• L’historien Paul Veyne, spécialiste de l’Antiquité grecque et romaine, est mort

    Professeur à l’université de Provence et à l’Ecole pratique des hautes études, chercheur original et libre, il a détenu la chaire Histoire de Rome au Collège de France. Il est mort, jeudi, à l’âge de 92 ans.

    Franc-tireur aussi profond que dilettante, l’historien Paul Veyne, spécialiste de l’Antiquité grecque et romaine, est mort, jeudi 29 septembre, à l’âge de 92 ans, à Bédoin, village du Vaucluse où il avait élu domicile, a appris Le Monde auprès de la maison d’édition Albin Michel.
    S’il laisse l’impression d’une telle singularité dans le monde des historiens, c’est que son rapport à la discipline a d’emblée été singulier. Quand il naît, le 13 juin 1930, à Aix-en-Provence, au sein d’une famille liée à la vigne – des grands-parents viticulteurs, un père employé de banque devenu courtier en vins –, le prestige de la famille tient à la pérennité et à la transmission immuable des valeurs et des biens.

    Pour l’enfant, le déclic est tout autre. Une promenade sur les hauteurs de Cavaillon, à 8 ans, où, arpentant un site celtique, il trébuche sur un fragment d’amphore qui lui fait l’« effet d’un aérolithe ». Un choc avant tout romanesque, proche d’une expérience de science-fiction. Rien à voir avec une conscience historique encore. Il faut dire qu’il n’y a quasiment pas de livres chez lui, où ils sont jugés « insolites » et « inutiles », rares et dispendieux, et la fréquentation des librairies inconnue. Nouvelle rencontre intrigante avec le passé lorsqu’il découvre, élève de 6e au lycée Mignet, un hymne homérique à la louange de Déméter qui le charme et lui semble d’une étrangeté absolue. Il y découvre « un autre langage, un autre temps ».

    Des rencontres décisives

    C’est ce qui est décisif pour Paul Veyne. La trace, l’indice, le fragment qui interpelle et oblige à réfléchir. Pas de goût de la certitude, mais celui du vertige devant l’inconnu. Ce qui assure d’emblée son rapport essentiel à la littérature, à l’expression artistique et à ce monde qui s’enfuit en ne laissant que des vestiges dont la compréhension pleine échappe. De fait, pendant l’Occupation, l’adolescent hante les salles du Musée archéologique de Nîmes, où il déchiffre les inscriptions par goût des énigmes plus que par souci d’érudition. Une façon d’être en marge d’une famille pétainiste dont il exorcisera plus tard le souvenir, en 1952, en adhérant – fugitivement – au Parti communiste, qu’il quitte cependant, trop indépendant pour être un bon militant, au terme d’un compagnonnage qu’il analysera comme un passage éphémère dans une « secte » quand l’URSS mettra Budapest au pas en novembre 1956.

    Comme l’enfant semble peu armé pour suivre la lignée familiale – ni le commerce, ni le négoce, ni même l’administration ne semblent faits pour celui qui s’ouvre au monde au hasard des virées dans la nature et des lectures scolaires –, un notaire ami de la famille suggère la voie de l’Ecole normale. Bac en poche, Paul fréquente Paris et l’hypokhâgne d’Henri-IV, puis la khâgne du lycée Thiers, à Marseille, avant de retrouver la capitale, et l’Ecole normale supérieure (1951-1955) où il croise quelques aînés décisifs : Jacques Le Goff (1924-2014), Louis Althusser (1918-1990), jeune agrégé préparateur, Michel Foucault (1926-1984) surtout.

    En 1955, il est reçu 2e à l’agrégation de grammaire derrière Georges Ville (1929-1967), avec lequel il se lie d’une amitié essentielle – lorsque le jeune conservateur au département des antiquités grecques et romaines du Louvre trouve la mort sur une route d’Espagne, à 37 ans, Paul Veyne fait tout pour que ses travaux, notamment sa thèse sur La Gladiature en Occident des origines à la mort de Domitien, soient publiés (chose faite en 1981 pour la thèse, rééditée avec une courte préface inédite de Veyne en 2014, à l’Ecole française de Rome).

    Des références diverses

    Paul Veyne part pour l’Ecole française de Rome dès 1955. L’institution, qui n’a pas à proprement parler de programme, convient bien au jeune homme. Il travaille sérieusement l’épigraphie et se forme à l’archéologie grâce à de nombreux voyages d’études, tant dans la Péninsule (Latium, Campanie) qu’à ses abords méditerranéens (Utique, près de Carthage). Si, loin des sujets institutionnels ou militaires, ce sont les domaines démographiques ou agraires qui le retiennent, à l’instar des chantiers prônés par l’école des Annales, pourtant peu représentée dans le monde des antiquisants, il s’y attelle en franc-tireur, sans modèle ni credo. Et, de son passage au Maghreb, il retient surtout la violence insoutenable des rapports entre colons et indigènes, qui l’ébahit. Il en revient très remonté, et quand la suspicion de l’usage de la torture par les militaires français dans le conflit algérien se précise, Veyne condamne publiquement ce recours, ce qui lui vaut une surveillance policière serrée.

    De retour en France, il retrouve en 1957 et pour cinq ans le chemin de l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), qu’il avait fréquentée entre 1951 et 1954, tout en étant assistant à la faculté des lettres de Paris (1957-1961), et précise son projet de thèse sur « Le système des dons dans la vie municipale romaine ». Sous la conduite de William Seston (1900-1983), Veyne instruit en épigraphiste sourcilleux le dossier de l’évergétisme dans une optique qui dépasse les usages historiens pour emprunter à l’ethnologie, à l’anthropologie et à la sociologie, dans le sillage de Marcel Mauss (1872-1950) et de son fondateur Essai sur le don (1923). Tous deux également sociologues, le philosophe Georg Simmel (1858-1918) et l’économiste Max Weber (1864-1920) sont ses autres références, ce dont l’historien Fernand Braudel s’offusque. Qu’importe ! Veyne trace lui-même sa voie.

    Historien désormais, maître de conférences à la faculté des lettres d’Aix dès 1961, où il finit professeur, Paul Veyne, tout en achevant sa thèse, qu’il soutient en 1974, signe un décapant essai d’épistémologie, initialement conçu comme une introduction à son grand œuvre, Comment on écrit l’histoire (Seuil, 1971) – il le complète en 1978 en y adjoignant sa révérence à son ami Michel Foucault, Foucault révolutionne l’histoire –, qui séduit Raymond Aron (1905-1983). Et quand le philosophe cherche un agrégé normalien comme successeur apte à gérer son œuvre après sa disparition – Pierre Bourdieu (1930-2002), dauphin pressenti, s’étant récusé –, il pense logiquement à Veyne et favorise son entrée au Collège de France dès 1975. Une promotion qui n’éloignera pas Veyne de l’université de Provence, où il continuera parallèlement son enseignement. Mais entre les deux intellectuels, la rupture est fulgurante puisque dès sa leçon inaugurale, « L’inventaire des différences », Paul Veyne, alors qu’il salue Philippe Ariès, Louis Robert ou Ronald Syme, « oublie » de mentionner Raymond Aron. Une faute que le philosophe ne lui pardonne pas.

    Goût de l’audace et du défi

    La chaire intitulée prudemment « Histoire de Rome » ne contraint Veyne à aucun assagissement. Alors que les éditions du Seuil accueille une version « grand public » de sa thèse – Le Pain et le cirque. Sociologie historique d’un pluralisme politique (1976) – qu’il juge très vite trop « aronienne », ni « contestataire » ni « déstabilisatrice » comme il le souhaitait, Paul Veyne, fort de son rapprochement avec Michel Foucault, propose un réexamen critique de la nature et du pouvoir des mythes, interrogeant du côté de la réception ce dont Marcel Detienne (1935-2019) et Luc Brisson étudiaient par ailleurs la spécificité. Inaugurant la collection « Des travaux » au Seuil, Veyne poursuit son investigation (Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Essai sur l’imagination constituante, 1983).

    Fondamentalement libre, Veyne joue sur tous les registres qui l’attirent. S’il réunit en recueil nombre de ses travaux (L’Empire gréco-romain, Seuil, 2005) ou interroge certains moments-clés de l’Antiquité tardive dans une relecture ébouriffante (Quand notre monde est devenu chrétien. 312-394, Albin Michel, 2007), fou de littérature, en quête de sagesse, il traite d’une manière aussi personnelle de L’Elégie érotique romaine (Seuil, 1983), que de René Char (Gallimard, 1990), Sénèque (Tallandier, 2007) ou Foucault (Albin Michel, 2008), et célèbre l’art dont il s’est nourri, du musée de Nîmes aux établissements italiens (Mon musée imaginaire, Albin Michel, 2010 ; La Villa des mystères à Pompéi, Gallimard, 2016). Avec un seul bémol, son Palmyre, rédigé un peu vite sous la pression de l’actualité et parfois un peu hâtif (Albin Michel, 2015).

    –-----------------------------------
    « Les montagnes forment un monde à part ou plutôt un chaos » - Extrait de « Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas » (Albin Michel, 2014), de Paul Veyne :

    « La haute montagne est un monde démesuré qui, à la différence de la pampa ou du désert, possède à la fois l’immensité et la monumentalité. Ce monde n’est plus le nôtre et son échelle des grandeurs n’est plus la nôtre. La verticalité y a plus d’importance que les deux autres dimensions. Les mots n’ont plus le même sens : les pentes, les montées ne sont plus des horizontales imparfaites, mais des verticales adoucies. Il n’y a plus d’odeurs, plus de couleurs, le marron du rocher et le blanc de la neige dévitalisent notre palette. La voluminosité du silence amortit les fracas les plus retentissants. L’énormité de ce nouveau monde s’impose bientôt comme normale au regard, car la montagne nous transforme. Elle ne prête pas à des effusions sentimentales. Oserai-je ajouter que l’alpiniste n’est plus un être sexué ? Il (elle) a mieux à faire.
    Les hautes montagnes n’appartiennent pas à notre terre avec ses collines, ses arbres, ses autos et ses maisons. Comme ces autres mondes que sont les nuages ou la mer, elles forment un monde à part ou plutôt un chaos ; elles sont restées figées dans l’accident originel qui les a soulevées et fracassées. Cette uniformité dans l’informe nie l’existence de la vie ; on s’y réfugie quand les plaines se révèlent normales et limitées. »
    –-----------------------------------
    Chantre de l’amitié à la façon des Anciens, mû par le goût de l’audace, du défi, que manifeste son amour immodéré de la montagne, terrain de jeu et d’absolu où il manqua perdre la vie sur l’Aiguille verte, dans le massif du Mont-Banc, Paul Veyne incarne une voix atypique dont même l’expression autocritique et autobiographique (Le Quotidien et l’Intéressant, Les Belles Lettres, 1995 ; Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas, Albin Michel, 2014, récompensé par le Prix Femina) dit la profonde originalité. Soucieux de surprendre, de se démarquer toujours, Paul Veyne, dont l’écriture a évolué vers plus de limpidité, n’a jamais cessé d’être stimulant. Tout sauf académique.

    Paul Veyne en quelques dates
    13 juin 1930 Naissance à Aix-en-Provence
    1955 Agrégé de grammaire
    1971 « Comment on écrit l’histoire »
    1975 Chaire d’histoire de Rome au Collège de France
    1983 « Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? »
    2007 « Quand notre monde est devenu chrétien (312-394) »
    2014 Prix Femina pour « Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas »
    29 septembre 2022 Mort à Bédoin (Vaucluse)

    https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2022/09/29/l-historien-paul-veyne-specialiste-de-l-antiquite-grecque-et-romaine-est-mor

    « La question des origines chrétiennes de la France est un faux débat », Paul Veyne
    https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2022/09/29/paul-veyne-la-question-des-origines-chretiennes-de-la-france-est-un-faux-deb


    Photo : Paul Veyne le 16 février 2016 à Paris JOEL SAGET / AFP

    Pour l’historien Paul Veyne, qui s’est éteint jeudi 29 septembre 2022, la religion n’est qu’un des éléments d’une civilisation, et non sa matrice, comme il l’expliquait en 2016 dans un entretien au « Monde des religions ».

    Historien aussi génial que hors norme, tant dans son parcours que dans sa personnalité, Paul Veyne était l’un des meilleurs spécialistes du monde antique. Si son domaine de prédilection restait la Rome païenne, le professeur émérite au Collège de France a également publié de passionnants travaux sur le processus qui a conduit l’Occident à devenir chrétien. Dans un entretien publié en décembre 2016 dans « Le Monde des religions », il revisitait les héritages culturels qui ont façonné l’Europe.

    Dans votre livre Quand notre monde est devenu chrétien (Albin Michel, 2007), vous notez qu’au début du IVe siècle, l’Empire romain compte à peine 10 % de chrétiens. Deux siècles plus tard, c’est le paganisme qui est résiduel. Comment expliquer ce formidable succès du christianisme ?

    Deux éléments peuvent expliquer ce succès : non seulement, à partir du règne de Constantin, les empereurs – exception faite de Julien l’Apostat (361-363) – soutiennent le christianisme et le financent fortement ; mais le christianisme a aussi une caractéristique exceptionnelle qui lui est propre : il est organisé comme une armée, avec un chef, des sous-chefs et des chefs locaux (archevêques, évêques, prêtres). De fait, cette organisation a permis de mettre en place un encadrement militaro-spirituel, si j’ose dire, de la population. J’ignore d’où est venue cette organisation si particulière de la religion chrétienne, qui mériterait d’être étudiée.

    A l’inverse, comment expliquer que le paganisme soit aussi rapidement passé aux oubliettes ?

    Il faut savoir que le paganisme était en crise depuis six ou sept siècles. Aux yeux des lettrés, il comportait trop de fables et de naïvetés, si bien que le païen lettré ne savait plus ce qu’il devait ou pouvait croire. De plus, l’argent et la puissance hiérarchique avaient changé de bord. Cela dit, le paganisme n’a pas totalement disparu : des régions entières sont restées longtemps païennes sans le dire. Ainsi, les fermiers, métayers et ouvriers agricoles qui travaillaient dans les grands domaines des seigneurs romains en Sardaigne étaient encore largement païens vers l’an 500. Mais on ne le disait pas trop : cela ne se faisait plus.

    Notons que l’on demandait à Dieu les mêmes choses qu’aux divinités païennes – de bonnes récoltes, par exemple. Les ex-voto chrétiens sont parfaitement comparables aux ex-voto païens. Néanmoins, pour les lettrés, la religion chrétienne avait une supériorité intellectuelle et spirituelle incomparable avec le paganisme, à tous points de vue. Amour et miséricorde infinie d’un Dieu profondément charismatique, moralisme qui pénètre tous les aspects de la vie du croyant et projet divin de la Création qui donne un sens à l’humanité : autant d’éléments qui ne pouvaient qu’attirer les élites.

    Alors que Nietzsche voyait dans le christianisme une « religion d’esclaves », vous voyez une « religion d’élite », un « chef-d’œuvre ». Pourquoi ?

    Le christianisme est à mon sens la religion la plus géniale du monde – je le dis d’autant plus aisément que je ne suis pas croyant. La théologie, la spiritualité, l’inventivité de cette religion sont extraordinaires. Si Nietzsche y voit une « religion d’esclaves », c’est sans doute parce qu’un croyant est soumis à Dieu, à ses commandements, et est en quelque sorte l’esclave de Dieu.

    Pour ma part, je suis en admiration devant l’incroyable édifice intellectuel et spirituel élaboré par les penseurs chrétiens. Je dis dans un de mes livres que le christianisme est un best-seller qui appartient au genre du thriller. En effet, sa promesse du Paradis se conjugue avec la terreur qu’inspire l’idée de l’Enfer… Les hommes passent leur temps à se demander de quel côté ils vont basculer. Un tel récit ne peut que « prendre aux tripes » ses lecteurs.

    La question des origines chrétiennes de la France continue d’agiter le débat public. Quelle est votre opinion sur la question ?

    C’est le type même de la fausse question. Comme je l’ai écrit dans mon ouvrage Quand notre monde est devenu chrétien, « ce n’est pas le christianisme qui est à la racine de l’Europe, c’est l’Europe actuelle qui inspire le christianisme ou certaines de ses versions ». La religion est une des composantes d’une civilisation, et non la matrice – sinon, tous les pays de culture chrétienne se ressembleraient, ce qui est loin d’être le cas ; et ces sociétés resteraient figées dans le temps, ce qui n’est pas davantage le cas. Certes, le christianisme a pu contribuer à préparer le terrain à certaines valeurs. Mais, de fait, il n’a cessé, au fil des siècles, de changer et de s’adapter.

    Voyez par exemple le courant des catholiques sociaux de gauche : ce christianisme charitable qui œuvre pour le bien-être du prolétariat découle directement du mouvement ouvrier socialiste du XIXe siècle. De même, il existe des courants du christianisme qui se revendiquent féministes et laïques. Mais auraient-ils existé s’il n’y avait eu, auparavant, la révolution féministe ? Et la laïcité, ce ne sont pas les chrétiens qui l’ont inventée : ils s’y sont opposés en 1905 ! En réalité, le christianisme se transforme en fonction de ce que devient la culture française, et s’y adapte.

    Vous allez jusqu’à contester l’idée même de « racines ».

    Aucune société, aucune culture n’est fondée sur une doctrine unique. Comme toutes les civilisations, l’Europe s’est faite par étapes, aucune de ses composantes n’étant plus originelle qu’une autre. Tout évolue, tout change, sans arrêt.

    *Vous relayez également l’interrogation du sociologue (pourtant croyant) Gabriel Le Bras, « la France a-t-elle été jamais christianisée ? », tant la pratique religieuse a, de tout temps, été défaillante.

    Absolument. Si, pour certains croyants, qui ne constituent qu’une toute petite élite, le christianisme correspond à une réalité vécue, force est de constater que pour l’immense majorité des autres, la religion n’est qu’un vaste conformisme, auquel ils adhèrent sans réellement s’y astreindre. C’est exactement la même chose que la notion de patrie avant 1914 : l’idée de « patrie française » tenait chaud au cœur.

    Néanmoins, on ne peut nier l’apport réel du christianisme à notre culture.

    Bien sûr que cet apport est immense. Autour de nous, le christianisme est partout : les cathédrales, les églises jusque dans les plus petits villages, une bonne partie de notre littérature (Blaise Pascal) et de notre musique (Bach). Mais pour la majorité d’entre nous, il s’agit là d’un héritage, d’un patrimoine qui appartient au passé, à l’instar de Versailles ou de la pensée de Descartes. Moi-même, je suis ému quand j’entre dans une église et je fais le signe de croix. Le déclin du christianisme, le fait qu’il soit sorti de notre culture, de nos croyances et de nos pratiques, a réellement commencé à toucher l’ensemble de la population au XIXe siècle.

    Vous écrivez que notre culture est aux antipodes des valeurs chrétiennes. Pourquoi ?

    L’Europe actuelle est démocrate, laïque, partisane de la liberté religieuse, des droits de l’homme, de la liberté de pensée, de la liberté sexuelle, du féminisme et du socialisme. Toutes choses qui sont étrangères, voire opposées, au catholicisme d’hier et d’aujourd’hui. La morale chrétienne prêchait l’ascétisme et l’obéissance. L’individualisme de notre époque, par exemple, est aux antipodes de la soumission, de la piété et de l’obéissance chrétiennes.

    Plus que Jésus ou Paul, quels sont, selon vous, les penseurs aux sources de notre culture ?

    A l’évidence, cela me semble être l’époque des Lumières et la Révolution. Depuis la Révolution, songez qu’il n’existe plus de roi de droit divin : il s’agit désormais de monarchies constitutionnelles, comme en Angleterre. S’il fallait absolument nous trouver des pères spirituels, on pourrait nommer Kant ou Spinoza.

    Quid de l’apport immense de la culture antique sur nos mentalités ?

    Les Grecs ont inventé la philosophie, le théâtre, et tant d’autres choses. Les Romains les ont répandus, ils ont hellénisé le monde en langue latine. Le christianisme lui-même a hérité de cette culture antique, à une différence énorme près : la notion d’un Dieu tout-puissant et éternel, créateur du monde, n’a rien de commun avec les dieux antiques. Ces derniers étaient exactement comme nous, mais immortels ; ils avaient les mêmes vices, les mêmes vertus, et n’étaient pas tout-puissants.

    Le Dieu des juifs et des chrétiens est un apport culturel gigantesque que le paganisme n’a jamais été en mesure d’apporter. Mais si l’héritage chrétien apparaît de façon plus évidente à l’esprit de nos concitoyens, bien que déchristianisés, que l’immense patrimoine antique dont nous sommes aussi les héritiers, c’est que, chez nous, la religion chrétienne est présente visuellement partout.

    Comment interprétez-vous le fait que le thème de nos racines religieuses revienne si souvent sur le tapis depuis quelques décennies, malgré la sécularisation de la société ?

    Les raisons sont purement politiques. Parler de racines religieuses permet de se montrer vertueux, attaché à certaines valeurs comme la charité. C’est une manière de se faire bien voir. Je ne crois pas du tout au « retour du religieux » dont on parle en ce moment : les chiffres disent le contraire pour toute l’Europe, et plus encore pour la France. La moitié des Français ne sont plus baptisés.

    Dans votre livre Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas (Albin Michel, 2014), vous écrivez : « Le Moyen Age n’a rien de romanesque ; il est chrétien et fait donc partie de notre monde ennuyeux. » Voilà un jugement paradoxal au vu de ce que vous dites être le génie du christianisme !

    Quand j’étais petit, c’était mon sentiment. Je m’ennuyais à la messe ; par conséquent, à mes yeux, le Moyen Age chrétien n’avait rien d’exaltant. Le paganisme, au contraire, était un monde totalement autre. J’aurais pu tout aussi bien m’intéresser au Japon, qui est également un monde radicalement autre. La société païenne antique est atroce, cruelle, effrayante. Si les supplices et les massacres ne m’attirent nullement, cette civilisation m’a fasciné.

    Sur le plan religieux, cependant, les sociétés païennes étaient plus pragmatiques, pour la simple raison que tous les dieux étaient considérés comme vrais : lorsqu’un Romain ou un Grec, en voyage à l’étranger, apprenait qu’on y vénérait tel ou tel dieu, il se disait qu’il serait peut-être utile de l’importer, de la même manière qu’on importait des plantes ou des denrées des pays étrangers. Il ne s’agissait pas de tolérance, mais d’une conception différente de la vérité.

    L’islam, qui a pris la mauvaise habitude d’être aussi intolérant que le christianisme, ferait bien de s’en inspirer. Car ni l’islam ni le christianisme ne disent que les dieux des autres peuples sont aussi vrais que le leur. Non, c’est leur Dieu qui est le vrai, et le seul.

    Que vous inspirent les polémiques actuelles sur l’islam ?

    Je pense qu’en vertu de la laïcité, de la tolérance et du fait qu’il existe des gens pour qui la religion est importante, il faut intégralement leur ficher la paix dans ce domaine. On a le droit d’avoir une religion. C’est quelque chose de très intime, une sorte de besoin ou de penchant naturel qu’il faut respecter. Pour ma part, comme il ne me reste plus beaucoup de temps à vivre, j’aimerais me convertir tout à coup : hélas, je n’y arrive pas (rires). Pour autant, il faut évidemment combattre les dérives religieuses, car malheureusement, certains abusent.

    Vous qui avez tant étudié l’histoire, comment jugez-vous notre époque ?

    Depuis qu’il n’y a plus de guerre mondiale en Occident, l’évolution est très positive. Certes, il y aura toujours des esprits chagrins pour dire que « c’était mieux avant ». Comme cette rengaine éculée est banale ! Rome a été fondée en 753 avant notre ère, et l’idée de la décadence a commencé dès 552… Cela fait 2 000 ans qu’on nous parle de décadence ! Pour ce qui nous concerne, je ne crois pas du tout à la décadence, au contraire. Il ne se passe pas une journée sans que l’on apprenne une bonne nouvelle. Ces cinquante dernières années, les progrès – en matière sociale ou de mœurs, notamment – ont été immenses. Je ne peux que m’en réjouir.

    Cet entretien a initialement été publié dans « Le Monde des religions » n° 81, novembre-décembre 2016.

    #Paul_Veyne #histoire #histoire_ancienne #évergetisme #don #État #christianisme #sexualité

    • L’inventaire des différences, leçon inaugurale au Collège de France, Paul Veyne
      https://fdocuments.fr/document/paul-veyne-linventaire-des-differences.html?page=1

      (...) vous me voyez tout à fait persuadé que l’histoire existe, ou du moins l’histoire sociologique, celle qui ne se borne pas à raconter, ni même à comprendre, mais qui structure sa matière en recourant à la conceptualisation des sciences appelées aussi sciences morales et politiques. Vous me voyez non moins persuadé que les Romains ont existé réellement ; c’est-à-dire qu’ils ont existé d’une manière aussi exotique et aussi quotidienne à la fois que les Thibétains, par exemple, ou les Nambikwara, ni plus, ni moins ; si bien qu’il devient impossible de les considérer plus longtemps comme une sorte de peuple-valeur. Mais alors, si l’histoire existe et les Romains aussi, existe-t-il une histoire romaine ? L’histoire consiste-t-elle à raconter des histoires selon l’ordre du temps ? La réponse, pour le dire tout de suite, sera non, formellement, et oui, matériellement. Oui, car il existe des événements historiques ; non, car il n’existe pas d’ explication historique. Comme mainte autre science, l’histoire informe ses matériaux en recourant à une autre science, la sociologie. De la même manière, il existe bien des phénomènes astronomiques, mais, si je ne m’abuse, il n’existe pas d’explication astronomique : l’explication des faits astronomiques est physique. Il demeure qu’un cours d’astronomie n’est pas un cours de physique.
      Quand vous avez confié cette chaire d’histoire romaine à un inconnu qui avait pour lieu de naissance le séminaire de sociologie historique, vous avez voulu, mes chers collègues, respecter, j’imagine, une de vos traditions. Car l’intérêt pour les sciences humaines est traditionnel dans la chaire que j’occupe. Aussi votre serviteur, qui est avide de se présenter à vous sous son meilleur jour, se recommandera t-il de ce qu’on peut appeler le deuxième moment de la philosophie aronienne de l’histoire. Le premier moment de cette philosophie fut la critique de la notion de fait historique ; « les faits n’existent pas », c’est à dire qu’ils n’existent pas à l’état séparé, sauf par abstraction ; concrètement, ils n’existent que sous un concept qui les informe. Ou, si l’on préfère, l’histoire n’existe que par rapport aux questions que nous lui posons.
      Matériellement, l’histoire s’écrit avec des faits ; formellement, avec une problématique et des concepts.
      Mais alors, quelles questions faut-il lui poser ? Et d’où viennent les concepts qui la structurent ? Tout historien est implicitement un philosophe, puisqu’il décide de ce qu’il tiendra pour anthropologiquement intéressant. Il doit décider s’il attachera de l’importance aux timbres-poste à travers l’histoire, ou bien aux classe s sociales, aux nations, aux sexes et à leurs relations politiques, matérielles et imaginaires (au sens de l’imago des psychanalystes). Comme on voit, quand François Chatelet trouvait un peu court le criticissme néo-kantien et réclamait au nom de Hegel une conception moins formaliste et plus substantielle de l’objectivité historique, il ne pouvait prévoir que ses vœux seraient si rapidement comblés.
      Et puisque les faits ne sont que la matière de l’histoire, un historien, pour les informer, doit recourir à la théorie politique et sociale. Aron écrivait en 1971 ces lignes qui seront mon programme : « L’ambition de l’historien comme tel demeure bien le récit de l’aventure vécue par les hommes. Mais ce récit exige toutes les ressources des sciences sociales, y compris les ressources souhaitables, mais non disponibles. Comment narrer le devenir d’un secteur partiel, diplomatie ou idéologie, ou d’une entité globale, nation ou empire, sans une théorie du secteur ou de l’entité ? Pour être autre chose qu’un économiste ou un sociologue, l’historien n’en doit pas moins être capable de discuter avec eux sur un pied d’égalité. Je me demande même si l’historien, au rebours de la vocation empirique qui lui est normalement attribuée, ne doit pas flirter avec la philosophie : qui ne cherche pas de sens à l’existence en trouvera pas dans la diversité des sociétés et des croyances. » Tel est le second moment de la philosophie de l’histoire ; il aboutit, comme on verra, au problème central de la pratique historique la détermination d’invariants, au-delà des modifications ; un physicien dirait : la détermination de la formule, au-delà des différents problèmes qu’elle permet de résoudre. C’est une question d’actualité : le Clausewitz d’Aron a pour vrai sujet de mettre l’invariant à la portée des historiens.
      En deux mots comme en cent, un historien doit décider de quoi il doit parler et savoir ce dont il parle. Il ne s’agit pas d’interdisciplinarité, mais de beaucoup plus. Les sciences morales et politiques (appelons-les conventionnellement « sociologie », pour faire bref) ne sont pas le territoire du voisin, avec lequel on établirait des points de contact ou sur lequel on irait razzier des objets utiles. Elles n’apportent rien à l’histoire, car elles font bien davantage : elles l ’informent, la constituent. Sinon, il faudrait supposer que, seuls de leur espèce, les historiens auraient le droit de parler de certaines choses, à savoir de paix, de guerres, de nations, d’administrations ou de coutumes, sans savoir ce que sont ces choses et sans commencer par l’apprendre en étudiant les sciences qui en traitent.
      Les historiens voudraient-ils être positivistes, qu’ils n’y parviendraient pas ; même s’ils ne veulent pas le savoir, ils ont une sociologie, puisqu’ils ne peuvent ouvrir la bouche sans prononcer les mots de guerre ou de cité et sans se fonder, à défaut d’une théorie digne de ce nom, sur la sagesse des nations ou sur de faux concepts, tels que « féodalité » ou « redistribution ». Ainsi donc l’érudition, le sérieux du métier historique, n’est que la moitié de la tâche ; et, de nos jours, la formation d’un historien est double : elle est érudite et, de plus, elle est sociologique . Ce qui nous fait deux fois plus de travail ; car la science progresse et le monde se déniaise furieusement tous les jours.

      edit on lit dans L’Émonde (ci-dessus) et Ration que Veyne, oublieux (comme il l’a déclaré ensuite) ou décidément culotté ne cita pas Aron lors de cette leçon inaugurale

      Jeune enseignant à Aix-en-Provence, Paul Veyne est repéré au début des années 70 par Raymond Aron. C’est lui, l’intellectuel libéral, qui le fera entrer au Collège de France en 1975. Dans sa leçon inaugurale, le spécialiste de l’Antiquité oubliera de citer le nom de l’ancien condisciple de Sartre. « J’étais dans la lune », s’excusera l’intéressé. Aron, lui, ne lui pardonnera pas… (Ration)

      or ce n’est pas le cas du texte publié.

      Ce métier d’historien, Veyne le voyait comme une manière de « conceptualiser » à défaut de pouvoir découvrir, via l’archéologie. Le métier d’historien « consiste à dessiner, dans toutes ses vérités et sans poncifs, une certaine figure lointaine », expliquait-il ainsi en 2005 dans l’Express. « Pour cela, il faut inventer des idées, c’est-à-dire conceptualiser. Pour arriver à dire l’individualité, qui ne ressemble pas à nous et dont la ressemblance est fausse, vous devez utiliser des concepts. » Quid du terrain, des vieilles pierres, des ruines ? « Je ne suis pas hélas un homme de terrain, je n’y vois pas, je n’ai pas d’yeux », reconnaissait le savant en 2017 dans un entretien pour les Chroniques de la Bibliothèque nationale de France. Et d’ajouter : « Je suis archéologiquement nul. » (Ration)

      #concept avant que cela soit un terme de la langue pubarde et commune « inventer des concepts » c’était une stimulante et libératoire deleuzerie.

  • Exterminez toutes ces brutes
    https://www.arte.tv/fr/videos/095727-001-A/exterminez-toutes-ces-brutes-1-4

    Indispensable. Disponible jusqu’au 31/05/2022.

    (1) La troublante conviction de l’ignorance
    https://api-cdn.arte.tv/api/mami/v1/program/fr/095727-001-A/940x530?ts=1638787523&.1jpg
    « Civilisation, colonisation, extermination » : trois mots qui, selon Raoul Peck, « résument toute l’histoire de l’humanité ». Celui-ci revient sur l’origine coloniale des États-Unis d’Amérique pour montrer comment la notion inventée de race s’est institutionnalisée, puis incarnée dans la volonté nazie d’exterminer les Juifs d’Europe. Le même esprit prédateur et meurtrier a présidé au pillage de ce que l’on nommera un temps « tiers-monde ».

    Dans une puissante méditation en images, Raoul Peck montre comment, du génocide des Indiens d’Amérique à la Shoah, l’impérialisme, le colonialisme et le suprémacisme blanc constituent un impensé toujours agissant dans l’histoire de l’Occident.

    (2) P... de Christophe Colomb
    https://api-cdn.arte.tv/api/mami/v1/program/fr/095727-002-A/940x530?ts=1638794960&.1jpg
    Ce deuxième épisode décrypte les dénis du mythe de la « terre vierge » figé par la culture populaire, qui va asseoir la domination de l’Europe et justifier la « traite » de millions d’Africains.

    Raoul Peck montre comment l’impérialisme, le colonialisme et le suprémacisme blanc constituent un impensé toujours agissant dans l’histoire de l’Occident. Ce deuxième épisode réexamine l’histoire du « Nouveau Monde » et du génocide des Nations amérindiennes.

    (3) Tuer à distance
    https://api-cdn.arte.tv/api/mami/v1/program/fr/095727-003-A/940x530?ts=1638797965&.1jpg
    Ce troisième volet montre comment l’industrie de l’acier et la maîtrise de la technologie ont permis aux Occidentaux de mener des guerres de plus en plus lointaines et meurtrières pour créer un cycle sans fin, qui culmine avec le crime de masse impuni que constituent les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, et dont les États-Unis se sont affirmés comme les maîtres.

    (4) Les belles couleurs du fascisme
    https://api-cdn.arte.tv/api/mami/v1/program/fr/095727-004-A/940x530?ts=1638797980&.1jpg
    Dans cet ultime épisode, Raoul Peck médite sur la Shoah, tout en soulignant l’impossibilité pour les États-Unis de concilier leur véritable histoire avec leurs idéaux de liberté et de démocratie. L’annihilation amérindienne ainsi que les héritages esclavagiste et colonialiste forment les fondations du racisme qui revit aujourd’hui dans le rejet des exilés et des déshérités. « Ce n’est pas le savoir qui nous manque », conclut-il.

    Déshumanisation

    Avec ce voyage non chronologique dans le temps, raconté par sa propre voix, à laquelle il mêle celles des trois auteurs amis qui l’ont inspiré (l’Américaine Roxanne Dunbar-Ortiz, le Suédois Sven Lindqvist et Michel-Rolph Trouillot, haïtien comme lui), Raoul Peck revisite de manière radicale l’histoire de l’Occident à l’aune du suprémacisme blanc. Tissant avec une grande liberté de bouleversantes archives photo et vidéo avec ses propres images familiales, des extraits de sa filmographie mais aussi des séquences de fiction (incarnées notamment par l’acteur américain Josh Hartnett) ou encore d’animation, il fait apparaître un fil rouge occulté de prédation, de massacre et de racisme dont il analyse la récurrence, l’opposant aux valeurs humanistes et démocratiques dont l’Europe et les États-Unis se réclament. « Exterminez toutes ces brutes », phrase prononcée par un personnage du récit de Joseph Conrad Au cœur des ténèbres, et que Sven Lindqvist a choisie comme titre d’un essai, résume selon Raoul Peck ce qui relie dans un même mouvement historique l’esclavage, le génocide des Indiens d’Amérique, le colonialisme et la Shoah : déshumaniser l’autre pour le déposséder et l’anéantir. De l’Europe à l’Amérique, de l’Asie à l’Afrique, du XVIe siècle aux tribuns xénophobes de notre présent, il déconstruit ainsi la fabrication et les silences d’une histoire écrite par les vainqueurs pour confronter chacun de nous aux impensés de sa propre vision du passé.

    #film #documentaire #histoire #racisme #génocide #impérialisme #fascisme #Amérique #esclavage #USA #religion #christianisme

  • « Les formes chrétiennes de la violence », entretien avec Philippe Buc
    https://www.nonfiction.fr/article-8949-les-formes-chretiennes-de-la-violence-avec-philippe-buc.htm

    Sous la robe de l’écclésiastique, le glaive ?
    https://www.lemonde.fr/livres/article/2017/06/08/sous-la-robe-de-l-ecclesiastique-le-glaive_5140447_3260.html


    La croisade des pastoureaux, manuscrit du XIVe siècle. BRITISH LIBRARY

    Dans un ouvrage foisonnant, le médiéviste Philippe Buc explore la matrice chrétienne des violences en Occident.
    Par Nicolas Weill, 08 juin 2017

    Guerre sainte, martyre et terreur. Les formes chrétiennes de la violence en Occident (Holy War, Martyrdom, and Terror. Christianity, Violence, and the West), de Philippe Buc, traduit de l’anglais par Jacques Dalarun, Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », 548 p., 36 €.

    Que des croyances religieuses soit à l’origine d’une violence spécifique pourrait paraître une vérité de bon sens en ces temps de terrorisme inspiré par la foi. Pourtant, la méfiance bien française vis-à-vis de l’histoire des idées et de leur influence directe sur l’action humaine est telle qu’une thèse de ce genre suscitera la réticence des spécialistes. Analyser un comportement à partir de convictions demeure presque un tabou.

    Ce tabou, le médiéviste Philippe Buc, professeur à l’université de Vienne (Autriche), a décidé de le briser dans un ouvrage aussi dense et original que touffu (malgré la suppression des notes pour la version française). Il y montre comment la théologie chrétienne influe directement sur la violence typique de l’Occident.

    Déchaînements meurtriers

    Sa perspective ne se cantonne pas à son domaine d’érudition, aux croisades, aux pastoureaux (jeunes gens soulevés sous le règne de Saint Louis, multipliant les exactions), à Jeanne d’Arc – elle aussi une pastourelle dont on oublie souvent qu’elle voulait terminer sa guerre par une croisade –, ni à la guerre des paysans de 1525, atrocement réprimée par les princes allemands sous les applaudissements de Luther, à la Saint-Barthélemy ou à l’assassinat d’Henri III par le moine régicide Jacques Clément – toutes formes de déchaînement meurtrier dont les motivations théologiques sont évidentes.

    L’étude s’élargit au monde dit « postchrétien » et conteste l’opinion selon laquelle il y aurait une forme moderne particulière de la violence. Pendant la Terreur révolutionnaire de 1793-1794 en France, lors des procès de Moscou des années 1930 ou de l’équipée de la Fraction armée rouge dans l’Allemagne des années 1970, on retrouve, selon Philippe Buc, sous une forme ­déconfes­sionnalisée, l’idée chrétienne de la « dévolution », de la prise en main du sort d’une communauté entière par un groupe ultraminoritaire d’élus ou de martyrs.

    De même que le fanatisme apocalyptique s’affairant à hâter la fin des temps laisse des traces dans l’activisme militant le plus extrême, qu’il se réclame du second avènement du Christ, des Lumières ­ « radicales », d’un avenir meilleur ou du « principe espérance ». ­Contre le soupçon de réductionnisme, Philippe Buc se défend d’établir une continuité entre la secte juive eschatologique des esséniens, la fureur d’un saint Augustin contre l’hérésie donatiste au IVe siècle et la « bande à Baader ». Mais leurs agissements respectifs révèlent d’étonnantes proximités, qu’il décrit en détail.

    Echapper à la « violence mimétique »

    Le christianisme en tant qu’universalisme (le sens propre du mot « catholicisme ») renferme, affirme-t-il, un potentiel de paix autant que de conflit. A l’heure où, comparativement, il apparaît sur la scène contemporaine comme une religion plus désarmée et pacifique que d’autres, on ne doit pas oublier l’existence toujours présente du glaive sous la robe. Glaive dont il est discrètement question dans les Evangiles. L’historien semble même accorder quelque créance à la thèse qui range Jésus dans le camp politique des zélotes, ces extrémistes juifs partisans de la lutte armée contre les Romains, et qui n’hésitaient pas à poignarder les juifs jugés trop mous. Cet héritage, minimisé par les rédacteurs du Nouveau Testament, aurait contribué à façonner souterrainement celui du christianisme. Il aurait même fini par migrer dans le nationalisme arabe ou l’intégrisme musulman actuel.

    Par sa volonté de déplacer les lignes, ses sauts incessants entre les époques, cet essai donne souvent le vertige tout en restant passionnant. Il vise à orienter les recherches futures plutôt qu’à rendre un verdict. Mais il s’oppose résolument à deux thèses qui pourraient exonérer le christianisme de la violence. Celle de l’anthropologue René Girard (1923-2015), pour qui le sacrifice expiatoire de Jésus permet d’échapper à la « violence mimétique » dont les autres croyances sont prisonnières ; celle de l’égyptologue allemand Jan Assmann, qui veut que le monothéisme en soi, et non le seul christianisme, génère de la violence parce qu’il invente une différence stricte entre faux et vrai Dieu, différence qu’ignorait le paganisme.

    Certes, le christianisme n’en a pas le monopole, concède Philippe Buc. Mais comme en témoigne l’actualité, et par exemple la rhétorique d’un George W. Bush lors de l’invasion de l’Irak, l’Occident chrétien véhicule son propre style de violence, et ce jusqu’à aujourd’hui.

    (pour le livre, plus que l’article)

    #histoire # continuum_culturel #messianisme #apocalypse #christianisme #théologie_chrétienne

  • Eugene Debs on “Jesus, the Supreme Leader”
    https://jacobinmag.com/2021/12/debs-jesus-christmas-working-class-revolution-socialism

    C’est un texte très "américain" qui présente la figure centrale de la mythologie chrétienne comme rebelle prolétaire. Son intention est de gagner les croyants pour une révolte contre les églises et le pouvoir en place .

    25.12.2021. by Eugene Debs - It matters little whether Jesus was born at Nazareth or Bethlehem. The accounts conflict, but the point is of no consequence.

    It is of consequence, however, that He was born in a stable and cradled in a manger. This fact of itself, about which there is no question, certifies conclusively the proletarian character of Jesus Christ. Had His parents been other than poor working people — money changers, usurers, merchants, lawyers, scribes, priests, or other parasites — He would not have been delivered from His mother’s womb on a bed of straw in a stable among asses and other animals.

    Was Jesus divinely begotten? Yes, the same as every other babe ever born into the world. He was of miraculous origin the same as all the rest of mankind. The scriptural account of his “immaculate conception” is a beautiful myth, but scarcely more of a miracle than the conception of all other babes.

    Jesus was not divine because he was less human than his fellowmen but for the opposite reason that he was supremely human, and it is this of which his divinity consists, the fullness and perfection of him as an intellectual, moral, and spiritual being.

    The chronicles of his time and of later days are filled with contradictory and absurd stories about him and he has been disfigured and distorted by cunning priests to serve their knavish ends and by ignorant idolators to give godly sanction to their blind bigotry and savage superstition, but there is no impenetrable myth surrounding the personality of Jesus Christ. He was not a legendary being or an allegorical figure, but as Bouck White and others have shown us, a flesh and blood Man in the fullness of his matchless powers and the completeness of his transcendent consecration.

    To me Jesus Christ is as real, as palpitant and persuasive as a historic character as John Brown, Abraham Lincoln, or Karl Marx. He has persisted in spite of two thousand years of theological emasculation to destroy his revolutionary personality, and is today the greatest moral force in the world.

    The vain attempt persisted in through twenty centuries of ruling class interpolation, interpretation, and falsification to make Jesus appear the divinely commissioned conservator of the peace and soother of the oppressed, instead of the master proletarian revolutionist and sower of the social whirlwind — the vain attempt to prostitute the name and teachings and example of the martyred Christ to the power of Mammon, the very power which had murdered him in cold blood, vindicates his transcendent genius and proclaims the immortality of his work.

    Nothing is known of Jesus Christ as a lad except that at twelve his parents took him to Jerusalem, where he confounded the learned doctors by the questions he asked them. We have no knowledge as to what these questions were, but taking his lowly birth, his poverty and suffering into account, in contrast with the riches of Jerusalem which now dazzled his vision, and in the light of
    his subsequent career, we are not left to conjecture as to the nature of the interrogation to which the inquisitive lad subjected the smug doctors in
    the temple.

    There are but meager accounts of the doings of Jesus until at a trifle over thirty he entered upon his public “ministry” and began the campaign of agitation and revolt he had been planning and dreaming through all the years of his yearning and burning adolescence. He was of the working class and loyal to it in every drop of his hot blood to the very hour of his death. He hated and denounced the rich and cruel exploiter as passionately as he loved and sympathized with his poor and suffering victims.

    “I speak not of you all; I know whom I have chosen,” was his class-conscious announcement to his disciples, all of whom were of the proletariat, not an exploiter or desirable citizen among them. No, not one! It was a working-class movement he was organizing and a working-class revolution he was preparing the way for.

    “A new commandment I give unto you: That ye love one another; as I have loved you, that ye also love one another.” This was the pith and core of all his pleading, all his preaching, and all his teaching — love one another, be brethren, make common cause, stand together, ye who labor to
    enrich the parasites and are yourselves in chains, and ye shall be free!

    These words were addressed by Jesus not to the money changers, the scribes and the Pharisees, the rich and respectable, but to the ragged undesirables of his own enslaved and suffering class. This appeal was to their class spirit, their class loyalty, and their class solidarity.

    Centuries later Karl Marx embodies the appeal in his famous manifesto and today it blazes forth in letter of fire as the watchword of the worldwide revolution: “Workers of all countries unite: you have nothing to lose but your chains. You have a world to gain.”

    During the brief span of three years, embracing the whole period of his active life, from the time he began to stir up the people until “the scarlet robe and crown of thorns were put on him and he was crucified between two thieves,” Jesus devoted all his time and all his matchless ability and energies to the suffering poor, and it would have been passing strange if they had not “heard him gladly.”

    He himself had no fixed abode and like the wretched, motley throng to whom he preached and poured out his great and loving heart, he was a poor wanderer on the face of the earth and “had not where to lay his head.”

    Pure communism was the economic and social gospel preached by Jesus Christ, and every act and utterance which may properly be ascribed to him conclusively affirms it. Private property was to his elevated mind and exalted soul a sacrilege and a horror; an insult to God and a crime against man.

    The economic basis of his doctrine of brotherhood and love is clearly demonstrated in the fact that under his leadership and teaching all his disciples “sold their possessions and goods, and parted them to all men, as every man had need,” and that they “had all things in common.”

    “And they, continuing daily with one accord in the temple, and breaking bread from house to house, did eat their meat with gladness and singleness of heart.”

    This was the beginning of the mighty movement Jesus had launched for the overthrow of the empire of the Caesars and the emancipation of the crushed and miserable masses from the bestial misrule of the Roman tyrants.

    It was above all a working-class movement and was conceived and brought forth for no other purpose than to destroy class rule and set up the common people as the sole and rightful inheritors of the earth.

    “Happy are the lowly for they shall inherit the earth.”

    Three short years of agitation by the incomparable Jesus was sufficient to stamp the proletarian movement he had inaugurated as the most formidable and portentous revolution in the annals of time. The ill-fated author could not long survive his stupendous mischief. The aim and inevitable outcome of this madman’s teaching and agitation was too clearly manifest to longer admit of doubt.

    The sodden lords of misrule trembled in their stolen finery, and then the word went forth that they must “get” the vagabond who had stirred up the people against them. The prototypes of Peabody, McPartland, Harry Orchard, et. al., were all ready for their base and treacherous performance and their thirty pieces of blood-stained silver. The priest of the Mammon worshipers gave it out that the Nazarene was spreading a false religion and that his pernicious teachings would corrupt the people, destroy the church, uproot the old faith, disrupt the family, break up the home, and overthrow society.

    The lineal descendants of Caiaphas and Judas and the Pharisees and money changers of old are still parroting the same miserable falsehood to serve the same miserable ends, the only difference being that the brood of pious perverts now practice their degeneracy in the name of the Christ they betrayed and sold into crucifixion twenty centuries ago.

    Jesus, after the most farcical trial and the most shocking travesty upon justice, was spiked to the cross at the gates of Jerusalem and his followers subjected to persecution, torture, exile, and death. The movement he had inaugurated, fired by his unconquerable revolutionary spirit, persisted, however, through fire and slaughter, for three centuries and until the master class, realizing the futility of their efforts to stamp it out, basely betrayed it by pretending conversion to its teachings and reverence for its murdered founder, and from that time forth Christianity became the religion, so-called, of the pagan ruling class and the dead Christ was metamorphosed from the master revolutionist who was ignominiously slain, a martyr to his class, into the pious abstraction, the harmless theological divinity who died that John Pierpont Morgan could “be washed in the blood of the lamb” and countless generations of betrayed and deluded slaves kept blinded by superstition and content in their poverty and degradation.

    Jesus was the grandest and loftiest of human souls — sun-crowned and God-inspired; a full-statured man, red-blooded and lion-hearted, yet sweet and gentle as the noble mother who had given him birth.

    He had the majesty and poise of a god, the prophetic vision of a seer, the great, loving heart of a woman, and the unaffected innocence and simplicity of a child.

    This was and is the martyred Christ of the working class, the inspired evangel of the downtrodden masses, the world’s supreme revolutionary leader, whose love for the poor and the children of the poor hallowed all the days of his consecrated life, lighted up and made forever holy the dark tragedy of his death, and gave to the ages his divine inspiration and his deathless name.

    #religion #christianisme #politique

  • Hypatie d’Alexandrie : femme antique, figures contemporaines
    https://laviedesidees.fr/Hypatie-d-Alexandrie-femme-antique-figures-contemporaines.html

    Hypatie d’Alexandrie est aujourd’hui une des femmes les plus célèbres de l’Antiquité. Mais cette célébrité, écho démultiplié de la renommée antique, repose probablement moins sur sa vie réelle – finalement peu connue - que sur sur sa mort tragique, et sur le besoin contemporain de figures héroïques.

    #Histoire #guerres_de_religion #Antiquité #christianisme
    https://laviedesidees.fr/IMG/pdf/20211227_hypatie.pdf
    https://laviedesidees.fr/IMG/docx/20211227_hypatie.docx

  • Macron défend la « riche cohabitation » entre la #raison et la religion, permise grâce à la laïcité

    Le président de la République détaille dans L’Express les nombreuses « #continuités » qu’il décèle entre « #Dieu et la science ».

    C’est l’un des sujets sur lesquels le mystère demeure. Quel est le véritable rapport d’Emmanuel Macron au #spirituel ? Élevé dans un établissement jésuite de Picardie - à sa demande -, avant de multiplier ensuite les grandes écoles et les diplômes dans la capitale, le président de la République est-il un cartésien rationnel, ou un croyant qui se fait violence ? Pense-t-il qu’il faut « réparer » le lien entre l’Église et l’État qui « s’est abîmé », ou considère-t-il que les questions de mœurs - religieuses - ne sont « pas (s)on affaire » ?

    Pour répondre à toutes ces questions, L’Express a recueilli un texte du chef de l’État, publié ce mardi, jour de son quarante-quatrième anniversaire. Dans l’hebdomadaire, le locataire de l’Élysée débute par un éloge de la science dont, « jamais, sans doute, l’humanité » n’aura « autant eu besoin » qu’aujourd’hui. À la fois pour faire face à la pandémie, bien sûr, mais aussi pour affronter les bouleversements écologiques et environnementaux, ou encore pour permettre les innovations indispensables au progrès.

    L’#égalité des droits en dignité, nouvelle égalité des hommes devant Dieu ?

    « Et Dieu dans tout ça ? », interroge ensuite Emmanuel Macron. « Contrairement à ce que l’interprétation toute voltairienne des #Lumières françaises a longtemps imposé comme grille de lecture, ce programme de développement de l’#esprit_scientifique ne s’oppose en rien à l’expression des religions », estime le président de la République, rappelant « qu’il ne s’agit pas d’imposer un #positivisme_forcené, une #religion_de_la_science qui se substituerait à toutes les interprétations du monde ».

    À l’échelle de l’Europe, de nombreuses « continuités entre Dieu et la science, (entre) religion et raison », apparaissent ainsi aux yeux d’Emmanuel Macron. « L’égalité des droits de l’homme en #dignité et en #droits n’a-t-elle pas été préparée par l’égalité des hommes devant Dieu pensée par le #christianisme ? De même l’#esprit_critique défendu par les Lumières n’a-t-il pas été précédé par le rapport individuel au texte sacré défendu par le #protestantisme ? », feint-il d’interroger pour appuyer sa thèse.

    « Séparer l’#ordre_temporel de l’#ordre_spirituel »

    S’inspirant ensuite tour à tour de l’écrivain humaniste de la Renaissance Rabelais, du « penseur anglais Tom McLeish », ou encore du « grand Jürgen Habermas », Emmanuel Macron termine sa démonstration en citant Aristide Briand, célèbre porteur de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. « C’est en étant fidèle à (son) esprit, en suivant le chemin de concorde qu’il traçait que la France continuera à être une nation infiniment rationnelle et résolument spirituelle », estime le chef de l’État.

    Défenseur de la « riche cohabitation » - qui existe selon lui « en chacun de nous » - entre « aspiration à la raison et besoin de #transcendance », Emmanuel Macron affirme que « oui, la science et Dieu, la raison et la religion peuvent vivre côte à côte, parfois même se nourrir ». Ce que, d’ailleurs, il juge « même souhaitable ». Le tout, insiste-t-il cependant, grâce à au « cadre unique » de la laïcité, une « belle idée » dont la France dispose depuis un siècle. Et qui, en « séparant l’ordre temporel de l’ordre spirituel, rend (cela) possible ».

    https://www.lefigaro.fr/politique/macron-defend-la-riche-cohabitation-entre-la-raison-et-la-religion-permise-

    #Macron #Emmanuel_Macron #laïcité #religion #science

    • EXCLUSIF. Emmanuel Macron : «Ce en quoi je crois»

      Le chef de l’Etat expose sa vision de l’articulation entre rationalité et religion. L’une et l’autre peuvent se nourrir. « Cela est même souhaitable », écrit-il. Inattendu.

      Parce qu’il avait prévenu dès la campagne de 2017 - « Je ne sépare pas Dieu du reste » (confidence soufflée au JDD) -, nous avons eu envie de demander au chef de l’Etat : rationalité et spiritualité peuvent-elles, doivent-elles, vivre ensemble dans la France de 2022 ? Après une épidémie qui a mis la raison des uns sens dessus dessous, qui a vu la parole scientifique reléguée par les autres au rang de croyance en laquelle il est possible de ne pas avoir foi, Emmanuel Macron érige-t-il un mur entre science et religion ? Lui qui dans le passé n’a pas hésité à évoquer l’existence d’"une transcendance" le formule clairement dans le texte qu’il a écrit pour L’Express : « Aspiration à la raison et besoin de transcendance cohabitent en chacun de nous. »

      Cette certitude ne lui fait pas perdre de vue le nécessaire combat pour que « la science demeure un idéal et une méthode ». Inquiet de constater notamment la montée de l’intégrisme religieux, le président refait ici l’éloge de la laïcité, qui seule rend possible cette « cohabitation » en laquelle il croit de la rationalité et de la spiritualité.

      La pandémie que nous traversons en est l’exemple le plus prégnant. Sans la science qui, avec le conseil scientifique, les sociétés savantes, les médecins et les chercheurs du monde entier, a éclairé chacun de nos choix depuis le premier jour, nous aurions à déplorer beaucoup plus de décès. Sans la science qui, en quelques mois, a su inventer un vaccin, le produire et le distribuer, le monde continuerait de vivre au ralenti, de confinements en confinements, de drames en drames.

      La résolution du défi du siècle, le réchauffement climatique, est également indissociable de la science. A la fois pour comprendre la mécanique de ce phénomène, ce à quoi s’attellent régulièrement les milliers de scientifiques du Groupement international d’experts sur le climat. Et pour élaborer les solutions qui, énergies propres, stockage de carbone, matériaux biosourcés ou solutions agroécologiques, nous permettront de concilier développement humain et réduction des émissions de gaz à effet de serre, progrès et écologie.

      La science enfin se trouve au fondement des innovations qui changent et vont changer nos vies, elle est le moteur du progrès. Numérique, véhicules électriques, nouveau spatial : l’ensemble des produits et services qui façonnent notre époque de même que les révolutions qui, assises sur le quantique ou l’intelligence artificielle, feront la décennie sont marqués par une empreinte scientifique forte.

      Cette part croissante de la science dans le cours du monde exige des grandes puissances qu’elles investissent massivement dans ceux qui, chercheurs, techniciens, innovateurs, sont les artisans de la recherche et de l’innovation.

      Les acteurs privés bien sûr s’engagent qui, pour les plus importants, assument d’explorer des voies qui ne trouveront pas toujours d’issue marchande. Mais c’est d’abord à la sphère publique que revient la mission de constituer un terreau favorable à l’excellence scientifique.

      Depuis cinq ans, la France qui, de Louis Pasteur à Pierre et Marie Curie, se distingue par une tradition hors norme confirmée par les récents prix Nobel et médaille Fields obtenus par ses ressortissants, renoue avec une stratégie d’investissement massif dans ce domaine. La loi de programmation pour la recherche, dotée de 25 milliards d’euros sur dix ans, scelle un effort inédit pour rattraper le retard pris et permettre la montée en gamme de nos universités et de nos laboratoires de recherche. Nous avons aussi, dès 2017 puis à la faveur de France relance et de France 2030, acté de grandes ambitions pour l’intelligence artificielle, le quantique ou encore la santé.

      Au niveau européen, notre pays a été à l’initiative pour que le programme-cadre de recherche et développement de la Commission se dote d’un budget à la hauteur des enjeux - près de 100 milliards d’euros - et consente enfin un effort pour la recherche fondamentale et les jeunes chercheurs.

      Il ne s’agit toutefois là que d’un début, un rattrapage et une indispensable modernisation qui nous permettent plus d’ambition de changement et d’investissement pour l’avenir.

      Mais l’enjeu n’est pas seulement budgétaire, il est culturel. Car, parallèlement à l’augmentation du besoin de science, la remise en cause du discours scientifique n’a cessé de se développer dans nos sociétés.

      Le complotisme gagne du terrain et prend des formes de plus en plus extrêmes, comme en témoigne l’emprise croissante de la mouvance QAnon.

      L’intégrisme religieux, et ses explications totalisantes qui privilégient la foi sur la raison, la croyance sur le savoir et excluent le doute constructif, devient de plus en plus prégnant.

      L’avènement de l’ère du « tout-se-vaut » disqualifie chaque jour un peu plus l’autorité du chercheur, dont la parole est mise au même niveau que celle des commentateurs.

      En même temps que nous nous donnons les moyens d’atteindre l’excellence scientifique, il est donc nécessaire d’agir pour que la science demeure un idéal et une méthode, que le « vrai » retrouve ce statut d’"évidence lumineuse" que décrivait Descartes.

      Voilà pourquoi j’ai lancé le 29 septembre 2021 la commission les Lumières à l’ère numérique. Présidé par le sociologue Gérald Bronner, ce collectif de 14 experts reconnus formulera des propositions pour faire reculer le complotisme et éviter que le flux informationnel auquel chacun est confronté ne présente des faits orthogonaux à ce qui dit le consensus scientifique, ce qui est trop souvent le cas.

      Voilà pourquoi aussi la nation tout entière doit se mobiliser pour opposer au complotisme le raisonnement éclairé, au relativisme la culture des faits et la reconnaissance de l’autorité scientifique, à l’intégrisme une République ferme dans sa défense, forte de ses valeurs, nourrie par ses débats. Gaston Bachelard définissait « l’esprit scientifique » comme la faculté à « se défaire de l’expérience commune » et à accéder à cette idée que « rien ne va de soi, rien n’est donné, tout est construit ». Il nous faut faire de la formation à l’esprit scientifique dès le cycle primaire. L’école en effet ne saurait seulement instruire. Elle doit faire des républicains, c’est-à-dire forger des êtres informés et libres. Citoyens. Ce sera là un grand défi des années à venir.

      Et Dieu dans tout ça ? Contrairement à ce que l’interprétation toute voltairienne des Lumières françaises a longtemps imposé comme grille de lecture, ce programme de développement de l’esprit scientifique ne s’oppose en rien à l’expression des religions.

      D’une part parce qu’il ne s’agit pas d’imposer un positivisme forcené, une religion de la science qui se substituerait à toutes les interprétations du monde. Comme l’a si bien résumé Rabelais, la science ne vaut en effet que lorsqu’elle est éclairée et guidée par les sciences humaines, la philosophie, le politique et s’inscrit dans un débat démocratique visant à construire l’intérêt général.

      Dieu et la science ne s’opposent pas ensuite parce que la croyance en l’un est souvent allée historiquement avec le développement de l’autre. Les travaux sont anciens qui ont montré combien l’islam avait nourri une tradition d’algèbre, d’astronomie et de médecine puissante. Plus récemment, le penseur anglais Tom McLeish a fait état des apports réciproques entre développement de la science et développement du fait religieux lors de la petite Renaissance du XIIIe siècle - un évêque anglais aurait même eu l’intuition du big bang. Dans son dernier ouvrage, le grand Jürgen Habermas a montré comment la philosophie grecque a pu se nourrir du religieux, et notamment de la rupture avec les mythes à l’âge coaxial (de 800 à 200 av. J.-C.).

      Au-delà, je crois profondément qu’il peut exister des continuités entre Dieu et la science, religion et raison. Regardons notre Europe ! L’égalité des droits de l’homme en dignité et en droits n’a-t-elle pas été préparée par l’égalité des hommes devant Dieu pensée par le christianisme ? De même l’esprit critique défendu par les Lumières n’a-t-il pas été précédé par le rapport individuel au texte sacré défendu par le protestantisme ?

      Oui, la science et Dieu, la raison et la religion peuvent donc vivre côte à côte, parfois même se nourrir. Cela est même souhaitable tant aspiration à la raison et besoin de transcendance cohabitent en chacun de nous.

      Nous avons, en France, un cadre unique qui, séparant l’ordre temporel de l’ordre spirituel, rend possible cette riche cohabitation : la laïcité. Artisan de cette belle idée, Aristide Briand disait : « Il fallait que la séparation ne donnât pas le signal de luttes confessionnelles ; il fallait que la loi se montrât respectueuse de toutes les croyances et leur laissât la faculté de s’exprimer librement. »

      C’est en étant fidèle à l’esprit de Briand, en suivant le chemin de concorde qu’il traçait que la France continuera à être une nation infiniment rationnelle et résolument spirituelle.

      Nation de citoyens libres de critiquer et libres de croire.

      https://www.lexpress.fr/actualite/politique/exclusif-emmanuel-macron-ce-en-quoi-je-crois_2164676.html

      déjà signalé par @arno ici:
      https://seenthis.net/messages/940839

  • Sylvain Creuzevault, metteur en scène des « Frères Karamazov » (2021, Odéon) : « Représenter la vie en commun des hommes, ce n’est pas faire une messe » https://aoc.media/entretien/2021/10/29/sylvain-creuzevault-representer-la-vie-en-commun-des-hommes-ce-nest-pas-faire

    (…) Mais disons que maintenant, héritiers de cette anticléricalisme, nous cherchons tout de même des repères philosophiquement, conceptuellement, collectivement dans la construction de choses matérielles… Sachant que nous avons subi un renfermement de la proposition politique. Dans toute une partie de la gauche, après s’être dépêtrés de cet athéisme de base, certains sont allés voir du côté de la théologie de la libération, de la littérature, où le sujet politique n’était pas considéré comme le fin mot de l’histoire, car en effet il ne comblait pas notre soif. On peut aussi d’ailleurs voir des restes de religiosité dans une formule des années 1970 : « tout est politique ». Cependant ce « tout » fait écho à « tout est religieux » ; c’est un slogan de remplacement. Et puis, au tournant des années 2000, la lutte des classes a été remplacée de nouveau par une sorte de combat entre le Bien et le Mal, je pense au propos de George Bush qui affirmait vouloir combattre « l’axe du mal » et toute la guerre faite au terrorisme depuis. Il y a un retour de la morale très fort.

    • (…) Cela ne revient-il à dire : peut-on se contenter d’habiter les ruines du capitalisme comme projet politique ?

      Tout cela, ce sont pour moi des pensées bien nourries, petites bourgeoises. Les gens qui habitent les ruines, eh bien ils ne veulent pas y rester… Ce qui est urgent, c’est bien sûr d’étudier l’aujourd’hui, mais avant d’y arriver, nous avons cherché de notre côté à établir une généalogie : après les pièces historiques, celle sur Robespierre avec Notre Terreur, puis Le Capital et son Singe où l’on explorait Marx, nous avons décidé de rester quelques années avec Dostoïevski, un auteur qui avait problématisé la sécularisation du christianisme dans le socialisme, transsubstantiation qui n’était pas claire à une époque, la fin du XIXe siècle, où le capitalisme se renouvelait. Certains concepts, certaines règles, se sont transformés, ont changé de noms, mais demeurent. Par exemple, l’amour chrétien, que devient-il ? Quand le frère devient le camarade, et la solidarité, la force messianique, le Christ rouge ? Bien sûr, on pourrait interpréter cela comme une démarche d’appropriation pour mieux diffuser ces idées « nouvelles » sur des canaux anciens, pour que l’idée devienne force matérielle. Mais cela pose question. Et puis, comment combattre un langue qui a mille ans ? Le #christianisme, c’est une asso’ qui a bien réussi.

      @baroug

  • #Belgique Leuze-en-Hainaut : un seul communiant à la Collégiale Saint-Pierre pour ce jeudi de l’Ascension

    C’était le seul enfant sur le perron de la Collégiale Saint-Pierre en ce jeudi de l’Ascension. Bastien célèbre sa petite communion :  "Je suis un peu stressée parce que c’est ma première communion, je n’ai pas vraiment l’habitude. Cela fait bizarre d’être ici, entouré de personne", explique le petit garçon. C’est une autre conséquence de l’épidémie, beaucoup de parents ont décidé de postposer à l’année prochaine la communion de leurs enfants. Un avis qui n’est pas celui d’Elie, le papa de Bastien :  "On a déjà reporté l’année dernière donc au bout d’un moment faut que cela se fasse" , explique le père du communiant. « C’est une étape importante dans le développement de mon fils. C’est une étape qui le fait grandir et il arrive tout doucement vers la vie d’adulte » , termine Elie.

    Une période allongée
    Dans la paroisse, environs 140 enfants étaient inscrits pour la communion depuis septembre dernier. Une cinquantaine d’enfants ont décliné et reporté la cérémonie à l’année prochaine.

    Suite : https://www.rtbf.be/info/regions/detail_leuze-en-hainaut-1-seul-communiant-a-la-collegiale-saint-pierre-pour-ce-

    #religion #tradition #religions #catholicisme #en_vedette #catholicisme #christianisme #covid-19 #coronavirus #santé #confinement #sars-cov-2 #covid #pandémie

  • Entretien de Raoul Vaneigem avec le journal Le Soir

    https://lavoiedujaguar.net/Entretien-de-Raoul-Vaneigem-avec-le-journal-Le-Soir

    Mon enfance s’est déroulée à Lessines, une petite ville ouvrière. Les carrières de porphyre définissaient les bas-quartiers, où j’habitais, par opposition à ceux du haut, tenus principalement par la bourgeoisie. À l’époque, la conscience de classe était pour ainsi dire rythmée par les sirènes qui à des heures précises signalaient le début, la fin du travail, les pauses et les accidents. Mon père, cheminot, regrettait de n’avoir pu, faute de moyens financiers, poursuivre des études. Il rêvait pour moi d’un sort meilleur, non sans me mettre en garde contre ceux qui, en s’élevant dans l’échelle sociale deviennent « traîtres à leur classe ». Je lui suis gré des réserves que j’ai nourries très tôt envers le rôle d’intellectuel — guide, tribun, maître à penser. La répugnance que suscite aujourd’hui l’état de délabrement des prétendues « élites » confirme le bien-fondé de mes réticences. J’ai montré dans La liberté enfin s’éveille au souffle de la vie pourquoi et comment les gouvernants sont devenus de plus en plus stupides. Qui prend un peu de recul avec le harcèlement médiatique du mensonge peut le vérifier sans peine : l’intelligence intellectuelle décline avec le pouvoir, l’intelligence sensible progresse avec l’humain.

    J’ai toujours accordé une place prépondérante au plaisir de savoir, d’explorer, de diffuser les connaissances acquises. Je tiens la curiosité — avec l’amour, la création et la solidarité — pour une des attractions passionnelles les plus indispensables à la construction de l’être humain. (...)

    #Raoul_Vaneigem #entretien #enfance #rencontres #compagnons #Internationale_situationniste #Mai68 #blasphème #christianisme #islam #désobéissance_civile #autodéfense_sanitaire #climat #féminisme #Belgique #jeunesse #La_Boétie

  • La Grande Transformation (VI)

    Georges Lapierre

    https://lavoiedujaguar.net/La-Grande-Transformation-VI

    Aperçus critiques sur le livre de Karl Polanyi
    La Grande Transformation
    (à suivre)

    L’argent est la représentation de l’idée d’échange, il la matérialise en quelque sorte. Il est à la fois l’idée d’échange et le moyen par lequel l’échange se réalise (la monnaie d’échange). Dans notre société l’idée de l’échange est au départ de toute l’opération comme représentation et elle déclenche tout le mouvement de la pensée jusqu’à sa conclusion : l’échange réalisé. Nous retrouvons l’argent à toutes les étapes de l’opération : au départ, c’est le capital financier ; au cours du mouvement de la pensée, de la production d’un bien à échanger — ce que j’appellerai, à la suite de Hegel, la suppression du travail en vue de l’objet à produire —, c’est l’argent comme investissement, et cet investissement prend généralement la forme de la dette ; à la fin du processus nous retrouvons l’argent comme monnaie universelle d’échange : des marchandises contre de l’argent. Tout au long de l’opération nous trouvons le marchand et les banques. Le rôle des banques consiste principalement à prêter de l’argent en vue de la production d’un bien qui entrera dans la ronde des échanges. Elles sont les dépositaires du capital, de l’argent qu’elles vont investir sous forme de prêt (et de dette) à l’entrepreneur — du petit entrepreneur, au patron d’usine, et à l’État — et cet argent est garanti par l’État, par cette connivence implicite qui lie l’État aux marchands et aux banques ; enfin ce sont encore les banques qui récupèrent sous forme de remboursement de la dette avec intérêt les sommes qu’elles avaient investies dans la production d’une marchandise et de son échange avec toutes les autres marchandises. (...)

    #Karl_Polanyi #marché #échanges #État #banques #dette #christianisme #aliénation #Mexique #zapatistes

  • Le passé nauséabond de l’industrie textile suisse

    Bien qu’elle n’ait pas eu de colonies, la Suisse a profité du colonialisme. C’est ce que montre l’histoire des #indiennes_de_coton imprimé. Le commerce de ces #tissus colorés avait des liens avec l’#exploitation_coloniale, le #prosélytisme_religieux et le #commerce_des_esclaves.

    Au 17e siècle, le #coton imprimé venait d’#Inde – la seule région possédant le savoir-faire nécessaire. Mais bientôt, cette technique de production d’étoffes imprimées de couleurs vives fut copiée par les Britanniques et les Néerlandais qui, grâce à la mécanisation, les produisaient à meilleur prix. Ils supplantèrent l’industrie textile indienne. Les « indiennes » claires et abordables produites en Europe connurent une telle vogue que, sous la pression des producteurs de laine, de soie et de lin, Louis XIV, le Roi-Soleil, dut interdire leur production et leur importation.

    Cette interdiction fut une aubaine pour la Suisse du 17e siècle. Des #huguenots français qui s’étaient réfugiés en Suisse pour fuir les persécutions religieuses dans leur pays fondèrent des #usines_textiles à #Genève et à #Neuchâtel, d’où ils pouvaient écouler les indiennes en France par #contrebande. La demande atteignait alors un sommet : en 1785, la #Fabrique-Neuve de #Cortaillod, près de Neuchâtel, devint la plus grande manufacture d’indiennes d’Europe, produisant cette année-là 160’000 pièces de #coton_imprimé.

    Le boom en Suisse et le commerce des esclaves

    Le commerce des indiennes a apporté une énorme prospérité en Suisse, mais il avait une face obscure : à l’époque, ces étoffes étaient utilisées en Afrique comme monnaie d’échange pour acheter les #esclaves qui étaient ensuite envoyés en Amérique. En 1789 par exemple, sur le #Necker, un navire en route pour l’Angola, les étoffes suisses représentaient les trois quarts de la valeur des marchandises destinées à être échangées contre des esclaves.

    Les entreprises textiles suisses investissaient aussi directement leurs fortunes dans la #traite des noirs. Des documents montrent qu’entre 1783 et 1792, la société textile bâloise #Christoph_Burckardt & Cie a participé au financement de 21 #expéditions_maritimes qui ont transporté au total 7350 Africains jusqu’en Amérique. Une grande partie de la prospérité des centres suisses du textile était liée au commerce des esclaves, que ce soit à Genève, Neuchâtel, #Aarau, #Zurich ou #Bâle.

    Un projet colonial

    Au milieu du 19e siècle, la Suisse était devenue un des plus importants centres du commerce des #matières_premières. Des marchands suisses achetaient et revendaient dans le monde entier des produits tels que le coton indien, la #soie japonaise ou le #cacao d’Afrique de l’Ouest. Bien que ces marchandises n’aient jamais touché le sol helvétique, les profits étaient réalisés en Suisse.

    L’abolition de l’esclavage aux États-Unis à la suite de la guerre de Sécession a conduit à une crise des matières premières, en particulier de la production du coton qui était largement basée sur une économie esclavagiste. Le marché indien prit encore plus d’importance. L’entreprise suisse #Volkart, active aux Indes depuis 1851, se spécialisa alors dans le commerce du #coton_brut. Afin d’étendre ses activités dans ce pays, elle collabora étroitement avec le régime colonial britannique.

    Les Britanniques dirigeaient la production et, sous leur joug, les paysans indiens étaient contraints de cultiver du coton plutôt que des plantes alimentaires et devaient payer un impôt foncier qui allait directement dans les caisses du gouvernement colonial. Combinée avec l’extension du réseau de chemins de fer à l’intérieur du sous-continent indien, cette politique oppressive permit bientôt à Volkart de prendre en charge un dixième de l’ensemble des exportations de coton vers les manufactures textiles d’Europe. Volkart avait son siège à #Winterthour et occupait ainsi une situation centrale sur le continent européen d’où elle pouvait approvisionner les #filatures installées en Italie, dans le nord de la France, en Belgique, dans la Ruhr allemande ou dans toute la Suisse.

    Les collaborateurs de Volkart devaient éviter les comportements racistes, mais cela ne les empêcha pas d’adopter en Inde certains usages de l’occupant colonial britannique : les Indiens n’avaient pas accès aux salles de détente des employés européens.

    Ardeur missionnaire

    Une autre entreprise prospère à l’époque coloniale fut la #Société_évangélique_des_missions_de_Bâle, ou #Mission_bâloise. Fondée en 1815 par des protestants suisses et des luthériens allemands, son but était de convertir les « païens » au #christianisme. Elle a connu un certain succès au sud de l’Inde dans les territoires des États actuels du #Kerala et du #Karnataka, en particulier auprès des Indiens des couches sociales inférieures qui accédaient ainsi pour la première fois à la formation et à la culture.

    Toutefois, en se convertissant à une autre religion, les autochtones prenaient le risque d’être exclus de leur communauté et de perdre ainsi leur gagne-pain. La Mission de Bâle a réagi en créant des filatures afin de donner des emplois aux réprouvés. Elle résolvait ainsi un problème qu’elle avait elle-même créé et en tirait encore des bénéfices : dans les années 1860, la Mission exploitait quatre filatures et exportait des textiles aux quatre coins de l’#Empire_britannique, de l’Afrique au Proche-Orient en passant par l’Australie.

    L’industrie textile a largement contribué à la prospérité de la Suisse mais de nombreux déshérités l’ont payé au prix fort dans les pays lointains. La Suisse n’était peut-être pas une puissance coloniale indépendante, mais elle a énormément profité du colonialisme.

    https://www.swissinfo.ch/fre/indiennes_le-pass%C3%A9-naus%C3%A9abond-de-l-industrie-textile-suisse/45862606

    #histoire #histoire_suisse #industrie_textile #textile #colonialisme #colonisation #Suisse

    –—

    Ajouté à la métaliste sur la Suisse coloniale :
    https://seenthis.net/messages/868109

  • Jean Vanier, le fondateur de l’Arche, accusé d’abus sexuels sur plusieurs femmes

    La stupeur dominait, samedi 22 février, après que l’Arche, une organisation qui accueille dans le monde entier des personnes ayant une déficience intellectuelle, a dévoilé une enquête interne dans laquelle son fondateur canadien, Jean Vanier, mort en 2019, est accusé d’abus sexuels sur plusieurs femmes.

    Cette enquête a permis de recueillir les témoignages « sincères et concordants portant sur la période 1970-2005 » de six femmes adultes avec lesquelles Jean Vanier « a initié des relations sexuelles, généralement dans le cadre d’un accompagnement spirituel, et dont certaines ont gardé de profondes blessures », explique l’Arche Internationale dans un communiqué. Les investigations, menées par un organisme indépendant, n’ont pas identifié de personnes handicapées parmi les victimes, est-il précisé.

    « Ces agissements indiquent une emprise psychologique et spirituelle de Jean Vanier sur ces femmes et soulignent son adhésion à certaines des théories et pratiques déviantes du père Thomas Philippe », ajoute l’Arche. Ce dominicain, père spirituel de Jean Vanier et figure encombrante de l’Arche, a été soupçonné d’agressions sexuelles sur des femmes.

    « Cela fait quelques mois que je connais les résultats des enquêtes, et à chaque fois que je les lis à haute voix, je suis abasourdi », confie, ému, Stephan Posner en détaillant les conclusions des experts à plusieurs médias chrétiens, dont La Vie.

    A ses côtés, Pierre Jacquand, responsable France de l’Arche, ajoute : « L’écart est si vertigineux entre l’homme que j’ai connu et celui que je découvre… Je lutte pour accepter, alors même que je sais les faits indiscutables. »

    La Conférence des évêques de France a fait part de sa « stupeur » et de sa « douleur » devant ces révélations, assurant de sa « compassion les femmes qui ont été ainsi abusées », ainsi que de sa « détermination à agir pour que la lumière soit faite ».

    L’Arche, dont le siège international est à Paris, est une fédération d’associations qui anime 154 lieux dans trente-huit pays où des personnes handicapées mentales vivent – spécificité de ces communautés – avec leurs accompagnants, salariés ou volontaires.

    Au fil des ans, des livres et des conférences données à travers le monde, Jean Vanier était devenu une personnalité reconnue, un évangéliste que l’on venait consulter de loin et qui pouvait converser avec l’écrivain Emmanuel Carrère, la reine Elizabeth ou le pape François. En 2015, il avait reçu à Londres le prestigieux prix Templeton, décerné avant lui à Mère Teresa, au dalaï-lama ou encore à Desmond Tutu.

    #christianisme #catholicisme #viol #culture_du_viol #handicape

  • Les Boy Scouts of America déposent le bilan, accusés d’avoir couvert des milliers d’abus sexuels
    https://www.lemonde.fr/international/article/2020/02/18/plombes-par-des-scandales-d-abus-sexuels-les-boy-scouts-of-america-deposent-

    Les actions en justice se sont multipliées contre les scouts américains ces dernières années. Le scandale a poussé l’organisation à préparer un fonds d’indemnisation des victimes.

    L’une des plus anciennes et des plus importantes organisations de jeunesse des Etats-Unis, Boy Scouts of America (BSA), a annoncé déposer le bilan mardi 18 février, alors que des plaintes d’anciens scouts pour abus sexuels continuaient de s’accumuler.
    L’organisation, qui compte 2,2 millions d’adhérents âgés de 5 à 21 ans, a choisi la procédure de sauvegarde afin de poursuivre son activité et créer un fonds d’indemnisation des victimes d’abus sexuels, selon un communiqué publié mardi. Le Los Angeles Times rapporte que le document déposé auprès du tribunal fédéral des défaillances d’entreprises de l’Etat du Delaware estime le passif de l’organisation entre 100 et 500 millions de dollars. Les BSA n’ont pas indiqué quel montant ils entendaient consacrer au fonds d’indemnisation des victimes, qui prendra la forme juridique d’un trust.

    « Il fut une époque où des individus ont profité des programmes des BSA pour porter atteinte à des enfants », écrit l’organisation dans le communiqué. Les dirigeants du mouvement considèrent que le fonds d’indemnisation, dont la création devra être validée par un juge, « est le meilleur moyen d’indemniser les victimes de façon équitable et en préservant leur identité ».

    7 819 agresseurs présumés et 12 254 victimes entre 1944 et 2016
    Les révélations sur des abus sexuels chez les Boy Scouts of America (BSA) ont éclaté au grand jour en 2012. Des milliers de pages de documents avaient été publiées par le Los Angeles Times montrant que l’organisation des scouts américains avait couvert pendant des décennies de nombreux abus sexuels commis par des milliers d’encadrants bénévoles. Il était alors question de quelque 5 000 « dossiers de la perversion », correspondant à autant d’agresseurs sexuels présumés parmi les chefs scouts.

    Ces informations avaient jusqu’alors été tenues secrètes par la direction des BSA, qui n’avait souvent pas fait de signalements aux autorités, se bornant régulièrement à écarter les coupables supposés. Fin janvier 2019, lors d’un procès dans le Minnesota, une experte engagée par les BSA pour compiler ces « dossiers de la perversion » a indiqué qu’elle avait identifié 7 819 agresseurs présumés et 12 254 victimes entre 1944 et 2016, soit plus que les estimations antérieures.

    Les actions en justice se sont multipliées contre les BSA ces dernières années, notamment à la faveur de modifications législatives dans plusieurs Etats qui ont allongé les délais de prescription pour les agressions sexuelles sur mineurs.

    • Une brève histoire des hurluberlus Paul Laity
      http://www.entelekheia.fr/2016/11/20/une-breve-histoire-des-hurluberlus

      Paul Laity revisite sur le ton de l’humour la gauche britannique de l’époque de George Orwell et les rapports de ce dernier avec ceux qu’il avait appelé « les hurluberlus de la gauche ». Inutile de dire que nous avions exactement les mêmes en France.

      Pour reprendre le terme d’Orwell, les racines du #gauchisme « hurluberlu » sont similaires de chaque côté de la Manche, nommément l’Owenisme en Grande-Bretagne et en France, le socialisme utopique et ses dérivés. Différence culturelle oblige, les nôtres étaient moins épris de vélocipède, de végétarisme, de laine brute et de grand air que les Britanniques ; la version hexagonale les voulait laïcards, républicains, scientistes, athées et bouffeurs de curés, avec malgré tout parfois, comme chez leurs congénères anglo-saxons, des penchants mystiques qui les conduisaient volontiers au spiritisme. #Victor_Hugo est le chef de file des aînés de ce type « d’hurluberlus », mais d’autres noms connus du XIXe siècle l’ont rejoint au panthéon des exaltés du guéridon, par exemple #Camille_Flammarion, #Victorien_Sardou, #Delphine_de_Girardin, #Henri_Bergson qui s’adonnait à des recherches psychiques (hypnose, lucidité somnambulique, médiumnité) ou encore #Jules_Verne, etc. Cette tendance se perpétuera chez les #surréalistes, en particulier avec l’écriture automatique d’André Breton et au-delà, dans l’art moderne et contemporain, dans le « psychologisme » qui imprègne toute la gauche ainsi que dans le #pédagogisme actuel – Ainsi, malgré ce qu’écrit l’auteur dans sa conclusion, la question de l’héritage idéologique du socialisme utopique et de la gauche « hurluberlue » historique déborde très largement des seuls écologistes pour embrasser toute la gauche libérale moderne.

      « Le socialisme », a écrit #George_Orwell dans son célèbre Quai de Wigan (1936), attire à lui « avec une force magnétique tous les buveurs de jus de fruit, les nudistes, les porteurs de sandales, les obsédés sexuels, les quakers, les charlatans naturopathes, les pacifistes et les féministes d’Angleterre ». De façon mémorable, sa tirade contre ces « hurluberlus » s’étend dans d’autres passages du livre aux « végétariens à barbes flétries », aux « Jésus de banlieue » uniquement préoccupés de leurs exercices de yoga, et à « cette tribu lamentable de femmes de haute vertu, de porteurs de sandales, de buveurs de jus de fruits qui affluent vers l’odeur du ‘progrès’ comme des mouches à viande vers un chat mort. »


      Andrew Muir, architecte consultant de la ville-jardin de Letchworth, portant ce qui s’appelait à l’époque un « costume rationnel » et des sandales. Crédit photo, First Garden City Heritage Museum du Letchworth Garden City Heritage

      Les #stéréotypes et caricatures des hurluberlus de la #classe_moyenne s’inscrivent profondément dans la culture nationale anglaise. Pendant tout le XIXe siècle, Punch Magazine a brocardé les obsessionnels de la santé qui recherchaient une vie plus pure dans le chou bouilli et l’antialcoolisme. Une histoire d’Aldous Huxley, The Claxtons, qui anticipait la philippique d’Orwell, dresse le tableau d’une famille bourgeoise puritaine, radicale et aveuglée sur elle-même : « Dans leur petite maison sur le terrain communal, comme les Claxton vivaient une belle, une spirituelle vie ! Même le chat était végétarien » . Et plus tôt cette année, le Daily Mail, tabloïd de droite, a tourné le Guardian en dérision (pour la énième fois, sans aucun doute) en l’accusant d’être dirigé par, et pour, des « porteurs de sandales ». C’est une pique encore censée suggérer la même chose qu’à l’époque d’Orwell : une naïveté fumeuse, une pseudo-supériorité morale et une vie de bohème méritoire – certainement un monde bien éloigné des valeurs de pragmatisme et de décence de l’Angleterre censément « véritable ».

      La férocité des caricatures « d’hurluberlus » d’Orwell trahissent une certaine anxiété sur la liberté sexuelle, mais vise en général directement leur travers le plus évident – leur sérieux. Les hurluberlus veulent que le monde devienne un endroit moins cruel, moins bassement commercial, plus beau. Leurs plaisirs sont sains, « naturels » et énergiques. (Quand j’étais enfant, mes parents dépeignaient certaines personnes comme très « riz complet et bicyclettes »). La mentalité de ces progressistes contre-culturels veut à tout prix que tout soit sain et aide à s’améliorer. L’un des objets de raillerie d’Orwell est donc une « gueule de bois de la période de #William_Morris » [1] qui propose de « niveler le prolétariat ‘par le haut’ (jusqu’à son niveau à lui) par la méthode de l’hygiène, des jus de fruit, du contrôle des naissances, de la poésie, etc. » Dans son roman Un peu d’air frais (1939), nous rencontrons « le professeur Woad, un chercheur psychique » : « Je connaissais le genre. Végétarisme, vie simple, poésie, culte de la nature, se roulant dans la rosée avant le petit-déjeuner… ce sont tous soit des maniaques de l’alimentation naturelle, ou alors ils ont quelque chose à voir avec les boy-scouts – dans les deux cas, ils sont toujours partants pour la Nature et le Grand air. »

      La satire d’Orwell dans le Quai de Wigan s’inscrivait dans le cadre d’une cause particulière et urgente : la formation d’une #politique radicale, populaire (non-hurluberlue) et réaliste pour faire front à la menace montante du fascisme. (Peu après avoir remis le manuscrit de son livre à son éditeur, Victor Gollancz, il entamait son voyage à Barcelone pour y rejoindre le camp républicain de la guerre civile d’Espagne). A ses yeux, les hurluberlus – avec les « marxistes chevelus mâchouillant des polysyllabes » – donnaient mauvaise allure au socialisme. Il impliquait aussi qu’ils étaient superficiellement dévoués à la cause socialiste mais au bout du compte, bien plus préoccupés par leur propre pureté morale que par l’exploitation de la classe ouvrière. Mais à qui exactement Orwell pensait-il quand il a lancé ses invectives ? Qui étaient les hurluberlus ?

      Il avait fait le choix de ne jamais mentionner par écrit qu’il s’était lui-même commis avec beaucoup de personnages de la #contre-culture, à commencer par sa tante, Nellie Limouzin, une bohème dont le mari, socialiste, soutenait fidèlement le mouvement espérantiste, et les Westrope, qui possédaient la librairie de Hampstead où il travaillait au milieu des années 30. Francis Westrope avait été objecteur de conscience pendant la guerre et adhérait au Parti travailliste indépendant ; son épouse, Myfanwy, militait pour les droits des femmes – et les deux étaient des espérantistes passionnés. Sa grande admiratrice et conseillère Mabel Fierz [2] également, vivait dans une grande maison de Hampstead Garden et penchait pour un socialisme mystique et spirituel.

      Les amis et membres de sa famille ont sans nul doute influencé les portraits d’Orwell dans une certaine mesure, mais il avait toute une tradition politico-culturelle en ligne de mire. Elle s’étendait aux sectes millénaristes socialistes des années 1830 et 1840 inspirées par le réformateur #Robert_Owen et son journal, le New Moral World (le Nouveau monde moral). Les « hurluberlus » étaient sur-représentés dans ces communautés modèles – Catherine et Goodwyn Barmby, par exemple, qui s’agacèrent du ton insuffisamment puriste du mouvement Owenite et formèrent l’Église Communiste (ses organisations-sœurs comprenaient les #White_Quakers de Dublin et le #Ham_Common_Concordium de Richmond.) [3] Ils prêchaient diverses prophéties #New_Age, ainsi que le végétarisme, l’#hydrothérapie, les cheveux longs et le port de sandales. Au fil des années, #Goodwyn_Barmby se mua en figure christique, avec de longs cheveux blonds flottant sur les épaules ; ensemble, le jeune couple arpentait les rues de Londres avec un chariot où il puisait des tracts qu’il distribuait en haranguant les passants.

      Le renouveau #socialiste de la fin du XIXe siècle était lourdement investi de croyances « hurluberlues ». Comme l’a écrit Michael Holroyd, c’était largement a partir « d’ #agnostiques, #anarchistes et #athées ; de #réformistes du costume [4] et du régime alimentaire ; d’#économistes, de #féministes, de #philanthropes, de #rationalistes et de #spirites tentant tous de détruire ou de remplacer le #christianisme » que le renouveau s’est opéré. L’activiste #Henry_Hyndman, un disciple d’Engels et le fondateur de la Social Democratic Federation (SDF, fédération socialiste démocratique) en 1881, désespérait comme Orwell de ce type de tocades morales. « Je ne veux pas que le mouvement » , martelait-il, « soit un dépotoir de vieux hurluberlus, d’humanitaires, de #végétariens, d’anti-vivisectionnistes, d’anti-vaccinationnistes, d’artistes du dimanche et toute cette espèce. »  Sans surprise, William Morris et ses amis au sein de la SDF décidèrent de s’en séparer et fondèrent leur propre groupe en 1884, la plus anarchique (et sexuellement radicale) Ligue socialiste. La #Fabian_Society , [5] qui débutait au même moment, était un groupe dissident de la #Fellowship_of_the_New_Life (Compagnons de la nouvelle vie), une communauté éthico-spirituelle (et végétarienne).

      C’était également l’époque de la #Vegetarian_Cycling_Society (Société des Cyclistes Végétariens) et des clubs nés autour de l’hebdomadaire socialiste #The_Clarion, qui visait à #« amener le citadin à entrer plus fréquemment en contact avec la beauté de la nature, et faire progresser l’idéal d’une vie plus simple, d’un mode de vie modéré et d’une élévation de la pensée. » #George_Bernard_Shaw qui, en tant que végétarien porteur de laine brute, naturelle et tricotée à la main, entretenait une relation de proximité avec les hurluberlus, a résumé les deux impulsions différentes du socialisme du temps : l’une tenait à « organiser les docks » , l’autre à « s’asseoir au milieu des pissenlits ».

      Le saint patron des pique-niqueurs au milieu des pissenlits était #Edward Carpenter, et Orwell l’avait clairement à l’esprit. Ancien vicaire anglican qui avait été l’invité de Thoreau, auteur d’un long poème whitmanesque, ‘Vers La Démocratie’ , Carpenter prônait un socialisme spirituel et le retour à la nature. A la suite d’une vision, il avait acheté une petite exploitation rurale à Millthorpe, près de Sheffield, où il faisait pousser ses propres légumes. Il était végétarien et prêchait le contrôle des naissances ainsi que le mysticisme oriental ; il avait écrit The Intermediate Sex (Le Sexe intermédiaire) , le premier livre qui présentait l’homosexualité sous un jour positif à être largement diffusé en Angleterre. Il avait pour habitude de se baigner nu à l’aube en compagnie de son domestique et amant, et sa vie était dénoncée comme scandaleuse et immorale.


      Edward Carpenter devant son cottage de Millthorpe, dans le Derbyshire, 1905. Il porte une paire des célèbres sandales de style indien qu’il fabriquait lui-même et une veste, un bermuda, une cravate et une large ceinture de sa propre conception. Crédits Sheffield Archives, Carpenter Collection, Box 8/31 a.

      Plus que n’importe qui d’autre, Carpenter a été responsable de l’introduction des sandales dans la vie britannique. Quand son ami Harold Cox partit pour l’Inde, Carpenter le chargea d’envoyer une paire de sandales du Cachemire à Millthorpe. La paire en question comprenait une lanière qui remontait de la semelle, passait par-dessus les orteils et s’accrochait à la cheville. « J’ai rapidement éprouvé une joie à les porter », écrivit Carpenter. « Et au bout de quelque temps, j’ai décidé d’en fabriquer. » Les chaussures, décida-t-il, étaient « des étouffoirs en cuir » . Il prit des leçons auprès d’un bottier de Sheffield et arriva « vite à fabriquer beaucoup de paires pour moi-même et plusieurs amis. » (Il en offrit une paire à Shaw, mais elles lui sciaient les pieds et il renonça à les porter en jurant de ne jamais y revenir.) Plusieurs disciples firent le pèlerinage à Millthorpe, y compris, dans les souvenirs de Carpenter, une réformiste du costume – « Son nom était Swanhilda quelque chose » , qui avait marché des kilomètres, sous une pluie battante, seulement vêtue d’une robe de serge bleue grossièrement coupée et de sandales qui s’enfonçaient dans la boue presque à chaque pas. Un des domestiques de Carpenter à Millthorpe, George Adams, entreprit aussi de fabriquer des sandales. Quand il se brouilla avec son maître, il déménagea dans la toute nouvelle ville-jardin de Letchworth, dans le Hertfordshire, et y ouvrit un petit commerce de sandales.

      Letchworth occupe une place spéciale dans l’histoire des hurluberlus. « Un jour cet été » , écrivait Orwell dans le Quai de Wigan, « je traversais Letchworth quand le bus s’est arrêté pour laisser monter deux hommes âgés d’allure affreuse. Tous deux très petits, roses, joufflus et tous deux tête nue, ils devaient avoir dans les soixante ans. Ils étaient habillés de chemises couleur pistache et de shorts kakis dans lesquels leurs énormes arrière-trains étaient si boudinés que vous auriez pu en étudier chaque fossette. Leur arrivée fit courir un léger frisson d’horreur sur l’impériale du bus. L’homme assis à côté de moi… murmura ‘des socialistes’. Il avait probablement raison », continue le passage. « Le Parti travailliste indépendant tenait son université d’été dans la ville. » (Orwell néglige de mentionner qu’il y assistait lui-même).

      La ville-jardin de #Letchworth, une expérience en urbanisme inaugurée en 1904 – une utopie d’air frais et de vie rationnelle – devint instantanément une Mecque pour les amoureux de la vie simple et acquit une réputation nationale de ville « hurluberlue » : sandales et scandales à foison. Un de ses deux architectes originels, Raymond Unwin, avait été l’un des associés de Carpenter au sein du socialisme de Sheffield (et un végétarien). Un ancien résident a offert une description du « citoyen typique de la ville-jardin » : il portait des sandales, ne mangeait pas de viande, lisait William Morris et Tolstoï, et possédait deux tortues « qu’il cirait périodiquement avec la meilleure des huiles de moteur Lucas. » Les végétariens de la ville ouvrirent le Simple Life Hotel (l’hôtel ‘Vie Simple’), qui comprenait un magasin de produits alimentaires naturels et un restaurant réformiste alimentaire. Un membre de la famille quaker Cadbury ouvrit un pub sans alcool, la Skittles Inn (l’Auberge des Quilles), où il faisait un fructueux commerce de chocolat chaud et de Cydrax, un vin de pomme sans alcool. (Ce qui inspira un commentaire sur une vie « toute en quilles et sans bière » [6] à G.K Chesterton, et plus tard une raillerie à John Betjeman dans son poème Huxley Hall, « Ni mon dîner végétarien, ni mon jus de citron sans gin/ ne peuvent noyer mon hésitante conviction selon laquelle nous pourrions bien être nés dans le péché ».)

      Les dimanches, les Londoniens faisaient des excursions en train pour étudier l’étrange collection d’espérantistes vêtus de blouses et de théosophistes de Letchworth ; une bande dessinée d’un journal local dressait même le tableau comique de visiteurs d’un zoo d’humains. « Papa, je veux voir comment on les nourrit ! » , y réclame un enfant. Les panneaux indicateurs pour les visiteurs y signalaient : « Direction Les Lutins Raisineux Porteurs de Sandales À Pointes Longues », « Par Ici Pour Le Pub Non-toxique » et « Direction Les Mangeurs de Bananes Hirsutes » . Annie Besant, une théosophiste militante du contrôle des naissances, y ouvrit l’école St. Christopher – où le Parti travailliste indépendant tenait sa réunion d’été – et qui aujourd’hui encore offre exclusivement de la nourriture végétarienne (ses élèves admettent se rabattre sur McDonald’s).


      Dessin de Louis Weirter, publié dans le journal local The Citizen, 1909. Crédits image, First Garden City Heritage Museum de la Letchworth Garden City Heritage Foundation

      Les années 1920 et 1930 offraient nombre de tendances contre-culturelles propres à faire frémir Orwell. Un pacifisme de type jusqu’au-boutiste s’était davantage généralisé au milieu des années 30 qu’à n’importe quelle autre époque de l’histoire britannique. Il y avait aussi une manie du grand air (associée à un développement des loisirs) et d’un mode de vie hygiénique et non raffiné. Les adhésions au club cycliste du Clarion atteignirent leur apogée au milieu des années 30, et un nombre sans précédent de citadins en bermudas et chemises à col ouvert s’entichèrent d’hôtels de jeunesse et de randonnées pédestres. « Le droit de vagabonder » à travers vallons, coteaux et landes devint une cause de gauche et la randonnée de masse, un acte politique parfois nuancé de mysticisme de la nature. En 1932, l’écrivain S. P. B. Mais conduisit seize mille personnes dans le parc naturel des South Downs pour y admirer le lever du soleil sur Chanctonbury Ring (malheureusement, le ciel était nuageux ce matin-là). Le mouvement de retour à la nature prenait d’autres formes aussi. À Marylebone en 1928, la Nature Cure Clinic (clinique de cure naturelle) ouvrait ses portes, avec des idées homéopathiques venues de l’Est via l’Allemagne. Les fruits crus et les jus de légumes y étaient considérés nécessaires à l’élimination des toxines. Et dans les mêmes années 30, le Dr Edward Bach vantait les vertus curatives des essences de fleurs qu’il avait découvertes en recueillant des gouttes de rosée sur des plantes, à l’aube.

      Le #nudisme organisé fit son apparition en Grande-Bretagne à la fin des années 1920. L’un de ses premiers centres à s’ouvrir a été Sun Lodge, à Upper Norwood au sud-est de Londres. A partir de 1928, les membres de la #Sun_Bathing_Society (société des bains de soleil) se retrouvaient les week-ends pour s’imprégner des rayons salutaires et revigorants et pour d’autres activités comme la « danse rythmique. » Les habitants locaux s’agglutinaient autour de la clôture pour tenter d’entrapercevoir les baigneurs en puris naturalibus. En 1929, la police dut intervenir au Welsh Harp Reservoir, à côté de Wembley, pour protéger les naturistes contre des émeutiers. En dépit de la controverse qu’il suscitait, le mouvement #nudiste prit de l’ampleur. En 1932, une lettre au Times en appela à la reconnaissance des bénéfices du culte du soleil - « en moins qu’un costume de bain. » - Ses signataires comprenaient George Bernard Shaw et C. E. M. Joad, philosophe populaire, socialiste, pacifiste, enthousiaste de la campagne (et peut-être le modèle du “Professeur Woad » d’Orwell). Joad était convaincu des vertus des siestes « nu au soleil », même seulement sur des criques désertes. Le ridicule n’était jamais loin. Dans le film I See Ice (1938), George Formby chantait - « Une photo d’un camp nudiste/ Dans mon petit album d’instantanés/ Très jovial mais un peu humide/ Dans mon petit album d’instantanés. » -

      #Leslie_Paul, fondateur des Woodcraft Folk, une alternative antimilitariste aux scouts ouverte aux garçons comme aux filles, se décrivait comme un « socialiste du style d’Edward Carpenter, épris d’une vision mystique de l’Angleterre. » En 1933, cinq cent jeunes membres des Woodcraft Folk campèrent autour d’une pierre levée de l’âge du bronze, dans le Herefordshire, pour y écouter un exposé sur les alignements de sites. [7] Deux garçons étaient accroupis dans une cage d’osier au sommet du monument. (Aujourd’hui, le propriétaire de la terre sur laquelle se dresse la Queen Stone préfère ne pas donner sa localisation exacte pour ne pas encourager la tenue de séances.) Paul, qui était écrivain et journaliste, passait le plus clair de son temps dans un cottage de la campagne du Devonshire. Un ami local, Joe, avec des poils sur la poitrine « épais et bouclés » comme un « matelas de fils de fer » aimait à s’allonger nu au soleil, à déclarer sa passion pour Tolstoï et à dénigrer les chaussures de cuir. « Le végétarisme était dans l’air du temps progressiste », écrivit plus tard Paul. « De nouveaux magasins de nourriture offraient de quoi satisfaire de fantastiques nouveaux goûts. … j’ai bu un mélange de lait malté, d’eau chaude et d’huile d’olive qui passait pour avoir les plus heureux effets sur le colon et les nerfs. » C’était un admirateur de l’Union Soviétique, un socialiste et un pacifiste. « Le #pacifisme avait une extraordinaire affinité avec le végétarisme », se souvenait-il, « de sorte que nous vivions d’énormes saladiers de bois emplis de salade aromatisée à l’ail, de lentilles et de pignons de pin garnis de poireaux. Nous respirions la santé. »

      Orwell a participé à deux universités d’été en 1936 : l’une à Letchworth et l’autre organisée par #The_Adelphi, un magazine pour qui il écrivait, dans une grande maison de Langham, près de Colchester. L’éditeur et fondateur du journal était le critique John Middleton Murry, un pacifiste et socialiste d’un type spirituel et poète qui avait acquis la maison dans l’espoir d’en faire le foyer d’une nouvelle forme de communauté égalitaire. (« Dans cette simple et belle maison, notre socialisme est devenu réalité » , écrivait-il. « Il me semblait que nous avions atteint une nouvelle sorte d’immunité contre l’illusion. ») Tous les invités étaient mis à contribution pour aider à la bonne marche du centre : Orwell était très demandé à la plonge, où il employait des talents cultivés lors de ses jours de pauvreté à Paris. Au cours d’une des discussions, il asséna apparemment à son auditoire, en majorité des gens de la classe moyenne, qu’ils ne « reconnaîtraient même pas un mineur ou un débardeur s’il en entrait un dans la pièce. » Murry finit par penser que le Centre Adelphi tenait trop de l’atelier d’idées : les socialistes qui y résidaient manquaient de la discipline qu’apporte le rude labeur physique.
Son projet suivant fut une ferme pacifiste.

      Il y a cent autres exemples de socialistes épris de ‘vie simple’ qui auraient suscité le mépris d’Orwell. Mais, malgré tous ses efforts, la longue et riche histoire des « hurluberlus » continua au-delà des années 1930 jusqu’aux éléments de la Campagne pour le Désarmement Nucléaire, les #hippies et les #Verts. (Et au-delà de l’Angleterre aussi, bien sûr.) Dans les années 1960, un restaurant végétarien a effacé un siècle de moqueries en adoptant fièrement le nom « Les Hurluberlus ». De bien des façons, la situation s’est retournée contre Orwell. Les personnages comme Edward Carpenter et Leslie Paul peuvent désormais être considérés comme les pionniers de l’anti-capitalisme écologiste moderne. L’environnementalisme est de plus en plus une cause et de moins en moins une distraction d’excentrique.

      Beaucoup de choses qu’Orwell considérait comme hurluberlues sont aujourd’hui à la mode. Il y a trois millions et demi de végétariens en #Grande-Bretagne, le yoga fait de plus en plus partie de la vie quotidienne des classes moyennes, et des pilules homéopathiques sont avalées par millions. (Malgré tout, ces tendances suggèrent, encore plus que du temps d’Orwell, une volonté d’auto-préservation et un style de vie égoïste, le contraire d’une volonté authentique de changer le monde.)

      Inévitablement, alors que des aspects hurluberlus ont été absorbés dans le courant dominant, d’autres pratiques et croyances étranges prennent leur place et sont ridiculisées par la majorité. Dans l’esprit du Quai de Wigan , on pourrait dire de l’anti-capitalisme d’aujourd’hui qu’il attire avec une force magnétique tous les écolos forcenés, les fruitariens organiques, les scooteristes à batterie solaire, les enthousiastes des naissances dans l’eau, les pratiquants de sexe tantrique, les fans de world music, ceux qui vivent dans des tipis, les porteurs de pantalons de chanvre et les accros aux massages ayurvédiques d’Angleterre. Quant aux sandales, les journalistes du Daily Mail _ peuvent bien conserver la mémoire de l’association entre hurluberlus d’antan et pieds quasi-nus, mais les longues queues devant les boutiques Birkenstock devraient les y faire réfléchir à deux fois. La vie simple est peut être aussi illusoire aujourd’hui qu’hier, mais nous sommes tous devenus des porteurs de sandales.

      Paul Laity est rédacteur littéraire au sein de la vénérable London Review of Books. En 2001, il a publié la Left Book Club Anthology (l’Anthologie du club du livre de gauche) , (Weidenfeld & Nicolson)
      Traduction Entelekheia
      [1] William Morris, peintre, dessinateur de papier peint, écrivain et l’une des figures de proue d’un mouvement conjuguant art et artisanat, l’Arts and Crafts.
      [2] La première à avoir reconnu le talent d’Orwell. Elle l’aida à faire publier son premier livre en le portant elle-même à un agent littéraire qui le transmit à un éditeur, Victor Gollancz. Le livre, Down and Out in Paris and London, parut en 1933.
      [3] Une communauté socialiste utopique également connue sous le nom « Alcott House ».
      [4] Les réformistes du costume militaient contre le corset, pour le pantalon féminin, pour que les femmes s’habillent de façon adaptée à la mode des vélocipèdes, pour le port de sous-vêtements hygiéniques en laine, et plus généralement pour le port de vêtements pratiques, dits « rationnels ».
      [5] Club politique de centre-gauche, socialiste et réformiste créé en 1884. Gorge Bernard Shaw et Herbert George Wells en faisaient partie. La Fabian Society , qui se décrit aujourd’hui comme progressiste, existe toujours au sein du Parti travailliste. Elle est aujourd’hui alignée sur le néolibéralisme européiste de Tony Blair.
      [6] Jeu de mots sur un proverbe anglais. Littéralement, « la vie n’est pas toute faite de bière et de quilles », signifiant « la vie n’est pas toujours facile ».
      [7] Théorie loufoque sur des lignes imaginaires (également appelées « ley lines ») censées relier des sites préhistoriques de façon occulte.

      #culpabilisation #Gauche #Histoire_des_idées #Libéralisme #Socialisme_utopique #espéranto #hurluberlu #hurluberlue

      Cet article est paru dans Cabinet Magazine http://www.cabinetmagazine.org/issues/20/laity.php sous le titre ‘A Brief History of Cranks’.

    • Sur le docteur Gero Winkelmann son discours monstrueusement homophobe est exactement le meme que j’avais entendu d’un médecin invité par le lycée catholique ou j’étais. Je relève qu’il fraude la sécu avec des préscriptions d’homéopathie et de pizzas pour « guerrir » de l’homosexualité.
      #homéopathie #origan (une plante qui rend viril et hétéro selon ce medecin !)

    • « Homothérapies, conversion forcée » : « Travailler longtemps sur un sujet te force à prendre position »
      https://www.20minutes.fr/arts-stars/television/2665099-20191202-homotherapies-conversion-forcee-travailler-longtemps-suje

      « Vous êtes jugés dignes d’être les martyrs de la chasteté » lâche un prêtre aux participants homosexuels venus l’écouter, dans le documentaire Homothérapies, conversion forcée, visible jusqu’en janvier sur arte.tv. Deux ans d’enquête qui ont conduit Bernard Nicolas, Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre aux États-Unis, en France, en Allemagne, en Pologne et en Suisse, pour infiltrer des groupes qui tentent de convertir les homosexuels à l’hétérosexualité ou prônent l’abstinence.

      A travers des témoignages poignants, le film montre les vies détruites de celles et ceux qui ont subi ces « thérapies ». Timothée de Rauglaudre et Jean-Loup Adénor, deux jeunes journalistes (23 et 28 ans) ont aussi publié sur le même sujet le livre Dieu est amour, [Infiltrés parmi ceux qui veulent « guérir » les homosexuels], aux éditions Flammarion, et ont répondu aux questions de 20 Minutes.

    • Petit échange sur Twitter.
      https://twitter.com/TimdeRauglaudre/status/1201533776746237952

      Je ne comprends pas pourquoi on demande toujours aux personnes LGBT si elles sont journalistes ou militantes. Laisse-t-on son humanité de côté en enquêtant sur des violations aux droits humains ? Cuisine-t-on ainsi tous les journalistes concernés par leurs sujets d’enquête ?

      Pour connaître le travail d’@audelorriaux
      je suis certain que c’était bienveillant
      🙂
      Et je pense que le fait qu’on ait été auditionnés à la mission d’info et qu’on donne notre avis sur certains points le justifie.
      Mais en-dehors de ça je suis d’accord avec le constat général !

  • Comment l’Etat français recrute les femmes au ministère de la culture -
    https://www.liberation.fr/france/2019/11/07/au-ministere-de-la-culture-les-entretiens-pervers-d-un-haut-fonctionnaire

    « J’ai uriné par terre, quasiment à ses pieds. J’étais humiliée et honteuse » : Claire (1) est l’ une des dizaines de femmes ayant passé un entretien d’embauche au ministère de la Culture avec Christian N., haut fonctionnaire du ministère de la Culture. Comme toutes celles qui ont subi ses agissements et que Libération a retrouvées, une question la hante : « Comment a-t-il pu faire autant de victimes, sans jamais être découvert ? » Dans cette affaire, les chiffres donnent le vertige. Entre 2009 et 2018, plus de 200 femmes - selon une liste qu’il a rédigée lui-même - ont été photographiées et/ou intoxiquées aux diurétiques, à leur insu, au ministère de la Culture puis à la direction régionale des affaires culturelles (Drac) de la région Grand Est. Elles l’ont toutes été par l’ancien sous-directeur des politiques de ressources humaines au siège du ministère, situé rue de Valois, à Paris. Son but : les pousser à perdre le contrôle et à uriner devant lui.

    #travail #femmes #recrutement #emploi #violences_sexuelles #toilettes #empoisonnement #metoo

    A l’époque, la police, aussi, va refuser de s’intéresser à la situation. En 2015, Marie a tenté de porter plainte quelques semaines après son entretien avec Christian N. Sans savoir alors précisément quoi, la jeune femme est persuadée que quelque chose d’anormal s’est produit lors de la rencontre. Las. Dans un commissariat parisien, elle est éconduite : « Ils ne m’ont pas du tout prise au sérieux. Ils m’ont dit que c’était quelqu’un de haut placé et qu’on ne pouvait pas porter plainte comme ça. » Cette situation perdurera même après la révélation de l’affaire. En mai dernier, le Canard enchaîné publie le témoignage d’une victime sous le titre : « Le parquet saisi d’une histoire à se pisser dessus ». Choquées par cette formulation, plusieurs victimes se reconnaissent néanmoins dans les faits relatés par l’hebdomadaire et décident d’aller porter plainte. Claire a dû convaincre les policiers : « Ils minimisaient en disant que je n’allais pas porter plainte ou déposer une main courante pour avoir fait pipi. J’ai dû leur montrer l’article du Canard enchaîné pour qu’ils me reçoivent. »

    Face à ces difficultés et à l’impossibilité d’obtenir le soutien du ministère, Alizée s’est tournée vers Marlène Schiappa. En juin, la jeune femme l’interpelle sur Twitter. Le compte de soutien à la secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, « Avec_Marlene », lui répond. Derrière ce pseudo, il y a une conseillère du cabinet (2). Dans un échange de textos que Libération a pu consulter, cette dernière promet à Alizée de l’aider en la mettant en lien avec Agnès Saal, haute fonctionnaire chargée de l’égalité et de la diversité au ministère de la Culture. Contactée par Libération, la conseillère n’a pas donné suite. « Depuis, elle ne m’a jamais recontactée. J’ai relancé le cabinet de Marlène Schiappa début juillet, mais ils ne me répondent plus du tout, regrette Alizée. Moi, je suis suivie psychologiquement, mais pour toutes les autres victimes, on fait quoi ? »

    #police #injustice #déni #omerta

    Le titre de cet article existe en plusieurs versions.
    Sur le papier « un sérial voyeur au ministère de la culture » #euphémisme
    Sur la version web « Au ministère de la Culture, les entretiens pervers d’un haut fonctionnaire ». #pornification
    #ligue_du_lol #male_gaze

    • « Ils m’ont dit que c’était quelqu’un de haut placé et qu’on ne pouvait pas porter plainte »

      Ca me rappel une remarque qu’a glissé Costa-Gavras interrogé sur Médiaprat à propos de #metoo et du cas de Adèle Haenel. Costa-Gavras a marmonné à un moment qu’on pouvait croire Adèle Haenel parceque c’était une jeune femme qui avait un césar. Même phénomène lorsqu’on a parlé de #MeToo au moment ou des star s’en sont emparées. Le tag existait bien avant, inventé par Tarana Burke en 2007 pour dénoncer les violences sexuelles, notamment à l’encontre des minorités visibles (et invisibiles médiatiquement). On limite toujours le phénomène au secteur du cinéma, à la limite c’est parfois un peu étendu au domaine aux arts, mais le lien avec ce qui se passe dans l’emploi n’est pas fait. Adele Haenel et les 200 victimes de Christian N c’est exactement le même problème.

      Costa-Gavras ce qui lui importe c’est qui a le Césare. Heureusement l’agresseur d’Adèle Haenel n’as pas de césare ni palme d’or. Il n’est pas Luc Besson alors on se fait une bonne conscience en se déchainant sur lui. Adèle Haenel fait versé de grosses larmes aux crocodiles mais les victimes de Besson laissent de glace, tout comme les minorités visibles qui utilisent #metoo depuis 2007. D’ailleurs Costa-Gavras et les medias mainstream font comme si Adèle Haenel était la première à parler en France.

      Ce matin je retrouve Marlène Schiappa qui déclare dans Marianne (rapporté par le parisien) ;

      "« Nous allons désormais expulser les citoyens étrangers condamnés pour violences sexistes ou sexuelles », a-t-il clamé auprès du magazine.

      « Ces violences ne sont excusables en aucun cas, y compris lorsqu’elles se produisent chez des populations en difficulté », souligne la ministre, qui avoue que sa proposition a suscité des débats en interne. Elle a pourtant été retenue lors du comité interministériel sur l’immigration piloté par Édouard Philippe.

      http://www.leparisien.fr/politique/tolerance-zero-schiappa-veut-faire-expulser-les-etrangers-condamnes-pour-

      (au passage je croi pas que Schiappa soit ministre et « a-t-il déclaré » est une coquille)
      –—
      Ce que je comprend c’est que c’est pas la violence le problème, en fait Schiappa s’en fiche des victimes de Christian N ou de Besson, ce qui compte c’est le niveau de hiérarchie de qui l’exerce et qui la subit. C’est un peu une évidence mais ca me frappe ces derniers jours.

      Peut être parceque cette semaine j’écoutais un cours sur le talent pendant que je dessine, pour essayé de comprendre pourquoi les discriminé·es en seraient autant dénué·es pour qu’on les voient et les entendent si peu.
      https://www.college-de-france.fr/site/pierre-michel-menger/course-2016-2017.htm
      Pierre-Michel Menger parle de la parabole des talents qui serait à la base de l’idée de mérite en occident.

      Évangile selon Matthieu, chapitre 25, versets 14 à 30 :

      D’après la traduction officielle liturgique de la Bible (source wikipédia).

      « C’est comme un homme qui partait en voyage : il appela ses serviteurs et leur confia ses biens. À l’un il remit une somme de cinq talents, à un autre deux talents, au troisième un seul talent, à chacun selon ses capacités. Puis il partit. Aussitôt, celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla pour les faire valoir et en gagna cinq autres. De même, celui qui avait reçu deux talents en gagna deux autres. Mais celui qui n’en avait reçu qu’un alla creuser la terre et cacha l’argent de son maître. Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et il leur demanda des comptes. Celui qui avait reçu cinq talents s’approcha, présenta cinq autres talents et dit : “Seigneur, tu m’as confié cinq talents ; voilà, j’en ai gagné cinq autres.” Son maître lui déclara : “Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur.” Celui qui avait reçu deux talents s’approcha aussi et dit : “Seigneur, tu m’as confié deux talents ; voilà, j’en ai gagné deux autres.” Son maître lui déclara : “Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur.” Celui qui avait reçu un seul talent s’approcha aussi et dit : “Seigneur, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes là où tu n’as pas semé, tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain. J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Le voici. Tu as ce qui t’appartient.” Son maître lui répliqua : “Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne là où je n’ai pas semé, que je ramasse le grain là où je ne l’ai pas répandu. Alors, il fallait placer mon argent à la banque ; et, à mon retour, je l’aurais retrouvé avec les intérêts. Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui en a dix. À celui qui a, on donnera encore, et il sera dans l’abondance ; mais celui qui n’a rien se verra enlever même ce qu’il a. Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dans les ténèbres extérieures ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents !” »

      https://fr.wikipedia.org/wiki/Parabole_des_talents#Texte_de_la_parabole_des_talents

      Alors si tu as 10 talents comme Polansky, le maitre te donnera tout, mais si tu as un seul talent comme une personne immigrée racisée, Jupiter et Schiappa en bons chrétiens, te jetterons dans les ténèbres extérieurs, pour y pleurer et grincer des dents, après t’avoir délesté de ton unique talent pour le filer à Polansky.

      #inversion_patriarcale #critique_de_la_valeur #talent #mérite #christianisme #ordolibéralisme

    • Pourquoi dans l’article son nom n’est pas cité en entier ?
      On trouve encore sa photo sur le site du ministère de la culture mais sa page a été supprimée.

    • Un commentaire qui développe les particularités sociales de Adèle Haenel -

      Un des enseignements de l’affaire Haenel, au-delà du décryptage des mécanismes de la violence sexuelle, est de mettre au jour les conditions sociales extrêmement improbables d’une telle prise de parole. Pourquoi le récit d’Adèle Haenel est-il audible/crédible (pour l’instant en tout cas), plus que ceux des autres femmes ayant dénoncé des agresseurs dans le monde du cinéma, y compris depuis l’émergence du mouvement MeToo ?
      –Parce que le rapport de force entre elle et son agresseur s’est inversé, comme elle le dit elle-même. Depuis les faits, elle est montée en puissance, alors que son pouvoir à lui n’a fait que s’amoindrir. Elle ne peut donc être vraiment suspectée de monter de toute pièce cette histoire pour attirer l’attention sur elle, ou pour gagner de l’argent. Elle dispose d’allié.e.s dans le cinéma français (surtout parmi les réalisatrices), et elle peut s’appuyer sur un réseau de soutiens plus étendu que lui. Le fait que tous les témoins cité.e.s dans le papier de Mediapart parlent à visage découvert (en « on »), fait tout à fait exceptionnel comme le souligne la journaliste Marine Turchi, en atteste.
      –Parce qu’elle est belle (et blanche, et conforme aux canons de la féminité bourgeoise), et qu’elle était déjà belle au moment des faits, les photos en attestent : elle échappe donc à la suspicion d’être trop repoussante pour avoir été agressée (contrairement à Nafissatou Diallo, cible de commentaires hallucinants sur son apparence physique, au moment de l’affaire DSK).
      –Parce que, les photos en attestent aussi, elle avait le corps d’une enfant au moment des faits, c’est sûr : on le voit car une dent définitive n’avait pas encore poussé et entravait son sourire enfantin, malgré les longues robes de soirée et le maquillage discret qu’elle portait lors des cocktails autour de la promotion du film. Elle ne peut pas être suspectée d’avoir joué la « Lolita » provocatrice (contrairement à la victime de Roman Polanski, âgée de 13 ans au moment des faits, déjà « formée » et « aguicheuse », comme l’ont répété à l’envi les commentateurs autorisés). Ce d’autant qu’elle est issue d’une famille de classe moyenne supérieure, un milieu dans lequel les normes de la féminité, à cet âge, mettent fortement à distance les marqueurs de la séduction. Cela se voit, aussi, sur les photos.
      –Parce qu’elle est soutenue par une enquête journalistique d’une très grande qualité, précise, rigoureuse, de long cours.
      –Parce que, en plus de son témoignage, des documents viennent fortement conforter son récit (des lettres datant du milieu des années 2000, conservées par Adèle Haenel, dans lesquelles Christophe Ruggia lui déclare l’amour « lourd à porter » qu’il lui a porté au cours des années précédentes – alors qu’elle avait 12-13 ans).
      –Parce qu’elle dispose des ressources intellectuelles et politiques nécessaires pour désingulariser son cas et dénoncer des rapports de force systémiques, en se prémunissant ainsi (pour l’instant…) contre les classiques accusations d’hystérie et de chasse aux sorcières.
      Ce sont des conditions socialement très improbables. Adèle Haenel elle-même dit qu’une des raisons pour lesquelles elle porte ce récit dans l’espace public est qu’elle se sent en position (et en devoir) de parler au non de toutes celles qui ne peuvent être entendues - qu’elles parlent ou pas. Les conditions socialement très improbables de la crédibilité des récits de violence sexuelle par les victimes : voilà ce qu’on doit garder en tête à chaque fois que nous parvient le récit d’une femme qui dit avoir été victime de violences sexuelles, dans le cinéma ou ailleurs.

      https://www.facebook.com/laure.ber.7/posts/10156975786138737

    • Diurétiques : nouvelles victimes et ministère de la Culture aux abonnés absents

      depuis l’enquête de Libération, rien de nouveau n’a été annoncé par le ministère de la Culture. Interrogé vendredi sur Europe 1, le ministre de la Culture, Franck Riester, s’est déclaré atterré par « cette histoire complètement folle ». « La justice va prendre les décisions qui s’imposent », ajoutait-il sans évoquer ni l’ouverture d’une enquête interne ni même la mise en place d’une procédure pour recenser ou aider les victimes. « A aucun moment le ministère ne s’est rapproché de celles qui étaient sur le fameux tableau Excel de Christian N. pour donner une quelconque info, voire un accompagnement », constate aujourd’hui un salarié du ministère qui souhaite rester anonyme. En interne, on dit même « n’avoir jamais vu la couleur de la cellule d’écoute ».

      Ce statu quo a poussé les syndicats à écrire ce mercredi matin à tous les personnels du ministère. Dans ce mail interne, signé par 7 syndicats (dont la CGT, la CFDT et la Snac-FSU), ils demandent d’« en finir avec l’omerta et l’impunité des violences hiérarchiques dans la fonction publique ». Ils dénoncent par ailleurs « une situation systémique au ministère de la Culture […] où la couverture des actes de violence et d’abus de pouvoir est favorisée par un système hiérarchique vertical violent et rigide » et demandent « la protection fonctionnelle pour les victimes de Christian N. », « une enquête ministérielle approfondie » et « le retrait immédiat des labels Egalité et Diversité décernés au ministère de la Culture ».

      https://www.liberation.fr/france/2019/11/13/diuretiques-nouvelles-victimes-et-ministere-de-la-culture-aux-abonnes-abs

  • CEDH | La Suisse violerait la Convention en renvoyant un Afghan chrétien
    https://asile.ch/2019/11/07/cedh-la-suisse-violerait-la-convention-en-renvoyant-un-afghan-chretien

    La Cour Européenne des droits de l’Homme a rendu un arrêt le 05.11.2019 qui reconnaît que la Suisse violerait l’article 3 de la Convention en renvoyant un ressortissant afghan converti au christianisme. Dans l’ Affaire A.A. c. Suisse (Requête n° 32218/17) , la CourEDH relève que, selon de nombreux documents internationaux sur la situation en Afghanistan, […]

  • Taybeh, village chrétien de Palestine
    https://visionscarto.net/taybeh-chretiens-de-palestine

    On n’arrive pas à Taybeh par hasard. Dans le gouvernorat de Ramallah, dans les Territoires occupés, à 50 km au nord de Jérusalem, cette petite ville perchée sur sa colline n’est pas un haut lieu touristique de la Terre sainte. Seuls des groupes de pèlerins chrétiens s’aventurent jusqu’ici, au seuil du désert, entre la Samarie et la Judée bibliques. Qu’en est-il d’être chrétien·ne dans les Territoires palestiniens occupés ? Pour comprendre, je me suis rendue sur place et ce périple a pris la forme d’un (...) #Billets

  • Eritrea: 150 cristiani arrestati da giugno. Si teme la chiusura delle scuole cattoliche
    https://www.cathkathcatt.ch/i/wp-content/uploads/sites/4/2019/08/eritrea-800x450.jpeg

    In Eritrea proseguono le persecuzioni governative anticristiane, dopo la confisca delle strutture sanitare cattoliche avvenute tra giugno e luglio, almeno 150 cristiani sono stati arrestati negli ultimi due mesi in diverse città. A darne notizia è il sito dell’osservatorio cristiano Wolrd Watch Monitor secondo cui l’ultimo episodio risale al 18 agosto, quando sono stati arrestati 80 cristiani da Godayef, un’area vicino all’aeroporto della capitale, Asmara.

    Chiesta la rinuncia al cristianesimo

    Il 16 agosto, sei cristiani, dipendenti pubblici del governo sono stati arrestati e portati davanti a un tribunale ad Asmara. Il giudice ha intimato ai sei fedeli di rinunciare al cristianesimo e davanti al loro rifiuto si è riservato di prendere eventuali future decisioni.

    70 cristiani condotti nei tunnel sotterranei

    Il 23 giugno altri 70 cristiani appartenenti alla Faith Mission Church of Christ erano stati arrestati a Keren, la seconda città più grande dell’Eritrea. I membri di questo gruppo, tra cui 35 donne e 10 bambini, sono stati portati nella prigione di Ashufera, che è composta da un vasto sistema di tunnel sotterranei in condizioni estremamente degradate.

    Arrestati cinque preti ortodossi

    Sempre lo scorso giugno sono stati arrestati anche cinque sacerdoti ortodossi, un atto che spinse l’osservatore delle Nazioni Unite per i diritti umani in Eritrea, Daniela Kravetz, a chiedere il rilascio di tutti coloro che sono stati imprigionati per il loro credo religioso.

    Don Zerai: perseguitate tutte le religioni

    “Il governo tollera le religioni che ha trovato già radicate nel Paese; le nuove religioni di minoranza – nel caso degli arresti riguardanti i gruppi pentecostali, battisti – sono dichiarate illegali nel Paese già dal 2001”, così a Vatican News il sacerdote eritreo don Mussie Zerai, presidente dell’agenzia Abeshia, spiega i motivi di questa ennesima ondata repressiva. Don Zerai conferma inoltre l’esistenza di carceri eritree sotterranee e racconta di persone detenute all’interno di un container senza poter vedere la luce del sole.

    Dopo gli ospedali si teme per le scuole

    Il sacerdote parla anche della confisca degli ospedali cattolici: “Tra giugno e luglio sono state chiuse in totale 29 strutture tra ospedali, cliniche e presidi medici, gestiti dalla chiesa cattolica rifacendosi a questa legge. Non solo ha fatto chiudere queste strutture ma ne ha confiscato fisicamente la proprietà”. “Il timore è che questo toccherà anche alle scuole che la Chiesa cattolica gestisce – afferma ancora Don Zerai – 50 scuole tra elementari, medie e superiori e oltre cento asili nidi in tutto il territorio nazionale. Sarà un danno enorme soprattutto per la popolazione, perché sia le cliniche che le scuole si trovavano anche in zone sperdute, rurali, dove non c’è nessun’altra presenza tranne quella della Chiesa cattolica”.

    https://www.catt.ch/newsi/eritrea-150-cristiani-arrestati-da-giugno-si-teme-la-chiusura-delle-scuole-catt
    #chrétiens #Erythrée #COI #répression #arrestation #écoles_catholiques #christianisme #catholicisme #religion #persécution #Eglise_catholique

  • John Chau, American Missionary, and the Uncontacted Tribe | GQ
    https://www.gq.com/story/john-chau-missionary-and-uncontacted-tribe


    Voici la triste histoire d’un jeune homme sérieux et doué qui a mis en danger l’existence d’une des dernières tribus vivant sans relations avec la civilisation capitaliste. Les détails de l’histoire font comprendre l’énorme danger auxquel nous sommes tous exposés à cause des croyances irrationnelles de la classe dominante étatsunienne.

    When a 26-year-old American missionary set out for a lush island in the Indian Ocean last year, it was with one objective in mind: to convert the uncontacted Sentinelese tribe, who had lived for centuries in isolation, free from modern technology, disease, and religion. John Chau’s mission had ambitions for a great awakening, but what awaited instead was tragedy.

    By Doug Bock Clark, August 22, 2019

    1. First Contact

    For 11 days in November 2018, John Chau lived mostly in darkness. While a cyclone thrashed the Bay of Bengal, Chau quarantined himself inside a safe house in the tropical backwater of Port Blair, India, never stepping outside to enjoy sunlight. The 26-year-old American missionary was hoping his body would finish off any lingering infections so that he wouldn’t sicken the Sentinelese, a hunter-gatherer tribe that he dreamed of converting to Christianity. They’d been isolated on their remote island for enough centuries that they’d never developed modern antibodies. Even the common cold could devastate them.

    During this retreat Chau kept his mountain climber’s body hard with triangle push-ups, leg tucks, and body squats. But it was his soul that he primarily fortified, with prayer and by reading a history of the tribulations faced by pioneering American missionaries in Southeast Asia, who were an inspiration to him. “God, I thank you for choosing me, before I was even yet formed in my mother’s womb, to be Your messenger of Your Good News,” he wrote in his diary. “May Your Kingdom, Your Rule and Reign come now to North Sentinel Island.”

    After the storm finally passed, a crew of local Christians hid Chau on their 30-foot open wooden boat and struck out under darkness for the most extreme outcrop of the Andaman archipelago, on a route presumably meant to resemble that of a normal fishing expedition. As they dodged other craft, Chau recorded, “The Milky Way was above and God Himself was shielding us from the Coast Guard and Navy patrols.” The Indian government bans contact with the Sentinelese as a way of protecting them from outsiders—and outsiders from them. The Sentinelese have maintained their independence by frequently repelling foreigners from their shoreline with eight-foot-long arrows.

    Bioluminescent plankton illuminated fish jumping “like darting mermaids” as the boat motored more than 60 miles. Sometime before 4:30 a.m., the crew noted three bonfires on a distant beach and then anchored outside the island’s barrier reef. While resting, eyes shut but not asleep, Chau had “a vision as I’ve never had one before,” of a meteorite—possibly representing himself—streaking toward a “frightening city with jagged spires,” seemingly Sentinel Island. Then “a whitish light filled [the city] and all the frightening bits melted away.” He couldn’t help wondering in his diary: “LORD is this island Satan’s last stronghold where none have heard or even had a chance to hear Your Name?”

    Dawn soon revealed a hut on a white-sand beach, backed by primordial jungle. Chau off-loaded from the fishermen’s boat a kayak and two waterproof cases jammed with wilderness survival supplies. He paddled a half mile in shallow water over dead coral, and as he approached shore, he heard women “looing and chattering.” Then two dark-skinned men, wearing little, if anything, ran onto the beach, shouting in a language spoken by no one on earth besides their tribe. They clutched bows, though they hadn’t yet strung arrows onto them.

    From his kayak, Chau yelled in English: “My name is John. I love you, and Jesus loves you. Jesus Christ gave me authority to come to you.” Then, offering a tuna most likely caught by the fishermen on the journey to the island, Chau declared: “Here is some fish!” In response, the Sentinelese socketed bamboo arrows onto bark-fiber bowstrings. Chau panicked. He flung the gift into the bay. As the tribesmen gathered it, he turned and paddled “like I never have in my life, back to the boat.”

    By the time he reached safety, though, his fear was already turning to disappointment. He swore to himself that he would return later that day. He had, after all, been planning for this moment since high school. It was his divine calling, he believed, to save the lost souls of North Sentinel Island.
    2. The Calling

    On the surface, John Chau enjoyed a normal 1990s childhood in a suburb of Portland, Oregon, playing soccer and performing charitable work with his church. Family photos show a chubby-cheeked boy grinning with his Chinese psychiatrist father in national parks, his American lawyer mother presumably behind the camera. But it wasn’t just those vacations that inspired his love of the wild. One day, while still in elementary school, Chau found a book in his dad’s downstairs study and wiped dust off its cover to reveal: Robinson Crusoe. The story of a solitary castaway on a tropical island hooked him on adventure tales.

    As Chau matured, he mastered the skills necessary to strike off on his own adventures in the rugged mountains just outside Portland, earning the equivalent of an Eagle Scout award from an evangelical version of the Boy Scouts. It wasn’t just a love of exploration that drove him. Wandering through mossy forests caused him to marvel at “the beautiful creation around us that we are all called to care for” and connected him to God, like the Old Testament prophets who found the Lord while alone in the wilderness.

    As posted on Instagram: Chau took public ferries to several outlying islands to test his kayak for his final trip to North Sentinel Island.

    Chau grew up Pentecostal, a charismatic Christian movement that is generally considered intensely evangelical and conservative. His mother wrote that she worked as a fund-raiser for organizations like Jerry Falwell’s Moral Majority and the Ethics and Public Policy Center, which describes itself as “Washington, D.C.’s premier institute dedicated to applying the Judeo-Christian moral tradition to critical issues of public policy,” and then for many years on the faculty at Oral Roberts University, a historically Pentecostal institution. It was during his junior year at a small Christian high school that he underwent that American evangelical rite of passage: a mission trip to Mexico. Sermonizing months later, as seen in a video uploaded to YouTube, Chau said the trip helped him realize, “We can’t just call ourselves Christians and then the next day just be like, Yeah, you know, let’s go to a party and get drunk and get high, whatever, get wasted, and live a lifestyle that’s totally against what Christ has called us to do. We actually have to do something.” The skinny teenager in an American Eagle polo reminds his listeners that one of Jesus’s commands was: “Therefore go and make disciples of all nations, baptizing them in the name of the Father and of the Son and of the Holy Spirit, and teaching them to obey everything I have commanded you.” This passage comes from what is known as the Great Commission, and it is a primary biblical justification for missionary work.

    Though overseas missions might seem a relic of the British Empire, America dispatches a significant number of missionaries abroad each year—approximately 127,000 in 2010, for example, according to the Center for the Study of Global Christianity. This number grew for decades because of American Protestantism’s emphasis on every believer’s responsibility to proselytize and the increasing ease of air travel, which has meant that spreading the Word internationally can be done over spring break. These factors have contributed to an explosion of self-regulated missionary groups that can seem practically freelance compared with the bureaucratized Catholic missionary orders of old. Chau would have likely believed missionary work “to be a divine obligation,” said Joshua Chen, a friend raised in a household with similar beliefs.

    Among some evangelicals, few missionaries are as celebrated as those who work with remote tribes. After returning from his high school trip to Mexico, Chau was surfing JoshuaProject.net, a website that catalogs unconverted peoples, and stumbled upon an entry for the Sentinelese. Today the site describes them as a “hostile” tribe that “need to know the Creator God exists.” Before long he was conjuring the islet on Google Maps, promising that he was going to bring the Sentinelese the Good News. His father, Patrick Chau, overheard him telling others this was his “calling,” but Patrick later wrote, “I hoped that he would be matured enough to rectify the fantasy before too late.”

    Indian anthropologists pass coconuts to the Sentinelese in 1991—one of the most notable attempts at contact to date.
    3. Satan’s Last Stronghold

    The Andamanese tribes, of which the Sentinelese are one, are “arguably the most enigmatic people on our planet,” according to a team of geneticists who published a paper in 2003 about trying to track their origins. The scientists found some evidence that they were part of the first wave of humans to reach Asia, more than 50,000 years ago—which makes sense, as their appearance is similar to that of Africans. But if that theory holds true, Asiatic peoples, who arrived later, eradicated their forebears, except for a remnant in the Andamans. This would mean that the estimated 50 to 200 surviving Sentinelese have been refugees since prehistory.

    Records from Roman, Arab, and Chinese traders, dating from the second century A.D., tell of Andamanese murdering sailors who put to shore looking for fresh water. In the 13th century, Marco Polo passed nearby and recorded from secondhand accounts that “they are a most cruel generation, and eat everybody that they can catch, if not of their own race,” though he was almost certainly wrong about the cannibalism. Consequently, most people who even knew about the Sentinelese were happy to avoid them until the British Empire established Port Blair, a penal colony for rebellious Indians, on nearby South Andaman Island.

    In 1879, the 19-year-old aristocrat Maurice Vidal Portman was charged with overseeing the Andamanese and—drawn by whatever impulse has moved young men across the ages—soon led an expedition to Sentinel Island. At first he and his soldiers freely roamed a jungle that was “in many places open and park like,” he wrote, and filled with “beautiful groves of bullet-wood trees.” Eventually they discovered some recently abandoned lean-tos and evidence that their inhabitants survived by hunting sea turtles, wild pigs, and fish, as well as by foraging fruits and roots. Portman, however, was not satisfied.

    After scouring the Manhattan-size island several times, and having glancing contact with the Sentinelese, the outsiders finally stumbled across an old Sentinelese man with his wife and child. The old man was tackled before he could fire his bow, and the whole family, along with three other Sentinelese children captured about the same time, was abducted back to Port Blair where Portman kept all of them in his house. (Over two ensuing decades of ostensibly civilizing the natives, Portman habitually photographed naked Andamanese captives, though it doesn’t seem that any of the disturbing pictures that survive are of the Sentinelese.) The old Sentinelese man and his wife rapidly died of sickness, and Portman eventually released the surviving children back to the island with gifts—and, perhaps, pathogens. “This expedition was not a success,” Portman wrote. “We cannot be said to have done anything more than increase their general terror of, and hostility to, all comers. It would have been better to have left the Islanders alone.”

    Some have speculated that Portman turned the Sentinelese against outsiders. Certainly his misadventures couldn’t have helped. But historical records suggest that the Sentinelese had isolated themselves long before Portman, perhaps because Southeast Asian kingdoms had raided them for slaves. Regardless, the Sentinelese violently maintained their independence until the British Empire collapsed, shortly after World War II, and the new Indian government eventually realized that some of its citizens didn’t even comprehend they were Indian.

    Consequently, in March 1974, a team of Indian anthropologists attempted to befriend the Sentinelese. As they approached the island, the anthropologists were guarded by policemen equipped with shields and shadowed by a film crew. The Indians had brought three Andamanese from a friendly tribe to interpret. “We are friends!” they shouted through a loudspeaker from a boat offshore. “We come in peace!” Evidence suggests the Sentinelese’s language has diverged from those of nearby tribes so much they are mutually unintelligible. But from about 80 yards away, one archer bent so far back that he seemed to aim at the sun, then launched an unmistakable reply. In a recording of that moment, an eight-foot bamboo shaft, with an iron nail lashed to its tip, plunges out of the heavens, ricochets off the boat’s railing, and into the water. When the camera refocuses, a Sentinelese man is pumping both fists in what is obviously a victory dance as the boat retreats.

    The anthropologists then motored up the coast, leaving coconuts, bananas, and plastic buckets on a deserted beach, and later watched as the Sentinelese carried away the offerings. But even that did not win over the tribe: The expedition was halted when the film director was wounded in the thigh by an arrow. When the anthropologists subsequently tried to leave even more gifts, the tribe immediately speared a bound live pig with their long arrows and buried it in the sand. A cotton doll left to test if they would let a human-shaped object cross their beach into the island’s interior suffered a similar fate.

    After that, anthropologists continued to make intermittent and unsuccessful visits to the island, and sometimes the outside world washed up on its shores. In 1981, a Panamanian freighter ran aground on the barrier reef during a storm. A few days later, a lookout spotted about 50 naked “wild men” waving bows and arrows on the beach. As described in The American Scholar, the crew then radioed the Regent Shipping Company’s Hong Kong office and begged for an airdrop of guns: “Worrying they will board us at sunset. All crew members’ lives not guaranteed.” Robert Fore, an American pilot who was working nearby, ended up landing a helicopter on the ship’s deck in high winds and plucking more than 30 sailors and their dog to safety. Fore had flown combat missions in Vietnam, he said, “but this was unique.” They left behind a ship’s worth of iron to be hammered into arrowheads, as well as tons of less useful chicken feed.

    The most recent contact of note was in 2006, when two Indian fishermen, believed to be drunk on palm wine, drifted ashore. Other poachers watched from outside the barrier reef as the Sentinelese hacked them to death with what were probably adzes, which an anthropologist has speculated that the tribe “must have endowed with magical power, to keep away the evil spirits.” When a helicopter investigated the deaths, archers drove it away, but not before rotor wind whipped sand off shallow graves—revealing a pair of corpses. After some time, the bodies were reportedly dug up and hung like scarecrows on bamboo poles, facing the sea.
    4. God’s University

    Chau learned this violent history while researching the tribe on his laptop. As he read on a missionary’s blog the summer after his freshman year of college: “The Sentinelese may be the greatest missions challenge anywhere!” Instead of being daunted, though, he appears to have tried to strike up a correspondence with the missionary, writing, “Hi! I genuinely believe that God has called me to go to the Sentinelese.”

    Chau was attending Oral Roberts University in Tulsa, Oklahoma. Oral Roberts, nicknamed “God’s University,” has the stated goal of fostering “evangelistic capability” in its students. In 2018, the school sent about a seventh of its student body abroad on missions. Chau enrolled in History of Missions, a course in which he learned, as a syllabus put it, “a people-to-people strategy working from within the culture” for proselytizing. According to Dan McCarthy, a friend who said he took the class and later went on a mission overseas with him, this meant: “You learn the culture of those people. You learn their language. You blend in, and then you hope you get a chance to share Jesus because they ask questions about how you’ve been modeling His love. You don’t go in and force it down their throats.”

    Putting theory into practice, Chau worked with the university’s Missions and Outreach department, under Bobby Parks, a boyishly handsome and enthusiastic 30-something. Chau helped Parks coach refugee children in soccer for Park’s not-for-profit organization and perform local missions. Parks would later describe on social media his mentorship of Chau as similar to how the older apostle Paul guided the younger Timothy. While at Oral Roberts University, Chau traveled twice to South Africa—once with Parks’s department and later to coach and teach “life values” at a Christian soccer academy, one of the countless institutions that accept short-term missionaries in the world-spanning evangelical travel industry. Chau also represented his faith closer to home. Nicole Hopkins, a university friend, said that when her sister was in the hospital for a year, John provided her with daily support but “never pushed the gospel on her during that season.” Hopkins said that a couple of years later “my sister became a Christian and she says John’s actions were a big part of her believing God is real.” Despite his conviction, Chau doesn’t seem to have been an in-your-face proselytizer; secular friends said he barely discussed religion with them. After these experiences, Chau wrote, “ORU missions gave me direction in my life.”

    Other than his dedication to missions, Chau was basically a typical college student, albeit at a school without frat parties. He had an affinity for root beer, discussed Jesus for hours, and signed a pledge to abstain from “unscriptural sexual acts, which include any homosexual activity and sexual intercourse with one who is not my spouse.” Even in such a God-fearing environment, Chau stood out for his piety, making Hopkins “question whether or not I was as sold out for Christ as I claimed to be,” as she later wrote on social media. Despite his conservative background, he was “hardly the stereotypical, Bible-thumping ‘fundamentalist,’ ” said a friend, who came out to him as homosexual. In a message responding to that revelation, Chau wrote, “I see people as people, sons and daughters of God as their identity,” and said he would be willing to bless his queer brothers as much as his straight brothers. Chau was “an introverted social butterfly,” said another friend—reserved at first, but forging many deep relationships over time. Hopkins wrote me: “I’ve never met a man who loved others so selflessly.” And yet whenever Chau could, he left the city of Tulsa—which he described as “relatively devoid of natural beauty”—for the spiritual solitude of the woods. He cultivated a backpacker vibe, sprinkling his speech with “stoked” and “rad,” and bulked up through constant athletic activity.

    Upon graduating with a degree in exercise science, in 2014, Chau led a third mission trip to South Africa for the department run by Parks. Then, according to his personal blog, it was on to an autonomous region in northern Iraq to organize soccer games in refugee camps for Parks’s organization. After the high of adventures like these, Chau settled into a one-year AmeriCorps contract on a disaster-preparedness team back in Oklahoma. Staring at the gray felt walls of his workspace in October, he Instagrammed, “Never thought I’d be working in a cubicle. #reallife #whereisthebreeze #tooquiet.” But as he waited out the dreary winter, Chau laid plans for the following summer that would eventually take him to the Andaman archipelago.

    When June arrived, Chau road-tripped across the States, anthems from the likes of Angels & Airwaves shaking his rattletrap car. In California he passed a month-long course to become a wilderness emergency medical technician that involved simulations with actors employing “tons of (fake) blood” and actual helicopters, which jazzed him with a “flood of adrenaline,” he wrote.

    Then, in August, as a final test to harden himself before India, he embarked on an ambitious 120-mile trek through the Northwest’s Cascade mountains with two friends. Chau had plotted a route through backcountry that proved impractical, so they ended up trailblazing for two days over mountains—until they found themselves with no way forward except downclimbing a dry yet slippery waterfall. He later said that as he descended, “I remember thinking about how strong the contrast was between the vibrant beauty and life seen in view,” referring to the mountainous panorama below, “and the stark potentiality of death lingering at every misstep.” It was the “scariest” thing he had ever done. But the realization of “how fragile life is” inspired his personal motto: “Make the most of every good opportunity today because you don’t know what’s going to happen tomorrow!”

    Soon after making it out of the woods, Chau boarded a plane for the Andaman archipelago.
    5. Giant Seeds

    Improbable as Chau’s calling seemed, there was an outside chance that he might befriend the Sentinelese, for it had almost happened once before. In 1967, Triloknath Pandit became the lead government anthropologist for the Andamans and promptly started depositing gifts on Sentinel’s beaches. Pandit said his project “wasn’t idle curiosity. Whatever knowledge we were able to obtain could help us protect [the Sentinelese]” and fight ignorant myths.

    For years the Sentinelese had remained hostile, as in 1974, when the film director was struck by the arrow. But after more semi-annual offerings, Pandit observed, in 1988, a “Sentinelese [who] started dancing with an adze in his hand” after presents were left on the beach. The next month, as Pandit and other anthropologists deposited bags of coconuts, some Sentinelese approached as close as ten yards. “All the Sentinelese took the gifts and expressed their joy through gestures,” he later wrote. “We reciprocated in kind.”

    In January 1991, expecting nothing unusual, Pandit dispatched a junior anthropologist, Madhumala Chattopadhyay, to help lead a gift drop—and was stunned when she reported that Sentinelese had waded out to the boat to accept the offerings. Perhaps, she suggested to me, her female presence had signaled that the researchers didn’t have warlike intentions. The next month, the horn of Pandit and Chattopadhyay’s boat echoed at dawn. Later that day, about a dozen Sentinelese splashed out to them. Soon, Pandit and others were standing in the water and passing out coconuts. There exists a photo in which Pandit, in sunglasses and a tank top, holds out a coconut to a naked Sentinelese man, who accepts it with a single hand. For a moment, modern citizen and hunter-gatherer, both, held the giant seed.

    Pandit was so exhilarated that he didn’t notice the lifeboat drifting off, making it look as if he intended to stay. Suddenly a Sentinelese youth pulled a knife from his bark belt and drew a circle with his other hand, as if saying, “I’m going to carve out your heart.” Pandit retreated and threw back an ornament of green leaves that had been given to him. The Sentinelese man tossed him a lifeboat oar that was floating nearby. The two worlds had once more separated. But Pandit was greatly encouraged and wrote in a trip report, “We felt we must carry a lot more coconuts on our future visits.”

    The next year, however, Pandit says, he struck mandatory retirement age. Perhaps feeling the Sentinelese were more trouble than they were worth, the government decided to forgo any future visits. “I regret not visiting them again,” Pandit told me in his apartment on the mainland. He was now in his 80s, and health problems meant that he was unlikely to ever return. “I think had we continued for another year or so, maybe they would have extended an invitation to come ashore.”
    6. An Incredible Adventure

    “My life becomes an incredible adventure when I follow the call of God,” Chau captioned an Instagram photo of himself riding a motorbike down a hectic street in October 2015, soon after arriving in the Andaman Islands. “I’m excited to see where He leads!” Foreigners are primarily allowed to shuttle between seedy Port Blair and a handful of resort beaches, as much of the island chain is reserved for four hunter-gatherer tribes, including the Sentinelese. But Chau quickly began testing the archipelago’s security. “John knew it was illegal,” said John Ramsey, a friend. “His facade was just that he was a traveling adventure tourist.” As Dependra Pathak, the director general of the Andaman police said, “He built the logistical support and friendships he needed during those trips.”

    Chau stayed in a $13-a-night hotel, with only a fan to stir the tropically hot air, and rode packed public buses to scuba-diving excursions, where he would question guides for more information that might help him get to Sentinel. Acquaintances of Chau’s—whose identities I have withheld, since the Indian police have asked them not to speak to journalists—described him as “enthusiastic” and “friendly.” He cultivated a wide network of contacts, from tourist guides to fishermen, and strove unsuccessfully to learn the Hindi language. Most importantly, he connected with the local Christian community, a minority in the Hindu nation. He preached at a local church and in social media posts thanked Oral Roberts’s Missions and Outreach department for teaching him to always have a sermon handy, tagging one of them “#relationshipbuilding #missions.” Parks, his former boss there, responded: “Praying for you Chau boy. Proud of you. Keep loving big.” (Parks did not respond to multiple requests for comment.) Chau was correct in his assumption that locals would eventually show him the way to Sentinel Island, but after several weeks his path there wasn’t yet clear. He would have to return the next year.

    For four years, Chau made annual visits to the Andamans, bringing gifts for a widening circle of friends until it felt like a “home away from home.” According to the Indian police and two local sources, he became close to “Alex,” a 28-year-old engineer who lived in Port Blair. Alex is Keralese, descended from a small sect of intensely Christian Indians who, tradition has it, were converted about two decades after the Crucifixion by the apostle Thomas, who’d sailed on a spice trader to southern India. At first, Alex warned Chau against his mission, but according to Indian police, Chau eventually won him over. (A lawyer for Alex said that charges had not yet been proven in court, and so the narrative of him helping Chau was “false for now.”) Alex introduced Chau to a small community of Karen, an ethnic minority from Myanmar who’d been converted to Christianity by American missionaries. During Chau’s second visit to the Andamans, in late 2016, he likely bused through the jungle reserve of a friendlier hunter-gatherer tribe, the Jarawa, to reach the remote Karen village on its outskirts. There lived the fishermen who would eventually ferry him to Sentinel Island. On returning home, Chau had an argument with his father about whether he was following the Scriptures in pursuing his missionary work. After that, they decided to “agree to disagree.”

    Now that he had an idea about how to get to Sentinel Island, Chau began to prepare with characteristic relentlessness for what he might do once he set foot on shore. A list written by Chau shows that in 2017 he read 47 missionary and anthropological books. In 2018 he read 65. He contacted several missionary organizations with reputations for supporting attempts to reach uncontacted peoples and missionaries who had actually done so, plumbing them for information. Chau even discussed with a missionary engineer using a drone to make contact, but he eventually decided it had to be done face-to-face. Any plans to make an attempt in 2017 may have been scuttled when he stepped too close to a large rattlesnake near the cabin he lived in while working at an environmental-science school in the California mountains. From his hospital bed he Instagrammed numerous shots of his grotesquely swollen foot, smeared in blood, tagging one of them #selfrescue.

    Chau was still rehabbing when he arrived that summer at the Canada Institute of Linguistics, which runs an intensive two-month training in how to translate the Bible into new languages. Fellow participant Kaleb Graves remembered, “[Chau] was the center of just about every conversation when he was comfortable,” and other aspiring missionaries were drawn to his “sense that every second was an adventure.” And yet Graves remembered that Chau also seemed “outside the norm” of the class, and they bonded while avoiding communal chapel and discussing how “all chapels feel exactly the same—you’ve heard that sermon, you’ve sung those songs—and you know time alone is the best way to encounter God.” Graves noted that Chau would often take long solitary hikes. “He seemed sort of lonely, despite everything,” Graves said. “If you think you have this one monumental divine task, but you can’t share it, you’ve got to cover up that loneliness, and maybe that’s why he was so friendly with everyone.” Chau’s friend Ramsey said, “John received a fair amount of attention from girls,” but “he didn’t want any romantic attachments because he was focused on his mission—and he was afraid that a heart could get broken.”

    Since Chau had acquired some basic tools to try to crack the Sentinelese language, there was just one more form of training he would undergo. Later that summer, when Chau visited Ramsey’s home, the two friends had a heart-to-heart. Ramsey asked him, “What are you going to do with your life, bro?” Though Chau had previously described his missionary hopes in general terms, now he explained his specific calling to the Sentinelese. Even more, he asked Ramsey and Ramsey’s mother, who was a trained editor, to look over his application to All Nations, an organization that supports missionaries targeting “neglected peoples” in places where such work can be illegal or dangerous. Chau had long known of All Nations: His first Oral Roberts mission trip to South Africa had also been supported by All Nations. Ramsey said there wasn’t any point in trying to dissuade Chau from going: “He’d already made the decision.”

    In the fall of 2017, Chau attended an All Nations program, one of the many unregulated missionary courses in America. As the New York Times reported, Chau’s training culminated with him hiking several hours through an area south of Kansas City. When he managed to track down a mocked-up tribal village, Americans dressed in secondhand clothes threatened him with spears and babbled an unintelligible language to simulate what he might experience on Sentinel Island. Chau distinguished himself as “one of the best participants in this experience that we have ever had,” the international executive leader of All Nations told the Times. (All Nations disputed the Times’ description of the event, explaining that no weapons were used and that it trained participants “to share the Good News of Jesus in a way that is cross-culturally sensitive,” but said that it had not raised its concerns directly with the newspaper.) Then he took one more preparatory trip to the Andamans, in early 2018.

    Finally, as autumn arrived that year, Chau said goodbye to his siblings and parents, knowing it could be for the last time. Since he first began to speak of going to Sentinel Island while in his teens, his parents had encouraged him to pursue medicine instead, or, failing that, to save souls in a less dangerous location. His father, Patrick, wrote in an essay about him, the existence of which was first reported by Outside, “John became the victim when my [influence],” of a more moderate Christianity, “failed to counter the irrational religious and glamorized ambition of adventures of exploration.” Patrick blamed John’s immersion in the “fanatical evangelical extreme” on professional troubles that damaged his ability to be a role model for John during his high school years. John’s elder brother and sister seem to have happily followed their father’s path into medicine and a moderate Christianity, but Patrick noted that John was always different from the more obedient pair. John may have also sought his own path outside the home because of his parents’ disharmony. Elkanah Jebasingh, an Indian friend, said that during visits John prayed for his parents’ strained marriage. John’s social media was replete with pictures of him hiking with his mother and fishing with his father, along with loving testimonies about both—but by the time of his final visit, after years of arguments, parents and son had become entrenched in their views. Patrick wrote me that before saying goodbye, John “did not have a sustained argument with me, but only a few words.” Then Patrick cited a Chinese proverb that translates as “When words get sour, adding words is useless.”

    On his way to India, Chau stopped in South Africa to see Casey Prince, an American ex–pro soccer player who ran the academy where Chau had coached during his first Oral Roberts missions. Chau had stayed in Prince’s house on two previous visits to South Africa, and the two became so close that Casey’s wife, Sarah Prince, claimed him as “family.” He admired the Princes for spending nearly a decade living in and ministering to Cape Town’s poorer communities, and now he sought their advice on integrating with the Sentinelese. When Chau had described his calling during previous visits, Casey had privately doubted whether his plan was possible, but “I now saw [John] was totally serious,” he said. They discussed how Chau would need to spend years learning the tribe’s language and culture, and then sensitively introduce them to the gospel. “The best-case scenario would be ‘I’ll see you and all my friends and family in ten years,’ ” Casey said. “Success would still be a huge sacrifice.” Chau also received counsel from a South African missionary, whom he calls “Pieter V.” in his diary, who regaled him with stories of eluding Indian authorities and who, Chau suggests elsewhere, successfully preached to the Jarawa tribe in the Andamans from 1997 to 2003.

    Chau’s final plan probably looked similar to a 27-step one laid out in a document that he had shared with confidants earlier that year. In the section “Initial Contact (2018),” Chau wrote he would overcome the Sentinelese’s mistrust with gifts and then communicate “my desire to stay with them…using pictures, drawings in sand, and/or drawings in waterproof notebook.” Once he had sufficiently learned the language and culture, he explained in section “Long-Term Contact (2018-?),” he would use “oral storytelling” to find “culturally applicable stories” that would “translate the Gospel into a context [the Sentinelese] can understand without Western cultural additions.” He hoped to identify and then convert a few influencers in the tribe, who would help him win over everyone else and lead an indigenous church. He even envisioned eventually dispatching them as missionaries to the Jarawa. “After all of the evangelism and discipleship has been passed on to local tribal believers,” he wrote in his “Exit Plan” section, he might paddle a “dugout canoe/kayak” to a beach near Port Blair. But if leaving the tribe seemed too likely to get him caught and expose everything, “I could potentially reside for the rest of my life on the islands.”

    Soon, Chau’s month of respite was finished. He sent a final email to a select group of supporters, saying goodbye, asking for prayers, and offering updates on his plans. Signing off, he described seeing outside of Cape Town a “horrific car crash” that had resulted in several corpses. “It was a stark reminder to me of how fragile our lives on earth are,” he wrote. Then he paraphrased Ephesians, “Use your time carefully…. Understand what the Lord Jesus wants you to do, and do it.” Throughout the letter, he sounds like a man who is confident he is fulfilling his destiny.

    “It was weird, to have your hugs and part ways with him saying, ‘I could arrive on the island and get shot with arrows,’ ” Casey said. “It makes you think of what it was like for people going off to war in the past.” Before Chau left, Sarah said, they had several conversations about how he had tried to “check his motives with God, asking ‘if I’m just being an adventure junkie, or rebelling, or a religious extremist.’ But he just kept feeling that this is what God was calling him to do.” They also discussed the fact that though “he loved and respected his family,” he was going against the wishes of his parents. “He knew they weren’t at peace,” said Sarah, “but he had peace at the end, leaving them—he had given it to God in his heart.” When they separated, Sarah felt divinely inspired to share a psalm with Chau: “I will not die, but live, and will proclaim what the Lord has done.”

    When Chau landed in Port Blair, in October, he likely already carried with him most of what he needed to go all the way: a collapsible kayak, two waterproof cases full of equipment—including fishing gear, medicine, multivitamins, and picture cards to help communicate—as well as gifts, like safety pins, that the Andaman police believe he chose by researching what offerings other hunter-gatherers had appreciated. Shortly after Chau’s own arrival, Parks, Chau’s former boss at Oral Roberts, and another evangelical friend from college met him at Alex’s “safe house” apartment.

    Police director Pathak believes the other Americans were there to “encourage [Chau] to feel enthusiasm” about the mission. They had timed their trip to see Chau off to North Sentinel, but once the cyclone spun up, they had to leave before the seas calmed. Chau waited out the bad weather. According to Pathak, Chau then paid the five Karen fishermen about $350, a windfall in a country where a billion people survive on less than $5.50 a day, to sneak him out to sea at night. The next morning the Sentinelese rebuffed Chau’s first attempt to save them.
    7. The Biblical Shield

    “I felt some fear, but mainly was disappointed they didn’t accept me right away,” Chau wrote in his diary on returning to the Karen’s boat. But after a quick meal of fresh-caught fish, rice, and dal, he paddled about a mile up the coast. Once he was out of sight of the Sentinelese, he buried his larger waterproof case so he would have a secret stash of supplies should the tribe accept him. Then he returned to the fishermen’s boat and outfitted his kayak with two more gift fish; his waterproof Bible; his second, smaller waterproof case; and his “initial contact response kit”—which included dental forceps, to pull arrows from his body, and a chest-seal bandage. Then he paddled back to the island.

    As he neared the beach, he heard shouts and drumming. From the sand, about six Sentinelese began yelling at him in a language full of high-pitched b, p, l, and s sounds, seemingly led by a man wearing a crown of flowers and standing on a tall coral rock. Chau stayed offshore, trying to keep out of arrow range, and parroted their words. They burst out laughing most of the time, meaning the phrases were probably bad or insulting, Chau thought.

    Eventually, two men traded their bows for paddles and approached him in a dugout canoe. He dropped the fish into the waves and backed away. The men detoured to grab them. Chau discerned increasing friendliness from the tribespeople, and so he paddled very close to land as more Sentinelese arrived—most unarmed, though one boy wielded a bow with a nocked arrow. Chau kept waving his hands to signal, unsuccessfully, for the kid to disarm. The wind had nudged Chau’s kayak into the shallows. The canoe slid in behind Chau, cutting off his escape. Chau threw the two paddlers a shovel as a gift, but one of them still clutched his bamboo knife. The kid with the bow and nocked arrow approached. Chau figured this was it. So he disembarked to show that he, too, had two legs. Then he preached to them from Genesis, likely reading from his waterproof Bible.

    Chau found himself inches from the Sentinelese man who didn’t have a knife. The hunter-gatherer stood about Chau’s height—five feet six—and had yellowish clay smeared in circles on his face. Chau noted a fly land on the man’s cheek. Hastily, Chau handed over his gifts and, in his rush, gave the tribespeople essentially everything he had. Surely, the Sentinelese couldn’t help but be moved by his good intentions?

    Then things started happening confusingly fast. The men grabbed the kayak and made off with it. The boy suddenly fired his bow. Miraculously, the arrow struck the waterproof Bible that Chau was holding, saving him.

    Chau grabbed the arrow and felt the sharpness of the nail-like arrowhead. He retreated, shouting and stumbling. The Sentinelese let him wade over the submerged dead coral. He swam nearly a mile back to the boat, thinking in his panic that rocks in the bay were pursuing canoes. Back on board, he confronted the fact that he had lost his kayak and had no access to any of his supplies. Though, he journaled, “I’m grateful that I still have the written Word of God.” Chau now had to make a momentous choice alone. “It’s weird—actually no, it’s natural: I’m scared. There, I said it,” he wrote in his diary, his handwriting becoming increasingly agitated. “I DON’T WANT to Die! Would it be wiser to leave and let someone else continue?”
    8. The First One to Heaven

    The sun smoldered on the waves. Chau prayed. Practically anyone else would have asked the fishermen to return to Port Blair, but judge the situation from Chau’s point of view. He considered the Sentinelese to be living in “Satan’s last stronghold” and destined for hell unless he rescued them for heaven. To him, there could have been no greater act of love than risking his life to save them from eternal torment. Even more, according to police director Pathak, he indicated to the fishermen that the arrow striking the Bible was a sign of God’s protection. “John assumed that they wouldn’t automatically welcome him and that the only way to win them over was to be like, ‘I’m here, and I’m not going away,’ ” said Casey Prince, his mentor in South Africa. And if Chau gave up now, he was unlikely to get another chance.

    Chau knew he could perish if he returned to shore, and he was prepared for that. As Jim Elliot, a missionary whom Chau idolized, said, “He is no fool who gives what he cannot keep to gain what he cannot lose.” Like many evangelicals, Chau grew up celebrating Elliot, whose widely publicized story helped launch, in the late 1950s, the missionary boom that is still ongoing today. It is uncanny how closely Chau followed Elliot’s footsteps. They grew up miles from each other, hiked the same mountains, and formed convictions as teenagers that they were called to uncontacted tribes. Shortly after graduating from college, Elliot was lanced to death by an Ecuadoran tribe infamous for killing outsiders. However, after a few years, Elliot’s widow and other missionaries converted some of the tribesmen who slew Elliot—leading many evangelicals to declare the original mission a success. Should he die at the hands of the Sentinelese, Chau may have reasoned, he would simply be following Elliot’s example—and that of the original missionary, Jesus Christ.

    But it’s also doesn’t seem that Chau viewed confronting the Sentinelese again as seeking martyrdom. “I can say explicitly that John wasn’t on a suicide mission,” said Jimmy Shaw, who taught the History of Missions Class taken by Chau at university, remained close to him, and was privy to his plans. “He was a person of faith. If he died, then he died. But he was a believer, and he believed he was going to get the chance to share the gospel with those who’d never otherwise have a chance to hear it. And that was the risk worth taking.” The mission plan he had shared with supporters also included his return. And not long before, he had told Sarah Prince that he hoped one day to have children and a family like hers, “if God wants it for me.”

    Though the odds of success may have seemed daunting, after overcoming so many previous challenges, Chau may have thought he could beat this one, too, by himself. Or he may have hoped for a miracle. Pentecostalism, the Christian movement Chau grew up in, gets its name from the miracle of the Pentecost, when the Holy Spirit empowered the apostles to convert foreigners by preaching in their languages. After baptism, many Pentecostalists speak in what they believe are similarly divinely inspired “tongues,” and they celebrate stories of modern missionaries performing Pentecost-like miracles. Chau’s friend McCarthy, who is now a Pentecostal minister, said, “He definitely had the gift of speaking in tongues,” though it is unclear if Chau thought that gift would manifest in this context.

    And, ultimately, converting the tribe may have been only of secondary importance to Chau. For many evangelicals, trying to discern every twist and turn of God’s master plan is impossible and presumptuous. Instead, the best a believer can do is follow what directives they can grasp. “To John, the measure of success has always been obedience,” said Hopkins, his friend. And Shaw described a video, which he believed was likely meant to be shared only if Chau did not return, in which Chau declared that the measure of a person was their obedience to Christ. So if John had felt God wanted him to go, then he would have gone.

    Whatever Chau’s final reasoning, as afternoon descended into evening, he wrote in his diary, “LORD let Your will be done. If you want me to get actually shot or even killed with an arrow, then so be it. I think I could be more useful alive though, but to You, God, I give all the glory of whatever happens.”

    Watching the sun burn out, Chau was moved to tears and wondered if “it’ll be the last sunset I see before being in the place where the sun never sets.” He described intensely missing his family, friends, and Parks, and wished there was “someone I can talk to and be understood.” He finished his thoughts for the day: “Perfect LOVE casts out fear. LORD Jesus, fill me with Your perfect love for these people!”

    The next morning, after a “fairly restful sleep” on the boat, he wrote, “I hope this isn’t my last notes but if it is, to God be the glory.” He stripped down to his black underpants, as Pandit had taken off his clothes so as not to spook the naked Andaman tribes. Then he stroked toward land.

    The fishermen motored out to sea, as Chau had requested. Pieter V., the missionary whom Chau had consulted in South Africa, had told him that he believed that the Jarawa tribe didn’t kill him when he landed because he had no boat. Chau also didn’t want the fishermen to have to witness him possibly being slaughtered. The fishermen carried away Chau’s diary and two letters, one of which was to Alex. “I think I might die,” Chau confessed in it. But he comforted his friend: “I’ll see you again, bro—and remember, the first one to heaven wins.”

    The next day, the fishermen returned to the island. They motored along the coast, searching for signs of Chau.

    Eventually they spotted something on the beach. They looked closer. It was a body in black underpants. And it was being dragged by the Sentinelese, with a rope tied around its neck.
    9. A Strenuous Case

    When I met police director Pathak in his office this summer, he described the situation as “a very, very strenuous case.” According to him, after discovering the body, the fishermen had rushed back to Port Blair and, crying, turned over Chau’s journal and letters to Alex. Alex then contacted Parks, who in turn informed Chau’s mother. Chau’s mother then alerted the U.S. Consulate General in India, which contacted the Andaman police. In the subsequent investigation, Pathak had to decide: Could a people who didn’t recognize laws be prosecuted under them? Should Chau’s remains be recovered? Chau had written, “don’t retrieve my body,” and Chau’s family posted on his Instagram account, “We forgive those supposedly responsible for his death.” So Pathak decided the rights of the “uncontacted group needed to be respected.”

    But though Chau was beyond the laws of this world, the fishermen and Alex were soon imprisoned, before being released on bail. The lawyer representing them said that the punishment of his clients was “not fair,” as Chau went to the island of his own free will, and noted that Chau must not have thought about how the subsequent legal troubles would “badly affect” their lives. According to Pathak, the Indian police had also begun the bureaucratic process to request American assistance to talk to Parks.

    The sufferings of Alex and the fishermen was the last thing that Chau would have wanted: He worried deeply that they could be harmed should his mission go awry. In his final email to supporters, he directed that if he perished they should tell the media, “I am simply an ‘adventurer’…and please do not mention the real reason for why I went to the island.” This was to lessen the chances of “persecution of local area Christians, [and] the imprisonment of the local team members.” He explained that he had built a website and Instagram account that looked like those of an adventure bro to throw people off the trail. Instead of desiring posthumous Elliot-like fame, he preferred to be remembered as a fool.

    As Chau had predicted, when the story of his death spread worldwide, in November 2018, the criticism of him was fierce. Much of it followed the red herrings he had left, but information about his missionary purpose came out soon enough, once the fishermen confessed. Pandit, the anthropologist, said, “I felt sad that the young man should lose his life, but this was a foolish thing to do.” In the news, some commentators characterized his attitude as “puritanical, prejudiced, and patronizing.” Survival International, an NGO that advocates for uncontacted tribes, declared, “The Sentinelese have shown again and again that they want to be left alone, and their wishes should be respected.” The organization warned that by supposedly saving the tribe, Chau might have ended up destroying them.

    The Andaman tribes numbered about 5,000 people when the British arrived, but today only a few hundred remain. These survivors are wracked with measles and consumed by alcohol, subjected to “human safaris” by tourists, and have increasingly become dependent on government handouts. When I joined a hundred-car convoy through the jungle reserve of the Jarawa tribe, crossing between Port Blair and another town, I saw 11 Jarawa squatting on the roadside and staring at the traffic as if watching TV.

    This was “the danger of contact” that had made Pandit “worried about the future” when he first handed the coconut to the Sentinelese back in 1991, despite his simultaneous excitement at the meeting. Pandit knew the poisonous fruit that seed could bear, because he had already led the acculturation of a Jarawa clan. In the mid-1970s he felt he had no choice; they were fatally ambushing settlers on the outskirts of Port Blair. He won their trust with gifts and then lived with them for stints before imposing government oversight. When I interviewed him this year, however, he clearly thought they had suffered from the decades of contact. “Once, they laughed so much more than us,” he said. He thinks that the Sentinelese probably have had a happy life, similar to that of the Jarawa, before his arrival, easily fulfilling their needs in their tropical Eden. Hunter-gatherers are often called “the original affluent society,” as anthropologists have found they average only three to five hours of work a day, are more egalitarian, and have fewer mental health issues. (Although it is important not to romanticize their shorter life spans and other disadvantages.) Ultimately it’s not that Pandit thinks the Sentinelese should be barred from modernizing, only that they have the human right to choose whether to do so—and they have conscientiously objected. “Change should be for the better,” Pandit said. “But if we as an external force bring the change, are we sure we are helping?”

    Though the Sentinelese have no knowledge of what has happened outside their barrier reef, they seem to have intuited Pandit’s fears. And they have adopted a defensive strategy that has preserved them as one of the approximately 100 uncontacted groups still abiding on earth.
    10. A Rebellious People

    As harshly as some individuals criticized Chau, I was struck by how often people who knew him described him as a considerate, capable young man. Even those who didn’t agree with his final actions grieved. As Nathan Fairchild, his boss at the environmental camp in California, told me through tears: “There’s a tendency when people pass away to knight them, but even when John was living, everyone would have praised him the same way.”

    Many evangelicals were outspoken in celebrating his sacrifice. “There was no colonial intention,” said Ramsey, Chau’s friend. “[John’s] motivation was love for these people.… I think he’s up there in heaven.” Oral Roberts University released a statement that concluded: “We are not surprised that John would try to reach out to these isolated people in order to share God’s love. We are deeply saddened to hear of his death.” Parks, Chau’s boss, wrote on social media that Chau was “one of the best and most selfless human beings there ever was.” Many Christians spoke of being inspired to do missions themselves—missions that might reach all the way to Sentinel Island. On the Facebook page “I Admire John Allen Chau,” a post described a young American declaring at a missionary conference, “I am called to go to the people JOHN Allen Chau tried to reach.” Ramsey said, “I could see John as a modern Jim Elliot, someone who made a greater impact in death than life.” At All Nations’ annual fund-raiser in April 2019, the organization celebrated Chau and featured as the keynote speaker the grandson of a missionary pilot who perished alongside Elliot.

    And yet not all Christians supported Chau’s actions, including many prominent evangelicals, such as the president of the Southern Baptist Theological Seminary. “Christian missionary work has evolved over the ages, and it is now profoundly important for missionaries to be sensitive to the culture of the people they are sent to,” said Ben Witherington III, a professor at Asbury Theological Seminary in Kentucky. “Chau is a pretty classic example of how not to do missions in the 21st century.” Some field missionaries criticized Chau as insensitive, ineffective, and even ignorant of biblical directives. As Mark 6:11 commands: “And if any place will not welcome you or listen to you, leave that place and shake the dust off your feet as a testimony against them.” The detractors and supporters of Chau often seemed to be screaming past one another about different realities. Where some people saw a sensitive missionary prepared by years of training, others saw an overconfident, underprepared young American cheered to his death by his mentors.

    One recent afternoon, while pondering all this, I flipped open an edition of the waterproof Bible that had stopped the arrow the Sentinelese boy had fired at Chau. He recorded the verses that the shaft broke on, which conclude in Isaiah 65:1–65:2: “I am sought of them that asked not for me; I am found of them that sought me not: I said, Behold me, behold me, unto a nation that was not called by my name. I have spread out my hands all the day unto a rebellious people, which walketh in a way that was not good, after their own thoughts.”

    While Chau didn’t record if he interpreted the “rebellious people” as the Sentinelese or if the verse impacted his decision to return to the island once again, it’s telling he swam ashore the next morning. And yet Witherington, the Asbury seminary theologian, who has written a book about deciphering Isaiah, said, “I don’t dismiss Chau’s sincerity or sacrifice, but the question is whether he interpreted Isaiah rightly—and the answer for that, I think, is clearly no.” Two more theologians confirmed that in the above passage, the “rebellious people” are actually those inside the church, as God is criticizing the Israelites for worshipping false idols.

    In all my months of reporting, I never found any evidence that Chau even once questioned his calling. His certainty was so absolute that he was willing to bet not only his life on it but the lives of the Sentinelese. (Multiple doctors have stated that his self-quarantine wouldn’t have worked.) But one inscrutable thing about religion is that while it offers definitive answers, believers draw different answers from the same words, and often different answers throughout their lives.

    Patrick Chau, John’s father, was born in China, endured six years of forced labor harvesting rice during Mao’s Cultural Revolution, escaped to the United States, studied medicine at Oral Roberts University, which John would attend, and eventually brought John up evangelical. But during a weeks-long correspondence with me, Patrick described how over the past decade he had begun to find biblical truths in the Confucianism of his youth. He came to believe that the commonalities undergirding world religions meant that people “not following Western religious terms could still be following the teachings of the Bible.” In this context, he decided, “the theology of the Great Commission”—of missions—“is the byproduct of Western colonization and imperialization, and not Biblical teaching at all.” He wrote, “I have no common opinion in faith with my youngest.” John “was not there yet.”

    I wrote back: “But it seems you think that he would have come to that realization, in time?”

    “Eventually,” Patrick answered. “I hoped.”

    The central message of Jesus and Confucius that he tried to get his son to accept was: “Fairness. Do unto others as you would have done unto you. It is the only standard of right and wrong in the whole Bible.”

    The morning of his death, Chau wrote his final letter, addressed to his parents and siblings: “You guys might think I’m crazy in all this but I think it’s worth it to declare Jesus to these people. Please do not be angry at them or at God if I get killed.” He concluded: “I love you all and I pray none of you love anything in this world more than Jesus Christ.” He signed it with a scrawl that looks a lot like “JC.”
    11. Christlike Love

    We can’t know precisely what happened when Chau encountered the Sentinelese for the final time. Shortly after reports of Chau’s death, his mother told the Washington Post that she still believed he was alive because of “my prayers.” She later declined my interview requests, explaining to acquaintances that she preferred to let Chau tell his own story when he returned. Patrick concluded his essay memorializing John: “This is [the] riddle of life I cannot see through now,” and then paraphrased a verse from the Book of Job: “The Lord gave and the Lord has taken away. Blessed be the name of the Lord.”

    Chattopadhyay, the anthropologist, speculated that when Chau emerged from the lagoon, the tribe would have likely warned him with “utterances and hand gestures” to go away, fearing “he would try to enslave them.” Pandit added, “The Sentinelese don’t go out of their way to do violence.… But of course he couldn’t understand.”

    And so Chau crossed the line in the sand that the Sentinelese hadn’t even let a foreign doll transgress all those years ago. And of course they shot him.

    A skilled hunter doesn’t aim for an instant kill with a relatively fragile bamboo arrow tipped with an iron nail—the human brain and heart are small targets and encased in bone.

    No, the projectile would have been aimed at Chau’s large and soft gut. Once he was crippled, the Sentinelese would have charged in, wielding their long arrows like spears.

    But before then, Chau would have had time to confront the fact that he was going to die.

    And I have faith that he welcomed his killers with Christlike love.

    Doug Bock Clark is a GQ correspondent.

    A version of this story originally appeared in the September 2019 issue with the title “Contact.”

    #christianisme #mission #proselytisme #impérialisme #USA #Inde

  • Joshua Project
    https://joshuaproject.net/get_involved/learn_more


    Nous voilà l’objet d’une croisade impérialiste sous prétexte de mission évangélicale. Heureusement nous, les païens du centre de l’Europe, nous ne sommes pas sans défense comme les peuples qui n’ont pas encore jamais eu à subir les invasions chrétiennes.

    Après l’éradication dans l’holocauste américain des peuples indigènes par les envahisseurs catoliques les chrétiens étatsuniens tentent d’éliminer toute forme de paganisme africain. Pour le moment ce fléau est passé à côté de l’Europe surtout à cause de la résistance des bolchéviques et de leurs héritiers illégitimes. Le laïcisme européen et d’abord français a également contribué à la limiter l’influence des fondamentalistes qui naviguent dans les eaux polluées du néolibéralisme comme des crustacés néophytes dans le ballast de la marine marchande.


    Actuellement les pentecôtistes et autres fondamenatlistes chrétiens constituent un danger pour le mouvement pour la réduction de gaz à effet de serre. Pour eux la catastrophe climatique est l’expression de la volonté de dieu et de son arrivée imminente dans l’époque de l’apocalypse et de l’enlèvement. L’angoisse générale crée un climat favorable pour ce type de mission qui propose la rédemption individuelle aux personnes faibles et sans formation philosophique solide.


    Alors où en sommes nous en ce qui concerne notre statut d’évangélisation ?

    En France comme en Allemagne il reste du travail à faire pour les missionaires qui considèrent plus de 60 % des peuples comme chrétiens. Cette estimation exagérée nous préserve de la ferveur des pires des missionaires dont l’ambition les pousse à se dévouer aux « petits » peuples dans des contrées loin de nous. Heureusement parfois même les tribus les plus éloignées de la civilisation « chrétienne » ont compris que ces missionaires mettent en danger leur existence. L’acceuil des fanatiques se passe en conséqunce.

    The Kurd, Turkish-Speaking in Turkey are an example of a unreached people group.


    Missions is all about God. God acting to save His creation and bring it back in to a relationship with Himself through Jesus Christ. Learning about missions starts with learning about God through the Bible and seeing how He used men and women to fufill His purposes on earth. Missions is also about what God is doing today around the world to build Christ’s Church.

    Datasets
    To download data for a specific continent, region, country, religion, affinity bloc, people cluster or people group, click the “Download Data” link below the listing. Use the search tool to find the data set you wish to download or go to the People Group Lists page.

    All people groups by country CSV / Excel
    Only unreached people groups by country CSV / Excel
    All countries CSV / Excel
    People group-country-language table CSV / Excel
    All language data CSV / Excel
    General field descriptions CSV / Excel
    Complete relational database Access

    API
    The Joshua Project API was developed to provide developers easier access to Joshua Project data. Once you request and receive an API key you will have live access to data regarding people groups, countries and languages throughout the world.

    On ne sait rien sur le jeune homme de la photo. Les missionnaires ont décidé d’en faire le symbole pour les Kurdes à christianiser.

    #christianisme #mission #proselytisme #impérialisme #USA #France #Allemagne #Europe #holocauste

  • Le christianisme minéral et massif de Philippe Le Guillou
    https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/060819/le-christianisme-mineral-et-massif-de-philippe-le-guillou

    Est-il possible pour un croyant de partager sa foi ? Comment faire saisir à l’autre l’intensité d’une conviction, d’une grâce ? Philippe Le Guillou, chrétien catholique apostolique et romain, s’y essaie dans « La Pierre et le vent », récit paru, hasards de l’édition, en mars dernier, quelques semaines avant l’incendie le 15 avril de Notre-Dame de Paris, qui a secoué croyants, agnostiques et athées.

    #Au_détour_des_livres #christianisme,_Philippe_Le_Guillou