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  • Pour le philosophe Serge Audier, la gauche n’est pas très écolo - Idées - Télérama.fr
    https://www.telerama.fr/idees/pour-le-philosophe-serge-audier,-la-gauche-nest-pas-tres-ecolo,n6141758.php

    Dans “L’âge productiviste”, le philosophe Serge Audier montre que la gauche, pourtant porteuse d’un projet alternatif au capitalisme, ne s’est pas souciée d’écologie. Parce qu’elle est depuis toujours fascinée par le productivisme.

    L’écologie, ses occasions perdues, ses virages manqués… En dépit de quelques éclairs de lucidité de penseurs politiques pour la plupart oubliés, le culte de la production et de la croissance industrielle a toujours pris le dessus sur le souci écologique, y compris dans le camp progressiste. La gauche, notamment, en intériorisant l’apologie de l’industrialisme capitaliste, a montré son incapacité à inventer un imaginaire politique propre, opposé à ce productivisme. Dans L’Age productiviste, une nouvelle somme historique érudite qui prolonge La Société écologique et ses ennemis, le philosophe Serge Audier explore de fond en comble les logiciels anti-écologiques de la gauche et de la droite modernes, du début du xixe siècle à nos jours. Et dessine la généalogie d’une impuissance générale aujourd’hui dénoncée, mais favorisée par la résistance tenace d’un productivisme atavique.

    En tant qu’historien des idées politiques, quelle approche spécifique défendez-vous sur le péril écologique ?
    On parle généralement du péril écologique d’un point de vue scientifique, climatologique ou éthique ; on envisage des pratiques alternatives. La tendance dominante me semble manquer d’un questionnement politique et idéologique. J’ai voulu le réhabiliter pour comprendre les sources, toujours actives, de la crise écologique — à droite, bien sûr, mais aussi à gauche. Mon précédent livre, La Société écologique et ses ennemis, montrait que, dès le début du xixe siècle, bien des penseurs avaient vu la gravité des problèmes écologiques. Cette approche articulait déjà une critique à la fois sociale, écologique et même esthétique. Mais une hégémonie industrialiste et productiviste s’est imposée jusque dans le camp progressiste. Elle a pris le dessus sur le souci écologique. C’est au fond l’histoire d’une défaite politique et idéologique que je raconte : des voies alternatives ont existé, mais elles ont été piétinées et oubliées par le récit dominant.

    La critique écologiste est longtemps restée indexée à une critique radicale de la modernité. Etait-ce le cas chez les précurseurs de l’écologie politique ?
    La critique de l’industrialisme va effectivement souvent de pair avec un procès généralisé de la modernité, y compris du rationalisme et des droits de l’Homme. Mais toutes les figures conscientes de la crise écologique n’appartenaient pas à une nébuleuse anti-moderne, anti-Lumières ou anti-libérale. On trouve ainsi une grande sensibilité à la question chez le philosophe utilitariste et libéral John Stuart Mill, qui anticipe la problématique de la décroissance. La critique anti-industrielle a certes été portée par des courants conservateurs, mais aussi par des courants rationalistes héritiers des Lumières. Pensons à Franz Schrader, géographe qui opposait aux folies destructrices de l’âge industriel la préservation rationnelle des forêts vierges, ou encore à Edmond Perrier, pilier du Muséum d’histoire naturelle, qui prévoyait l’épuisement des ressources, lui aussi dès le début du xxe siècle. Les anarchistes, comme Elisée Reclus, développèrent également une critique écologique de l’industrialisme au nom de la liberté, mais aussi de la rationalité scientifique.

    Comment comprendre l’incapacité de la gauche à prendre au sérieux le péril écologique, alors même qu’elle prétend favoriser le progrès ?
    Etant porteuse d’une critique du capitalisme et d’un projet alternatif, la gauche aurait dû en effet prendre davantage en charge le péril écologique. Or elle l’a fait mal, peu ou pas du tout. Le culte des forces productives fut un facteur décisif. Si le communisme s’est montré si attrayant, c’est aussi parce qu’une large partie de la gauche avait intériorisé cet impératif de développement scientifique et industriel. Ce qui confirme d’ailleurs que le productivisme n’est pas intrinsèquement lié au « libéralisme ».

    Pourquoi l’écologie politique est-elle toujours restée minoritaire dans le logiciel de la gauche socialiste ?
    Le pôle écologique est presque partout resté dominé, même après la prise de conscience des années 1970. On ne peut l’expliquer seulement par certains travers du mouvement écologique. Il y a certes une tendance écologique dans la « deuxième gauche » des années 1970, mais dès que celle-ci se « normalise », au début des années 1980, cette orientation s’étiole. Même après l’effondrement du communisme, si fortement anti-écologique, persiste l’hégémonie des figures diverses du productivisme, depuis le productivisme souverainiste jusqu’à celui du centre-gauche « social-libéral » qui, épousant les mutations du capitalisme et de la mondialisation, a encore pour horizon la relance de la croissance. Tout cela me semble remonter à une fascination compréhensible pour la société industrielle, facteur de progrès, d’abondance et d’emploi. On peut la repérer même dans le socialisme originaire, divisé par des tendances contradictoires. Les milieux fouriéristes et anarchistes avaient certes esquissé une sorte de ­socialisme jardinier qui entendait se ­réconcilier avec la nature. Mais, à côté de ce socialisme naturaliste, s’imposait un autre pré-socialisme, venu du comte de Saint-Simon, fasciné par l’industrie, les ingénieurs et la science, qui a inventé le néologisme « industrialisme ». Le saint-simonisme a exercé une influence colossale dans l’histoire de la gauche, en posant que l’avenir du monde appartient aux industriels. On trouve là également une des sources aussi bien du marxisme dogmatique que du discours technocratique. L’imaginaire dominant de gauche a été « phagocité » par cette vision saint-simonienne, elle-même dominée par une apologie diffuse de l’industrialisme capitaliste. L’histoire de la gauche, même anticapitaliste — et même marxiste ! — a été marquée par une intériorisation de la nécessité historique du capitalisme industriel, et de l’apport grandiose de ce dernier, tout en le condamnant plus ou moins. A cet égard, cette histoire est aussi celle d’une impuissance à développer un imaginaire propre.

    Quid de la tradition libérale et de l’histoire de la droite sur cette question ?
    Le libéralisme en soi n’est pas de droite ou de gauche. Et, à partir du XIXe siècle, il ne célèbre pas toujours l’industrialisme — Tocqueville s’en méfiait. Reste que la tendance à cette célébration est majoritaire à droite depuis Benjamin Constant, qui construit un discours apologétique du progrès industriel, foyer de liberté et de prospérité. Et puis se constitue l’école d’économie politique, autour de figures comme Vilfredo Pareto, qui détestait les critiques écologiques et esthétiques du capitalisme. On retrouve cette tendance dans le néo-libéralisme contemporain.

    Des « brèches » écologiques ont pourtant aussi existé à droite…
    Une certaine critique, de droite et antilibérale, du capitalisme industriel, a pu revêtir une portée écologique jusqu’à nos jours. Cette tendance « verte » est présente dans la mouvance conservatrice réactionnaire, dans la « Révolution conservatrice » sous l’Allemagne de Weimar, voire dans le fascisme et le nazisme. Avant d’être avancée par le pape François, la formule de « l’écologie intégrale », qui relie la question écologique et la question sociale, fut lancée par Alain de Benoist, le père de la « Nouvelle Droite ». Le pôle conservateur a également développé dès les années 1930 une dénonciation du productivisme, du taylorisme et du fordisme, comblant le vide de la gauche. Le fait même que cette critique passe alors à droite contribue d’ailleurs à la décrédibiliser auprès des progressistes. Même le néolibéralisme fut clivé à l’origine, dans les années 1930 : une sensibilité à la destruction industrielle de la nature y existe, mais ce pôle, minoritaire, sera, toujours plus, dominé par un pôle anti-écologique et climato-sceptique.

    Pourquoi la plupart des grands intellectuels du xxe siècle en France ont-ils négligé la question écologique ?
    L’existentialisme et le structuralisme y furent indifférents. Sartre et Beauvoir sont des philosophes de la liberté du sujet. Ils refusent toute idée d’« essence » humaine et la nature n’est pas un principe explicatif ni un objet autonome dans leur pensée de la liberté. La seconde dira même que la nature est « de droite ». Si la vague structuraliste, et « post-structuraliste », déboulonna ensuite cette approche « humaniste », elle n’en resta pas moins largement aveugle, elle aussi, à la question de la nature. Michel Foucault n’y prêta aucune attention sérieuse, tant il se méfiait des discours « naturalisant » les institutions et les individus. Plus tard, son adversaire de toujours, Marcel Gauchet, couvrira de sarcasmes les écologistes. Il y eut bien sûr des exceptions, en particulier Claude Lévi-Strauss. Mais ce sont surtout des voix ultra minoritaires qui transmirent la flamme écologique. Ainsi de Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, amoureux de la nature et critiques de la « méga-­machine » technologique. Après une longue traversée du désert, ils ont influencé l’écologie politique naissante. André Gorz ou Serge Moscovici furent d’autres exceptions, soucieux de la manière dont le capitalisme appuyé par l’Etat privait les individus du contrôle de leur propre vie et de leur milieu vital.

    Peut-on enfin envisager la possibilité d’une sortie de cet âge productiviste ?
    Le capitalisme a muté. Mais la droite, comme l’extrême droite, entretient le credo de la croissance à tout prix et le déni de la crise écologique. Et, à gauche, on est dans un entre-deux indécis. Le populisme de gauche, incarné par Jean-Luc Mélenchon, se réclame d’un « éco-socialisme », mais l’ambiguïté demeure, car en privilégiant le thème du clivage entre le peuple et les élites, il tend à gommer l’urgence écologique. Une autre gauche, portée notamment par Benoît Hamon, a compris que le ­logiciel productiviste était une impasse ; elle cherche du côté de l’allocation universelle ou d’un modèle éco­logiquement soutenable, mais peine à construire un discours cohérent et à trouver une base sociale.

    Le modèle « éco-républicaniste » que vous défendez peut-il nous sauver du péril écologique ?
    Je parle moins de modèles que de rapprochements politiques possibles, entre le libéralisme, le conservatisme, l’anarchisme, le féminisme, le socialisme ou le républicanisme. La tradition républicaine telle que je la conçois est une philosophie de la vie civique, fondée sur une conception de l’homme comme citoyen plus que comme producteur et consommateur. Or la crise écologique est aussi liée à une crise civique, à une vision étriquée de la liberté, celle des entreprises et des consommateurs. Corrélativement, la tradition républicaine est hantée par l’impératif du bien commun et de l’intérêt général — d’où aussi sa philosophie du service public. Et l’intérêt général a une dimension intergénérationnelle, il se déploie dans l’horizon du temps. Cette exigence de solidarité entre les générations est au cœur de la philosophie ­républicaine comme de l’écologie politique. Elle ne se fera pas sans d’âpres luttes.

    #Ecologie_politique #Gauche #Serge_Audier #Communs


  • Doublons de contributions, participants frénétiques… les limites du grand débat en ligne
    https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/04/08/doublons-contributeurs-frenetiques-les-limites-du-grand-debat-en-ligne_54475

    Selon les données accessibles à tous que nous avons analysées, plus de la moitié des textes rédigés sont en fait d’exacts copiés-collés des mêmes doléances. Jonathan Parienté et Maxime Ferrer - 8 Avril 2019 - le monde

    Après presque trois mois de « grand débat », le gouvernement a ébauché, lundi 8 avril, les grandes lignes des conclusions qu’il allait tirer de cette consultation. Mais avant d’entrer dans le détail, l’exécutif, à l’unisson, a célébré la réussite de l’exercice, vantant un nombre record de participants et de contributions, notamment en ligne.

    Ce que dit le gouvernement :
    La plate-forme en ligne du grand débat https://granddebat.fr aurait attiré 506 000 contributeurs, qui auraient apporté près de 2 millions de contributions – « 1 364 000 contributions aux questions fermées et 569 020 contributions aux propositions ouvertes ».

    Pourquoi c’est exagéré
    Les données relatives au grand débat étaient ouvertes, et donc accessibles à tout un chacun. Nous les avons donc analysées quantitativement. Les chiffres donnés par le gouvernement sont parfaitement exacts ; néanmoins, ils ne reflètent pas la qualité extrêmement variable des contributions.
    Il ressort ainsi que :
    • certains contributeurs ont copié et collé des dizaines (voire des centaines) de fois leur texte ;
    • plus de la moitié des textes rédigés comportent moins de dix mots ;
    • plus de la moitié des textes rédigés sont en fait des doublons.

    De quoi parle-t-on ?
    Comme le rappelle le gouvernement dans sa communication, le chiffre de deux millions de contributeurs en ligne agrège ceux qui ont répondu à deux types de question :
    • les questions fermées, qui n’appellent qu’une réponse à choisir parmi d’autres (par exemple, « Par rapport à votre mode de chauffage actuel, pensez-vous qu’il existe des solutions alternatives plus écologiques ? Oui/Non/Je ne sais pas ») ;

    • les questions ouvertes, au contraire, laissent le contributeur libre de sa réponse, qu’il saisira dans un champ de texte vierge. Par exemple : « Quel est aujourd’hui pour vous le problème concret le plus important dans le domaine de l’environnement ? »

    Il est nécessaire de distinguer trois types de grandeurs :
    • le nombre de contributeurs ;
    • le nombre de contributions ;
    • le nombre de textes.

    Un contributeur avait la possibilité de contribuer à plusieurs reprises au grand débat ; chacune de ses contributions comportant plusieurs textes (en réponse à des questions ouvertes) ou bien des réponses à des questions fermées.

    Sur la plate-forme du grand débat, les contributeurs étaient donc invités à livrer leurs réponses ou leurs propositions écrites sur quatre grands thèmes : démocratie et citoyenneté, fiscalité et dépenses publiques, transition écologique et organisation de l’Etat et des services publics.

    255 000 personnes ont pris la plume
    Déposer une « contribution » au grand débat consistait à choisir un thème, indiquer un titre, puis répondre à une série de questions, ouvertes pour la plupart.

    Le gouvernement met en avant le chiffre de 506 000 contributeurs, mais seules 255 003 personnes ont effectivement pris la plume pour répondre à l’une, au moins, des questions ouvertes portant sur l’un des quatre grands thèmes.

    Parmi elles, 135 684 contributeurs (53 %) n’ont répondu qu’à un seul des grands thèmes ; seulement 39 834 participants (15,6 %) ont répondu à tous les thèmes.

    Contributions aux thèmes du grand débat
    Nombre de contributeurs uniques par thème
    => Voir graphique dans l’article original.

    Pour comparaison, la consultation menée par l’Assemblée nationale sur le changement d’heure http://www2.assemblee-nationale.fr/15/autres-commissions/commission-des-affaires-europeennes/secretariat/a-la-une/2-103-999-participations-a-la-consultation-citoyenne-sur-la avait récolté plus de deux millions de réponses. L’enquête « Ma télévision de demain » https://www.francetelevisions.fr/et-vous/notre-tele/evenements/la-grande-consultation-citoyenne-321 menée par France Télévisions avait quant à elle rassemblé 127 109 participants.

    Des contributions disparates
    Selon les données ouvertes https://granddebat.fr/pages/donnees-ouvertes du grand débat que nous avons analysées, les 255 003 contributeurs ont généré 569 020 « contributions ». Celles-ci ont elles-mêmes généré 11 millions de textes à analyser – chaque contribution pouvant comporter plusieurs textes.

    Au total, on compte dans ces textes 170 723 676 mots écrits (soit un peu plus d’un milliard de caractères, ou plus de cent fois A la recherche du temps perdu, de Marcel Proust). Selon notre décompte, la répartition s’avère inégale sur le volume de ces textes, qui correspondent chacun à la réponse à une question.

    Le texte le plus important compte 350 000 caractères…, mais en moyenne on compte 17 mots par champ de libre expression.

    Grand débat : classification par nombre de mots
    Nombre de mots par champ de libre expression

    => Voir graphique dans l’article original.

    Des contributeurs frénétiques
    L’analyse des données brutes permet d’observer une forme de frénésie chez certains contributeurs. Le participant le plus actif a en effet déposé 472 contributions, pour plus de 11 000 textes écrits dans les champs de libre expression.

    On pourrait se réjouir d’une telle motivation, mais dans la totalité des cas ces contributions s’avèrent, au mieux, des copies d’elles-mêmes ; au pire, laconiques. En éliminant les doublons, sur les 11 millions de textes, nous n’en comptons plus que 4,5 millions.

    #grand_débat #GrandDébat #Débat #algorithmes #eDémocratie #enMarche

    • Ce grand débat, qui n’en avait que le nom, a été une consultation fermée proposant les rares choix possibles de continuation des politiques initiées, à tel point qu’une des garantes du débat, Mme Ballaoui, a trouvé justifiées les critiques sur le « caractère orienté » des questions et sur « l’hypermédiatisation » du Président aux dépens de la parole collective.

      Exercice de marketing politique plus que de démocratie participative, le grand débat a servi avant tout à préparer les Français à avaler les pilules amères de la baisse des services publics en leur faisant croire qu’ils en sont les premiers demandeurs. Ne nous trompons pas, l’OCDE approuve totalement la politique d’Emmanuel Macron, sauf en termes de baisse des dépenses publiques. Pour l’institution, en France : « il faudra cibler davantage les dépenses sociales et l’investissement public. » Nous voilà prévenus, l’avenir est à la coupe budgétaire, au néomanagement public pour « faire mieux avec moins », à la liquidation de l’État social. Cette politique catastrophique a conduit, avant nous, le Royaume-Uni dans une incapacité à réduire la pauvreté et les inégalités.

      L’exercice de consultation inédit et de grande ampleur avait aussi pour vocation de cacher la crise des « gilets jaunes », faute de la clore. La synthèse a donc logiquement rendu marginales les revendications des « gilets jaunes » : augmentation du SMIC et des minima sociaux, baisse de la CSG, retour de l’ISF, suppression des niches fiscales furent ainsi peu demandés par les participants.
      Au final, le grand débat rate son but et décrédibilise la tentative de démocratie participative.

      Certes, la plateforme a été largement boycottée par les « gilets jaunes », qui ont lancé une autre plateforme « le vrai débat » et il faut aussi souligner la sociologie des participants rappelant fortement l’électorat macroniste de 2017. Pire encore, selon les informations du journal « Le Monde », certains contributeurs au Grand débat « ont copié et collé des dizaines, voire des centaines de fois leur texte » et ainsi, plus de la moitié des textes écrits seraient donc « d’exacts copiés-collés des mêmes doléances ».

      Le grand débat s’avère donc être une grande entreprise de manipulation politique au profit de la majorité.

      Le chef de file des députés LR, Christian Jacob, a raison de demander de nouvelles élections, seul exercice démocratique réel « parce qu’en démocratie, l’élection est le seul juge de paix pour s’assurer de la légitimité d’un gouvernement », même si pour lui, la proportionnelle serait un danger. La délibération permanente permet de « brouiller les pistes et gagner du temps. »

      « Le vrai débat », de son côté, a recensé 44 000 contributions, bien loin du comptage du Grand débat, mais a le mérite d’avoir proposé une alternative ouverte et transparente à un grand débat verrouillé par la communication gouvernementale. Les quatre propositions arrivées en tête de cet autre débat sont, en plus de l’inscription du Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC) dans la Constitution, la « suppression des rémunérations et privilèges des élus (y compris le Président) à l’issue de leur mandat », la nécessité d’un « casier judiciaire vierge pour les élus », et la « prise en compte du vote blanc ou nul en tant que suffrage exprimé et l’invalidation d’une élection s’il est majoritaire ».

      Au final, le grand débat rate son but et décrédibilise la tentative de démocratie participative. La méthode consultative et l’exercice participatif national devaient réinsérer tous les Français dans une narration du collectif, en leur donnant le sentiment de prendre part à l’élaboration d’un avenir commun. Et pourtant, ce sont des débats parallèles qui existent, voire des mondes qui s’ignorent et se méprisent.

      Les Français demandent plus de démocratie participative et la posture jupitérienne du monarque républicain a vécu. Dans cet étrange entre-deux, entre restitution et propositions à venir du Président, se jouent l’attente de lendemains meilleurs et aussi l’avenir de notre démocratie représentative, qui a perdu sa représentativité et s’est fait engloutir dans la communication politique au détriment du débat d’idées.

      Alexis Poulin

      https://amp.lefigaro.fr/vox/politique/le-grand-debat-est-une-vaste-entreprise-de-manipulation-politique-au-pr


  • La mise en image de la domination policière et de l’humiliation de la jeunesse | Le Club de Mediapart
    https://blogs.mediapart.fr/rafik-chekkat/blog/071218/la-mise-en-image-de-la-domination-policiere-et-de-l-humiliation-de-l

    Depuis le 6 décembre au soir, les fils d’actualités des réseaux sociaux se sont emplis des images d’une arrestation collective à Mantes-la-Jolie dans les Yvelines. Des dizaines de jeunes hommes (environ 150), genoux à terre et mains sur la nuque sont alignés en rangées, tenus en respect dans le silence par des policiers debout, casqués, matraques et boucliers à la main. « Voilà une classe qui se tient sage » commente une voix que l’on devine policière.

    Ces images tournées par les policiers eux-mêmes derrière la maison des associations Agora non loin du lycée Saint-Exupéry où a eu lieu cette interpellation spectaculaire, ont provoqué écœurement et effroi. Ce texte est une tentative de comprendre cet effet de sidération collective, dans lequel nous sommes pris nous-même. Pourquoi ces images, qui paraissent pourtant moins violentes que les nombreuses scènes de tabassages policiers diffusées depuis plusieurs jours, nous choquent-elles ?

    Un texte de Rafik Chekkat et cet autre (écrit fin novembre) que si demande « De quelle couleur sont les gilets jaunes » ?
    https://blogs.mediapart.fr/rafik-chekkat/blog/251118/de-quelle-couleur-sont-les-gilets-jaunes

    Le mouvement des « gilets jaunes » met en branle des populations dont on peine à trouver le dénominateur commun, sinon qu’elles sont animées d’une défiance plus ou moins grande vis-à-vis des partis, qu’elles revendiquent une baisse des taxes et la démission de Macron (parfois les deux), et qu’elles vivent principalement en milieu rural, en banlieue ou dans un entre-deux périurbain. Et puis qu’elles sont majoritairement blanches. Et cette donnée a son importance.

    Dans une société structurellement raciste, tout mouvement collectif d’envergure se doit d’apparaitre neutre du point de vue racial (c’est-à-dire d’être très majoritairement blanc) sous peine de se voir qualifié de « communautariste ». Et même quand le mouvement est majoritairement porté par des Blanc.hes, il est des questions (liées aux réfugié.es, à l’islam, à la police, etc.) qui sont jugées clivantes et qu’il est conseillé de ne pas mettre en avant si le mouvement veut bénéficier de relais médiatiques et politiques.

    Au cours des derniers jours, de nombreuses comparaisons ont été faites entre le traitement médiatique et policier réservé aux révoltes de l’automne 2005 et celui jugé plutôt complaisant à l’égard des « gilets jaunes » (même si en certains points la répression a pu être musclée et qu’en cas de prolongement du mouvement la tonalité du discours des médias dominants risque de changer). Pour compréhensibles qu’elles soient, ces comparaisons opèrent un nivellement par le bas et finissent par qualifier de privilège (ne pas subir de féroce répression et être disqualifié dans les médias) ce qui devrait être de mise pour tout mouvement social.


  • La France n’en finit pas de découvrir les violences policières
    https://ehko.info/la-france-nen-finit-pas-de-decouvrir-les-violences-policieres

    [Juste qu’ici tout allait bien] pour une partie de la France volontairement « aveugle » aux violences policières. Elle les voit actuellement. La dernière fois, c’était lors des manifestations contre la « Loi travail ». Leur particularité : la police visait des individus qui ne sont habituellement pas sa cible et faisait démonstration de sa force au coeur de Paris. De nouveau, lors des manifestations de « Gilets jaunes » qui se déroulent non pas selon le parcours classique Nation ou Bastille-République mais dans des lieux où la contestation n’a en principe pas sa place, la répression policière a été pointée. Mais ces violences ne sont pas des bavures, ni l’expression d’une « benallisation des forces de l’ordre », il s’agit de l’illustration parfaite de ce qui est attendu de la police républicaine. Dans le (...)

    • Le site semble avoir des difficultés à charger sa page, voici le contenu :
      <p><strong>[Juste qu’ici tout allait bien]</strong> pour une partie de la France volontairement « aveugle » aux violences policières. Elle les voit actuellement. La dernière fois, c’était lors des manifestations contre la « Loi travail ». Leur particularité : la police visait des individus qui ne sont habituellement pas sa cible et faisait démonstration de sa force au coeur de Paris. De nouveau, lors des manifestations de « Gilets jaunes » qui se déroulent non pas selon le parcours classique Nation ou Bastille-République mais dans des lieux où la contestation n’a en principe pas sa place, la répression policière a été pointée. Mais ces violences ne sont pas des bavures, ni l’expression d’une « benallisation des forces de l’ordre », il s’agit de l’illustration parfaite de ce qui est attendu de la police républicaine. Dans le système politique actuellement en place, le rôle des bien nommées « force de l’ordre » est de garantir l’ordre établi et la protection des intérêts des entités et groupes au pouvoir. Parler de bavures, débordements, dérives, c’est méconnaître ce rôle dévolu à la police.</p>
      <p>Alors, les ministres de l’Intérieur protègent ceux qui appliquent leur politique, y compris de la manière la plus brutale. Avant Christophe Castaner, Nicolas Sarkozy l’avait fait. Juste après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, 17 et 15 ans, en 2005 dans un transformateur électrique, alors qu’ils étaient poursuivis par des policiers. Ces décès, qui ont marqué une partie de la population, ont été le départ de semaines de révoltes dans les quartiers populaires. Le ras-le-bol y explosait. Mais Zyed et Bouna étaient et restent présentés comme forcément coupables, comme toutes les victimes de violences policières de ces quartiers. Que des études d’institutions sérieuses prouvent le risque accru de contrôles et violences policières sur les hommes, noirs et arabes, de quartiers populaires, ne fait pas réagir. Dans leur grande majorité et systématiquement, les médias reprennent sans aucun recul <a href="https://sanstransition.tumblr.com/post/154500110841/les-bavures-polici%C3%A8res-en-10-le%C3%A7ons.">les propos du ministre de l’Intérieur et les déclarations policières</a>.</p>
      <p>Les deux adolescents ne seront pas les dernières victimes de violences policières en France. Selon les collectifs mobilisés sur ces questions, la police ferait 10 à 15 morts par an « des Noirs et des Arabes de 7 à 77 ans » pour reprendre les conclusions d’une étude du média <a href="https://sanstransition.tumblr.com/post/131276973351/la-police-r%C3%A9publicaine-fran%C3%A7aise-tue-des-arabes">Bastamaga> qui porte sur plus de 50 ans. En 2015, ce sera au tour d’Adama Traoré de mourir dans un commissariat. C’est ni plus ni moins qu’une affaire d’État. Lors d’un match de football en juillet 2018, des participants s’étaient émus de la présence de blindés de l’armée sur place. Ces blindés ont été aussi déployés dans des « départements et territoires d’Outre-Mer » durant des révoltes sociales, contre « la vie chère » notamment. Justement, c’est bien dans les quartiers populaires et ces territoires qu’ont été expérimentées « les méthodes de maintien de l’ordre » et avant, dans les territoires colonisés par la France – l’Algérie en tête, comme l’explique le chercheur indépendant et docteur en sociologie Mathieu Rigouste, qui a aussi établi le lien entre la gestion sécuritaire des quartiers populaire et l’ordre colonial, dont nous reproduisons l’intégralité d’une interview ci-dessous.</p>
      <p>C’est quasi mécanique, quand un Etat porte atteinte aux droits d’un groupe &#8211; surtout minorisé et vulnérable &#8211; et que le reste de la population ne réagit pas, il finit tôt ou tard par appliquer cette politique sur l’ensemble de la population.</p>
      <p>Zyed et Bouna, comme les personnes perquisitionnées après la vague d’attentat de 2015 étaient vus comme coupables, dans un « Etat de droit », où la peine de mort a été abolie, comme le sont désormais les Gilets jaunes ou le fut Rémi Fraisse – à ceci près, et la différence est fondamentale, que les premiers sont ciblés pour ce qu’ils<em> sont</em> et les autres pour ce qu’ils <em>font</em>.</p>
      <p>Mais ces violences ne sont pas prêt de cesser : si l’image de la police et de la gendarmerie qui forment les forces de maintien de l’ordre d’autres pays se fissure, un objectif demeure, énoncé lors d’une conférence au 20e salon Milipol « de la sécurité intérieure des Etats » : la France veut « devenir leader européen » voire « mondial » dans plusieurs domaines de la sécurité. « L&#8217;objectif est de doubler le chiffre d’affaires de la filière ». Ainsi, le gouvernement ne s’y est pas trompé en octroyant une prime aux policiers, maillon indispensable à la garantie du pouvoir et la mise en place de sa politique mais qui pourrait faiblir et le lâcher, dans un contexte de tension constante et d’état d’urgence.</p>
      <p><span><strong>Warda Mohamed</strong></span></p>
      <p> </p>
      <p><strong>[La questions des violences policières]</strong>, avec le mouvement des Gilets jaunes, a semblé surgir soudain, comme sans précédent. Une anomalie, une brisure dans le ciel sécuritaire républicain et serein. Pourtant, des signes avant-coureurs étaient là pour alerter. Et ces violences ne sont que l’indice d’une militarisation de la gestion de l’ordre, social, économique, politique. Alarmisme ? Exagération ? L’état d’urgence, et sa durée anormalement longue de deux ans, illustre pourtant ce tropisme sécuritaire. D’abord s’est constatée, durant l’application de ce régime dérogatoire, une utilisation opportuniste contre des militants écologistes ou les mouvements sociaux. Puis certaines mesures de ce régime ont été, avec la loi dite <a href="https://www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2017/10/30/INTX1716370L/jo/texte">SILTa> (loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme) , introduites dans le droit commun. L’inscription dans le droit commun de certaines mesures de l’état d’urgence a, en dehors de toute situation de terrorisme ou de danger pour la nation, offert aux pouvoirs publics une formidable machine coercitive contre tout mouvement social ou contestataire. Loi travail et loi de lutte contre le terrorisme seront votées en quasi-concomitance. Tandis qu’on prétend vouloir simplement « désépaissir » le code du travail, on épaissit, dans le mouvement inverse, le code pénal. Vases législatifs communicants qui ne sont en rien anodins.</p>
      <p>L’état d’urgence a interrogé, de façon presque automatique, les rapports structurels qu’entretiennent la violence d’État, la militarisation de la police, la mondialisation de la question du terrorisme et la gestion intérieure des populations, notamment dans les quartiers populaires. L’état d’urgence a-t-il été un laboratoire qui aura permis à l’État de tester in vivo des mesures de police administratives restrictives de libertés, bien au-delà de ce que la menace terroriste nécessitait ? Autrement dit, peut-on considérer que l’état d’urgence, tel qu’il a été prorogé quasiment pendant deux ans, ait pu servir dans un premier temps de ballon d’essai ou mise en application in vivo, en ingénierie humaine, de mesures dérogatoires ? Parce que cet état d’exception a été présenté comme une réponse à une situation exceptionnelle, qu’il a semblé provisoire dans sa durée et son ampleur, ses mesures extrêmement dérogatoires n’ont pas inquiété, en dehors de certaines ONG ou juristes. Puis, ne nous leurrons pas, pour la quasi-totalité de la population française, l’état d’urgence a été invisible, à part la présence « rassurante » de soldats lourdement armés dans les rues. Le fait qu’il ait été circonscrit majoritairement à une population musulmane, populaire, vivant déjà en périphérie sociale, économique et géographique, du reste de la population, a joué dans cette acceptation passive et reconnaissante de cet état d’urgence.</p>
      <p>L’esprit de l’état d’urgence, fait de logique de suspicion et d’ordre sécuritaire a contaminé la gestion de l’ordre. Moins protéger et mieux punir…<br />
      La « militarisation » de la gestion des mouvements sociaux se devinait dès 2008, dans le Livre blanc de la Défense. Le concept classique de « Défense nationale » y semblait lié, de façon étonnante, à la notion de « sécurité nationale ». Si cette « militarisation » intérieure s’installe, la frontière pourtant nécessaire entre défense nationale et sécurité intérieure risque de n’être plus que théorique. Un fil ténu auquel sont suspendues les libertés et droits de l’homme et tout le fragile édifice de l’État de droit. La militarisation de la gestion des mouvements sociaux, c’est aussi un monde où les exo-guerres (guerres extérieures contre des populations étrangères) se coupleront avec des endo-guerres (guerres à l’intérieur contre sa propre population). La frontière ne sera plus garante de rien, ni limite, ni protection, ni sanctuarisation.</p>
      <p>Parmi les voix qui ont alerté et alertent encore, celle de Mathieu Rigouste, chercheur indépendant, docteur en sociologie et militant anti-sécuritaire. Auteur de nombreux ouvrages, dont <em>L’Ennemi intérieur</em>.<em> La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine</em> (La Découverte, 2009) ou encore <em>La Domination policière : une violence industrielle</em> (La Fabrique, 2012), il a également analysé dans son dernier ouvrage, <em>État d’urgence et business de la sécurité</em> (Niet, 2016), comment l’état d’urgence s’intègre dans une logique de gestion des populations jugées dangereuses et de capitalisme sécuritaire. Avec son aimable autorisation, nous reproduisons l’interview publiée dans le livre <em>L’état d’urgence (permanent)</em> (<a href="http://www.meltingbook.com/book-letat-durgence-permanent/">Editions Meltingbook, avril 2018, Hassina Mechaï, Sihem Zine</a>). Cette interview explique parfaitement les mécanismes qui ont mené à la gestion sécuritaire des mouvements sociaux, dont la répression du mouvement des « Gilets jaunes » a été l’illustration.</p>
      <p><span><strong>Hassina Mechaï</strong></span></p>
      <p><strong>[Ehko]</strong> compte bien travailler sur ces questions éminemment préoccupantes.</p>
      <p><span><strong>L’état d’urgence a-t-il pu servir de laboratoire in vivo de stratégie contre-insurrectionnelle, cantonné à une partie seulement de la population, avant son élargissement visiblement prévu par son inscription dans le droit commun ?</strong></span></p>
      <p>Le capitalisme a dû se restructurer face aux crises qu’il provoque. D’abord soupape, la marchandisation de la « guerre intérieure » est devenue pour lui un moyen de survie. Et, parce qu’il bénéficie de l’expérience de la gestion des territoires colonisés où il a pu développer des formes de contrôle et d’exploitation, l’impérialisme français peut l’appliquer également dans des zones intérieures, « endocoloniales », comme les quartiers populaires.<br />
      L’état d’urgence a eu une double fonction de laboratoire et de vitrine. La fonction de laboratoire a permis d’expérimenter une forme d’état d’urgence sur une longue période. Du coup, d’éprouver aussi les modalités d’une guerre intérieure. Cela a permis de faire de l’état d’urgence une vitrine pour montrer un savoir-faire français dans la guerre intérieure et la contre-insurrection. Cela permet de générer des contrats dans les marchés de la sécurité, marchés qui ne concernent pas que du matériel mais également des formations, de doctrine, de conseil et d’audit en sécurisation.<br />
      Dans la dimension de laboratoire, s’est joué également une chose très importante, que j’appelle une forme de « militarisation rhéostatique ».</p>
      <p>Le nouveau modèle de militarisation du territoire devient capable d’être en permanence nivelé, en fonction des besoins de contrôle social des classes dominantes. Comme avec le rhéostat d’un radiateur : alterner, en fonction des nécessités, des dispositifs adaptés à la guerre classique, la guerre de basse intensité, le contrôle des foules, le maintien de l’ordre ou la police quotidienne… Il s’est joué cela à travers Sentinelle et la création des nouvelles réserves de l’armée. Une possibilité de militariser instantanément le territoire et de régler le taux de militarisation en fonction de la menace perçue, désignée, établi par l’état-major. On peut ainsi envisager une militarisation sectorielle, celle des quartiers populaires à l’état de siège total. Les mouvements sociaux pourront être concernés également. D’autant plus que s’esquisse la possibilité d’une jonction entre les quartiers populaires, les étudiants et le reste des mouvements sociaux. Une forme de reconnaissance, d’interaction et d’organisation collectives a émergé depuis deux ou trois ans. Il existe des possibilités d’intersections permettant aux luttes de se rencontrer. Le pouvoir a donc d’autant plus intérêt à mettre en œuvre des mécanismes de contrôle, de division et d’écrasement des plus précarisés.</p>
      <p><span><strong>Vous parlez de fascination de l’appareil militaire et policier pour l’état d’urgence. En quoi, et pourquoi fascine-t-il ?</strong></span></p>
      <p>L’état d’urgence est un dispositif politique extrêmement symbolique. Il signale l’ouverture d’un champ de la guerre intérieure. Il sonne l’entrée symbolique sur le territoire national, avec l’opération Sentinelle, du pouvoir militaire. Évidemment, et c’est encore plus vrai avec l’avènement de la Ve République, le pouvoir militaire n’est jamais complètement écarté de la gestion du territoire. Désormais, l’état d’urgence, implicitement, annonce que toute la place est faite sur le territoire national à la possibilité de la montée en puissance du pouvoir militaire. Ne l’oublions pas, la Ve République s’est constituée sur le coup d’État du 13 mai 1958. Mais, plus largement, tout le corpus constitutionnel de la Ve République porte l’empreinte d’une possibilité de guerre contre-insurrectionnelle ou contre-subversive, comme l’article 16 de la Constitution du 4 octobre 1958, lequel prévoit qu’en période de crise les « pleins pouvoirs » peuvent être donnés au président de la République française.</p>
      <p>D’autres dispositions également considéraient que, dans le cadre de la guerre froide, la possibilité de « guerre intérieure et de guerre totale », pour reprendre le langage de l’époque, est imminente et permanente. Il fallait donc avoir constamment les moyens de suspendre la séparation des pouvoirs et que le chef de l’État puisse déclarer lui-même la guerre intérieure. Ce modèle constitutionnel a été exporté en même temps que les méthodes françaises de contre-insurrection. La Colombie, par exemple, a une Constitution très proche de la Constitution française. La plupart des anciennes colonies françaises, en Afrique subsaharienne, ont des équivalents dans leur constitution de l’état d’urgence et de l’article 16. Mais, au-delà de la Ve République et de sa Constitution, l’ensemble des systèmes juridiques dans l’histoire du droit sont basés sur l’exception. On ne crée pas de normes juridiques sans délimiter les cadres exceptionnels de l’emploi de ces normes. Plus largement, tous les États se créent sur le pouvoir militaire, sur la clôture du moment de la guerre et autour des élites militaires. Ces élites, l’État profond, sont toujours à la fondation d’un nouvel État. Ils emportent avec eux forcément un répertoire d’exception. Ils ont en général la maîtrise de la nécro-politique, la gestion de la mort, de la coercition, de la violence comme mode de gouvernement.</p>
      <p><span><strong>Comment comprendre l’état d’urgence, dans l’optique de ce capitalisme sécuritaire ?</strong></span></p>
      <p>Le capitalisme sécuritaire sous-entend l’ouverture des marchés de la sécurité. Ce capitalisme a été la soupape, puis la roue de secours, avant de devenir désormais le moyen principal de restructuration du capitalisme international. Ce capitalisme sécuritaire dérive directement des marchés militaires, qui se sont constitués à travers les deux guerres mondiales. Les complexes militaro-industriels ont alors émergé et le capitalisme occidental s’est organisé autour de la guerre permanente. Dans la période post-1968, et après la crise pétrolière de 1973, on a vu s’ouvrir des sous-marchés décalqués sur le keynésianisme militaire, des marchés de la guerre intérieure, de la sécurité. Ceux-là ont permis de restructurer le capitalisme, de le sauver aussi. Ils ont servi également à mettre en place des modèles de contre-révolution, de contre-insurrection, partout dans le monde, au moment où, en 1968, les événements ont montré aux classes possédantes que les peuples pouvaient et commençaient à se réorganiser. En somme, l’état d’urgence permet aux industriels de la violence de tirer profit de cette guerre intérieure, ainsi qu’une restructuration juridico-politique de l’État-nation.</p>
      <p><span><strong>Ce capitalisme sécuritaire, et son importance dans l’économie française, expliquerait-il les ambiguïtés de la politique étrangère française ?</strong></span></p>
      <p>Ce sont moins des ambiguïtés qu’un indice d’une politique structurelle et systémique. L’Arabie Saoudite, par exemple, depuis le début des années 1970, donc dès le début de la formation du capitalisme sécuritaire, est le principal client du complexe militaro-industriel français, qui, semble-t-il à certaines périodes, n’existe qu’en s’appuyant sur ce marché fondamental.</p>
      <p><span><strong>Dès lors l’état d’urgence n’a-t-il pas empêché et opacifié toute question sur cette politique, qui mêle si intimement diplomatie, économie et marchés militaires ?</strong></span></p>
      <p>L’état d’urgence a pu permettre d’installer une chape de plomb idéologique. Je ne suis pas certain cependant que cette chape ait été totalement étanche. J’ajouterai un bémol car, avant même l’état d’urgence, il y avait très peu de questionnement critique dans les médias mainstream. Beaucoup des grands médias, ne l’oublions pas, appartiennent à des géants de la vente d’armes et du capitalisme français. En outre, leurs structures rédactionnelles sont souvent liées à des instituts de sécurité ou de défense. Ces instituts forment des responsables qui entretiennent en permanence des relations de communication avec les médias. Cela permet une maîtrise du langage médiatique par le pouvoir militaire. Enfin, élément propre au champ médiatique, les médias dominants ne sont pas faits pour laisser passer du discours critique, et leur fonctionnement interne prohibe toute possibilité de rupture du discours dominant. Cependant, je note que, paradoxalement, dans certains milieux, en plein état d’urgence, alors que les classes dominantes pouvaient y voir une forme de pacification sociale, on observe un processus de montée en puissance de nouvelles formes de révolte et des réagencements des capacités critiques des classes populaires. L’existence de ce marché sécuritaire fondamental au cœur du capitalisme français et le lien avec ces pétromonarchies sont devenus des faits beaucoup mieux connus.</p>
      <p><span><strong>À partir de cette idée d’ennemi intérieur, l’état d’urgence ne brouille-t-il pas encore plus la notion de guerre, celle-ci pouvant être intérieure quand les guerres extérieures sont qualifiées de simples « opérations » ?</strong></span></p>
      <p>C’est là un des modes de fonctionnement du capitalisme sécuritaire. Ce dernier brouille les frontières de l’État-Nation à travers la mondialisation capitaliste. Dans la doctrine militaire, on considère qu’il n’y a plus d’« intérieur » ni d’« extérieur » et que l’ennemi « terroriste » est partout. Mais, dans la réalité, on constate bien que les frontières et leur défense sont au cœur de la gouvernementalité contemporaine. Pourtant, il y a une logique de brouillage qui est liée à un processus d’hybridation des domaines militaire et policier. Hybridation en termes industriels et économiques, dans le sens où ces marchés de la guerre permanente et de la police quotidienne se traversent et s’enchevêtrent. On peut développer des produits d’un côté ou un autre et s’en servir pour faire la guerre ou la police. Il y a un aller-retour permanent entre la guerre intérieure et la police extérieure. Cette hybridation se retrouve dans la pensée contre-insurrectionnelle, dans la pensée de l’exception et dans les mécanismes réels de développement du capitalisme militaire.</p>
      <p><span><strong>Dès lors, l’état d’urgence a-t-il été une façon pour le pouvoir politique de donner des garanties d’action et de fermeté au pouvoir militaire ?</strong></span></p>
      <p>Le pouvoir politique est complètement inféodé au pouvoir militaire. Il n’avait pas forcément besoin de lui fournir des garanties d’action. Plus largement, il y a un entrelacement, ou enchevêtrement, des pouvoirs politique, militaire, policier et économique. Sur les questions d’ouverture des états d’exception, il me semble nettement que c’est le pouvoir militaire qui décide. L’immense majorité des politiques fait une confiance absolue au pouvoir militaire, car, d’une part, ils n’y connaissent pas grand-chose et, d’autre part, parce que la fonction militaire et l’industrie militaire sont des piliers majeurs de l’économie et du système politique de la Ve République.</p>
      <p><span><strong>Comment articuler et comprendre l’état d’urgence et le fait qu’il trouve sa source dans une loi qui a été utilisée pendant la guerre d’Algérie ?</strong></span></p>
      <p>Du point de vue de l’état-major militaire, l’origine coloniale de cette loi est très bien connue. Voilà pourquoi ce dispositif a été utilisé à ce moment-là, car il appartient à un répertoire principal, une sorte de malle à outils privilégiée, tout simplement parce qu’il appartient à la structure de la société française, laquelle, historiquement, est une société impérialiste. Elle conserve donc, au cœur de ses institutions, des répertoires coloniaux et militaires qui lui servent à se restructurer, à se ressourcer quand les nécessités historiques lui imposent de créer de nouveaux dispositifs. Le répertoire colonial contre-insurrectionnel est peut-être la malle à outils la plus privilégiée par les fractions qui dominent l’état-major. Or, ce sont elles qui conseillent la haute hiérarchie politique. Il me semble également que l’état d’urgence est un moyen qui les fascine, dans le sens où il permet la montée en puissance des appareils, doctrines et personnels militaires. Cette montée en puissance est portée par le capitalisme sécuritaire, cette économie-politique qui caractérise l’ère dans laquelle nous nous trouvons.<br />
      L’état d’urgence est aussi l’indice plus large au fait qu’on donne toujours plus de place, de légitimité et de visibilité, à ces méthodes contre-insurrectionnelles, dont l’état d’urgence fait partie. Enfin, ce dispositif juridique présente un entre-deux assez malléable, qui facilite un large spectre d’actions, une grande liberté de réglage entre l’État de droit et l’état de siège. Il donne lieu à l’ouverture d’une capacité d’autonomie supérieure pour les institutions militaires, policières et de renseignement. Cette capacité élargie permet de mener des guerres de basse intensité à l’intérieur du territoire, sans avoir à placer l’ensemble de la société en état de guerre. L’état d’urgence a été créé à l’origine pour pouvoir mener la guerre coloniale sur le territoire de l’État. Il permet de mener une forme de guerre policière à une partie de la population, sans que tout le pays et toute son économie soit en état de siège.</p>
      <p><span><strong>Pourquoi l’état d’urgence a-t-il semblé viser d’abord une catégorie de la population, en l’occurrence les musulmans ?</strong></span></p>
      <p>Ils ont été visés à double titre : ils sont musulmans et ils vivent, pour beaucoup, dans des quartiers populaires. Un inconscient raciste structure aussi toute la culture dominante en France. Les appareillages militaires et médiatiques de construction de l’ennemi intérieur fonctionnent à plein régime depuis une cinquantaine d’années. Ils désignent un ennemi intérieur dans le masque du musulman pauvre. Les attentats seraient le fruit d’un « islamisme », qui serait lui-même une sorte de dérivation de l’islam. Il faudrait donc encadrer les lieux de prolifération de ces « virus subversifs », comme cela se dit en langue militaire. Or, le principal référent religieux du sous-prolétariat en France est l’islam. Les figures d’ennemi intérieur servent à diviser les classes populaires et à délimiter une partie de la « population » à dissocier et ségréguer.</p>
      <p>Puis, au-delà de l’état d’urgence, la Ve République se fonde sur, dans et à travers la guerre d’Algérie. À l’époque l’ennemi intérieur était le fellagha. Les figures de l’ennemi intérieur évoluent dans la pensée militaire française, depuis la guerre d’Algérie jusqu’au milieu des années 2000, et épousent la figure de l’immigré postcolonial. La guerre coloniale a été la matrice de l’ordre sécuritaire. De la guerre d’Algérie à la Nouvelle-Calédonie, puis aux révoltes des quartiers populaires en 2005, l’état d’urgence permet d’intensifier les moyens de la chasse aux « ennemis intérieurs », ainsi que l’emploi de dispositifs visant à paralyser la vie sociale de toute les parties de la « population » suspectées d’être des « terreaux de subversions ».</p>
      <p><strong>Propos recueillis par <span>Hassina Mechaï</span>, février 2018.</strong></p>

    • La « militarisation » de la gestion des mouvements sociaux se devinait dès 2008, dans le Livre blanc de la Défense. Le concept classique de « Défense nationale » y semblait lié, de façon étonnante, à la notion de « sécurité nationale ». Si cette « militarisation » intérieure s’installe, la frontière pourtant nécessaire entre défense nationale et sécurité intérieure risque de n’être plus que théorique.

      Pour le coup, ça ne tombe pas du ciel tout d’un coup. Quand j’ai fait mon service militaire dans les années 70s, on nous présentait les différentes composantes de la Défense nationale et, parmi elles, la #Défense_opérationnelle_du_Territoire (ou #DOT), toujours dans ses missions à ce jour.

      Si WP, nous la présente ainsi (intégralité de l’article…)
      Défense opérationnelle du territoire — Wikipédia
      https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9fense_op%C3%A9rationnelle_du_territoire

      En France, la défense opérationnelle du territoire (DOT) est selon le code de la défense, la participation des armées « au maintien de la liberté et de la continuité d’action du Gouvernement, ainsi qu’à la sauvegarde des organes essentiels à la défense de la nation ».

      Elle définit la mission confiée aux militaires sur le territoire français :
      • Protection des installations militaires en tout temps
      • Assurer la protection du territoire national et de s’opposer à un éventuel ennemi à l’intérieur de celui-ci
      • Organiser les opérations de résistance militaire en cas d’invasion.

      La pratique sur le terrain n’omettait jamais d’y ajouter la lutte contre le célèbre #ennemi_intérieur (Super-Dupont, à l’époque l’appelait #Anti-France) qu’en ces temps post-soixante-huitards il ne fallait pas chercher bien loin et que les cadres de l’armée faisait, si on leur en laissait la possibilité, commencer en gros dès le premier gréviste…

      Comme l’indique ce résumé d’une présentation de la DOT dans un article de septembre 1986 (texte pdf intégral en ligne)…

      La Défense opérationnelle du Territoire (DOT) - Alain BIZARD - Pouvoirs, revue française d’études constitutionnelles et politiques
      https://revue-pouvoirs.fr/La-Defense-operationnelle-du.html

      La Défense opérationnelle du Territoire, en liaison avec les autres formes de défense militaire et avec la défense civile et économique, concourt au maintien de la liberté d’action du Gouvernement ainsi qu’à la sauvegarde des organes essentiels à la défense de la nation (décret du 1er mars 1973).

      Sa mise en oeuvre est décrétée par le Gouvernement en présence d’une menace extérieure reconnue par le Conseil de Défense. Les moyens à la disposition de la DOT ont été récemment restructurés ; le rôle de la gendarmerie a été accru et chaque échelon territorial dispose maintenant de forces leur permettant des interventions plus rapides.
      Néanmoins, composée essentiellement d’unités créées en mobilisation, la DOT aura besoin, pour être à même de remplir efficacement sa mission, d’un matériel moins obsolète et d’un entraînement plus soutenu mené en liaison toujours plus étroite avec la défense civile.

      … la DOT était essentiellement confiée à des réservistes (rappelés à l’occasion) et était donc le GROS morceau de la formation des appelés, je veux dire en dehors d’éplucher les patates et de fournir des ordonnances aux officiers… La "vraie" guerre, contre une armée ennemie étant réservée aux professionnels, évolution qui aboutit à la suppression (je vois d’ailleurs qu’il ne s’agit que d’une suspension) du service militaire en octobre 1997 pour les jeunes nés après le 1er janvier 1979.

    • Mathieu Rigouste fait remonter cette violence au maintien de l’ordre dans les colonies et particulièrement pendant la guerre d’Algérie. Mais le propos de @davduf, c’est qu’il ne s’agit plus de ce maintien de l’ordre mais d’un autre régime. Edit : Tristan Leoni critique Rigouste dans Manu militari, pour lui le quadrillage des villes par les bidasse n’est qu’une opération de com et c’est pas dans l’armée que ça se passe mais dans la police, autre culture, autre institution.
      http://www.lemondealenvers.lautre.net/livres/manu_militari.html

      Pas de quoi m’exprimer sur le sujet mais ça sent vraiment mauvais (et j’ai honte de faire partie des petit·es blanc·hes de centre-ville pour qui Rémi Fraisse ou mai 2016 ont été un tournant).

    • C’est clair, qu’en matière de maintien de l’ordre public il y a des moments clefs qui nous amènent à aujourd’hui : la repression des révoltes d’esclaves, celle de la commune, la conquête de l’Algérie. Il y a beaucoup de parallèles à faire entre la vision du complexe sécuritaire actuel et les « enseignements » tirés de ces moments historiques. Un jour quand je #procrastinerai moins, je mettrais par écrit la conférence que j’ai faite sur le sujet l’année passée :)


  • Conférence ICI : Taysir Batniji (40 minutes + 20 minutes de questions/réponses)
    UQAM, 27 septembre 2018
    https://vimeo.com/296042473

    Taysir Batniji présente l’évolution de son parcours artistique ainsi qu’une sélection d’œuvres qui documentent de manière sensible une réflexion sur le déplacement et la construction identitaire. L’artiste vit et travaille entre la France et la Palestine. Dans cet entre-deux géographique et culturel, il développe une pratique artistique pluridisciplinaire qui puise son inspiration dans son parcours biographique, mais aussi dans l’actualité et l’histoire. Axé sur les thèmes de l’exil, de la disparition et de la mémoire, son travail sur l’image, photo et vidéo, propose un regard poétique, distancié, parfois grinçant, sur la réalité.

    Né en 1966 à Gaza, Palestine, Taysir Batniji a étudié l’art à l’université nationale An-Najah de Naplouse, avant de poursuivre sa formation à l’École nationale des Beaux-Arts de Bourges en 1995. Ses œuvres ont été largement diffusées sur la scène internationale, notamment à la Biennale de Venise, au Martin-Gropius-Bau (Berlin), au Kunsthalle (Vienne), au Witte de With (Rotterdam), au Victoria and Albert Museum (Londres). Cette conférence est aussi l’occasion de présenter son dernier projet, Home Away From Home, exposé aux Rencontres de la photographie à Arles, en France.

    #Palestine #Taysir_Batniji #vidéo #photo #art #art_et_politique


  • Elinor Ostrom : par-delà la tragédie des communs - La Vie des idées
    https://laviedesidees.fr/Elinor-Ostrom-Par-dela-la-tragedie-des-communs.html#nh1

    Excellent résumé des travaux d’Elinor Ostrom

    Toute la carrière universitaire d’Ostrom est axée autour d’un concept qui joue un rôle essentiel en économie, mais qui est rarement examiné en détail : le concept de propriété. Ronald Coase signalait déjà à la profession l’importance de bien définir les droits de propriété lorsque les actions d’un individu ont une incidence sur le bien-être d’autres individus. Or, la principale préoccupation de Coase était la frontière entre l’individu et l’État dans la régulation de ces actions. Ostrom s’attelle à explorer cet entre-deux nébuleux où ce sont les communautés, et non pas les individus ou les gouvernements officiels, qui détiennent les droits de propriété.

    Droits de propriété

    Ronald Coase et Elinor Ostrom se sont tous deux intéressés à la manière dont les droits de propriété affectent l’allocation des ressources. Afin d’illustrer les différences entre leurs approches, considérons le simple exemple suivant. Un écrivain qui apprécie le calme et la tranquillité vit dans un immeuble. Il a pour voisins un groupe de jeunes étudiants qui aiment faire la fête avec de la musique forte. L’écrivain possède les droits sur son appartement et les étudiants sur le leur. Or, ni l’un ni les autres ne détiennent un droit de propriété sur le bruit qui circule entre les appartements. La quiétude partagée par ces deux appartements constitue un bien commun. Dans cette situation, il est tout à fait possible que le bruit atteigne des niveaux qui sont inefficaces, dans le sens où une réduction du bruit serait bénéfique pour l’écrivain bien plus qu’elle n’incommoderait les étudiants. Mais comment faire advenir une telle réduction ?

    Pour Coase, le problème se pose parce que les droits de propriété relatifs au bruit sont mal définis. Si le système judiciaire attribuait clairement les droits à l’une ou l’autre partie, une allocation efficace s’effectuerait par la négociation. Si l’écrivain détenait le droit de décider du niveau de bruit, les étudiants lui verseraient une somme en échange de l’autorisation de faire la fête, dès lors que les bénéfices qu’ils en tireraient excèderaient les coûts imposés à l’écrivain. Si les élèves détenaient ce droit, l’écrivain leur verserait une somme pour qu’ils réduisent le niveau de bruit, dès lors que leurs pertes seraient moindres que ses bénéfices à lui. Coase souligne qu’en ce qui a trait à l’allocation des ressources, peu importe, dans de telles situations, à qui le droit de propriété a été octroyé, du moment que ce droit est clairement défini et que les coûts de transaction sont négligeables. C’est ce qu’on en est venu à appeler le théorème de Coase.

    Ostrom aborde de telles situations sous un angle tout à fait différent. Elle comprend que, dans de nombreux contextes, l’imposition externe des droits d’utilisation est impraticable ou indésirable. Pourtant, les individus qui ont accès à des ressources partagées peuvent parvenir à une allocation suffisamment efficace grâce à des normes sociales renforcées par la menace implicite de sanctions décentralisées. Ils peuvent élaborer des règles formelles ou s’appuyer sur des règles informelles, pratiquant ainsi ce qu’Ostrom nomme l’auto-gouvernance. Par exemple, l’écrivain et les étudiants peuvent parvenir à un accord qui soit acceptable pour les deux parties, déterminé par des normes communes, et imposé par la possibilité que d’autres voisins sanctionnent les violations. Toute tentative d’interférence dans ce processus de la part d’une autorité externe pourrait entraîner une rupture des règles et des normes locales, avec des effets contre-productifs.

    #Communs #Elinor_Ostrom


  • Le verbe absent | Jean Borreil
    http://www.vacarme.org/article2063.html

    Existe-t-il un singulier qui n’ait aucune expérience, qui ne se soit jamais trouvé dans cet entre-deux où, l’expérience n’étant pas encore au bout de l’épreuve qu’elle fait traverser, il a pourtant déjà laissé derrière lui certaines des idées certaines qui « faisaient » jusque-là sa vie ? C’est de cette marche inlassable vers l’exil, de cette nomadisation, que nous venons. C’est aussi bien cela que nous nions quand nous transformons l’autre en un quasi-autre. Impossibles sujets qui ne ressemblent jamais à nos photographies, nous ne savons pas quels sont nos traits. Tout au plus pouvons-nous savoir où nous nous trouvons et, inlassablement — si vivre, c’est devenir, comme le sous-entend le « Que deviens-tu ? » de nos rencontres —, nous nous défaisons en nous faisant sans qu’il y aille d’une décision, d’un choix ou d’une originalité, mais juste du lot, du destin d’un genre. Quand il n’est pas cette altérisation de soi-même, la reconnaissance de cette altération, que peut être le besoin d’identité, sinon une illusion de la représentation ?


  • affordance.info : J’ai passé 10 ans dans Facebook. Ses conditions (générales d’utilisation) sont devenues constitution(elles).
    http://affordance.typepad.com//mon_weblog/2017/10/10-ans-facebook.html
    http://www.affordance.info/.a/6a00d8341c622e53ef01bb09cb3ddb970d-600wi

    De fait ce jugement (me) pose un problème. Un problème lié à la nature de Facebook qui n’est pas un espace public, pas davantage qu’il n’est « internet » ou « le cyberespace » autrement que métonymiquement et donc abusivement en droit. Naturellement je ne suis ni juge ni même juriste et je me garderai donc bien de formuler un avis argumenté sur la cas de Mr Packingham. D’autant qu’en l’espèce, le débat est rendu profondément polémique et complexe puisqu’il mobilise l’horizon sociétal et le tabou presqu’absolu de la pédophilie - tout comme l’affaire Apple VS FBI était rendue complexe par l’horizon sociétal du terrorisme.

    Mais il n’en demeure pas moins que ce cas met en lumière le noeud gordien qui survient lorsque la garantie d’une liberté publique (droit à l’information et liberté d’expression) devient soumise, subordonnée ou conditionnée au droit de se connecter à ... une plateforme commerciale privée que ni son omniprésence dans les usages, ni ses parts de marché ne suffisent ou ne permettent de caractériser, en droit, comme un bien et un lieu commun et donc, par extension, comme une liberté fondamentale. Sauf à considérer comme équivalents en termes de libertés publiques, le droit de se connecter à internet et celui de s’inscrire sur Facebook. Ce qui, de mon point de vue, est une erreur fondamentale.

    Cet entre-deux, cette indétermination, ce flou entretenu est tout sauf neutre ou anecdotique dans un pays qui, parallèlement à cela, envisage tout à fait sérieusement de demander aux immigrants leur passeport Facebook ou à tout le moins leurs identifiants sur « les réseaux sociaux » et plus globalement dans un monde où la question de la documentation et des individus « sans-documents » restera absolument centrale d’un point de vue politique. Or pour qu’une telle mesure puisse être considérée comme légitime, encore faut-il que l’on considère les espaces subordonnés à ces identifiants comme relevant de la sphère publique au même titre que les informations figurant sur un passeport ou une carte d’identité classique, question de cohérence. Cohérence qui vient donc d’être renforcée par la décision de la Cour Suprême.

    Aux Etats-Unis aujourd’hui, chaque part conquise de liberté d’expression est une promesse acquise de nouveaux contrôles remis entre les mains d’acteurs privés, légitimés en droit par un Etat qu’ils ont pourtant vocation à dépasser en s’en accaparant les missions sans en accepter les charges, la redevabilité ou même la loyauté.


  • Bernard Stiegler : lost in disruption ? - 16 septembre 2017 par Alexandre Moatti
    https://zilsel.hypotheses.org/2878

    Bernard Stiegler est depuis quelques années une figure de proue de l’académisme médiatique. Sa voix chaude, traînante et légèrement chuintante est connue des auditeurs de radio – il enchaîne aussi conférences publiques et académiques (300 vidéos sur internet depuis huit ans), en même temps qu’une intense production d’essais (plus de 30 ouvrages depuis 1994).

    Le caractère très abondant de cette production nécessiterait une analyse détaillée, portant sur la cohérence et/ou l’évolution de la pensée. Cette analyse ne semble pas avoir été faite puisque le philosophe est reçu (au sens de la réception de ses idées) au fil de l’eau. Côté médias, le rythme intense d’un livre publié tous les 9 mois[1] brouille la ligne de partage entre la promotion d’un ouvrage et l’analyse de fond. On est là dans une forme de « dévoration médiatique »[2] – de l’auteur comme du media lui-même : le rythme de production d’ouvrages s’impose au media, qui ne peut prendre de recul (à supposer que ce soit sa vocation) ; par invitations et tribunes de presse répétées, le media s’auto-dévore, en quelque sorte.

    Quant à la réception en milieu universitaire, une question se pose : Stiegler est-il encore un universitaire (ou un chercheur) ? Il semble en fait naviguer depuis quelques années dans cet entre-deux que constitue l’académisme mondain ou « zone médiane », exploitant sa « rente de visibilité »[3] et préoccupé de l’accroître. S’il existe une littérature secondaire à son sujet[4], elle semble plus se rattacher à un phénomène tribal qu’à une réelle analyse critique. Comme souvent, personne ne prend le temps de se pencher de manière critique sur pareille œuvre, et la tâche devient de plus en plus difficile au fur et à mesure que le temps passe.

    [...]


  • #Données_massives et #information_géographique

    CIST – Collège international des sciences du territoire

    http://www.gis-cist.fr/portfolio/donnees-massives-et-information-geographique

    http://www.cnrs.fr/inshs/Lettres-information-INSHS/lettre_infoinshs45.pdf#lettre_infoINSHS_45.indd%3A.153698%3A5412

    Données massives et information géographique
    Timothée Giraud, Claude Grasland, Marianne Guérois, Malika Madelin & Marta Severo, « Données massives et information géographique », Zoom sur… Big data et information géographique, Lettre de l’InSHS, n° 45, janvier 2017

    Les projets Grandes métropoles et ANR Corpus Géomédia du CIST ont fait l’objet d’un article dans la Lettre de l’InSHS de janvier 2017 consacrée à « Big data et information géographique ». Y ont contribué Timothée Giraud (RIATE), Claude Grasland (Géographie-cités et CIST), Marianne Guérois (Géographie-cités), Malika Madelin (Prodig), toutes deux de l’axe Information territoriale locale du CIST, et Marta Severo (Dicen IDF), de l’axe Médias et territoires du CIST.
    Sommaire du dossier

    – Introduction de Pascal Marty, DAS
    – Données massives et information géographique
    – Modélisation à base d’agents et données massives : un inévitable prix à payer
    – Entre #big_data et dispositif d’enquête ad hoc : un entre-deux qui reste à inventer…
    – Des big data pour analyser les mobilités, les dynamiques et les événements urbains
    – Un programme international d’enseignement de la recherche en modélisation géographique

    #données #statistiques #visualisation


  • De la disparition des communs à leur retour - Les Amis de la Terre-Belgique
    http://amisdelaterre.be/spip.php?article5915

    Par Geneviève Azam

    Il est de plus en plus clair que nous atteignons un point de bascule entre un vieux monde qui ne fonctionne plus et un nouveau qui peine à éclore. Dans cet entre-deux, des initiatives variées, qui font la part belle à l’implication citoyenne et à l’ancrage local, montrent de nouveaux chemins. Qu’il s’agisse d’une gestion plus collective ou partagée des ressources, des infrastructures, de la connaissance, etc., un dénominateur commun les fédère : l’idée de « communs ». Longtemps oubliés au profit de l’exploitation toujours accrue des humains et de la nature par quelques-uns, le balancier de l’histoire semble pencher à nouveau en faveur des communs : une société inclusive, coopérative, soucieuse de préserver le fragile équilibre écologique.

    La réflexion sur les « biens communs », très présente au XVIIIème et XIXème siècle, a quasiment disparu de la réflexion au XXème siècle : la propriété a été en effet envisagée soit comme propriété privée soit comme propriété étatique. L’existence d’un secteur public important, appuyé sur des services publics, a été souvent considérée comme la condition nécessaire et suffisante de la justice et de la cohésion sociale par l’essentiel des forces dites « progressistes ». Cette représentation, qui oppose État et marché, a ignoré le fait que ces institutions sont loin d’être étanches car l’État institue et rend possibles les marchés ; cette fonction est devenue centrale avec les politiques néolibérales depuis les années 1980.

    Cette notion de « communs » est différente de celle du Bien commun, qui s’inscrit dans une perspective éthique et politique autour de la « vie bonne ». Selon cette conception, inspirée par Aristote et reprise ensuite par Thomas d’Aquin, l’être humain est destiné à vivre en société et se réalise pleinement en participant au bien commun.

    Elle est aussi différente de l’idée d’un « bien commun de l’humanité » ou d’un patrimoine commun et par extension de celle d’un « d’intérêt général mondial ». Cette dernière induit une nouvelle coopération internationale, avec la prise de conscience de la vulnérabilité de la biosphère et de l’épuisement des ressources. Toutefois, en sous-estimant les rapports de force et les conflits entre acteurs réels, l’invocation d’un « intérêt général mondial » peut couvrir de nouvelles formes d’ingérence et de domination. Par ailleurs, elle peut laisser assimiler les communs à des res nullus, des biens auxquels aucun droit ne serait attaché, légitimant de ce fait la possibilité de puiser sans entraves dans ces « ressources », comme c’est le cas pour la bio-piraterie et la privatisation des richesses génétiques.

    La notion de « communs » est aussi différente des biens communs de la théorie économique qui sont des biens rivaux et non exclusifs, par nature : les ressources halieutiques par exemple. Or, les communs sont caractérisés par un type de propriété, ni privé ni étatique, par des règles qui les instituent comme « communs ». Dans leur extrême diversité, des communs naturels aux communs sociaux ou immatériels, ils sont définis à la fois par une ressource commune et par des règles précises d’usage, de restitution, de partage de la ressource qui engagent et constituent une communauté.

    #Communs #Protection_ressources


  • Les chômeurs [indemnisés par l’Unedic] ne sont pas ceux que vous croyez - La Croix
    http://www.la-croix.com/Journal/chomeurs-sont-pas-ceux-vous-croyez-2017-07-11-1100861961

    Première leçon, le salarié en CDI qui se retrouve à « pointer » au chômage après un licenciement économique est devenu un cas de figure minoritaire : seuls 9 % des allocataires sont aujourd’hui dans ce cas, qui prévalait pourtant il y a trente ans. Les ruptures de CDI s’expliquent d’abord par des licenciements pour motif personnel (à raison de 23 % des allocataires) et de plus en plus par des ruptures conventionnelles (16 %), notamment chez les cadres. Signe des temps : seuls 2 % des chômeurs indemnisés ont démissionné. Un chiffre qui pourrait évoluer si – comme l’envisage le gouvernement actuel – l’ouverture des droits à l’assurance-chômage devait être étendue aux salariés démissionnaires.

    Deuxième enseignement, corollaire du premier : « le chômage est désormais structurellement nourri de personnes qui enchaînent des contrats temporaires et qui ont de plus en plus du mal à accéder à l’emploi durable », souligne Odile Müller, auteure de l’étude.

    Près de la moitié des personnes indemnisées se retrouvent au chômage à la fin d’un contrat à durée déterminée (37 %) ou à la fin d’une mission d’intérim (10 %). Des proportions qui se confirment au fil du temps, alors même que 86 % des salariés en emploi bénéficient d’un CDI. « Ces chiffres montrent la dualité du marché du travail, confirme Odile Müller. Entre, d’une part, des salariés en poste en CDI et, d’autre part, des personnes qui enchaînent des CDD et vont rester longtemps dans cet entre-deux, entre chômage et travail. »

    Il faut oublier aussi cette vision binaire, qui voudrait que l’on se trouve soit au chômage et donc sans aucune activité, soit au travail. Dans les faits, un allocataire sur deux travaille tout ou partie du temps, tout en restant inscrit à Pôle emploi. Dans


  • Face aux mouvements ultraviolents, les policiers se préparent aux combats de rue
    Contre les ultraviolents de l’extrême gauche qui s’organisent afin de s’opposer aux réformes sociales annoncées, les forces de l’ordre attendent des pouvoirs publics qu’ils les munissent d’outils efficaces et leur délivrent des consignes claires.

    Titre trouvé sur Le Figaro.
    #propagande sous #paywall
    Qui fait #peur
    #état_policier #violence_policières #ultra


  • Appeleurs de mémoire. La caméra dans le couloir, par Laure Vermeersch (été 2017)
    http://www.vacarme.org/article3044.html

    Et si, dans certains films, la première image au montage disait non pas ce qui va se passer, mais ce qui ne sera pas montré, pas totalement dicible, un lieu tourbillonnant d’émotions et de rumeurs, un entre-deux de l’image et de l’action qui fait commencement ?

    #Cinéma


  • http://lundi.am/Rennes-un-policier-sort-son-arme-et-braque-des-manifestants

    RENNES : UN POLICIER SORT SON ARME ET BRAQUE DES MANIFESTANTS
    6 perquisitions, 7 arrestations. Notre enquête.


    http://www.dailymotion.com/video/x5jww67_rennes-agresse-un-policier-met-en-joue-des-manifestants_news

    Rennes, mardi 30 mai, 6h00 du matin heure locale, – cagoules, béliers, portes défoncées et fusils d’assauts –, des dizaines de policiers mènent 6 perquisitions simultanées aux quatre coins de la ville.
    7 personnes sont interpelées dont 2 mineurs.

    Un mois plus tôt, le 27 avril, en plein entre-deux tours, plus de 2000 personnes avaient manifesté à Rennes pour s’opposer tant à Le Pen qu’à Macron. Répondant à l’appel « On vaut mieux que ça » des dizaines d’autres rassemblements s’étaient tenues ce jour-là dans les grandes villes de France.
    À Rennes, un incident avait pourtant émaillé la manifestation : un motard de la police nationale était descendu de sa moto, avait sorti son arme de poing et l’avait braquée sur les manifestants. La scène, captée par des journalistes sur place était devenue virale sur les réseaux sociaux :

    Le jour même, la préfecture réagissait, n’hésitant pas à qualifier le geste du policier de "modéré et tempéré", saluant son "sang froid".

    Un mois plus tard, l’histoire du policier-qui-braque-la-manifestation est désormais qualifiée de « violence avec arme ». Mais attention, il ne s’agit plus du policier qui menace la foule avec son arme de service mais bien de manifestants qui l’auraient attaqué avec... un pommeau de douche. C’est cet incroyable renversement qui a justifié les 6 perquisitions du 30 mai dernier. Afin de comprendre comment une opération aussi habile a pu être menée par magistrats et policiers, et puisque rien dans la presse ne permet d’expliquer un tel tour de passe-passe, lundimatin a décidé d’enquêter.


  • Dans la tête de Macron : références et pensée-patchwork https://www.mediapart.fr/journal/france/130517/dans-la-tete-d-emmanuel-macron?onglet=full

    La passe-d’armes Macron / Balibar (« un cas presque psychiatrique ») est assez drôle. Pour le reste, c’est le portrait de Macron en intellectuel : il ne pourra que décevoir sur cette base !

    Enfin, je note que Magnaudeix, qui suivait En Marche ! pour @mediapart, s’est bien fait pigeonner tout au long de la campagne, jusqu’à l’émission d’entre-deux-tours (le 5 mai 2017) où il ne relance pas Macron sur son entourage, le laissant déverser son couplet sur l’homme « libre » qu’il serait — libre de devenir banquier d’affaires, libre de devenir conseiller du prince, puis calife à la place du calife : clair que le type a su éprouver sa liberté.

    Il s’est fait pigeonner mais il en a conscience.
    Cf. https://blogs.mediapart.fr/mathieu-magnaudeix/blog/030317/cher-ami

    La première est le legs du philosophe Paul Ricœur, rencontré par l’intermédiaire de son professeur François Dosse, et qu’il assista pour l’édition de l’ouvrage La Mémoire, l’histoire, l’oubli (Le Seuil, 2000). « Je donnais un cours d’historiographie à Sciences Po, se rappelle Dosse, auteur d’une biographie du philosophe parue en 1997. Ricœur, qui n’était pas historien, cherchait un étudiant pour aller en bibliothèque, monter l’index, chercher des références. Je lui ai dit que j’avais sous la main un étudiant fort brillant. »

    Emmanuel Macron s’est sans doute un peu poussé du col en suggérant qu’il avait « participé à l’accouchement de La Mémoire, l’histoire, l’oubli, livre qu’il venait de commencer lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois » et avait été l’assistant du philosophe, un terme qui n’existait déjà plus dans l’université à l’époque. Dosse, sollicité par Mediapart, assure pourtant avoir été témoin d’une « vraie relation, de plain-pied, quasi filiale », entre le vieil homme et le jeune étudiant, qui fut même invité aux 90 ans du philosophe en 2003. « Il avait 23 ans, mais avec Ricœur, il n’était pas un gamin : c’était un partenaire », confirme la philosophe Catherine Goldenstein, qui accompagna Ricœur jusqu’à son décès en 2005.

    Emmanuel Macron ne rate pas une occasion de rendre hommage au philosophe. Il juge que Paul Ricœur lui a amené une « culture politique » et « l’a poussé à faire de la politique », notamment grâce à sa réflexion « sur la possibilité de construire une action qui ne soit pas verticale (c’est-à-dire qui ne soit pas prise dans une relation de pouvoir), mais une action qui échappe dans le même temps aux allers-retours permanents de la délibération ». À travers Ricœur, Emmanuel Macron s’inscrit dans l’histoire de la revue Esprit, dont il a été longtemps membre du comité de rédaction, une revue créée par le philosophe Emmanuel Mounier, dont le courant d’idées, le personnalisme, recherchait, pour le dire vite, une troisième voie entre capitalisme et marxisme.

    Le philosophe Olivier Abel, spécialiste de Ricœur, se dit « embarrassé » lorsqu’on le questionne sur la proximité « philosophique » entre le nouveau président, qu’il n’a fait que croiser à l’époque où Ricœur rédigeait son ouvrage, et les usages qu’il fait d’une pensée « ample », dont « diverses lignes d’interprétations valables peuvent être tirées ».

    Il précise toutefois que « le point de plus grande proximité me semble résumé dans la fameuse formule “et en même temps” : vouloir par exemple en même temps la libération du travail et la protection des plus précaires, cette manière d’introduire une tension soutenable entre deux énoncés apparemment incompatibles, est vraiment très ricœurienne. Je dirai la même chose de l’antimachiavélisme de Macron, son refus de jouer sur les peurs et les ressentiments, ce désir d’orienter de l’intérieur la gouvernance vers le bien commun. Un troisième point que je relève, c’est une conception de la laïcité non pas identitaire mais strictement juridique, libérale, et faisant droit à la condition pluraliste de nos sociétés, des traditions inachevées qui les constituent. Un dernier point serait la priorité accordée à une éthique de la responsabilité, le refus des promesses fallacieuses, une sorte de “sagesse pratique” cherchant sans cesse à intégrer la pensée des conséquences au sens de l’initiative ».

    Abel précise toutefois, et aussitôt, que certains autres aspects, moins économicistes et pragmatiques, de la pensée de Ricœur, ont peut-être échappé au nouveau président : « La lecture de Ricœur pourrait apporter un contrepoint critique par son refus d’une apothéose du travail : les humains ont aussi besoin de parole, de libre conversation, de refaire cercle autour de toute question, de faire chœur pour s’émerveiller, d’habiter ensemble le monde. Du même mouvement, Ricœur résisterait à l’apothéose des questions économiques qui semblent aujourd’hui, comme dans le marxisme de jadis, la sphère des sphères, la sphère “totale” : il faut penser l’institution de la pluralité des sphères. Enfin, et surtout, il y a chez Ricœur une pensée de l’imagination instituante, ou de l’institution imaginante, qui prend la forme d’un éloge modéré mais résolu de l’utopie, à la fois comme critique de la réalité dominante et exploration du possible, qui fait que le monde n’est pas fini et que la radicale pluralité des formes de vie est désirable. »

    Chez Emmanuel Macron, l’utopie n’existe pas. En tout cas, elle passe inaperçue, car elle n’a pas de portée pratique. Pour lui, l’action politique se déploie au contraire dans le réel, le présent, le « faisable ». Macron refuse les « promesses qu’on ne peut pas tenir ». Il dit souvent « on ne va pas se mentir ». Il lui arrive de citer cet aphorisme qui douche les audaces : « Y en a qui ont essayé, ils ont eu des problèmes. » La formule, qu’il a faussement attribuée au génial parolier de cinéma Michel Audiard, est en réalité un gimmick… des humoristes Chevallier et Laspalès.

    Le second legs explicitement revendiqué est celui du libéralisme, toute la question restant de savoir comment Macron investit ce terme dont le signifiant flotte selon les époques où il se déploie, les préfixes qu’on lui accole et l’objet, d’abord économique ou en priorité politique, sur lequel il se porte.

    Sur France Culture, le nouveau président expliquait à propos de Saint-Simon et des saint-simoniens : « C’est une des filiations que je peux accepter […], comme j’accepte la filiation avec un libéralisme politique français […], cette exigence dans le rapport à la liberté politique, aux libertés individuelles, et dans le rapport entre le politique et l’individu, dans laquelle je me retrouve. Et Benjamin Constant. » Ce libéralisme lui fait préférer Danton à Robespierre, « parce que je pense qu’il y a chez Robespierre un rapport de brutalité de l’État et de la chose publique dans le rapport à l’individu, dans lequel je ne me reconnais pas ».

    Reste à savoir si l’éloge constant de la « liberté », aussi bien en matière sociétale qu’économique, est, dans le cerveau d’Emmanuel Macron, autre chose que la liberté du renard dans le poulailler.

    À cet égard, la polémique qui a opposé, par voie de presse interposée, le nouveau président et son ancien professeur de philosophie, le penseur d’origine marxiste Étienne Balibar, est riche d’enseignements. Ce dernier affirme ne pas se souvenir de cet ancien élève et du travail de Macron, effectué à l’université Paris X-Nanterre sous sa direction, sur Hegel et Machiavel – contactée par Mediapart, l’université confirme que Macron a bien obtenu un DEA, mais ne peut communiquer le mémoire qu’avec l’autorisation de Macron, qui n’a pas fait suite à nos demandes.

    Questionné par Le Monde, Balibar juge « absolument obscène cette mise en scène de sa “formation philosophique” », apparentée à « de la “com” ». À plusieurs reprises, Macron a évoqué sa dette à l’égard de Balibar, aujourd’hui professeur à Columbia, dont les cours, dit-il, « étaient des exercices philosophiques assez uniques ». Macron, dont un ressort psychologique consiste à tirer une grande satisfaction de l’effet qu’il produit sur ses interlocuteurs, n’en revient pas que le maître l’ait oublié, ou en tout cas feigne de l’effacer de sa mémoire. « C’est un cas presque psychiatrique, dit-il dans L’Obs. Je m’étonne qu’il ait oublié le nombre de fois où j’allais chez lui, rue Gazan à Paris, travailler mes textes avec lui. Je trouve aujourd’hui son attitude offensante. »

    Derrière cette controverse personnelle se situe le véritable enjeu, celui de l’articulation entre liberté et égalité. Étienne Balibar est en effet le théoricien d’une « égaliberté » en forme de tension entre liberté et égalité, ou, si la liberté conserve une priorité, elle trouve à la fois sa limite et son effectivité dans l’égalité. Cette « égaliberté » serait seule à même de garantir la prise en compte de l’individu, contre tous les totalitarismes, les despotismes de la majorité, mais aussi les tyrannies des minorités dominantes du type oligarchique ou ploutocratique.

    Un papier du @mdiplo sur l’entregent très « antisystème » de Macron : www.monde-diplomatique.fr/2017/03/DENORD/57249

    cc @onecop

    • L’imaginaire intellectuel d’Emmanuel Macron
      https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/limaginaire-intellectuel-demmanuel-macron

      http://media.radiofrance-podcast.net/podcast09/12360-15.05.2017-ITEMA_21324420-1.mp3

      Aux sources d’Emmanuel Macron... Un président philosophe ? Qui sont ses penseurs-référents ? Quelles sont les idées qui structurent sa pensée ? Comment les traduire ? Avec une spécialiste du libéralisme et un biographe de Paul Ricoeur, la philosophe Catherine Audard et l’historien François Dosse

      En campagne, le fondateur d’En marche réfléchissait pour le 1 à son rapport à la philosophie : « elle aide à construire », disait-il. « Elle donne du sens à ce qui n’est sinon qu’un magma d’actes et de prises de parole. C’est une discipline qui ne vaut rien sans la confrontation au réel. Et le réel ne vaut rien sans la capacité qu’elle offre de remonter au concept. Il faut donc accepter de vivre dans une zone intermédiaire faite d’impuretés, où vous n’êtes jamais un assez bon penseur pour le philosophe, et toujours perçu comme trop abstrait pour affronter le réel. Il faut être dans cet entre-deux. Je crois que c’est là l’espace du politique . »

      « Macron est un représentant d’une vision raisonnable de la politique étrangère à la vie politique française : une philosophie du dialogue. »

      « Le libéralisme est indissociable de l’Etat de droit et ses régulations : de là naîtra l’efficacité économique. »

      Catherine Audard, La Grande Table

      « Il y a chez Ricoeur comme chez Macron la même notion d’éducateur politique, conjuguée à un pan inventif, créateur. C’est une pensée du paradoxe. »

      François Dosse, La Grande Table

      Une émission ridiculement macronolâtre, où s’ébroue la forme la plus désolante de macronolâtrie : la macronolâtrie cultivée (vous remarquerez qu’à plusieurs moments l’on ne sait plus très bien si l’on parle de Ricœur ou de Macron, peu importe de toutes façons vu qu’il paraît que c’est la même chose)

      #Macronolâtrie


  • Le vieux monde se meurt, mais le matin neuf n’est pas encore levé [Gramsci]
    https://reporterre.net/Le-vieux-monde-se-meurt-mais-le-matin-neuf-n-est-pas-encore-leve

    Aviez-vous déjà noté que la vergogne, cette forme de pudeur et de retenue vaguement craintive est un nom féminin, quand le scrupule, originellement ce petit caillou pointu qui empêche d’avancer sereinement, est masculin ? Et surtout, aviez-vous remarqué que cette notion de vergogne n’existe plus de nos jours que dans sa locution contraire, « sans vergogne »...

    Cet entre-deux tours a été particulièrement violent et haineux. Il a confirmé la disparition progressive de l’empathie, cette capacité à envisager le point de vue de l’autre et sinon à l’accepter, du moins à essayer de le comprendre. Il s’est principalement agi, des radios aux plateaux télés et évidemment sur les inénarrables réseaux sociaux, de monter sur ses ergots et de chanter le plus fort, comme des milliers de coqs de feu – dont c’est hélas l’année.

    Le sentiment de faillite politique est terrible. Un candidat LR investi sur une image de rectitude morale, qui maintient sa candidature le dos courbé d’affaires et de scandales. Deux candidats qualifiés au second tour malgré les suspicions de détournements et de conflits d’intérêts. Et ça n’a pas cessé de dégringoler dans l’abject et l’absurde, je ne parle même pas du débat télé de cour de récré... Tous noyés dans un ocean de médiocrité.


  • Des écologistes d’EELV choisissent La France insoumise et Mélenchon
    https://reporterre.net/Des-ecologistes-d-EELV-choisissent-La-France-insoumise-et-Melenchon

    L’annonce du retrait du candidat écologiste avec celle d’un accord législatif avec le seul Hamon referme brutalement le piège tendu sur cette double aspiration à l’union et au dépassement. Car cette union à deux relève d’une erreur d’interprétation de ce qui se passe aujourd’hui, d’une sous-estimation de la volonté de changement, de la méfiance à l’égard du Parti socialiste et aussi du caractère unijambiste de la candidature Hamon. Alors qu’il prend position contre le Ceta, le gouvernement de François Hollande se félicite de son adoption. Alors que, notamment après le Brexit, il faut affirmer la nécessaire remise en cause des traités européens, Hamon, faute du soutien du PS, annonce un plan de relance de la construction européenne qui, dans ce cadre, n’a aucune chance d’aboutir. Alors que le viol de Théo émeut et scandalise, la majorité parlementaire où règne un Parti socialiste sans partage vote l’ouverture du feu pour l’ensemble des polices. Cet entre-deux est intenable. Dans tous les cas de figure, il affaiblit et décrédibilise et témoigne qu’incarner la rupture avec celles et ceux qui ont voté et soutenu ce contre quoi nous nous battons est une gageure. C’est même une aberration.


  • Equipe de campagne : Hamon joue définitivement le congrès « François Cocq
    https://cocq.wordpress.com/2017/02/11/equipe-de-campagne-hamon-joue-definitivement-le-congres

    Benoît Hamon vient d’annoncer la composition de son équipe de campagne. Et une fois encore il refuse de trancher et préfère rester dans cet entre-deux qui prétend faire du neuf avec de l’ancien. Aucune famille du PS n’est écartée : une touche de Hollande par ci, un zeste de Valls par là, et surtout Jean-Marc Germain nommé co-directeur de campagne comme pierre angulaire de la recomposition à venir du PS. Bref tout ce qu’il faut pour que sa campagne présidentielle soit avant tout une rampe de lancement pour conquérir le parti.

    Pour mémoire :-)

    • D’un week-end sur l’autre, Benoît Hamon abandonne donc à celles et ceux qui ont fait la politique de ces cinq dernières années le portage et donc la définition de la ligne politique durant le prochain quinquennat. Il se contente pour sa part de se garder les coudées relativement franches au sein de son équipe de campagne. Ce faisant, Benoît Hamon donne des gages sur un sujet qui n’intéresse personne sinon le PS lui-même : la main-mise sur l’appareil au lendemain de la présidentielle. Par contre, il baisse pavillon sur ce que sera la politique parlementaire à l’issue de la présidentielle. A lui le parti, à Valls le Parlement. Tel est l’enjeu finalement bien futile d’une campagne qui n’a de présidentielle que le nom.


  • L’incroyable histoire des amis étrangement peu conforme de Manuel Valls : http://m.20minutes.fr/politique/2003879-20170127-primaire-gauche-porte-flingues-laicite-manuel-valls

    PRIMAIRE PS
    Primaire à gauche : Qui sont les porte-flingues de la laïcité de Manuel Valls ?

    Mis à jour le 27/01/17 à 19h26

    Des proches de l’ancien Premier ministre accusent son concurrent d’ « accommodements » avec l’islam radical…

    Manuel Valls et ses proches ont décidé d’être offensifs dans cet entre-deux tours de la primaire de gauche. « Benoît Hamon est en résonnance avec une frange islamo-gauchiste », explique à 20 Minutes le député PS Malek Boutih. « Hamon est le candidat des Frères musulmans, assène un ministre, sous couvert d’anonymat, dans Libération. Manuel Valls a apporté sa contribution jeudi lors de son meeting à Alfortville (Val-de-Marne), au cours duquel il a déclaré que lui, « contrairement au porte-parole de Benoît Hamon, [il n’est] pas un ami du CCIF », le Collectif Contre l’Islamophobie en France.

    >> A lire aussi : « Certains veulent tordre la loi de 1905 pour en faire un glaive contre l’islam », affirme Benoît Hamon"
    Gilles Clavreul, Mohamed Sifaoui l’invective à la bouche, un déradicalisateur proche de l’extrême droite, une élue pro-israelienne soutenant la brigade juive et la LDJ ..Tout ça prétends vous concocter la paix sociale en France contre l’islamisme fantâsmé dans un moment de crise politique et social ..



  • Chers toutes et tous.

    Je voudrais tenter une petite expérience de brouillon sur seenthis . Je suis actuellement occupé à un projet d’écriture qui s’intitule, pour le moment, Qui ça ? C’est une manière de journal dont je voudrais essayer de garder la clef tue et cachée de vous pour le moment et voir à partir de quel moment on devine de quoi il est question.

    Donc voici le premier extrait du texte en court. Je taguerai les suivants #qui_ca

    J - 240 : suis allé au Méliès voir Nocturama de Bertrand Bonnello, je revois son air gêné de ne pouvoir échanger davantage lorsque nous nous étions croisés dans la rue en mai dernier et qu’il m’avait tout de même annoncé que son prochain film sortirait le 31 août, que cela s’appelait Nocturama , que cela devait s’intituler Paris est une fête, mais que cela n’a pas été possible, pour des raisons évidentes. Depuis j’ai eu l’occasion de lire çà et là que Bertrand Bonnello se faisait un sang d’encre à propos de ce film, pour sa réception, comme si les cicatrices qu’ont laissées les attentats terroristes dans notre pays c’est étrange d’écrire notre pays , mais j’y suis désormais résolu, on ne peut pas indéfiniment battre en retraite, je suis français, comme vous et moi, de ce point de vue, c’est une chose que je ne peux pas fuir, je ne peux pas fuir ma nationalité, quand bien même, tous les jours, elle soit source de honte interdisaient de s’interroger du point de vue de ceux qui les commettent. De la même manière Susan Sontag s’était retrouvée incroyablement ostracisée pour avoir émis que les terroristes du 11 septembre 2001 avaient fait preuve de beaucoup de courage ? je ne sais d’ailleurs pas où elle-même avait trouvé le courage de dire et d’écrire une chose pareille pour n’avoir pas flanché au dernier moment avant d’encastrer leurs avions dans les deux tours du World Trade Center et du Pentagone . Je comprends mieux, en cette période de sortie de ce film, les cheveux blancs que se faisait Bertrand Bonnello, je n’ai qu’à entendre mon ami Nicolas, pourtant cinéaste averti, pour comprendre comme il est difficile de dépasser cette émotion collective, savamment entretenue, et qui doit nous tenir de manière de penser de grille de lecture, les deux imposées.

    Je n’ai pas la télévision.

    Mais même quand on ne regarde pas la télévision, on la regarde encore de trop. Et quand on regarde trop la télévision, on ne peut pas réfléchir posément à tout ça. Parce que, par exemple, ce n’est pas à la télévision que l’on apprend que trois jours après l’attentat de Nice, le 14 juillet 2016 (J - 295), l’armée de l’air française a bombardé et tué 240 civils à Mambij, en Syrie, dans la région d’Alep, était-ce par maladresse, mauvais renseignement ou simple fait de guerre impondérable, je doute même qu’il y ait une enquête pour l’établir, pourquoi, en effet, devrions nous nous émouvoir d’un bilan trois fois supérieur à celui qui déclenche un deuil national de trois jours en pleines vacances scolaires d’été, j’essaye de garder tout mon calme « Nous prenons toutes les dispositions pendant nos missions pour éviter ou minimiser les pertes civiles … » est-il écrit dans un communiqué de la coalition suite à ce bombardement, tout est dans le ou qui dit clairement qu’il n’a jamais été question, en fait, d’éviter les pertes civiles, qui, de fait, sont largement acceptables, elles finiront par devenir souhaitées. De toute façon, pour nous les Français, une victime civile syrienne n’a pas le même poids, la même valeur, qu’une victime française, je suis moi-même victime de cette façon de penser en notant que 240 c’est le triple, peu ou prou, du nombre de victimes de l’attentat de Nice, on ne compte pas les victimes, on les pleure.

    Du coup, bien sûr, il devient très difficile, en étant soi-même pareillement bombardés, quotidiennement, par des relations de fait tellement tordues, de penser au terrorisme, à sa violence, à ses raisons. Je m’interroge beaucoup en ce moment à propos de cette violence, de ce qu’elle me fait horreur, de ce qu’elle m’inspire de dégoût naturel. Est-ce que je ne suis pas intoxiqué par le discours ambiant qui vise à conditionner et apeurer à propos de cette violence, pendant que les auteurs même de ce discours tout fait, prémâché et digéré, de leur autre main, manient, avec prodigalité, la matraque, la grenade de désencerclement, le taser , le fusil à balles de caoutchouc et toutes ces armes indument dites non létales. Frédéric Lordon a largement raison sur le Bondyblog de noter comme il est désopilant d’entendre Alain Finkielkraut s’insurger à propos de la Nuit Debout qui ferait de l’ombre au débat, et quel débat, à propos de l’islam radical. Le terrorisme et l’islam radical sont devenus l’opium du peuple, une drogue anxiogène, tellement radicale.

    Je prends bien en ce moment la mesure de mon dégoût pour la violence, j’en vois les racines très distinctement. Encore récemment, lorsqu’il était question de l’Insurrection qui vient , et a fortiori d’ À nos amis du même Comité invisible ? j’expliquais que je pensais que c’était le livre de politique le plus important de ces dernières années, mais je confessais avec difficulté que j’étais rebuté par son appel à la violence, plus exactement à sa nécessité. Ces derniers temps je mesure quelle est la part de ce dégoût et de cette retenue qui a été instillée chez moi, d’une part par ceux-là mêmes qui sont les plus violents et de façon de plus en plus visible, mais d’autre part aussi par ceux auxquels cette perspective de soulèvement donnerait beaucoup à perdre et à craindre.

    Et, donc, dans une moindre mesure, on voit bien comment une certaine bien-pensance voudrait pareillement s’épargner une véritable réflexion à propos de ce film de Bertrand Bonnello, qui doit vivre en malédiction d’avoir été prophétique, jusque dans son choix initial du titre de Paris est une fête par quel invraisemblable hasard ce titre d’Ernest Hemingway est devenu un étendard post 13 novembre, il a fallu que l’on tende un microphone à une vieille dame lettrée, qui se trouvait être une avocate à la retraite, et que le court extrait de sa réaction, certes pleine d’intelligence, montée en épingle, contamine les réseaux asociaux, quelle est la probabilité d’un tel concours de circonstances ? Et je voudrais tellement que son film, qui est réussi, mais qui n’a pas non plus l’éclat scintillant du Pornographe , de De la guerre ou encore de l’Apollonide , soit un tel chef d’œuvre qu’il couperait court à toutes les discussions visant à l’écarter comme on le fait d’un corps étranger, un objet indigne de pensée. Je voudrais qu’il n’y ait pas ce problème de faux-rythme dans la première partie soit on prend le parti du film d’action, et on accélère, soit celui du réalisme et de la lenteur de tout ce qui est besogneux, des préparatifs, des gestes à accomplir (et ils sont remarquablement absents de ces séquences), mais cet entre-deux, non, décidément ne convainc pas, même s’il était tentant, et pareillement les deux ou trois effets de montage pour dire sommairement le croisement de ces jeunes gens aux trajectoires qui n’auraient jamais dû se toucher, c’est brillant, mais inutile, cela ressemble à une justification là même où il est important de ne rien justifier et que l’on puisse, du coup, s’interroger sur l’étrangeté tellement éloquente de la seconde partie quand les jeunes terroristes peuvent en quelque sorte jouir du pouvoir et le peu qu’ils parviennent à en faire, leur sidérant manque d’imagination au point qu’il apparaisse comme une folie de partager cette révolution réussie avec son prochain. Finalement à part mettre la musique à fond, s’habiller avec des vêtements classes mais classe comme le serait un maquereau mafieux se mirant dans un miroir de bordel et se goinfrer de nourritures toutes faites, ils sont bien incapables de davantage. Quand bien même, cela devait arriver.

    Et entièrement prophétique pour le coup, le dénouement de ce récit cinématographique, les terroristes sont, de facto , condamnés, sans procès, à mort, peine immédiatement traduite. Il n’y a guère qu’en Belgique que les forces de l’ordre se mettent dangereusement en tête d’arrêter les terroristes, des fois qu’ils puissent nous apprendre qui ils sont et quels sont leur motif. Les deux égorgeurs de prêtre de Saint-Etienne du Rouvray en juillet ont été abattus avec force fusillade alors qu’ils étaient seulement armés des couteaux avec lesquels ils avaient lâchement tué et blessé les rares fidèles de cet office du matin. Quitte à leur tirer dessus, ne pouvait-on pas, forces d’élite, leur tirer dans les jambes ? Qu’a-t-on appris en les tuant ? Rien. Que veut-on apprendre des terroristes ? Rien.


  • Les géo-artistes : nouvelles dynamiques pour la fabrique urbaine
    La revue - Observatoire des politiques culturelles

    http://www.observatoire-culture.net/rep-revue.html

    N°48 Été 2016
    Les géo-artistes : nouvelles dynamiques pour la fabrique urbaine
    Acteurs d’un nouveau genre, les géo-artistes ont le territoire et l’espace public comme scènes et les protocoles géographiques comme points communs. Dans cet entre-deux – entre art et territoire – s’inventent in situ d’autres procédures qui participent à la fabrique de la ville et de l’urbanité. Qu’ils soient designers, scénographes, artistes, architectes, urbanistes… les géo-artistes font du contexte – humain, urbain, paysager – l’essence de leur démarche. En quoi questionnent-ils la dimension politique de l’espace public ? Comment, grâce à leurs interventions, contribuent-ils à modifi er la perception des paysages traversés ? Comment fabriquent-ils de « l’en commun » ? Telles sont quelques-unes…

    #art #géographie #Cartographie #urban_matter #cartographie_mentale


  • Face aux migrants, l’Autriche se barricade
    https://www.mediapart.fr/journal/international/290416/face-aux-migrants-l-autriche-se-barricade

    Manifestation contre la fermeture de la #frontière austro-italienne, le 3 avril au #Col_du_Brenner. © Reuters Le parlement autrichien a voté mercredi 27 avril une loi qui entraîne la quasi-suppression du #droit_d'asile. Parallèlement, les autorités ont lancé la construction d’une clôture de quatre mètres de haut à un poste-frontière avec l’Italie. En plein entre-deux-tours qui pourrait déboucher sur un président d’extrême droite à la tête du pays, l’Autriche emboîte le pas de la #Hongrie de Viktor Orban.

    #International #Autriche #espace_Schengen #europe #Italie #Mitteleuropa #réfugiés


  • Wieder was gelernt - DaybyDay ISSN 1860-2967
    http://daybyday.press/spip.php?article5408


    Le texte suivant décrit le comportement de #Slack par rapport à la visibilité de messages d’anciens membres qui on quitté un groupe. Apparemment tout reste gelé afin de documenter les fils de discussion.

    Je me demande comment #Seenthis gère cette situation : Je me déinscris de Seenthis, alors est-ce mes contributions á des fils de discussions restent visibles ou non ? Comment c’est pour les commentaires d’autres participant qui ont commenté mes posts et commentaires ? Où est-ce que je trouve la documentation par rapport à des questions de ce type ?

    So hat sich SLACK in weniger als zwei Jahren zu DER neuen Business-Kommunikations-Anwendung gemausert. Denn diese Software ermöglicht es, dass nur noch diejenigen Nachrichten angezeigt werden, die jeweils auch für die Mitglieder einer Gruppe relevant sind.

    Also nicht Mail-Verkehr für alle, sondern eine kompletter Nachrichten-Kanal für jeweils diejenigen, die sich dieser Arbeitsgruppe zugeschrieben haben.

    Das bedeutet, auch wenn eine Person daraus wieder aussteigt, bleibt die Genese der Dokumentation für alle erhalten. Löschen geht nicht. Auch wenn man sich selber wieder aus der Gruppe verabschiedet hat.

    #merci_seenthis

    • C’est déjà arrivé plusieurs fois. Et malheureusement (d’après moi), la politique actuelle est de TOUT VIRER sans aucun préavis.

      Pour la personne qui part : c’est très bien, tous les contenus qui lui appartiennent (c’est elle qui les a écrit !) disparaissent (elle a pu les sauvegarder si elle le voulait, avant de demander la suppression de son compte).

      Pour les autres :

      – Toutes celleux qui avaient gardé en mémoire les seens (l’étoile) de cette personne perdent entièrement ces seens (il n’y a aucune copie). Or dans de très nombreux cas, il s’agit de partage de contenus, de liens, bref de marque-pages améliorés. On perd tout ça. Et surtout on n’est même pas prévenu qu’on va le perdre, ni qu’on l’a perdu ! Avant la suppression il pourrait y avoir une sauvegarde (seens ET commentaires) envoyée à tous les gens qui avaient ces seens en étoile. Charge ensuite à chacun⋅e de re-poster ou pas les liens qu’ils veulent.

      – Tous les commentaires de tout le monde, liés aux seens de la personne qui part, sont TOUS supprimés aussi ! Or il y a de nombreuses discussions, et parfois (et même souvent) les discussions apportent encore plus que le seen de départ. Mais le pire je crois, c’est qu’en plus ces commentaires n’appartiennent pas à la personne qui part ! Donc là, plus encore que le premier point, on a des contenus supprimés qui ne devraient pas l’être. Ou au minimum qui devraient être rendus à leurs propriétaires avant suppression, par exemple dans la sauvegarde cité précédemment.

      Mais tout ça c’est si on considère que ça devrait continuer d’être supprimé.

      Moi je suis plutôt partisan d’une anonymisation, légèrement intelligente, et qui peut être recorrigée à la main par les admins si la personne qui a supprimé son compte s’aperçoit qu’il y a encore des choses à elle.

      Ce que j’ai en tête ça serait :
      1) scanner tous les contenus de la personne qui part (seens ET commentaires), et supprimer tout ce qui n’est PAS une citation, possiblement en le remplaçant par un terme : « [contenu supprimé] »
      2) ne RIEN supprimer, tout reste en place, c’est juste le texte à l’intérieur (non citation) qui est supprimé
      3) changer l’utilisateur de tous ces seens et commentaires vers un compte commun « anonyme »
      4) supprimer enfin le compte utilisateur de la personne qui a demandé suppression

      Lors de cette opération, un mot serait envoyé à la personne qui veut partir, en lui disant :

      Tout ce que vous avez écrit vous-même sera supprimé. Les URL et citations resteront disponibles aux autres utilisateurs mais sans plus aucun lien avec vous-mêmes, ils deviendront anonyme. Si vous constatez qu’il reste des contenus à vous qui n’ont pas été supprimé correctement, merci de nous en informer avec leur URL, nous les supprimeront immédiatement.

      C’est une proposition qui me parait un bon entre-deux, et qui respecte bien la vie privée et les droits d’auteur des personnes qui partent, tout en ne faisant rien perdre aux autres.

      cc @fil @seenthis #seenthis_wishlist #seenthis_todo #seenthis_policy

      Les autres aussi, qu’en pensez-vous ?
      (après, techniquement, c’est un peu plus long évidemment que les suppressions brutales actuelles… mais à mon avis ça en vaut la peine)

    • Mais le pire je crois, c’est qu’en plus ces commentaires n’appartiennent pas à la personne qui part ! Donc là, plus encore que le premier point, on a des contenus supprimés qui ne devraient pas l’être.

      Quelque part les commentaires « appartiennent » à la personne qui écrit le billet de départ, dans le sens où elle peut les supprimer ou exclure une personne des commentaires (bloquer la personne)

    • Ce que je veux dire, c’est que ce qui te dérange n’est pas limité au départ d’une personne, puisque je peux très bien supprimer un billet que j’ai créé et que tu as étoilé, et tu perdras ton référencement et tous les commentaires seront supprimés aussi

    • Oui tout à fait, j’en suis conscient. Et ma proposition pourrait possiblement s’appliquer aussi à des seens qu’au moins une autre personne a gardé en favoris. Si on les supprime, ils passent en anonyme et ça supprime le texte non-citation. En affichant immédiatement à l’écran un message similaire à celui pour la suppression complète de compte, légèrement adapté :

      Vous avez supprimé un contenu mis en favoris par d’autres personnes. Tous les textes rédigés par vous ont été supprimés. Les URL et citations resteront disponibles…

    • Je comprends bien la problématique mais j’ai l’impression que la pente est glissante :
      – ça ne règle pas l’autre problème de suppression de commentaires écrits par d’autres personnes
      – les étoiles peuvent s’appliquer sur l’ensemble/les commentaires et pas spécifiquement sur le billet de départ (ce que j’ai fait en l’occurrence pour cet échange)
      – la personne peut très bien modifier son billet et enlever des liens, tu les perdras aussi

      Problème sous-jacent, la signification multiple de l’étoile, qui mériterait d’être éclatée en plusieurs outils ? Favoris perso vs je veux promouvoir ?

    • Est-ce qu’une partie de la solution pourrait pas être d’automatiquement abonner une personne à toutes les urls (externes ?) contenues dans un billet qu’elle étoile ? Et de faire en sorte qu’un site ne disparaisse pas de la base de sites s’il n’est plus relié à un billet ou un message ?

      – ça fait un peu sauvegarde de bookmarks dans l’hypothèse ou des messages sont effacés
      – par contre pas sûr de comment on peut retrouver facilement une url (mot clefs du billet perdus, et incertitude au niveau navigation pour le retrouver)