#combinaison_de_plongée

    • Avant que ce soit #paywall

      Comment un journaliste norvégien est parvenu à identifier un #Syrien #mort en tentant de traverser la #Manche

      Ce mort-ci ne restera pas anonyme. Un journaliste norvégien, Anders Fjellberg, est parvenu à retracer l’itinéraire d’un jeune #réfugié syrien, Mouaz Al Balkhi, dont le corps a été retrouvé en octobre 2014 sur une plage des Pays-Bas. La police n’était pas parvenue à l’identifier. Il raconte son enquête dans un remarquable article (en anglais), publié dans le quotidien norvégien Dagbladet.

      Le reportage d’Anders Fjellberg commence sur une côte venteuse du sud de la Norvège. En janvier, un architecte norvégien y retrouve une combinaison de plongée Tribord. Une combinaison, et des restes humains. La police norvégienne cherche, des mois durant, à identifier le corps (probablement déposé là plusieurs mois plus tôt, vu son état de décomposition). Il ne correspond à aucune #disparition en mer signalées aux autorités norvégiennes. Quant à retracer les courants qui ont pu l’amener jusque là, même les pêcheurs les plus expérimentés s’en déclarent incapables tant ils sont imprévisibles et changeants.

      La combinaison retrouvée au sud de la Norvège en janvier 2015
      (photo : Tomm W. Christiansen & Hampus Lundgren, Dagbladet)

      Un signalement à Interpol leur apprend qu’il existe un autre « homme à la combinaison » non identifié. Le 27 octobre 2014, un corps vêtu d’une combinaison similaire a en effet été retrouvé sur l’île néerlandaise de Texel. Là-bas également, les enquêteurs patinent : la piste d’un groupe de windsurfers anglais est abandonnée, puis celle d’un plongeur français disparu au large de la Normandie. Les empreintes digitales sont impossibles à reproduire, et le corps n’a aucun signe distinctif particulier.

      Le corps, vêtu d’une combinaison similaire, retrouvé en octobre 2014 au Pays-Bas
      (photo : Tomm W. Christiansen & Hampus Lundgren, Dagbladet)

      MAGASIN DECATHLON DE CALAIS

      C’est finalement la combinaison qui livrera des informations importantes. Ou plus précisément, la #puce_RFID qui se trouve sur son étiquette. Cette micropuce contient des informations qui permettent aux enquêteurs de la police néerlandaise de remonter jusqu’à Calais. Le 7 octobre 2014, à 20h03, un client a acheté au magasin Décathlon de Calais deux combinaisons à 79 euros, ainsi que deux tubas et deux masques de plongée, deux paires de palmes, deux paires de chaussures en plastique et des paddle, des planches à main utilisées par les nageurs professionnels pour leurs entraînements. Le tout, payé #en_liquide. Les références des achats sont formelles : l’une des combinaisons est celle retrouvée aux Pays-Bas ; l’autre, celle retrouvée en Norvège.
      Qui étaient les deux nageurs ? Aucune caméra de surveillance n’a capturé le visage du ou des clients du Decathlon. Pas de nom associé à une carte de crédit ou un chèque non plus, puisque le paiement a été fait en liquide. Le journaliste norvégien Anders Fjellberg décide alors se rendre à Calais pour enquêter. Il raconte la suite dans un long article, publié en anglais sur le site du tabloïd norvégien.

      LA PISTE ANGLAISE
      Au Decathlon où l’achat a été fait, il retrouve l’employée qui était à la caisse ce jour-là. Elle se souvient : « Deux jeunes hommes, peut-être au début de la vingtaine. Des réfugiés, qui pouvaient avoir l’air de venir d’Afghanistan. » Le journaliste lui demande si elle a eu connaissance d’autres cas de réfugiés s’équipant pour tenter la traversée à la nage. « J’en ai entendu parler par d’autres employés du magasin. Ça arrive à peu près une fois par mois. Mais je n’en sais pas plus. »

      Dans la jungle de Calais, sur la trace des deux « hommes à la combinaison », Fjellberg rencontre des Erythréens passés par le Soudan et la Libye avant de traverser la Mediterranée pour 1700 dollars, et des Afghans ayant traversé l’Iran, la Turquie, la Serbie et la Hongrie pour atterrir dans le port du nord de la France. Aucun n’a entendu parler de réfugiés ayant récemment acheté de quoi traverser la Manche à la nage.
      Le journaliste repart. Mais deux jours plus tard, il est contacté par une humanitaire française travaillant à Calais. Elle lui explique « qu’elle a été en contact avec un Syrien qui se trouve en Angleterre, qui connaît un autre Syrien qui recherche son neveu disparu depuis des mois. Le neveu était à Calais avait de disparaître. » Il s’appelait Mouaz Al Balkhi.

      Le journaliste retrouve l’oncle au Royaume-Uni. Celui-ci lui livre le dernier échange de messages qu’il a eu avec son neveu de 22 ans :
      – « D’ici, je vois l’Angleterre
      – N’essaie pas de nager. Ça ne marchera pas. Cache-toi dans un camion.
      – J’essaierai demain. Vous me manquez. »

      LE PÉRIPLE DE MOUAZ
      Aucun des proches du jeune homme n’a eu de ses nouvelles depuis. À partir du témoignage de l’oncle, ainsi que de celui de ses parents réfugiés en Jordanie, Anders Fjellberg reconstitue le périple du jeune syrien jusqu’à Calais.
      En janvier 2013, lorsque sa famille part en Jordanie pour fuir la guerre, Mouaz Al Balkhi reste à Damas pour terminer ses études d’ingénierie électrique. Damas où il a grandi, et où il a appris à nager : avant que la guerre n’éclate, il allait nager chaque semaine dans une piscine de la capitale syrienne. Régulièrement arrêté par la police, il tient six mois. Il rejoint finalement ses parents en Jordanie, mais ne trouve pas de place à l’université d’Amman. Il tente sa chance en Turquie voisine : pas de place à l’université non plus. D’après sa sœur, il ne peut alors plus rentrer en Jordanie avec le statut de réfugié, puisqu’il vient de sortir du pays illégalement.
      Mouaz se reporte sur une autre possibilité : le Royaume-Uni, où vit l’un de ses oncles. Pour le rallier, il repasse par l’Algérie puis la Libye. Finalement arrivé à Calais, il tente dix fois de se cacher dans un camion, sans succès. Il repart en Italie, d’où il pense pouvoir prendre un avion. Nouvel échec. Mouaz Al Balkhi en est là de son errance lorsque sa famille perd sa trace : de retour en France, avec 300 euros en poche, trop peu d’argent pour se payer un passeur.


      Le périple de Mouaz, reconstitué par le journaliste de Dagbladet

      TESTS ADN
      Mouaz était-il l’un des deux nageurs retrouvés sur les côtes norvégienne et néerlandaise ? A-t-il tenté de traverser la Manche à la nage pour rallier ces côtes anglaises qu’il pouvait apercevoir depuis Calais ? « Beaucoup de ce que dit l’oncle – les dates, les lieux, la somme d’#argent que Mouaz avait sur lui [qui lui permettait d’acheter les combinaisons mais pas de se payer un #passeur], le fait qu’il sache nager – correspond au cas des deux corps aux combinaisons. Mais d’un autre côté, il voyageait seul, d’après sa famille. Est-ce que quelqu’un aurait pu décider de nager jusqu’en Angleterre avec un inconnu ? », s’interroge le journaliste norvégien. Il reste une solution pour en avoir le cœur net : le test ADN. Fjellberg récolte un peu de la salive de l’oncle rencontré au Royaume-Uni, et lui fait dessiner un arbre généalogique.
      Mais l’échantillon n’est pas suffisant pour permettre (ou non) un rapprochement avec les deux corps non identifiés. Le journaliste envoie alors de quoi faire des prélèvements à sa famille restée en Jordanie. Les résultats de l’analyse arrivent quelques jours plus tard. D’après la police néerlandaise, le profil ADN du corps retrouvé sur la plage au Pays-Bas correspond à celui des parents de Mouaz.
      « Nous ne savons pas jusqu’où il est allé. Nous ne savons pas quel était son plan. Nous ne savons pas exactement où il a fait ses premiers pas dans l’eau glacée, ou qui était avec lui, nous ne savons pas s’il avait peur, conclut Fjellberg. Mais nous connaissons son nom. Nous savons qu’il voulait poursuivre ses études d’ingénieur en Angleterre, et aider sa famille en Jordanie. (…) Il s’appelait Mouaz Al Balkhi, était né le 6 novembre 1991 à Damas et rêvait d’une vie meilleure. »

    • Two nameless bodies washed up on the beach. Here are their stories

      When two bodies wearing identical wetsuits washed ashore in Norway and the Netherlands, journalist Anders Fjellberg and photographer Tomm Christiansen started a search to answer the question: who were these people? What they found and reported in Norway’s “Dagbladet” is that everybody has a name, everybody has a story and everybody is someone.

      http://www.ted.com/talks/anders_fjellberg_two_nameless_bodies_washed_up_on_the_beach_here_are_their_stor