comme un cas exemplaire de communs numériques, Rendueles oppose une critique de fond sur les formes de coopération qui s’opèrent entre les contributeurs. La coopération dans Wikipédia est rendue possible par des formes d’accord minimales, qui tendent à reproduire l’ordre établi sans l’interroger : « C’est pourquoi le libre savoir conserve les préjugés de genre ou d’ethnicité qui existent dans nos sociétés : la spontanéité collaborative du numérique est issue et s’adresse à la classe moyenne, masculine et occidentale » (p. 89)5.

    Retenons que César Rendueles soutient une perspective critique des communs, en soulevant les ambivalences du discours pro-communs et en mettant en garde contre les risques d’«  affinités monstrueuses » (p. 12) avec les dynamiques marchandes, prenant pour exemple le récent slogan de la banque d’épargne espagnole Abanca : «  se sentir communs ». Joan Subirats, quant à lui, voit dans l’intérêt pour les communs une possibilité pour repenser l’action collective à un moment de crise économique et politique. Les communs sont un moyen, pour lui, de développer le « nouveau municipalisme6 ». Son rôle d’élu7 explique partiellement ce positionnement tourné vers la production de savoirs destinés à nourrir l’action collective. Il propose en postface de l’ouvrage un bilan de mi-mandat, dans lequel il présente les expérimentations institutionnelles en cours comme la cession de terrains publics à destination de projets d’habitat coopératif ainsi que les réflexions pour réguler les plateformes de l’économie collaborative (Uber, AirBnB, Deliveroo).

    #Cité_communs #Joan_Subirats #César_Rendueles #C&F_éditions

  • Compte-rendu de l’ouvrage de Tristan Nitot « Surveillance :// les libertés au défi du numérique : comprendre et agir » – PandHeMic
    https://pandhemic.hypotheses.org/1379

    Sur la forme, le texte est bien organisé, construit de façon logique. L’écriture est particulièrement accessible pour les personnes qui ne sont pas spécialistes du champ numérique ou souhaiteraient avoir une première approche des liens entre la surveillance et les droits des êtres humains au sens large. L’auteur appuie son argumentation sur les modalités de fonctionnement des outils et applications numériques ainsi que les règles juridiques qui les encadrent. Par ailleurs, l’illustration choisie pour la couverture, reprise pour l’annonce de chaque partie, est en adéquation avec le thème. Les deux cercles qui s’entrecroisent suggèrent des jumelles, accessoire de la surveillance dans l’imaginaire collectif et les représentations sociales.

    Son ouvrage s’articule autour de la question : « comment saisir le potentiel positif de l’informatique connectée sans devenir victime de la surveillance de masse ? »[6] Cette question est un prétexte pour examiner les traces numériques que chacun·ne d’entre-nous laisse non seulement sur ses appareils, mais aussi les applications et services connectés que nous utilisons. De ce fait, il interroge le lien entre les technologies informatiques et numériques et les libertés individuelles, dont la préservation de la vie privée. Il soulève ici des enjeux politiques et sociaux. L’ouvrage est structuré en quatre parties qui vont être présentées successivement.

    Pour autant, chacun de nous a besoin d’une part d’intimité. « La liberté exige la sécurité sans intrusion »[12]. Des textes sur les droits des êtres humains et garanties de la vie privée sont rappelés ainsi que le rôle des institutions telles que la CNIL pour la protection de la vie privée. Or, le numérique semble apporter une « érosion de la vie privée »[13], érosion qui va de pair avec un manque de confiance des citoyens·nes dans les institutions. Pourtant ce problème est similaire pour les plateformes de Réseaux sociaux numériques (RSN) ou médias sociaux grâce auxquelles les utilisateurs·trices partagent des informations sur eux-mêmes, et renoncent volontairement à une part de leur vie privée sous prétexte de n’avoir rien à cacher. D’autre part, ces RSN ne proposent à leurs utilisateurs·trices qu’une partie des informations disponibles sur la plateforme au moyen d’un algorithme de sélection

    La deuxième partie de l’ouvrage a pour objet les mécanismes de la surveillance de masse. Elle commence par un constat : médias sociaux d’un côté, et politique de sécurité de l’autre favorisent l’érosion de fait de la vie privée. Puisque chacun devient dépendant des objets informatiques connectés, il nous faut comprendre leur fonctionnement afin de mieux contrôler les informations transmises et leur usage. Il s’agit d’éviter que l’outil informatique « nous contrôle ou permette à d’autres de nous contrôler »[16].

    La troisième partie porte sur les limites possibles à la surveillance. Tristan Nitot identifie sept principes qui redonnent du contrôle aux utilisateurs·trices : utiliser des logiciels libres, le contrôle des lieux de stockage de données au moyen de l’auto-hébergement, chiffrer les échanges, trouver un modèle économique qui ne dépend pas du profilage des utilisateurs·trices, proposer une ergonomie de bon niveau, être compatible avec les systèmes existants et à venir et apporter un plus concret et immédiat par rapport aux offres existantes.

    La dernière partie propose des solutions pour limiter la surveillance au quotidien. En premier lieu, il est nécessaire d’identifier quels types de données doivent être protégées et contre quelles menaces.

    L’apport au débat de société de cet ouvrage est important puisqu’il propose des clés de réflexion sur le numérique et des solutions techniques afin de mieux contrôler nos données, ce qui est un atout indéniable de l’ouvrage. Si un lecteur averti en vaut deux, remercions Tristan Nitot de ses avertissements. Ainsi, quelques jours après la première lecture de cet ouvrage, l’auteure de cette note critique a pu mesurer les traces qu’elle laissait en découvrant qu’elle pouvait accéder à son historique du week-end sur l’ordinateur utilisé au bureau. Si l’on peut être tenté d’y trouver un côté pratique, dans un premier temps, je me suis demandée, dans un second temps, qui d’autre pouvait faire le lien entre les pratiques personnelles et professionnelles. J’ai opté pour un changement de navigateur. Tristan Nitot suggère qu’il est relativement simple d’installer et d’utiliser son propre matériel afin de le contrôler et de limiter les données que l’on offre aux grandes entreprises. À titre personnel, je ne sais pas si je tenterai de faire cela sans l’aide d’une personne ayant davantage de connaissances dans l’utilisation de ces systèmes.

    L’objectif proposé par Tristan Nitot au début de son livre était d’exposer le potentiel positif de l’informatique connecté en limitant la surveillance de masse. Le texte atteint tout à fait cet objectif.

    #Tristan_Nitot #Surveillance #C&F_éditions

  • Nous ne devons pas ignorer le monde au profit de nos modèles | Entre les lignes entre les mots
    https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/04/14/nous-ne-devons-pas-ignorer-le-monde-au-profit-de-nos-mo

    Nous ne devons pas ignorer le monde au profit de nos modèles
    Publié le 14 avril 2020

    Deux remarques pour commencer.

    Il n’y a pas de prix Nobel d’économie mais un prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel. Malgré les dénégations de beaucoup d’économistes, l’économie ne relève pas des sciences dites exactes (comme les mathématiques ou la physique) mais bien des sciences sociales. L’économie devrait nous parler des systèmes de production, de leurs évolutions, de leurs contradiction et des choix démocratiques nécessaires à la construction des futurs.

    Seconde remarque. Ce discours de Stockholm n’est pas une critique de l’économie politique. Il n’y a ici aucune allusion au mode de production, au capitalisme, aux rapports sociaux, aux classes sociales ni au système de genre. Le vocabulaire est infesté de termes du néolibéralisme, à commencer par la gouvernance, le contrat et les partenaires. La critique de l’idée saugrenue – mais idéologiquement très puissante – « des individus isolés et anonymes » me semble plus que faible.

    Alors pourquoi lire ce discours ? Elinor Ostrom, à partir d’études de terrain critique des modèles – que je qualifierai plutôt d’idéologiques que scientifiques – de l’économie diffusée et enseignée (ce qui ne signifie pas que toutes les études soient sans intérêt). Pour celleux qui en douteraient, voir les liens entre l’Ecole de Chicago et la dictature d’Augusto Pinochet…

    Comme l’indique Benjamin Coriat dans sa préface, elle soutient que « le point de départ de la théorie économique dominante n’est pas acceptable », que l’invention d’« un agent rationnel » ne dit pas grand-chose d’utile « à la connaissance des sociétés humaines telles qu’elles fonctionnent véritablement, ne peut-être dérivé de telles prémisses ». Le préfacier souligne aussi l’apport de la notion de « réservoirs communs de ressources », des biens non-rivaux et possiblement d’accès universel, le rôle du « droit d’usage » et donc d’une remise en cause du droit de propriété, le besoin d’« approches polycentriques », la relation que les réservoirs communs de ressources « entretiennent aux droits fondamentaux de la personne et aux droits humains », l’importance accordée à l’écologie…

    Elinor Ostrom discute, entre autres, des réservoirs commun de ressources et des biens publics, des effets des choix discutés et de l’auto-organisation des communautés concernées, d’exemples dans l’organisation des ressources hydrauliques ou forestières, de la différence entre complexité et chaos, de la typologie des biens en regard de leur possible utilisation, des niveaux des organisations humaines pour résoudre « des dilemmes sociaux » (pourquoi ne pas parler de choix démocratiques ?), de ressources partagées, et de niveaux de coopération, de la nécessité d’avoir une approche pluri-disciplinaire…

    « Pour résumer, toutes ces expériences de ressources communes et de biens publics ont prouvé que de nombreuses prédictions nées des théories conventionnelles de l’action collective sont erronées ». Les êtres humains savent coopérer, contrôler, donc gérer – mais qui en doutait ?

    Le titre de cette note est emprunté à l’autrice.

    Au delà des divergences théoriques et politiques, il me semble utile d’engager un dialogue avec celles et ceux qui développent d’autres regards sur les communs…

    Elinor Ostrom : Discours de Stockholm

    En réception du Nobel d’économie 2009

    Préface de Benjamin Coriat

    C&F Editions, Caen 2020, 220 pages, 15 euros

    Didier Epsztajn

    #Elinor_Ostrom #C&F_éditions #Benjamin_Coriat #Communs

  • Bérengère Stassin, (cyber)harcèlement. Sortir de la violence, à l’école et sur les écrans
    https://journals.openedition.org/questionsdecommunication/22022

    En France, 5 à 6 % des élèves du premier et du second degré sont victimes de harcèlement scolaire. C’est par ce chiffre éloquent que débute l’ouvrage de Bérengère Stassin, où l’auteure investigue les transformations du phénomène en lien avec l’émergence du cyberharcèlement. Elle apporte une contribution essentielle aux réflexions dans ce domaine, en nous livrant tout d’abord une synthèse de la littérature existante sur le sujet de la violence entre enfants, longtemps invisibilisé, ainsi qu’une définition précieuse du harcèlement scolaire, de la cyberviolence et du cyberharcèlement – dont elle étudie l’ensemble des manifestations. Si le harcèlement scolaire commence à faire l’objet de recherches en sciences humaines et sociales dans les années 1970, ce n’est qu’à l’aube des années 2010 qu’il devient un problème public. En effet, son prolongement via les médias sociaux attire l’attention des pouvoirs publics tandis que l’on découvre les chiffres des premières enquêtes de victimation. Par la richesse des exemples mentionnés, les chapitres I à III balayent un certain nombre de mythes et apportent un lot de résultats marquants. Non, le harcèlement et la cyberviolence ne sont pas qu’une affaire de jeunes, qui prendrait magiquement fin à l’issue du lycée : la violence se poursuit dans l’enseignement supérieur et dans le monde professionnel. Et elle n’affecte pas de la même manière les différents groupes sociaux, se colorant notamment d’une dimension genrée et d’une homophobie qu’il convient de prendre en compte. Une fois ces constats dressés, une partie conséquente du livre (chapitre IV) se consacre à un inventaire des moyens de lutte à disposition des acteurs de la prévention. S’appuyant sur les outils de l’éducation aux médias et à l’empathie, l’auteure montre la nécessité d’impliquer directement les jeunes dans ce processus, nous invitant aussi à dépasser les discours technicistes et catastrophistes en rappelant la richesse et la diversité de leurs activités en ligne.

    Cherchant à établir si les violences en ligne ne sont « qu’un “vieux vin […] dans une nouvelle bouteille” » (p. 91), l’auteure de l’ouvrage astucieusement nommé (cyber)harcèlement, situe à la fois le phénomène dans une logique de rupture et de continuité avec le harcèlement scolaire. D’un côté, les cyberviolences apparaissent comme le prolongement logique de rapports de sociabilité préexistants, constituant la trace d’une violence entre jeunes que personne ne voulait voir. Mais par les canaux de diffusion originaux qu’elle emprunte (smartphones, médias sociaux…), cette violence se prolonge en dehors du temps scolaire et pénètre le lieu du foyer, qui pouvait autrefois constituer un espace de répit et de repos. Reprenant à son compte le concept de chambre d’écho, Bérengère Stassin montre aussi très bien et à travers plusieurs cas concrets l’amplification démesurée des phénomènes violents que le web peut parfois induire.

    Pour lutter contre le harcèlement et le cyberharcèlement à l’école, Bérengère Stassin passe en revue les outils de l’éducation à l’empathie, couplés à ceux de l’éducation aux médias et à l’information. S’attachant à décrypter le rôle des émotions dans le déclenchement des violences, elle déconstruit l’image de tyran tout-puissant associée à la figure du bully (p. 136) : « Bien qu’il renvoie l’image de quelqu’un de fort et sûr de lui, le meneur souffre souvent, de par son histoire personnelle, d’une faille narcissique et d’une faible estime de lui-même ». Ses agissements sont liés à son incapacité de se mettre à la place d’autrui, et ceux des suiveurs, motivés par la peur des sanctions normatives exercées par le groupe. C’est dans le cas de ces derniers que la marge de manœuvre des équipes éducatives est la plus grande, certains d’entre eux pouvant changer de comportement une fois repérés. Le choix de conclure son ouvrage par un volet consacré à l’éducation aux médias dénote le caractère engagé et émancipatoire des recherches conduites par Bérengère Stassin, qui mobilise une approche compréhensive des cultures juvéniles. Après avoir souligné les nombreux risques des médias sociaux, elle rappelle la richesse des usages développés par les jeunes en ligne : le prolongement d’une sociabilité entre pairs et l’acquisition d’une forme d’autonomie, la recherche d’informations et d’apprentissages, la prescription et la création culturelles, ou encore la construction identitaire via l’appartenance à des communautés etc. Pour la chercheuse, « il ne s’agit donc pas de condamner les pratiques des adolescents ou le manque de recul que certains peuvent avoir, mais de renforcer leurs compétences numériques et de leur apprendre à publier et à partager de l’information de manière réfléchie et responsable » (p. 150).

    #Cyberharcèlement #Bérengère_Stassin #C&F_éditions

  • Patrick Radden Keefe, Addiction sur ordonnance. La crise des antidouleurs - Recension
    https://journals.openedition.org/questionsdecommunication/21839

    L’article principal du journaliste d’investigation, Patrick Radden Keefe, montre comment la famille Sackler, créatrice et propriétaire de l’entreprise Purdue Pharma, s’est constituée et a mis sur le marché en 1995 son antidouleur phare, l’OxyContin, en affirmant qu’il n’était pas addictif. Prescrit largement par les médecins non alertés sur ses risques potentiels, des décennies plus tard, la situation sanitaire aux États-Unis est jugée dramatique : « 70 500 décès par overdose en 2017, des milliers de familles en détresse, les services sociaux et de secours débordés » (quatrième de couverture). Ce tableau d’une hécatombe de morts violentes et d’une large dépendance d’une partie de la population américaine n’est bien sûr pas imputable à cet unique produit et cette seule entreprise ; ils ne constituent qu’une facette du phénomène dans la mesure où d’autres molécules sont vendues et consommées sur le marché des antidouleurs, là-bas comme ailleurs dans le monde. Toutefois, l’auteur établit précisément que ce marché des antidouleurs a pu s’étendre et s’installer, d’une manière pionnière, grâce aux compétences complémentaires des frères Sackler à l’origine de l’entreprise. La promotion et la communication (considérée mensongère ici) ont été dès l’entame les fers de lance de leurs activités, au-delà de l’activité classique de pharmacie. Depuis lors, l’entreprise Purdue Pharma, comme les autres sur ce marché pharmaceutique très lucratif, s’est construite au fil des décennies une image de marque forte et surtout une image sociale et scientifique honorable « en finançant des universités et des musées, comme le Louvre à Paris » (quatrième de couverture de l’ouvrage). Au moment de la publication de l’article, Yale par exemple disposait d’un institut de biologie et de sciences physiques portant le nom de deux membres de la famille créatrice de cette entreprise…

    #Patrick_Radden_Keefe #Sackler #Addiction_ordonnance #C&F_éditions

  • Twitter & les gaz lacrymogènes de Zeynep Tufekci : Internet et la révolution
    https://www.en-attendant-nadeau.fr/2020/04/01/internet-revolution-tufekci

    par Zoé Carle
    1 avril 2020
    Près de dix ans après les soulèvements de l’année 2011, Twitter & les gaz lacrymogènes de Zeynep Tufekci redonne vie à des analyses presque anachroniques et rappelle ce moment fragile où les dissidents de Tunisie, d’Égypte et de Turquie avaient une double avance, générationnelle et technique, sur les régimes répressifs qu’ils ont momentanément déstabilisés. La chercheuse, sociologue et développeuse informatique de formation, replace le rôle d’Internet dans l’évolution des mouvements de contestation et de leur répression.
    Zeynep Tufekci, Twitter & les gaz lacrymogènes. Forces et fragilités de la contestation connectée. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Anne Lemoine. C & F Éditions, 430 p., 29 €

    Après la douche froide de l’affaire Cambridge Analytica aux États-Unis et les preuves de l’instrumentalisation des réseaux sociaux dans plusieurs processus électoraux censément démocratiques, tout se passe comme si on s’interdisait d’évoquer le rôle d’Internet à un autre endroit de la politique : au sein des mouvements sociaux. Ce relatif silence contraste avec l’enthousiasme de mise au tout début de la décennie 2010, au moment des « printemps arabes », où de nombreux commentateurs ne tarissaient pas d’éloges sur les « révolutions Facebook » tout en posant des équivalences rapides entre révolution technologique et émancipation politique.
    Zeynep Tufekci, Twitter & les gaz lacrymogènes. Forces et fragilités de la contestation connectée

    Pendant les manifestations de juin 2013 à Istanbul © CC/Mstyslav Chernov

    Ce trop-plein de storytelling technophile avait été logiquement suivi d’une avalanche de déplorations cyberpessimistes, s’appuyant notamment sur les analyses d’Evgeny Morozov dans The Net Delusion : The Dark Side of Internet Freedom. Au fur et à mesure que les régimes dictatoriaux percevaient les potentialités de l’outil connecté à des fins de surveillance et de répression, les positions cyberpessimistes l’ont emporté, invisibilisant les travaux faisant le lien entre les mobilisations et Internet.

    À l’époque, la question des médias sociaux était trop et mal posée. Zeynep Tufekci rappelle la lassitude des activistes à ce sujet face à des journalistes leur posant inlassablement une question ingénue : les réseaux sociaux eux-mêmes n’étaient-ils pas à l’origine de ces soulèvements ? La question n’était pas exempte d’une forme de néo-orientalisme, comme l’a montré Yves Gonzalez-Quijano dans Arabités numériques (Actes Sud, 2012) : ces jeunes activistes étaient « médiagéniques » parce qu’ils nous ressemblaient avec leurs lunettes en écaille et leurs smartphones, et ces technologies créées en Occident – donc émancipatrices par nature – leur avaient permis de lancer leurs e-révolutions.

    Comme le souligne Tufekci, dans ces premiers commentaires l’accent était mis sur la technologie et non sur les usages, et c’est bien ce qui irritait les activistes qui « estimaient que les médias n’accordaient pas aux activistes arabes le mérite d’une utilisation nouvelle et réellement innovante de ces outils ». L’un des grands mérites du livre est de saluer les activistes de 2011 comme des pionniers en matière de médiactivisme et de logistique de l’action collective. Yves Gonzalez-Quijano a montré que ce rôle de pionnier ne venait pas de nulle part, qu’il avait éclaté de façon spectaculaire cette année-là, car l’émergence de la cyberdissidence arabe à partir des années 1990 était passée relativement inaperçue. Tufekci rappelle les initiatives novatrices qui ont vu le jour à la charnière des années 2010, comme 140 journos en Turquie ou Tahrir supplies en Égypte, qui ont toutes deux exploité l’outil, à des fins d’information dans le premier cas, de logistique pour le matériel médical dans le second.

    « La technologie n’est ni bonne ni mauvaise ; et n’est pas neutre non plus », nous rappelle l’auteure, et il convient de prêter attention à ses usages. Tufekci tient ainsi le pari d’une recherche empirique d’ampleur, alliant rigueur ethnographique par l’observation des acteurs en ligne et hors ligne, et connaissance fine des architectures d’Internet et de ses plateformes de réseaux sociaux, sans jamais se départir d’une ambition théorique et politique annoncée dès l’introduction. À partir de ses observations sur les mouvements altermondialistes dans les années 1990, la chercheuse accumule données et enquêtes pour documenter ce qu’a signifié l’arrivée d’Internet puis son développement pour les mouvements sociaux.

    Que son point de départ soit le Chiapas n’est pas un hasard : « les réseaux de solidarité zapatiste marquent le début d’une nouvelle phase, l’émergence de mouvements connectés au moment où l’internet et les outils numériques commencent à se répandre parmi les activistes et plus généralement au sein des populations ». La chercheuse a choisi ainsi de se concentrer sur les mouvements anti-autoritaires de gauche, pour comprendre la convergence entre une culture politique et une culture technique – celle de l’Internet libre, puis des réseaux sociaux.

    Plusieurs terrains d’enquête (Tunisie, Égypte, Turquie, Occupy, Hong Kong) fournissent le gros des données dont dispose Tufekci, qui n’hésite pas à aller chercher des contre-exemples à la fois contemporains – comme le mouvement conservateur du Tea Party – et plus anciens, pour mettre en relief l’intérêt des pratiques d’une part, d’autre part le renversement des chaînes d’action qui permettent les mobilisations. À ce titre, elle convoque régulièrement le mouvement pour les droits civiques comme un point de comparaison historique permettant de comprendre les ruptures en termes logistiques et organisationnels que permettent les réseaux sociaux. Elle examine les forces et les faiblesses des mouvements sociaux dans une sphère publique « connectée », à partir de cette vérité toute simple : « Une société qui repose sur l’imprimerie et une société possédant une sphère publique en ligne ne fonctionnent pas selon les mêmes écologies de mécanismes sociaux. »

    Grâce à une écriture volontairement accessible, l’ouvrage suscitera l’intérêt des chercheurs et des activistes comme des simples curieux. On y trouvera des idées fortes, dont l’expression pourra parfois sembler répétitive mais qui ont le mérite de la clarté. La première partie aborde de façon générale les technologies numériques et les mécanismes des mouvements sociaux. La deuxième, « Les outils de l’activiste », montre que la sphère publique connectée s’est transformée avec l’avènement des plateformes de médias sociaux autour de 2005. Espaces commerciaux privés, régis par des algorithmes mystérieux, avec des politiques de gouvernance spécifiques, ces plateformes tour à tour entravent et permettent la mise en contact et la communication de grands groupes de personnes.

    Tufekci examine les « affordances » des technologies numériques dans leurs caractéristiques techniques à partir de quelques cas – notamment avec la question du nom ou du pseudonymat pour certaines catégories d’activistes. Enfin, la troisième partie s’intéresse aux interactions entre mouvements et autorités et aux signaux mutuels qu’ils s’envoient au sein du rapport de force. S’intéressant aussi aux compétences développées par les régimes répressifs sur le terrain numérique, les différents chapitres font le point sur les mutations profondes qui ont affecté ces signaux ou, pour le dire autrement, ces indicateurs de puissance, au premier chef desquels la manifestation.

    C’est l’une des idées phares du livre : en tant que signal envoyé par les mouvements sociaux, la manifestation à l’ère des mouvements sociaux connectés a radicalement changé de statut. Elle n’est plus le point d’aboutissement d’une longue organisation interne, fastidieuse, et par conséquent le signe d’une capacité mobilisatrice et d’une structuration efficace du mouvement, mais au contraire le moment inaugural d’une contestation permise par le développement d’outils qui font se retrouver dans l’espace public physique – sur des places, par exemple – des individus mus par un même sentiment d’indignation.

    Tufekci explique que les outils technologiques sont aux mouvements sociaux ce que les sherpas sont aux alpinistes : si au XXIe siècle la levée de masse est au bout du clic, elle n’est plus perçue comme un signal de puissance par les autorités, comme les grandes manifestations organisées pendant de longs mois par le mouvement des droits civiques. Au moment d’attaquer le sommet – ou les puissants –, la musculature fait défaut. C’est ce que Tufekci nomme les « internalités de réseau » : si la mobilisation et la manifestation sont rendues plus faciles, le travail de structuration interne qui permet la maturation des processus de décision et surtout la capacité tactique passent à la trappe.
    Zeynep Tufekci, Twitter & les gaz lacrymogènes. Forces et fragilités de la contestation connectée

    Pendant les manifestations de juin 2013 à Istanbul © CC/Mstyslav Chernov

    La question de l’organisation est centrale dans les thèses de Tufekci et permet d’expliquer la déconfiture de la plupart des mouvements une fois passée la manifestation. Elle lie cela à la fois à la culture politique de ces mouvements et aux outils dont ils disposent, qui exacerbent leurs forces – la capacité de mobilisation rapide – mais aussi leurs faiblesses. L’absence de leaders, élément caractéristique des mouvements étudiés, est à la fois une force et une faiblesse, qui les pénalise à deux moments essentiels : lors des négociations, puisque les mouvements ne sont pas reconnus dans les négociations par la partie adverse, et dès qu’il s’agit d’opérer des changements tactiques.

    Présents de longue date dans la sociologie de l’organisation (Tufekci rappelle l’article « The Tyranny of Structurlessness » de la féministe américaine Jo Freeman), ces éléments semblent toujours utiles aujourd’hui. De fait, les questions tactiques se sont posées avec acuité dans ces mouvements qui ont grandi avec les cultures anti-autoritaires de l’ère Internet. Dans son roman La ville gagne toujours (Gallimard, 2018), Omar Robert Hamilton, écrivain et révolutionnaire égyptien, met en scène des activistes aux prises avec l’espoir puis le goût amer de la défaite. La même question lancinante hante le récit : auraient-ils dû prendre Maspero, le siège de la télévision nationale ? Cela aurait-il changé le cours des choses ? À quel moment ont-ils perdu, une fois passée l’occupation de la place Tahrir ?

    Depuis 2011, les régimes ont aussi retenu la leçon : la manifestation n’est plus forcément un signal fort. Les manifestations à l’ère des réseaux sociaux peuvent être organisées en un rien de temps et être massives, mais elles sont désormais le moment inaugural d’une mobilisation collective qui peut être réprimée. Prenant en compte la contre-attaque des systèmes répressifs, à distance des événements, Twitter & les gaz lacrymogènes repolitise la question des émotions et de l’attention, déplaçant les questions d’information, de contre-information et de propagande à l’ère des réseaux sociaux. Au XXIe siècle, la véritable ressource d’un mouvement social n’est pas l’information, mais bien l’attention.

    On ne peut comprendre autrement les stratégies des autorités en matière de propagande : la surabondance d’informations, la multiplication des fausses informations, la focalisation sur tel élément au détriment d’autres, ont pour but de noyer l’attention des citoyens et surtout de briser la chaîne causale qui fait le lien entre la diffusion d’informations et la production d’une volonté et d’une capacité d’action d’abord individuelle puis collective : « Dans la sphère publique connectée, l’objectif des puissants n’est souvent pas de convaincre la population de la vérité d’un récit spécifique, ni d’empêcher une information donnée de sortir (de plus en plus difficile), mais de produire de la résignation, du cynisme et un sentiment d’impuissance au sein de la population. »

    Ce livre remarquable, déroulant ses analyses sans jamais se départir d’une tonalité joyeuse, se lit aussi comme un antidote à ces passions tristes qui empêchent d’agir. Et remet au goût du jour ce slogan de la révolution égyptienne : اليأس خيانة, « Le désespoir est une trahison ! ».

    #C&F_éditions #Zeynep_Tufekci #Mouvements_sociaux

  • Les communs, renouveau de la démocratie locale
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/11/les-communs-renouveau-de-la-democratie-locale_6032562_3232.html

    Histoire d’une notion. Alors que l’écologie s’impose comme le thème central des élections municipales, les notions de « bien commun » et de « commun », déjà présentes lors du scrutin présidentiel de 2017, sont encore largement mobilisées cette année dans les discours et jusqu’aux intitulés des listes électorales.

    Mais que recouvre précisément un commun, en particulier dans un contexte municipal ? Si le terme est suffisamment fédérateur pour que chaque candidat y projette ses propres aspirations, la notion, elle, commence à être bien documentée. Hasard du calendrier, vient de paraître en France la traduction du discours prononcé à Stockholm par la politiste américaine Elinor Ostrom (1933-2012), première femme récompensée en 2009 par le prix Nobel d’économie pour ses recherches sur les communs (Discours de Stockholm, C&F, 118 p., 16 €). Ce texte ainsi que la préface de l’économiste Benjamin Coriat éclairent opportunément les enjeux d’une notion qui ouvre de nombreux champs dans le monde des idées à l’heure où l’humanité est confrontée à des crises sociales et écologiques majeures.

    A travers l’action collective, c’est bien un projet de réappropriation de la politique qui est en œuvre, et que les élus peuvent accompagner. Benjamin Coriat voit d’ailleurs dans l’« extraordinaire vitalité » des communs urbains « l’origine de la renaissance d’un nouveau municipalisme, qui nourrit lui-même le renouveau de la citoyenneté ». En France, un collectif d’organisations documente outils et propositions sur le site Politiques des communs, dans la perspective des élections municipales. Selon lui, cette dynamique appelle à une « transformation de la culture politique de l’administration, des élus et des habitants ». Un renouvellement de la démocratie locale dont une large part reste à inventer.

    Claire Legros

    #Communs #Elinor_Ostrom #C&F_éditions

  • Numérique, communs et notre avenir politique

    Bonjour,

    Les trois derniers ouvrages publiés par C&F éditions sont en phase avec la période politique actuelle : comment trouver de nouvelles perspectives.

    « Twitter & les gaz lacrymogènes » de Zeynep Tufekci essaie de voir comment le numérique est devenu à la fois un outil pour les mouvements sociaux connectés, mais également un nouveau terrain d’affrontement entre dominants et dominés. S’il aide aux mobilisations, le numérique, et notamment les médias sociaux, dépose une partie des clés dans les mains des méga-entreprises de l’économie de l’attention. Les États ont compris comment tirer partie de cette nouvelle situation, en ayant maintenant de véritables pratiques de domination au cœur même des échanges dans les médias sociaux. L’État n’est plus simplement un élément de la surveillance globale, mais aussi un acteur diffusant des informations pour contrer les formes auto-organisées des mouvements sociaux et accaparer l’attention.

    Un ouvrage éclairant, écrit par une sociologue qui connaît à la fois le numérique (elle fut développeuse) et les mouvements sociaux.

    Twitter & les gaz lacrymogènes
    Zeynep Tufekci
    trad. de l’anglais par Anne Lemoine
    ISBN 978-2-915825-95-4 - 29 €
    https://cfeditions.com/lacrymo

    Ensuite, nous avons publié deux ouvrages dans la collection "Interventions" autour de la question des communs, qui se dessine comme étant la véritable alternative capable de s’inscrire dans les transitions qui vont devoir être réalisées dans le court terme.

    « La cité en commun : des biens communs au municipalisme » par César Rendueles et Joan Subirats part de l’expérience des "villes sans peur", notamment de Barcelone, pour réfléchir à l’articulation entre la théorie des communs et les pratiques des nouvelles municipalités. Le débat entre ces deux chercheurs également engagés dans la vie sociale est riche, sans tabou et soulève de nombreuses questions pratiques et théoriques.

    La cité en communs : des biens communs au municipalisme
    César Rendueles & Joan Subirats
    trad. de l’espagnol par Alain Ambrosi
    ISBN 978-2-915825-96-1 - 18 €
    https://cfeditions.com/municipalisme

    Enfin, nous avons publié, pour fêter les dix ans de l’attribution du "Nobel d’économie" à Elinor Ostrom, le texte de son discours, augmenté d’une préface très éclairante de Benjamin Coriat.

    Discours de Stockholm en réception du Nobel d’économie 2009
    Elinor Ostrom
    trad. de l’anglais par Jay Demazière et Hervé Le Crosnier
    préface de Benjamin Coriat
    ISBN 978-2-915825-99-2 - 16 €

    Une dernière remarque : plusieurs lectrices et lecteurs nous ont indiqué qu’il n’y avait pas à proprement parler de "Nobel d’économie". C’est bien entendu exact : l’économie n’était pas considérée comme une science à l’époque des frères Nobel. Le prix est donc décerné par la Banque de Suède, ce qui évidemment fait pencher la balance vers une certaine approche de l’économie. Pour le reste, ce prix reprend les mêmes règles de fonctionnement que les autres prix Nobel : un jury, indépendant (...autant que tout jury scientifique puisse l’être), et une cérémonie calquée sur les autres prix Nobel. Si bien que le raccourci "Nobel d’économie" nous semble tout à fait justifié... Les événements récents du Nobel de Littérature nous montrent que chaque prix accordé avec un tel retentissement mondial est entaché de rapports de forces, de groupes de pression, de réseaux d’influence, et en l’occurrence d’une orientation et pratique machiste exécrable (et heureusement juridiquement condamnée).... On peut donc se réjouir du Nobel accordé à Bob Dylan (comme je le fait) ou s’offusquer de celui de Peter Handke (idem), sans pour autant ni sacraliser, ni dénigrer en soi l’institution qui les a accordés.

    Tout "Nobel" est un signal que chacun peut utiliser en fonction de ses approches et de ses objectifs... c’est pourquoi nous nous sommes, dès 2009, félicités du "Nobel d’économie" accordé à Elinor Ostrom, à la fois parce que c’était la première fois qu’une femme était récompensée, mais aussi pour les thèmes soulevés par Elinor Ostrom, sa méthode coopérative de recherche (largement soulignée dans le discours) et l’esprit humaniste avec lequel elle aborde l’économie. Tous éléments que vous retrouverez dans son « Discours de Stockholm ».

    Bonne lecture,

    Hervé Le Crosnier

    #C&F_éditions

  • Netflix développe une nouvelle mini-série sur la drogue avec le showrunner de « Narcos : Mexico » - ladepeche.fr
    https://www.ladepeche.fr/2020/02/19/netflix-developpe-une-nouvelle-mini-serie-sur-la-drogue-avec-le-showrunner

    La version française de l’article de Patrick Radden Keefe a été publiée par C&F éditions sous le titre : « Addiction sur ordonnance : la crise des antidouleurs ». https://cfeditions.com/addiction

    Relaxnews) - La guerre contre la drogue continue sur Netflix. Le géant américain s’est une nouvelle fois entouré d’Eric Newman, le showrunner de « Narcos : Mexico », pour développer une mini-série sur le trafic de drogue. « Painkiller » s’intéressera aux origines de la crise des opioïdes qui a secoué toute l’Amérique, entraînant une vague de décès et d’addictions due à la consommation excessive de médicaments tels que le fentanyl, l’oxycodone et la Vicodine.

    Huit épisodes ont d’ores et déjà été commandés par Netflix qui a choisi Peter Berg ("The Leftovers") pour réaliser cette mini-série. Eric Newman, le showrunner de la série originale Netflix « Narcos : Mexico », fait partie des producteurs exécutifs aux côtés de Micah Fitzerman-Blue et Noah Harpster, qui prendront la place de co-showrunners.

    Ces derniers signeront également le scénario de « Painkiller » en s’inspirant du travail de l’ancien journaliste du New York Time, Barry Meier, avec son livre « Pain Killer : An Empire of Deceit and the Origin of America’s Opioid Epidemic » paru en 2018 et du papier du journaliste Patrick Radden Keefe, « The Family That Built an Empire of Pain », publié le 23 octobre 2017 dans le New Yorker. Les journalistes Barry Meier et Patrick Radden Keefe interviendront comme consultants sur le projet. Pour le moment, le casting n’a pas été dévoilé et aucune date de diffusion n’a été évoquée.

    « Eric Newman a raconté de façon magistrale le trafic de drogue pendant des années, et maintenant je suis ravi de le voir unir ses forces avec l’incroyable Alex Gibney, Micah Fitzerman-Blue et Noah Harpster pour porter une vision plus large sur l’épidémie d’opioïdes », a déclaré Cindy Holland, vice-présidente des contenus chez Netflix. « Associée à la réalisation de Peter Berg, +Painkiller+ promet d’être un point de vue puissant derrière les gros titres d’une tragédie qui se déroule en temps réel », a-t-elle rajouté.

    Eric Newman a travaillé avec Netflix pour la série « Hemlock Grove » entre 2013 et 2015, signant le début de sa collaboration avec le géant du streaming en tant que producteur exécutif. Il a par la suite été producteur de la première saison et showrunner sur la deuxième saison de « Narcos ». Un rôle qu’il a repris pour « Narcos : Mexico », dont la deuxième saison est sortie récemment sur la plateforme.

    Micah Fitzerman-Blue et Noah Harpster ont signé le scénario de « Un ami extraordinaire » avec Tom Hanks, récemment nommé aux Oscars.

    #Addiction_ordonnance #Patrick_Radden_Keefe #Netflix #C&F_éditions

  • La révolte à l’ère du numérique : nouvelle efficacité, nouvelles faiblesses
    https://reporterre.net/La-revolte-a-l-ere-du-numerique-nouvelle-efficacite-nouvelles-faiblesses

    par Gustave Massiah

    Dans « Twitter et les gaz lacrymogènes », Zeynep Tufekci analyse de manière remarquable la nouvelle génération de mouvements sociaux marqués par l’ère numérique. Si les réseaux sociaux accélèrent les mobilisations, l’espace public numérique dépend des monopoles de l’économie du web.

    Pour Zeynep Tufekci, l’espace public connecté modifie la sociabilité des mouvements sociaux et leurs formes de mobilisation. La connectivité numérique permet de partager des liens faibles contrairement à la culture politique qui organisait des liens forts, souvent exclusifs — ce qui est nouveau et considérable. Internet connecte presque toutes les régions de la planète, des ordinateurs sont dans toutes les poches, les algorithmes influencent les décisions dans toutes les sphères de la vie.

    L’idée de fonctionner sans organisation formelle, sans leader, sans infrastructures importantes, remonte aux années 1960. Les mouvements sans leader n’ont pas de porte-parole désigné, pas de leader élu ou institutionnel. Ils courent moins le risque d’être décapités par l’arrestation, la cooptation ou la corruption d’une poignée de chefs. L’absence de structures décisionnelles conduit cependant à ce que Zeynep Tufekci nomme « une paralysie tactique ». Elle cite ainsi « La tyrannie de l’absence de structure », un article de la militante féministe Jo Freeman, écrit en 1970. Cette absence rend difficile le règlement des désaccords et la capacité de négocier.

    #Zeynep_Tufekci #Gustave_Massiah #Mouvements_sociaux #C&F_éditions

    • Le livre a l’air bien. Sur le même sujet, j’en profite pour reposter cet article qui était déjà mauvais il y a dix ans, avec Lincoln et Obama présentés comme des modèles démocratiques.

      Démocratie & Internet à l’ère du numérique - Revue Critique d’Ecologie Politique
      http://ecorev.org/spip.php?article854

      De même, alors que dans son roman 1984
      Orwell critique le communisme de 1948 qui
      n’a nul besoin de l’internet pour contrôler la
      population, il est étonnant de voir revenir sans
      cesse l’argument selon lequel l’informatique
      permettrait « l’Orwellisation » de la société [2] ;
      d’autant que les technologies de surveillance
      peuvent au contraire alléger la surveillance
      effective et les forces de répression en étant
      détournées [3].

      Dans la ligne de la conclusion de L’immatériel,
      nous postulons avec André Gorz que l’informatique
      est une « technique ouverte », un « outil
      convivial » (Illich), profitable à une écologie
      définie comme « homéotechnique » (Sloterdijk).
      A nous de nous focaliser sur l’essentiel : défendre notre liberté. En permanence à
      reconquérir, elle est le fruit de l’aptitude des
      humains à redéfinir l’autonomie et à mettre en
      œuvre la démocratie dans un contexte social
      et technologique donné. De ce point de vue,
      l’internet renferme un extraordinaire potentiel
      d’expression des droits civiques et de communication
      des valeurs humaines (Manuel
      Castells).

      Internet c’est en effet la parole donnée à
      chacun sans exclusive et quel que soit son
      handicap, y compris celui d’appartenir à
      une classe sociale défavorisée. Wikipédia en
      est un exemple édifiant. La diffusion du
      savoir et des connaissances n’est pas conditionnée
      par le statut social de l’individu mais
      par le contenu même de sa production.
      L’évaluation des diplômes ne vient pas court-circuiter
      sa participation. Pour autant il n’y
      est pas produit n’importe quoi, grâce au
      développement d’une vigilance critique qui
      en régule le contenu.

      « Face aux questions et métriques que
      produisent les pratiques sur l’internet,
      l’autorégulation et la critique constructive
      des internautes eux-mêmes sont peut-être les
      réponses les plus intéressantes au défi qui est
      lancé en terme de démocratie. » (Hubert
      Guillaud)

      Internet c’est ainsi l’intelligence collective au
      bénéficie de tou-te-s et la possibilité d’un
      travail collaboratif qui permet à des
      individus isolés d’entrer en contact, de se
      mobiliser et de participer à des actions
      collectives, comme ce fut le cas à Seattle
      avec la coordination internationale des altermondialistes
      via la toile, ou encore pour la
      mobilisation des malades du Sida à l’échelle
      mondiale.

      Les outils de diffusion de cette intelligence
      collective sont d’ores et déjà opérationnels.

      Toujours dans cette idée de diffusion
      démocratique, la télémédecine et le téléenseignement,
      pratiques encore trop peu
      développées principalement par manque de
      volonté politique, pourraient dès aujourd’hui
      améliorer grandement la qualité de l’accès
      aux soins et aux savoirs.

      L’Internet est une agora planétaire qui met à
      mal les hiérarchies des ordres anciens distinguant
      auteurs et lecteurs, experts et profanes.
      la mise en lien via ce réseau permet la
      construction d’une intelligence collective de
      manière horizontale : une construction qui
      parie sur la confiance et l’expertise des
      individus et se fonde sur l’interactivité entre
      citoyens et citoyennes responsables.
      Le partage, maître mot du réseau comme de
      la démocratie, est inscrit dans l’histoire de la
      toile.

      C’est à ces usages que peut s’adosser l’écologie-
      politique, et permettre enfin une façon
      plus écologique de faire de la politique,
      grâce à une démocratie des minorités ancrée
      dans le local, et le face à face, à l’opposé de
      toute dictature majoritaire, pouvant constituer
      à terme une véritable démocratie cognitive
      en interaction entre agir local et pensée
      globale (Jean Zin).

      Je sais pas comment ils ont fait pour faire du retour-chariot dans tout le texte...

  • Hélène Mulot et Marion Carbillet : L’Ecole du partage à la Coopérative Pédagogique Numérique 29 - Innovation Pédagogique
    https://www.innovation-pedagogique.fr/article6219.html

    Un article repris de https://www.bretagne-educative.net...

    Hélène Mulot et Marion Carbillet ont écrit l’ouvrage A l’’école du partage : Les communs dans l’enseignement. A l’automne 2019, la Coopérative Pédagogique Numérique du Finistère et le réseau Prof@brest les ont invitées pour un temps d’échanges. Voici quelques échos de cette rencontre.

    Votre ouvrage porte sur « les communs dans l’enseignement » : que signifie pour vous cette notion de « communs » en général ?

    Cela vient de la lecture de Libres Savoirs en 2012 avec la prise en compte de la question centrale de la gouvernance (communs plus que biens communs). Nous ne savions pas bien que faire de la notion, comment la prendre en compte dans notre pratique pédagogique mais nous sentions qu’elle était riche et inspirante.

    Que recouvre-t-elle dans le domaine éducatif ?

    Il s’agit de passer de la culture du partage à la culture de la participation : de former les jeunes et les adolescents à participer à la vie culturelle et la vie politique – ce qui est un enjeu citoyen de première importance. C’est-à-dire de former les jeunes qui ne viennent pas naturellement dans certains lieux, de donner les moyens à tous de participer aux dispositifs voire d’en créer un peu eux-mêmes.

    Il y a dans la société des lieux de participation (fablabs, médiathèques tiers lieux, associations...), mais ces lieux concernent souvent un certain type de public, averti. Pour qu’ils fonctionnent de façon réellement inclusive, avec tous types de publics, il faut sans doute que tous les individus soient en amont formés à la participation. Or où est-ce que cela peut se faire hormis à l’École ?

    Les outils changent très vite chez les adolescents. Dès lors il ne s’agit pas de leur transmettre nos savoirs, qui sont déjà décalés par rapport aux pratiques adolescentes. Cette attitude permet de transmettre des savoirs y compris sur des outils qui n’ont pas encore intégré les programmes : Google à l’époque où l’école n’en parlait pas, Wikipedia par la suite, et aujourd’hui Youtube. Il faut accepter que les élèves viennent avec leurs pratiques et prendre du recul avec eux. Cela ne peut pas être nous qui disons quoi faire. Ils viennent avec leurs pratiques et nous apportons les clés par rapport à nos grilles de lecture. Le but, c’est de les amener à réfléchir à leurs pratiques et à leur impact sur les autres.

    Comment voyez-vous le possible affrontement entre la culture horizontale des communs et celle, verticale, de l’Éducation nationale ?

    Il faut prendre conscience des marges de manœuvre et les utiliser. Est-ce qu’une part de la difficulté ne vient pas de notre propre difficulté à imaginer, inventer les choses autrement ? On est toutes les deux formatrices et on centre nos formations sur la question : comment faire pour faire bouger les pratiques ? Les freins sont personnels : attention à ce que les freins présumés de l’institution ne soient pas des excuses pour ne rien faire. Regardons nos propres moyens d’agir - faisons et regardons ce qui bloque.

    #Marion_Carbillet #Hélène_Mulot #Ecole_Partage #C&F_éditions #Communs

  • Conseils de lecture pour un hiver militant | Mais où va le Web
    http://maisouvaleweb.fr/conseil-de-lecture

    Twitter et les gaz lacrymogènes, de Zeynep Tufecki, chez C&F Editions

    Comment internet et les réseaux sociaux impactent-ils les mouvements de contestations au XXIème siècle ? Dans son ouvrage Twitter et les gaz lacrymogènes, la « techno-sociologue » Zeynep Tufekci répond tout en nuance à cette question, alliant son expérience militante personnelle à une solide analyse de terrain. Son constat révèle qu’internet permet des mobilisations fulgurantes et massives, mais peine à donner suite aux revendications des militants, qui s’épuisent dans l’horizontalité du réseau. Zeynep Tufekci dresse une analyse détaillée de différents mouvements sociaux, des « Révolutions arabes » à Occupy Wall street, en passant par le mouvement des Gilets Jaunes. Ceux-ci partagent une caractéristique commune : ils doivent beaucoup à internet et à la puissance des réseaux sociaux. Cependant, aucun d’entre eux n’a réellement réussi à déboucher sur une organisation politique plus aboutie. Très vite, ces mouvements font face à ce que la chercheuse nomme une « paralysie tactique », et s’illustrent par leur incapacité à transformer leurs revendications au niveau politique. Cela est notamment dû à la nature même de ces mouvements qui favorisent l’horizontalité et souffrent parfois de l’absence de leaders. Par ailleurs, la capacité à se connecter si facilement en ligne se fait parfois au détriment des liens physiques. Schématiquement, avant l’avènement de l’internet, il fallait des mois pour organiser un rassemblement. Aujourd’hui, un hashtag peut suffire. Cependant, ce travail de préparation, certes pénible, qui précédait les mobilisations avait l’avantage d’habituer les participants « au processus de décision collective et en contribuant à créer la résilience nécessaire à tout mouvement qui veut survivre et prospérer sur le long terme. De la même manière, l’acquisition des techniques d’alpinisme par des ascensions préalables permet aux grimpeurs de renforcer leurs capacités de survie dans les moments critiques, quasiment inévitables, où quelque chose ne passe pas comme prévu. » Twitter et les gaz lacrymogène est de loin l’analyse la plus pertinente que j’aie pu lire cette année sur les impacts réels du numérique en démocratie.

    #Zeynep_Tufekci #C&F_éditions

  • Laisser toujours ouverte une issue de secours | Entre les lignes entre les mots
    https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/04/18/laisser-toujours-ouverte-une-issue-de-secours

    En premier lieu une couverture. Des lignes et des lettres. Une sorte de jeu de piste. Un titre lisible et pourtant comme dissimulé, ou dissimulé mais pourtant lisible. Une illustration graphique de l’ambiguïté possible d’informations, ordonnées mais désordonnées au premier regard, une production délibérément fallacieuse et pourtant exacte, une obfuscation que je ne saurai apprécier comme involontaire !

    Je mets aussi le sous-titre La vie privée, mode d’emploi, en relation avec le grand livre et ses dimensions de puzzle – de George Perec La Vie mode d’emploi.

    Dans sa préface, Laurent Chemla aborde, entre autres, la surveillance à laquelle nous vies sont soumises, la nécessité d’essayer de se libérer de cette espionnage, le pouvoir et le contrôle des populations, les failles où s’engouffrer, l’hygiène numérique, le morcelage des données, le ralentissement de l’identification, les liens entre exploitation des données et publicité, le prix réel des services « gratuits » des GAFAM, le monde des communs…

    #Obfuscation #Didier_Epsztajn #C&F_éditions

  • Analyse des printemps de la contestation | Entre les lignes entre les mots
    https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/12/07/analyse-des-printemps-de-la-contestation

    par Nicolas Beniès

    Zeynep Tufekci, professeur à l’université de Caroline du Nord, propose dans « Twitter & les gaz lacrymogènes, forces et fragilités de la contestation connectée », d’analyser ces nouvelles formes de résistance et de mobilisation. Elle emmêle récits des révoltes et outils technologiques faisant sienne la réflexion que « les technologies ne sont ni bonnes ni mauvaises, ni neutres non plus », elles structurent pourtant et en partie la manière de prendre conscience. Un mouvement dialectique d’appropriation de ces technologies qui se sont imposées dans nos vies de tous les jours sans savoir de quoi sont constitués les algorithmes, s’effectue. Elles ont servi en Tunisie d’abord pour être utilisées par Trump dans sa campagne pour en faire une usine de « fake news » suscitant de nouvelles créations pour lutter contre cette invasion. L’adaptation est permanente de chaque côté des barricades, des murs qui ne sont pas seulement virtuels.

    Ces outils, dit-elle dans l’épilogue, doivent être vus dans le mouvement, un processus d’« ascension incertaine ». Tufekci invite à continuer de marcher en se posant des questions qu’il faudra résoudre pour continuer à marcher. Il ne s’agit plus seulement d’utilisation des technologies de l’information mais d’un contexte différent qui oblige à s’interroger sur une autre dimension de notre monde, un projet alternatif au capitalisme.

    #Zeynep_Tufekci #C&F_éditions #Nicolas_Beniès

  • Les réseaux sociaux, outils de révolte à double tranchant | la revue des médias
    https://larevuedesmedias.ina.fr/les-reseaux-sociaux-outils-de-revolte-double-tranchant

    par Nikos Smyrnaios

    Les technologies numériques jouent également un rôle central dans toutes ces révoltes, pour alerter et informer l’opinion, dénoncer les violences policières, coordonner les actions et formuler les revendications. Mais l’idée de nommer ces mouvements par les services et les outils de communication qu’ils utilisent n’est venue à personne. Le qualificatif « révolution WhatsApp » n’est pas à l’ordre du jour, tant désormais les mouvements sociaux sont indissociables de leurs adjuvants numériques.

    Le livre de Zeynep Tufekci, Twitter et les gaz lacrymogènes(1), tout juste traduit en français (C&F, 2019), se révèle important pour faire le point sur la question. La chercheuse turco-américaine et professeure à l’université de Caroline du Nord est en effet très bien placée pour retracer le processus par lequel nous en sommes arrivés là. D’abord programmeuse en informatique, elle a ensuite bifurqué vers les sciences sociales et s’est spécialisée dans les rapports entre technologie et politique. Des Zapatistas à Occupy Wall Street en passant par les « indignés » européens, la place Tahrir du Caire ou le parc Gezi à Istanbul, la sociologue a arpenté le monde sur les traces des mouvements sociaux de la décennie.

    Autre différence notable des mouvements sociaux « connectés », que la chercheuse appelle le principe d’adhocratie : la division du travail, la répartition des rôles, mais aussi la prise des décisions ne sont pas faites sur la base d’un organigramme hiérarchique, avec des procédures préétablies et des leaders élus. Elles se fondent sur une logique ad hoc, à partir de la disponibilité ponctuelle des membres du mouvement et leur volonté exprimée et coordonnée en temps réel par le biais des réseaux socio-numériques. Là aussi, les « gilets jaunes » avec leur refus de représentation, leur horizontalisme assumé et leurs procédures de décision par des votes sur Facebook constituent un exemple typique de ce genre de mouvement.

    Ce qui fait la force de ces mouvements (spontanéité, horizontalité rhizomatique, imprévisibilité) constitue en même temps leur faiblesse, souligne Zeynep Tufekci. En effet, pouvoir enclencher rapidement des manifestations massives permet à ces mouvements de contourner les difficultés organisationnelles afférentes, mais dans le même temps, les prive de la longue expérience nécessaire à la mise en place de processus de décision robustes et de la capacité à répondre à la répression par des changements tactiques.

    Ce que Zeynep Tufekci appelle le « gel tactique » est l’impasse dans laquelle s’enferment des mouvements qui ne savent faire qu’une chose : manifester leur colère dans la rue sans pouvoir ni modifier leurs modes d’action, ni traduire cette mobilisation en demandes concrètes et en pression politique susceptible de pousser le pouvoir à changer de méthode ou de politique, voire de le remplacer par un autre. Par ailleurs, le manque de structures pouvant produire des représentants légitimes aboutit à une représentation de facto par les personnes les plus visibles et les plus populaires sur les réseaux socio-numériques. On pense là aussi à des personnalités du mouvement des « gilets jaunes » comme Éric Drouet, Maxime Nicolle ou Priscillia Ludosky, qui se sont notamment fait connaître par leur activité d’administration de pages Facebook à grande audience.

    S’appuyer sur l’internet pour informer l’opinion et coordonner ses actions s’avère une tactique efficace, tant que les logiques internes (technologiques et économiques) des puissants acteurs de l’internet favorisent de telles actions. Mais cette dépendance oblige les mouvements à se conformer aux « affordances » des plateformes (ce qui est possible techniquement de faire en leur sein et les méthodes qu’il faut adopter pour accroître son bénéfice). Par exemple, le récent changement de l’algorithme de Facebook a pu inciter les « gilets jaunes » à multiplier les vidéos live pour diffuser avec le plus d’impact possible des images alternatives à celles diffusées par les médias — contribuant d’ailleurs ainsi, par leur travail gratuit, à augmenter la fortune de Mark Zuckerberg(2). D’autre part, la dépendance des mouvements sociaux envers les acteurs monopolistiques de l’internet les expose au risque d’une censure pure et simple. Ainsi, ces derniers mois, nous avons vu Facebook censurer sans explication des nombreuses pages militantes, comme l’a démontré Mediacités.

    L’ouvrage de Zeynep Tufekci propose donc une vision intéressante de ce nouvel espace public numérique dans lequel émergent les mouvements sociaux « connectés »

    #Zeynep_Tufekci #C&F_éditions #Revue_médias #Nikos_Smyrnaios

  • Nous avançons en nous interrogeant | Entre les lignes entre les mots
    https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/10/24/nous-avancons-en-nous-interrogeant

    Par Didier Epsztajn

    le livre de Zeynep Tufekci est un formidable récit des récentes mobilisations et soulèvements populaires dans certains pays ou régions du monde. « Les thèses que je développe dans ce livre sont l’aboutissement d’un vécu et d’une étude dans la durée des mobilisations contestataires et des technologies sur lesquelles s’appuient ces mobilisations – un cheminement fait d’observation et de réflexion en ma qualité de chercheuse, de technologue et de participante ». Le souffle de ces tempêtes emportera la lectrice et le lecteur de certains lieux d’émancipation à d’autres lieux d’émancipation.

    C’est aussi une remarquable analyse de l’utilisation des nouveaux outils de communication, de ce qu’ils permettent et de leurs limites, des usages de l’information et de la censure par les Etats, de nouvelles questions stratégiques posées aux luttes sociales.

    Enfin, outre l’humour de l’autrice et sa qualité d’écriture (il faut aussi probablement associer la traductrice), je souligne la construction qui vous happe, ne vous laisse pas en repos. Un livre que vous aurez bien du mal à refermer avant d’en avoir épuisé la lecture, malgré ces gaz lacrymogènes qui visent à entraver la contestation…

    « Ce livre est un récit de fragilité et d’émancipation, de participation de masse et de rébellion, le tout sur fond politique de méfiance, d’échec des élites et d’affaiblissement des institutions de la démocratie représentative ».

    Zeynep Tufekci parle, entre autres, de l’arsenal des actions contestataires, des « signaux de capacités », de masse critique, des écueils de l’organisation politique, de prise décisions collectives, des difficultés en matière de matière de choix tactiques, de l’incapacité à se maintenir et de s’organiser sur le long terme, de point de départ, de ressemblance entre mobilisations à travers le monde, d’autogestion, de gaz lacrymogènes et d’interventions policières, de mouvements anti-autoritaires, de trajectoires et de dynamiques, de l’importance des technologiques numériques, des formes de contestation et de leurs évolutions, de la fragile puissance de ces nouveaux mouvements…

    L’autrice poursuit avec une présentation des « protestations connectées du XXIe siècle », la combinaison des forces et des faiblesses, les nouvelles trajectoires, les compétences acquises au travers des modes anciens d’organisation, les obstacles et la difficulté de les gérer par les seules connections, « La participation ouverte facilitée parles réseaux sociaux n’est pas toujours synonyme de participation égalitaire, et elle n’implique certainement pas un processus fluide »

    Zeynep Tufekci revient sur Johannes Gutenberg, la révolution de l’imprimerie et le premier marché de masse – celui des indulgences -, la diffusion des pamphlets, les thèses de Martin Luther, le rôle des presses typographiques. Elle discute, entre autres, des techniques, des relations complexes et parfois contradictoires « des différents effets des technologies numériques », des désinformations et des nouvelles frauduleuses, des fonctionnalités ciblantes

    Un livre à lire et à offrir pour cette fin d’année sous les répressions et les guerres, pour alimenter les sources d’espérance à la chaleur de mobilisations à travers le monde, de résistances aux politiques néolibérales, aux gaz lacrymogènes ou aux algorithmes…

    #Zeynep_Tufekci #C&F_éditions

  • À propos du livre de Zeynep Tufekci "Twitter & les gaz lacrymogènes"

    Bonjour,

    En ce 5 décembre, alors que la France se couvre de manifestations, c’est un bon moment pour revenir sur le livre de Zeynep Tufekci "Twitter & les gaz lacrymogènes".

    Dans ce livre très incisif, l’activiste, informaticienne et sociologue Zeynep Tufekci décortique les mouvements sociaux connectés. En quoi et comment les médias sociaux changent l’activité militante et les mouvements de masse en leur offrant écho et outil de coordination, d’un côté. En quoi la concentration et le caractère privé des médias sociaux et de leurs algorithmes peuvent détourner l’attention des causes défendues par les mouvements, de l’autre.

    Après avoir reçu un très bon accueil aux États-Unis, les premières lectures et recensions de ce livre majeur commencent à paraître en France :

    – « Mobilisation connectée : aller au-delà du coup d’éclat »
    par Sandrine Samii dans Le nouveau Magazine Littéraire.
    https://www.nouveau-magazine-litteraire.com/soci%C3%A9t%C3%A9-nouvelles-technologies/mobilisation-connect%C3%A9e-aller-au-del%C3%A0-du-coup-

    – « Fiche de lecture : Twitter & les gaz lacrymogènes »
    par Stéphane Bortzmeyer sur son blog.
    https://www.bortzmeyer.org/twitter-gaz-lacrymos.html

    – « Zeynep Tufekci, Twitter et les gaz lacrymogènes. Forces et fragilités de la contestation connectée »
    par Matthieu Demory dans "Lectures/Lien Socio".
    https://journals.openedition.org/lectures/38417

    Au delà d’un compte rendu critique, la recension de Gustave Massiah, militant altermondialiste, membre du Secrétariat international du Forum Social Mondial, et infatigable activiste de la solidarité internationale dans de nombreuses associations, mérite une attention particulière.

    Gus Massiah, au delà d’une recension du contenu du livre s’est livré à un exercice dynamique : quelles leçons tirer de cet ouvrage qui puisse servir les mouvements sociaux connectés du XXIe siècle. Une version raccourcie de ce papier sera publiée dans la revue Ecorev au début de 2020. Nous avons ajouté une version pdf à télécharger de son article complet sur notre site :
    https://cfeditions.com/lacrymo

    Car au fond, l’intérêt d’un livre, c’est que chacun·e puisse poursuivre la réflexion entamée. C’est pour cela que, depuis la naissance de l’imprimerie, les livres ont accompagné tous les mouvements d’émancipation.

    En ce premier jour d’un mouvement social en France, je voudrais termioner en citant la conclusion de l’article de Sandrine Samii dans Le Nouveau Magazine Littéraire :

    « Publié en 2017 chez Yale University Press, l’essai n’aborde pas l’évolution hong-kongaise, les marches féministes, ou les mouvements français comme Nuit debout et les gilets jaunes. La pertinence de la grille de lecture qu’il développe pour analyser les grands mouvements connectés actuels en est d’autant plus impressionnante. »

    Bonne lecture,

    Hervé Le Crosnier

    #Zeynep_Tufekci #C&F_éditions

  • Mobilisation connectée : aller au-delà du coup d’éclat | www.nouveau-magazine-litteraire.com
    https://www.nouveau-magazine-litteraire.com/soci%C3%A9t%C3%A9-nouvelles-technologies/mobilisation-connect%C3%A9e-aller-au-del%C3%A0-du-coup-

    Publié avant l’émergence des gilets jaunes, Twitter et les gaz lacrymogènes (C&F éditions) de Zeynep Tufekci n’en reste pas moins pertinent pour comprendre les mécaniques de ce mouvement, nouvel exemple d’une manifestation connectée. Si les réseaux sociaux facilitent la mobilisation, ils ne préparent pas à la maintenir.

    Par Sandrine Samii

    Elle explique : « Des moments et des activités en apparence similaires – occupations ou grandes manifestations – n’occupent pas la même place dans les trajectoires des mouvements connectés et dans les trajectoires des mouvements organisés selon des modèles traditionnels et sans outils numériques. » Ainsi, les anciens indicateurs, comme le nombre de personnes rassemblées, ne suffisent plus à comprendre les mouvements connectés. Auparavant, un mouvement s’organisait puis manifestait, aujourd’hui, un mouvement se découvre lors d’une mobilisation et doit ensuite faire le travail de s’organiser. Une mobilisation nombreuse rend visible un mécontentement, mais elle ne dit pas nécessairement que ceux qui le ressentent forment un groupe disposé et en mesure de militer pour y remédier.

    Pour attirer rapidement l’attention sur leurs actions, les activistes de tous bords ont trouvés des alliés insoupçonnés mais aussi imprévisibles dans les plateformes des réseaux sociaux. En effet, ces plateformes captent l’attention dans le but de la monétiser, leur objectif est uniquement de garder les internautes sur le site. Les modèles commerciaux des plateformes en ligne ne sont donc pas neutres dans la diffusion ou non de certaines actions militantes. « [Ces plateformes] ont le pouvoir de déterminer les gagnants et les perdants de la course à l’attention du public, en modifiant légèrement leurs politiques et leurs algorithmes. » Ils peuvent influencer la trajectoire d’un mouvement social : en supprimant automatiquement des contenus (1), ou en favorisant des espaces ou types de discours.

    Les mouvements Occupy Wall Street, du parc Gezi à Istanbul, et maintenant des gilets jaunes, ont démarré sur les chapeaux de roues avec des tactiques innovantes, un succès fulgurant et inattendu. Ils partagent également le fait de ne pas avoir voulu ou réussi à faire évoluer leurs tactiques au delà de leur coup d’éclat initial. Pour reprendre l’analogie du mouvement des droits civiques, celui-ci n’était qu’innovation tactique – boycott des bus de Montgomery, sit-ins dans des lieux publics ségrégés, freedom rides à travers plusieurs État, manifestations, campagnes d’inscriptions électorales… – faisant la preuve de capacité organisationnelle importante et d’une résilience implacable.

    Sans moyen de prendre des décisions, de gérer les désaccords, et dans une défiance face aux solutions électorales ou institutionnelles, continuer à manifester peut finir par constituer une fin en soi, une parenthèse de solidarité et d’affirmation de soi précieuse, malgré la répression, même violente. Tufekci écrit : « la tactique qui a initialement réuni ces personnes est réutilisée à de multiples reprises, parce qu’elle permet de reproduire cette affirmation d’un choix de vie et de retrouver le seul moment de véritable consensus : ce tout premier moment où ils se sont rassemblés autour d’un slogan, d’une revendication ou d’une tactique. » Revenir constamment à cette part du militantisme est attractive mais peut aussi miner le mouvement.

    Publié en 2017 chez Yale University Press, l’essai n’aborde pas l’évolution hong-kongaise, les marches féministes, ou les mouvements français comme Nuit debout et les gilets jaunes. La pertinence de la grille de lecture qu’il developpe pour analyser les grands mouvements connectés actuels en est d’autant plus impressionnante. Se concentrant sur les mouvements orientés à gauche, il montre un mouvement de contestation global, où des motifs similaires sont repris par adaptation tactique ou par solidarité d’un pays à l’autre.

    #Zeynep_Tufekci #Mouvements_connectés #C&F_éditions

  • Bérengère Stassin, (Cyber)harcèlement
    https://journals.openedition.org/lectures/38358

    La réflexion de l’autrice pour « sortir de la violence, à l’école et à l’écran » s’articule autour de quatre chapitres dans lesquels elle décrit les phénomènes de harcèlement scolaire, de cyberviolence, de cyberharcèlement puis analyse les moyens de lutte contre ces fléaux à l’école. De grandes questions structurent le propos : harcèlement et cyberharcèlement sont-ils toujours liés ? Existe-t-il un profil type des agresseur/se·s et des victimes ? Quelles conséquences la cyberviolence a-t-elle sur les harcelé·e·s et leur(s) harceleur/se(s) ? De quels moyens dispose l’école pour endiguer ces violences ?

    Grâce à de nombreuses citations de chercheur/se·s, Bérengère Stassin montre que la définition du cyberharcèlement ne fait pas consensus dans la littérature scientifique : il est parfois défini comme l’envoi numérique de contenus violents, d’autres fois ce sont les critères propres au harcèlement appliqué à l’espace numérique qui sont mis en avant (p. 93). En prenant appui sur le slogan « Liker, c’est déjà harceler »10, l’autrice explique qu’en ligne, la fragmentation des actions peut conduire à la répétition : un contenu est posté, liké par d’autres jeunes, partagé et commenté à de multiples reprises. Même si chaque internaute n’a effectué qu’une seule action, chacune est un nouveau coup pour la victime. La répétition peut naître de l’exhumation de publications anciennes, qui sont autant d’éléments constitutifs de l’identité numérique d’un individu. L’exemple de Mennel lors de son passage dans The Voice atteste que la pérennité des contenus et des traces numériques peut aboutir, des mois plus tard, à des situations de cyberviolence ou de cyberharcèlement, et compromettre des ambitions personnelles11.

    Les compétences émotionnelles sont nécessaires à la socialisation d’un individu et lui permettent de s’adapter à son environnement et de développer sa sensibilité aux autres. Dans les situations de harcèlement les émotions jouent un rôle, aussi bien pour l’agresseur/se, les suiveur/se·s, la victime que les témoins. Éduquer à l’empathie, travail de fond qui doit être répété en classe et à la maison, permet de développer une bonne estime de soi et un goût pour les autres. À l’étranger, ces méthodes ont déjà fait la preuve de leur efficacité18.

    L’EMI, quant à elle, permet d’éveiller l’esprit critique, de former les élèves aux différentes sources d’information, de maîtriser leur identité numérique, de les amener à être des protagonistes réfléchi·e·s de l’usage du numérique (notamment en termes de publication). L’EMI est préconisée par le ministère de l’Éducation nationale pour faire des élèves des acteurs/trices responsables du web et de la lutte contre les cyberviolences.

    Bérengère Stassin propose ici une synthèse accessible à tous/toutes. Dans le cadre plus spécifique de l’école, c’est un livre qui trouvera toute sa place dans les CDI et qui peut, au travers des nombreux exemples actuels, servir de base à des activités pédagogiques pour parler, décortiquer et lutter contre le fléau du (cyber)harcèlement.

    #Bérengère_Stassin #Cyberharcèlement #Violences_scolaires #C&F_éditions

  • Blog Stéphane Bortzmeyer: Fiche (Cyber) harcèlement
    https://www.bortzmeyer.org/cyber-harcelement.html

    Auteur(s) du livre : Bérengère Stassin
    Éditeur : C&F Éditions
    978-2-915825-94-7
    Publié en 2019
    Première rédaction de cet article le 27 octobre 2019

    Le sujet du harcèlement dans l’enseignement est douloureux mais il est quand même nécessaire de l’étudier. Il ne se réduit pas au cyberharcèlement, et il n’est même pas sûr que le cyberharcèlement soit si différent que cela du harcèlement classique, comme l’indique le titre de ce livre, qui met « cyber » entre parenthèses. En outre, ce sujet se prête au sensationnalisme, et les articles sur quelques cas spectaculaires masquent souvent la réalité du phénomène. On peut donc féliciter l’auteure d’avoir abordé le sujet sous un angle plus scientifique, en s’appuyant sur des faits, et en étudiant le phénomène sous tous ses aspects, afin de mieux pouvoir le combattre.

    C’est d’autant plus important que les exagérations et les approximations qui sont fréquentes lorsqu’on parle du cyberharcèlement ont souvent des but cachés. Par exemple, les politiciens français dénoncent souvent l’anonymat sur l’Internet comme étant lié au harcèlement, et réclament son abolition, alors que Bérengère Stassin fait remarquer que, dans la plupart des affaires de harcèlement scolaire, la victime sait parfaitement qui sont ses harceleurs. Mais la vérité ne compte pas quand on veut faire passer une nouvelle loi.

    Et, si les médias et les autorités parlent si souvent du cyberharcèlement (et très peu du harcèlement tout court), c’est que cela sert aussi à diaboliser les outils de communication modernes, qui les concurrencent. On voit ainsi des campagnes de sensibilisation anxiogènes, qui ne présentent l’Internet que comme un outil de harcèlement.

    Revenons au livre. L’auteure commence par recadrer le problème dans l’ensemble des phénomènes de harcèlement à l’école, malheureusement fréquents. (Elle fait aussi remarquer que les cas les plus dramatiques, se terminant parfois par un suicide de la victime, font parfois oublier qu’il existe un harcèlement de masse, pas aussi grave mais beaucoup plus fréquent.) Le harcèlement scolaire a été étudié depuis longtemps par les spécialistes, même s’il n’existe évidemment pas de solution miracle. Le harcèlement massif est difficile à mesurer car il consiste en beaucoup de micro-agressions. Chaque agresseur a l’impression de ne pas avoir fait grand’chose, alors que c’est leur nombre qui fait la gravité du phénomène. Et le harcèlement est inégalement réparti entre les genres, les filles en étant plus souvent victimes.

    Comme toutes les activités humaines, le harcèlement s’est ensuite adapté à l’Internet et diverses formes de cyberharcèlement sont apparues, que l’auteure passe en revue en détail avec, pour chacune, ce que dit la loi. Mais la presse et les politiciens, toujours prêts à diaboliser le nouveau système de communication, ont rapidement entonné le discours « c’est la faute d’Internet et des écrans, les jeunes étaient mieux avant », quitte à inventer les faits, comme dans l’affaire du soi-disant Momo challenge. La réalité est pourtant bien assez grave comme cela, et plusieurs personnalités ont dénoncé publiquement le cyberharcèlement dirigé contre elles, par exemple Marion Seclin ou Nadia Daam. Ces trois premiers chapitres du livre sont difficiles à lire, car parlant de choses extrêmement douloureuses (même si les agresseurs les considèrent toujours avec légèreté) mais indispensables, pour avoir une idée claire du phénomène. Le livre détaille notamment les nombreuses études qui ont été faites, analysant les motivations des harceleurs (inutile de rappeler que comprendre, ce n’est pas excuser, n’est-ce pas ?)

    Une fois qu’on a étudié le harcèlement, reste à lutter contre lui. C’est l’objet du dernier chapitre. Au moins, maintenant, le problème est nommé et reconnu (ce n’était pas le cas il y a cent ans.) L’État s’en empare, le ministère fait des campagnes, et sensibilise, plusieurs associations sont actives (comme l’APHEE, Marion, la main tendue ou e-Enfance, cette dernière étant spécialisée dans la lutte contre le cyberharcèlement et, au passage, le livre contient énormément d’URL de ressources utiles pour lutter contre le harcèlement).

    Le livre ne fournit bien sûr pas de solution simple et magiquement efficace. Il liste de nombreuses initiatives, de nombreux endroit où trouver des informations et des idées. Les personnes impliquées dans la lutte contre le harcèlement, les enseignant·e·s par exemple, y trouveront des armes contre ces affreuses pratiques. Ne manquez pas également de visiter le blog de l’auteure.

    #C&F_éditions #Bérengère_Stassin #Stéphane_Bortzmeyer #Cyberharcèlement

  • Recension de « Twitter & les gaz lacrymogènes » par Stéphane Bortzmeyer
    https://www.bortzmeyer.org/twitter-gaz-lacrymos.html

    Beaucoup de textes ont été écrits sur le rôle de l’Internet, et des réseaux sociaux centralisés, comme Facebook ou Twitter, dans des évènements politiques. Ce fut le cas, par exemple, du printemps arabe. L’auteure explore, dans ce livre très riche et très rigoureux, tous les aspects de cette relation entre les militants et les techniques d’information et de communication. Twitter peut-il battre les gaz lacrymogènes ?

    Une des raisons pour lesquelles bien des discours sur les mouvements politiques utilisant l’Internet sont très unilatéraux est que beaucoup de leurs auteurs sont des férus de technique qui ne connaissent pas grand’chose à la politique, et qui découvrent comme s’ils étaient les premiers à militer, ou bien ils sont des connaisseurs de la politique, mais complètement ignorants de la technique, dont il font un tout, animé d’une volonté propre (les fameux « algorithmes »), et pas des outils que les gens vont utiliser. L’auteure, au contraire, informaticienne, puis chercheuse en sciences politiques, connait bien les deux aspects. Elle a étudié en profondeur de nombreux mouvements, les zapatistes au Mexique, Occupy Wall Street, l’occupation du parc Gezi, Black Lives Matter, les révolutions tunisienne et égyptienne, en étant souvent sur le terrain, à respirer les gaz lacrymogènes. (Les gilets jaunes n’y sont pas, bien que ce mouvement mériterait certainement d’être étudié dans son rapport à Facebook, mais le livre a été publié avant.) Et elle analyse le rôle de l’Internet, en chercheuse qui le connait bien, en voit les forces et les limites.

    Parmi les affordances de l’Internet, il y a le fait que beaucoup de choses sont possibles sans organisation formelle. Des mouvements très forts (comme celui du parc Gezi) ont été possibles sans qu’un parti traditionnel ne les structure et ne les dirige. Mais, bien sûr, cet avantage a aussi une face négative : puisque la nécessité d’une organisation n’est pas évidente, on peut se dire qu’on peut s’en passer. Au début, ça se passe effectivement bien, sans les lourdeurs bureaucratiques exaspérantes. Mais, ensuite, les problèmes surgissent : le pouvoir en place fait des ouvertures. Comment y répondre ? Ou bien il change de tactique, et le mouvement doit s’adapter. Et, là, l’absence d’un mécanisme de prise de décision commun se fait sentir, et beaucoup de mouvements s’affaiblissent alors, permettant à la répression de disperser ce qui reste.

    Léger reproche à l’auteure : elle ne discute pas ce qui pourrait arriver avec d’autres outils que les gros réseaux centralisés étatsuniens comme Facebook ou Twitter. Il est vrai qu’on manque encore d’exemples détaillés à utiliser, il n’y a pas encore eu de révolution déclenchée sur le fédivers ou via Matrix.

    Je n’ai donné qu’une idée très limitée de ce livre. Il est très riche, très nuancé, l’auteure a vraiment tenu à étudier tout en détail, et aucun résumé ne peut donc suffire. En conclusion, un livre que je recommande à toutes celles et tous ceux qui veulent changer le monde et se demandent comment faire. Il n’est ni optimiste, ni pessimiste sur le rôle de l’Internet dans les révolutions : « ni rire, ni pleurer, mais comprendre »

    #Zeynep_Tufekci #C&F_éditions #Stéphane_Bortzmeyer

  • affordance.info : Inauguration de C&F Editions.
    https://www.affordance.info/mon_weblog/2019/09/inauguration-de-cf-editions.html
    https://www.affordance.info/.a/6a00d8341c622e53ef0240a4b40272200d-600wi

    Ce samedi 5 Octobre, si vous êtes sur Paris, vous êtes chaleureusement invité(e)s à passer faire un tour dans ce qu’il est coutume d’appeler une « petite » maison d’édition. Qui s’appelle C&F Editions. « C » pour Cigale et « F » pour Fourmi. Dans cette « petite » maison d’édition tenue par deux gaillards qu’il est coutume d’appeler « grands », sieur Hervé Le Crosnier et sieur Nicolas Taffin, se tisse depuis déjà quelques années la trame de ce qu’il est coutume d’appeler la « culture numérique » mais aussi la « culture des Communs ». Et aussi d’ailleurs sur le Jazz. Oui il y a un lien. Mais si.

    Bref. J’ai la chance de faire partie des auteurs édités par C&F Editions. Parce qu’en plus de me trouver au milieu des noms présents sur le carton ci-dessous, je peux aussi me la péter grave en soirée en annonçant que j’ai le même éditeur que danah boyd et Zeynep Tufekci qui sont, à mes yeux en tout cas, deux des chercheuses qui produisent aujourd’hui le discours critique le plus vif, le plus clair et le plus pédagogique sur nombre de questions « du numérique ».

    Or donc me direz-vous ? Or donc la maison C&F Editions s’est trouvée un local parisien. Dans lequel vous êtes convié(e)s - oui, Vous - à venir passer cinq minutes ou cinq heures ce samedi 5 Octobre. J’y serai à partir de 15h. Les autres présent(e)s sont indiqué(e)s par là.

    Mais c’est bien connu, les invitations s’il n’y a pas de mirifiques lots à gagner, ça marche moyen. Alors je lance ...
    Le grand jeu concours de l’inauguration de C&F Editions.

    Règlement : Un exemplaire d’un ouvrage surprise vous sera offert par moi-même si vous êtes capable de me donner le nom du personnage que l’on voit de dos sur la photo ci-dessous. Pour ce faire il vous suffira d’être le premier ou la première à venir me hurler au visage le nom dudit personnage dès que vous me verrez samedi dans les locaux de C&F Editions.

    Carton

    Nota-Bene 1 : il n’est pas impossible que je sois l’auteur de cet ouvrage surprise et que vous l’ayez déjà. Mais bon. C’est pas non plus une question super difficile hein.

    Nota-Bene 2 : merci de hurler courtoisement.
    Mais c’est pas tout. Gros lot du grand jeu concours.

    Accrochez-vous. La totalité, oui j’ai bien dit la TOTALITÉ du catalogue de C&F Editions sera offerte, en version papier et en version numérique garantie sans DRM, au premier ou à la première capable de donner le descriptif détaillé exact du contenu du sac à dos porté par le personnage de dos sur le carton d’invitation. Et oui.

    Alors à Samedi. On compte sur vous.

    Nota-Bene : ma présence samedi reste tout de même conditionnée au match de mercredi matin. Si l’équipe de France de rugby perd contre les Etats-Unis j’entame immédiatement une reconversion monastique et je pars brasser de la bière dans une abbaye en Belgique dans ma robe de bure.

    Mais sinon à Samedi.

    #C&F_éditions #Olivier_Ertzscheid

  • (cyber)harcèlement - Doc pour docs
    http://docpourdocs.fr/spip.php?article643

    D’ailleurs, quel professeur(e) documentaliste n’a jamais été interpellé(e) par son ou sa chef d’établissement au sujet d’un problème de violence en ligne commis par un ou plusieurs élèves de l’établissement ? A qui n’a-t on jamais demandé, dans l’urgence, de prévoir une ou plusieurs interventions avec une classe pour armer les élèves à mieux vivre un problème semblable ?
    Pour réagir à toutes ces situations nous menons une veille régulière sur le sujet. Mais c’est un travail long… Et nous avons parfois besoin d’une bonne remise à niveau sur le sujet !
    Le livre de Bérengère Stassin, (cyber)harcèlement , est le livre idéal pour découvrir ou se remettre à jour sur toutes les questions de violence en ligne. Indispensable pour les professeurs documentalistes, il sera aussi utile pour les personnels de direction et les CPE concernés par ce sujet. Très accessible, il se lit avec facilité et permet de préciser et de structurer les concepts en lien avec la violence en ligne. Plus encore, le livre propose des pistes pédagogiques et éducatives en prévention des situations de harcèlement.

    Enfin, l’ouvrage offre de pistes institutionnelles et pédagogiques d’intervention et de prévention du cyberharcèlement. Le rôle des partenariats associatifs ainsi que des instances comme le CESC (comité d’éducation à la santé et la citoyenneté) sont précisés. L’auteure relève la nécessaire formation aux compétences psycho-sociales et notamment la formation aux émotions individuelles et collectives notamment dans le cadre du parcours éducatif de santé. Enfin elle souligne et développe le rôle de l’EMI pour renforcer les compétences numériques, informationnelles, médiatiques et communicationnelles des adolescents.
    (cyber)harcèlement est donc un ouvrage à la fois extrêmement précis, documenté et exhaustif sur le sujet des cyberviolences…. Une lecture indispensable !

    Pour vous faire une idée plus précise de son ouvrage, nous avons demandé à l’auteure de répondre à quelques questions. Nous la remercions d’avoir accepté...

    4. Comment pensez-vous que nous pouvons en tant qu’enseignants, et plus précisément professeurs documentalistes, prévenir cette violence ?

    Il faut envisager le harcèlement et le cyberharcèlement comme les deux faces d’une même pièce et les combattre par les mêmes dispositifs et notamment par des dispositifs éducatifs. Dans mon livre je parle de l’éducation à l’empathie, car les émotions jouent un rôle prépondérant dans ces phénomènes. Il faut apprendre aux élèves à verbaliser leurs émotions, mais aussi à reconnaître celles des autres, à se mettre à leur place. Je parle aussi de l’éducation aux médias et à l’information, qui vise, entre autres, à apprendre aux élèves à gérer leur présence en ligne, à comprendre le fonctionnement des médias sociaux, mais aussi à identifier la nature des messages et à faire preuve d’esprit critique. L’enjeu est de leur faire prendre conscience qu’une information compromettante circulant, en ligne ou hors ligne, à l’encontre de tel ou tel camarade n’est peut-être qu’une simple rumeur visant à lui nuire et qu’il n’est probablement pas nécessaire de la relayer ou de la « liker ». Le professeur documentaliste a bien évidemment un rôle clé à jouer dans ces éducations et notamment dans le renforcement de la culture informationnelle et numérique des élèves. En outre, pour travailler sur les émotions, la tolérance, la différence, certains documentalistes mettent en place des ateliers de bibliothérapie. C’est aussi une belle piste à creuser.

    #Cyberharcèlement #Bérengère_Stassin #C&F_éditions