Cette enquête repose sur des rencontres. Celle des
habitants et habitantes du Diois et de la vallée de la Drôme avec les peuples des eaux, celle d’artistes et de chercheur.es, notamment Caroline Fontana, documentariste sonore formée à l’ethnologie, Yann Degruel, dessinateur, bédéiste, Samuel Pinjon, doctorant en géographie, et Sabine Girard, chercheuse en géographie et habitante d’un village au bord de la rivière Drôme.
Le récit à plusieurs voix qui vous en est proposé a été présenté une première fois avec la carte des Récits des eaux et des rives lors de la nuit des Rhapsodes de l’université des terrestres le 4 juillet 2025, puis au monastère de Sainte-Croix le 2 octobre dans le cadre d’un séminaire de recherche sur la gouvernance de l’eau coordonné par Sabine Girard.
Caroline Fontana
"En 2022, le territoire a connu un niveau de sécheresse historique. Dans le Diois, où je vis depuis 2010, un grand incendie a ravagé la forêt de la commune de Romeyer et 300 hectares ont été brûlés en 1 semaine. Il a été l’incendie le plus important sur le territoire depuis 30 ans. En août, l’usage de l’eau pour l’irrigation a été drastiquement restreint.
Cet été 2022, au sein du potager collectif dont je fais partie, nous nous sommes questionnés sur la pérennité de notre activité, nos droits d’eau étant quasi inexistants, sur la façon dont on pourrait cultiver avec moins d’apport en eau, mais aussi sur notre impact sur la rivière dont le débit avait rarement été aussi faible.
La situation était tendue : pour les agriculteurs et agricultrices qui s’inquiétaient de leur avenir mais aussi entre voisins et voisines, l’un pointé du doigt parce qu’il arrose beaucoup trop son potager, l’autre parce qu’il remplit une piscine privée. Cette année-là, j’ai ressenti une vulnérabilité face à la raréfaction de l’eau et j’ai perçu à quel point les questions entourant le partage de l’eau pouvaient être sensibles.
Je me suis souvenue alors du récit de Sjoerd Wartena, décrivant son arrivée au début dès les années 70 à Vachère-en-Quint, petite commune dont la source coulait très peu l’été. Une génération plus tôt, des ouvrages avaient été mis en place pour capter les petites sources de chaque village et des réseaux pour acheminer leurs eaux. Certains ici ont connu un temps où « l’eau ne coulait pas sur l’évier ». Ma première intention a été d’aller entendre les témoignages de cette époque."
Samuel Pinjon
"En 2022, la fenêtre de mon appartement grenoblois s’ouvrait sur les contreforts du Vercors où les arbres ternis semblaient griller sur pieds. Comme Caroline, de la fumée me parvenait aussi d’un incendie, celui-ci se situait sur les contreforts de Chartreuse.
J’étais en stage de fin d’études à la Direction Départementale de l’Isère dans le cadre d’un master sur l’eau. Mon rôle était d’élaborer une vision stratégique à l’échelle départementale. Au quotidien, la « gestion de crise » occupait la majorité du temps de mes collègues de service alors que l’on était dans une période de congés où l’effectif était réduit. L’horizon qui se profilait, pour cet été comme pour les autres, était constitué d’arrêtés préfectoraux, de restrictions en eau et de leurs inévitables dérogations. Les remèdes faisaient appel à la sobriété des usagers et au déploiement de technologies de suivi et de contrôle des consommations.
L’injonction principale était celle de l’adaptation à une nouvelle condition, le changement climatique et à la modernisation.
L’impréparation des Services de l’Etat à ce type d’évènements, amenés pourtant à se répéter, et les difficultés matérielles que j’observais m’ont questionné. D’abord sur les orientations et les choix politiques qui étaient à l’origine de cela. Puis, sur les échelles, les types d’actions, les modes d’organisations et les modèles politiques qui seraient susceptibles de proposer autre chose. Enfin, sur le sous-bassement culturel que nous entretenons avec le monde dans lequel vivons."
Caroline Fontana
"En aout 2023, lors de l’écriture de ce projet, je rencontre un technicien rivière, Olivier Bielakoff, qui réalisait une étude sur la rivière proche de mon lieu de vie. Quand je l’interrogeais sur ses pratiques de gestionnaire de rivières, il me répondait par des questions : Faut-il gérer la rivière ? Pourquoi intervenir ? Comment caler son geste ?
C’était le premier écho de cette façon de voir que je rencontrai par la suite dans de nombreux discours, et que je pourrais résumer par l’affirmation que « la nature se débrouille bien toute seule ».
Olivier m’avait conseillé la lecture du livre Le chemin des pierres qui parle, qui retrace la venue des indiens kogis de Colombie dans le Haut Diois. Il rend compte du regard qu’ils ont porté sur le territoire et du diagnostic qu’ils ont fait sur sa santé. Les Kogis perçoivent le territoire comme un corps vivant, où les rivières symbolisent le sang. L’eau n’est pas considérée comme un élément autonome mais à la source de la communication entre les différents éléments d’un territoire. « L’eau c’est la mère, c’est elle qui organise la vie, il faut l’écouter pour qu’elle nous guide ».
Ces voix lointaines ont eu beaucoup d’écho ici car d’autres voix s’élevaient aussi alors pour dire que l’eau n’est pas un objet inerte, qu’elle n’est pas seulement une ressource à aménager, à gérer, mais qu’elle est un élément fondamental de notre être au monde.
La crise climatique et écologique que nous traversons remet en question nos pratiques et nos modes de vie, mais aussi nos façons de voir. Cette période de basculement m’a semblé particulièrement propice pour questionner les multiples liens que tissent l’eau, le territoire et ses habitants et habitantes. Quel est l’incidence de ces liens sur les manières de prendre soin et de gérer collectivement l’eau ? Les relations aux eaux étaient ainsi le cœur du projet."
Samuel Pinjon
"Définir un sujet de recherche peut-être aussi long que mener la recherche elle-même. Il est lié à des opportunités, des contextes, des motivations personnelles.
Mon idée initiale, s’appuyant sur mes premières observations, était d’étudier, ce que j’appelais alors des « alternatives ». Je dis cela car la question de la qualification des mouvements que j’observais reste un enjeu fort, difficile à stabiliser.
Par alternatives, je désigne des actions ou des propositions qui viennent se confronter à la culture dominante de l’eau. Celle des politiques de modernisation. Ces politiques modernisatrices de l’eau portent ce que certains appellent un dualisme, au sens où elles considèrent l’Eau et la Société comme des entités séparées, avec la domination de la seconde sur la première. L’eau est déconnectée et invisibilisée de la terre où habitent les sociétés humaines. La seule manière pour elle d’être valorisée est soit d’être une ressource, à économiser à tout prix, soit de s’écouler dans un paysage dit « naturel ».
Les alternatives auxquelles je m’intéresse sont initiées par différentes personnes, qui ont en commun, dans leurs activités quotidiennes, de chercher à remettre en contact l’eau, la terre et la société. Dans mon travail de thèse, j’enquête sur les relations qu’elles entretiennent avec l’eau. J’interroge les pratiques et les infrastructures qu’elles développent et analysent en quoi elles diffèrent s de celles de la logique de modernisation. Ces différences s’expriment notamment par l’importance données à des connaissances empiriques à l’utilisation des sens."
Sabine Girard
"Une quatrième protagoniste entre alors en scène dans ce récit d’enquête : Emilie Belmont. C’est elle qui a cristallisé la rencontre entre Caroline, Samuel et moi.
Emilie est chargé de mission à la communauté de communes du Diois. Pascal que l’on vient d’entendre est son élu en charge de l’eau. Elle a été recrutée pour organiser le transfert de compétences eau potable des communes vers l’intercommunalité.
Le Diois est un territoire hyper- rural avec moins de 10 habitants au km2. Chaque village, voir chaque hameau et il y en a plus de cinquante, a sa propre source, son captage et son réservoir. Il faut plus de 450 kilomètres de tuyaux pour alimenter cet habitat dispersé. Mais très peu de gens sont présents pour s’en occuper et les municipalités ont des finances très limitées pour entretenir les infrastructures. Du coup, tous les habitants et habitants ont l‘habitude de mettre la main à la pâte, pour nettoyer le réservoir, débroussailler le captage, pour repérer une fuite ou la réparer. Le bénévolat est très répandu. Habitants, habitantes et élus s’auto-organisent pour maintenir ce service public de qualité.
Les élus Diois sont vent-debout contre le transfert de compétence. Ils voient d’un mauvais œil la délégation de décisions aussi importantes. Que fera un technicien basé à Die quand un canal cassera au fond de la vallée de la Roanne, à plus d’une heure de route ? Qui sera là pour lui indiquer derrière quels arbres passent telle conduite et au pied de quel pierre trouver la vanne ? De combien le prix de l’eau risque-t-il d’augmenter ? Les habitants et les habitantes prendront ils encore autant soin de l’eau s’ils ne participent plus à l’entretien des infrastructures ?
Emilie s’inquiète. Y aura-t-il vraiment un gain de sécurité et d’efficacité dans ce contexte particulier ? Des savoirs et des savoirs faire ne sont-ils pas en train de se perdre ? Que deviendra tout cet engagement bénévole ? Elle aurait besoin d’avis extérieurs. Elle sollicite alors des chercheurs en sciences sociales, Samuel et moi, mais aussi Caroline."
Caroline Fontana
"J’ai commencé à enquêter dans le Diois en bénéficiant de la connaissance du terrain d’Emilie Belmont.
Le choix des témoins était celui de personnes qui par leur histoire, leur lieu de vie, leur activité, ont une sensibilité particulière à l’eau. J’ai été aussi guidée par deux thématiques que nous souhaitions creuser :
Comment les habitants et les habitantes se sont organisés de longue date pour trouver, aménager et partager l’eau, que ce soit l’eau potable dans les petites communes, celle de canaux d’irrigations, ou encore à l’échelle du bassin versant de la Drôme ;
Comment les représentations et les façons de voir autour de l’eau changent et amènent de nouvelles pratiques, en particulier pour retenir l’eau sur les territoires en associant des animaux et des végétaux.
A chaque fois que c’était possible, j’ai interrogé les personnes sur le terrain, là où sont situées les sources, les captages, les réservoirs, les rivières, les gours, les cascades, les zones humides, les canaux, les mares, les jardins, les terres cultivées. Sur leur lieu de travail, leur lieu de vie, leur lieu d’observation, les personnes sont plus enclines à montrer ou à signaler des détails auxquels elles ne penseraient pas sinon, puisqu’on est pour elles dans le domaine de l’évidence, ce que Sabine nomme "les invisibles". C’est aussi sur le terrain qu’on peut recueillir les émotions liées à la remémoration d’histoires passées."
Samuel Pinjon
"Les méthodes de recherche se réinventent fortement ces dernières décennies, au frottement de différentes disciplines.
En géographie, notre objectif principal est de montrer des dynamiques et leurs articulations à différentes échelles. Nous sommes attirés par les méthodes ethnographiques, qui prêtent une attention toute particulière aux pratiques quotidiennes, aux réalités vécues. Mais nous avons du mal à capter et restituer les processus qui allient l’intellect, les affects et les engagements du corps et des sens. C’est ce qui m’a intéressé dans l’approche de Caroline.
Dans mon travail de thèse, j’enquête sur les mouvements alternatifs autour de l’eau, en articulant deux approches. Une approche classique par entretiens semi-directifs des principaux protagonistes, pour obtenir des informations précises. Et une approche immersive consistant à observer des pratiques in situ, à tisser des relations de confiance avec les personnes, à repérer les jeux entre acteurs et actants. Je réalise ainsi un suivi au long cours de « ce qui est en train de se faire ».
Mais je bute sur des limites. Il n’est pas aisé, avec sa casquette de chercheur de se faire très oublier lors des observations. Il est délicat de mettre en œuvre des dispositifs d’enregistrements de pratiques sans être trop intrusif.
Pour ces raisons, il me semble que la récolte de témoignages et de récits, comme Caroline l’entreprend est très complémentaire à ma façon de faire."
Caroline Fontana
"A partir de cette enquête de terrain, il s’agissait de rapporter des récits recueillis ça et là sur le territoire. Le choix de restituer une pluralité d’histoires plutôt qu’un montage unitaire qui les aurait tous englobés était celui de l’ouverture : je ne voulais pas refermer ou clore une histoire mais aborder ce sujet de la relation aux eaux à travers de multiples éclairages.
Il était aussi important pour moi que ces prises de paroles soient situées sur le territoire car elles sont le plus souvent liées au lieu de vie des témoins. D’où le choix de la cartographie , qui propose des extraits des récits, l’accès aux récits entiers, mais aussi des captations de scènes de vie.
Les cartes sont aussi, à leurs différents niveaux, habitées par des extraits d’enregistrements et de compositions audio naturalistes de Bernard Fort pour donner une présence sensible à l’eau. Les histoires et situations sont illustrées, mises en perspectives par le regard d’un auteur dessinateur, Yann Degruel."
Sabine Girard
"Yann est dessinateur. Il est venu mettre en perspectives les histoires et les situations, mais aussi peupler ce qui est parfois un support froid de connaissances des géographes : la carte.
Mais que représenter ? et comment ?
Notre première intuition, pour décaler le regard, a été d’effacer les repères habituels : les routes et les villes pour laisser toute sa place au chevelu hydrographique, même dans ses plus petites ramifications. Nous avons rappelé les noms chantants de toutes ces eaux. Au spectateur attentif de tacher maintenant de se déplacer autrement, en se rappelant là, une confluence, ici, une courbe en angle droit du cours d’eau, et ailleurs la naissance d’un vallon. Nous avons ajouté les reliefs et entités naturelles marquant le paysage, le Glandasse, la Servelle de Brette, le cirque d’Archiane.
Comment ensuite donner à voir les invisibles ?
Il y a d’abord les différents peuples des eaux, des rivières, des mares, des veines, sur terre et sous terre, minuscules ou géants, minéral ou organique. Le massif karstique et ses connections mystérieuses, le figuier sauvage et ses racines de 120 mètres, l’apron et le chabot, l’agrion mercure et l’alyte accoucheur, les coleps hirtus et les gallionella.
Et puis il y a ceux qui habitent nos imaginaires. La Drôme se fait dragon quand elle dévore les flancs des montagnes. La terre se met à boire toute l’eau, tel un ogre assoiffé, quand vient la sécheresse.
Des êtres hybrides incarnent par ci par là les nouvelles alliances entre les hommes et les castors, pour rendre l’eau à la terre.
Trois niveaux de cartes et de sons nous ont paru ainsi nécessaires, pour embrasser d’un regard le territoire ou bien s’attarder sur les détails des lieux, des milieux, des ambiances."
Samuel Pinjon
"Dans son récit, Sylvain Thevenet met en avant quelque chose d’essentiel, la joie de redécouvrir sa puissance d’agir.
Lorsque l’on parle « d’alternatives », on peut identifier différentes composantes : des éléments matériels, pratiques et infrastructures et des éléments idéels, visions du monde et imaginaires. Plus tard dans son récit, Sylvain évoque la construction de mares et de baissières, plantées de haies, pour retenir l’eau dans ses terres. Ce sont des infrastructures hybrides, humaines et plus qu’humaine. L’imaginaire de Sylvain est embarqué vers un futur davantage désirable.
Dans ce courant qui se dit « régénératif », on est en rupture avec l’idée d’une adaptation au changement climatique subie, faites de modernisation, technologies, sobriété.
L’approche régénérative suggère au contraire qu’il est possible de récréer de l’abondance localement, en réactivant des processus naturels, part des aménagements légers, soit par soi-même, soit en alliance avec d’autres êtres.
Les hommes et les femmes ne sont plus condamnés à être des protecteurs-contemplateurs de la nature ou des extracteurs-pollueurs. Ils et elles peuvent prendre part activement dans les cycles des eu et du vivant, ce qui marque une réconciliation avec une condition humaine.
Ces aménagements peuvent également être entrepris en coopération avec les castors, si on leur reconnait une place en tant qu’habitant et aménageur du territoire. Ils ont la capacité à créer des mondes désirables pour eux, pour les humains et de nombreux autres êtres, face aux sécheresses récurrentes.
Nous avons décidé de poursuivre la quête de récit en commun, Caroline et moi. Nous mènerons les futures rencontres conjointement et « à nos deux manières », mêlant récolte de récits de vie et entretiens semi-directifs. Nous espérons mieux resituer et mieux restituer la complexité des enjeux, des parcours et des facteurs de motivation des individus à s’engager pour porter des imaginaires et des pratiques différentes autour des eaux et des mondes qu’elles constituent.