• Scoring partout… justice nulle part
    https://www.internetactu.net/a-lire-ailleurs/scoring-partout-justice-nulle-part

    « Si vous n’avez pas accès à votre score ou si vous ne savez pas qu’un score est calculé, quelle possibilité d’action vous reste-t-il ? » Aucune, explique une excellente vidéo du Data Justice Lab (@DataJusticeLab) – et on pourrait d’ailleurs ajouter, que savoir qu’on est calculé ou comment ne vous donne pas (...)

    #A_lire_ailleurs #algorithmes #big_data #confiance #économie #politiques_publiques #surveillance #travail #Usages

  • Comment faire encore #confiance à la #justice (quand on est féministe)

    La justice française est sous-financée, sexiste, épuisante pour les victimes. Alors pourquoi continuer à la défendre ? Voilà dont on discute avec maître Élodie Tuaillon-Hibon, avocate au barreau de Paris depuis 23 ans. Elle défend des femmes victimes de #violences_sexuelles, des militantes, des syndicalistes. Elle connaît les failles de l’intérieur, et pourtant elle n’a pas renoncé.

    Faut-il toujours porter plainte ?
    Pourquoi les enquêtes sur les VSS sont-elles si mal menées ?
    Qu’est-ce qu’une « mauvaise victime » ?
    Faut-il fermer toutes les #prisons ?
    Un épisode pour comprendre ce qui dysfonctionne, et ce qui vaut la peine d’être sauvé.

    https://podcasts.360.audion.fm/en/renverser-la-table/comment-faire-encore-confiance-a-la-justice-quand-on-est-feminis
    #podcast #audio #féminisme #sexisme #VSS

  • #Cyberattaque contre #France_Travail : Les dérives d’un #fichage_administratif tentaculaire

    Le #piratage massif des données de 36 millions de personnes interroge la logique de #centralisation et de conservation des #informations_personnelles par l’#administration. Jusqu’où l’État peut-il étendre le fichage administratif sans accroître les #risques pour la #sécurité des citoyens et la #confiance publique ?

    En mars 2024, France Travail est victime d’une cyberattaque d’ampleur exceptionnelle. En usurpant les comptes de conseillers #Cap_Emploi grâce à des techniques d’#ingénierie_sociale, des #hackers parviennent à accéder aux #bases_de_données de l’opérateur public et à exfiltrer les informations personnelles de 36 millions de personnes. Noms, prénoms, dates de naissance, numéros de Sécurité sociale, adresses, coordonnées téléphoniques, statut de demandeur d’emploi : un volume considérable de #données_sensibles se retrouve compromis.

    Saisie du dossier, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) ouvre une #procédure_de_sanction en juillet 2025. Elle reproche à France Travail de ne pas avoir mis en place, au moment des faits, des mesures de sécurité « à la hauteur du risque » pesant sur les données traitées. Résultat : une #amende de cinq millions d’euros et une injonction à renforcer les dispositifs de protection, notamment l’authentification des agents et la surveillance des accès aux fichiers.

    Selon la CNIL, l’attaque n’a pas reposé sur une faille technique complexe, mais sur l’exploitation de la confiance des agents. En se faisant passer pour le support informatique, les pirates ont réussi à réinitialiser des #mots_de_passe et à usurper des comptes professionnels, ouvrant ainsi un accès quasi illimité à des informations hautement sensibles. Un scénario classique, mais redoutablement efficace, qui met en lumière les limites des dispositifs de sécurité lorsque les bases de données sont vastes et largement accessibles.

    France Travail a reconnu sa #responsabilité et annoncé qu’il ne formerait pas de recours contre la décision. L’établissement public affirme avoir depuis renforcé ses procédures : mots de passe robustes, double authentification, restriction de l’accès aux dossiers selon la zone géographique, formations régulières à la #cybersécurité et outils de détection des comportements anormaux.

    Aucun système n’est invulnérable

    Mais cette affaire dépasse le cadre d’un simple manquement technique. Elle illustre une tendance plus large : l’intensification du fichage administratif, au nom de l’#efficacité et du #contrôle. En centralisant et en conservant des quantités toujours plus importantes de données personnelles, l’administration crée des fichiers dont la valeur attire inévitablement des acteurs malveillants. Et contrairement à une idée répandue, ces dispositifs profitent rarement aux citoyens eux-mêmes.

    Car plus les données sont nombreuses, plus les conséquences d’une faille sont lourdes. L’exposition massive d’informations personnelles fragilise la confiance dans les institutions et place des millions de personnes face à des risques d’#usurpation_d’identité ou d’utilisation frauduleuse de leurs données. Elle rappelle surtout une réalité souvent sous-estimée : aucun système n’est invulnérable. En témoigne le piratage des serveurs informatiques du ministère de l’Intérieur, en décembre dernier.

    La #sanction_financière imposée à France travail répond-elle vraiment au problème ? Les cinq millions d’euros versés au titre de l’amende auraient-ils été plus utiles investis autrement ? Moins dans la multiplication des outils de contrôle et de surveillance, et davantage dans la mission première de France Travail : l’accompagnement des demandeurs d’emploi, la formation et l’insertion professionnelle.

    À force de vouloir tout ficher, l’administration accroît les risques qu’elle prétend maîtriser. Réduire la collecte de données au strict nécessaire et recentrer les moyens sur le service rendu aux usagers serait plus avisé, autant pour la sécurité numérique que pour la confiance démocratique.

    https://altermidi.org/2026/01/30/les-derives-dun-fichage-administratif-tentaculaire
    #fichage #France

  • Ce qu’il faudra faire pour vaincre l’#extrême_droite

    L’extrême droite se nourrit du #désespoir économique, de l’#insécurité et de l’#exclusion. Pour la priver de ses ressources, ceux qui veulent préserver la #démocratie doivent proposer un contre-discours axé sur la #dignité et l’#appartenance, ainsi qu’un programme politique conçu pour favoriser l’#inclusion_économique et la #résilience_climatique.

    De l’Allemagne aux États-Unis en passant par le Brésil et au-delà, l’extrême droite gagne du terrain. Si les détails varient d’un pays à l’autre, le schéma est étonnamment cohérent : l’extrême droite prospère lorsque les économies ne parviennent pas à assurer le #bien-être, l’#équité et la #sécurité.

    Ce n’est pas une observation nouvelle. #Antonio_Gramsci, #Karl_Polanyi et d’autres penseurs du XXe siècle ont diagnostiqué le #fascisme comme une réponse réactionnaire à l’#instabilité_capitaliste et aux mouvements progressistes qui avaient émergé pour contrer ses excès. Dans The Great Transformation, Polanyi a fait valoir que le « #déracinement » des marchés des #relations_sociales avait créé un terrain fertile dans lequel l’#autoritarisme pouvait s’enraciner.

    À notre époque, #Nancy_Fraser, de la New School for Social Research, a décrit comment le #néolibéralisme érode la #solidarité_sociale, alimentant le #populisme exclusif. D’autres analystes soulignent que l’#austérité et la #précarité rendent les citoyens vulnérables aux #discours_simplistes qui désignent des #boucs_émissaires.

    Ainsi, l’histoire montre comment le #chômage_de_masse, l’#inflation et la baisse du #niveau_de_vie peuvent favoriser l’#extrémisme, en particulier lorsqu’ils s’accompagnent d’institutions faibles, d’une #polarisation_politique ou de discours exploitant les #griefs et les #peurs. Tout comme la #Grande_Dépression a ouvert la voie au fascisme en Europe, la #crise_financière mondiale de #2008 a créé les conditions d’un retour du #nationalisme à travers le monde.

    Aujourd’hui, nous sommes confrontés à une nouvelle itération du même cycle. Bien que l’#Allemagne ait initialement fait preuve de résilience pendant la pandémie de COVID-19, la crise énergétique déclenchée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie l’a particulièrement touchée. Comme l’ont montré les économistes Isabella M. Weber et Tom Krebs, la hausse des #coûts_énergétiques s’est répercutée sur l’ensemble de l’#économie, la fixation des prix par les entreprises amplifiant les pressions inflationnistes. Alors que les ménages étaient en difficulté, le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland a vu sa popularité monter en flèche.

    Aux États-Unis, des décennies de #désindustrialisation, de stagnation des #salaires et d’augmentation des inégalités ont érodé l’idée que chaque génération fera mieux que la précédente. L’Inflation Reduction Act de l’ancien président Joe Biden était une initiative ambitieuse visant à relancer la politique industrielle et à stimuler la fabrication écologique, mais son héritage s’est avéré éphémère. Donald Trump a exploité le mécontentement suscité par la hausse des prix après la pandémie et a remporté les élections de 2024 en utilisant comme arme l’#aliénation et le #ressentiment, en désignant comme boucs émissaires les immigrants, la #mondialisation et les « #élites_urbaines ».

    Le #Brésil illustre une autre dynamique. Des millions de personnes sont sorties de la #pauvreté sous le gouvernement du Parti des travailleurs du président Luiz Inácio Lula da Silva dans les années 2000, mais beaucoup ont vu ces acquis s’inverser, tandis que d’autres ressentent de l’amertume d’être exclus des programmes sociaux. La révolution numérique rend le travail plus précaire. Lula a tenté de restaurer certains des acquis perdus depuis son retour au pouvoir en 2023, mais il est confronté à un Congrès dominé par l’extrême droite et ses alliés.

    Même si Jair Bolsonaro a été condamné pour tentative de coup d’État, d’autres dirigeants d’extrême droite au Brésil promettent également un retour à l’ordre, à la stabilité et à la foi religieuse. Leur rhétorique met l’accent sur l’#esprit_d’entreprise et l’#autonomie. Bien que séduisante sur le plan émotionnel, l’idée selon laquelle les individus sont responsables de la pauvreté ignore cyniquement les obstacles structurels qui bloquent la mobilité socio-économique.

    Les #chocs_internationaux – ruptures de la chaîne d’approvisionnement pendant la pandémie, volatilité des marchés énergétiques, #conflits prolongés, effets inflationnistes du #changement_climatique – ont également alimenté la montée des forces d’extrême droite. Ces problèmes exigent une coopération transfrontalière, mais les extrémistes les exploitent pour attaquer le #multilatéralisme, le présentant comme un « #complot mondialiste ». Les #droits_de_douane punitifs de Trump incarnent cette réponse, présentant le commerce mondial comme une lutte à somme nulle dans laquelle les étrangers sont les ennemis des travailleurs américains.

    Ces discours simplistes unissent les mouvements d’extrême droite plus que n’importe quel ensemble de politiques communes. Chacun repose sur une opposition fondamentale entre « nous » et « eux ». Comme le note la sociologue brésilienne Esther Solano, ces discours séduisent ceux qui se sentent abandonnés, en faisant des immigrants, des minorités, des féministes, des militants pour le climat et d’autres groupes des ennemis. Dans un monde binaire de gagnants et de perdants, la #complexité disparaît dans les mythes d’une #pureté_culturelle et d’une grandeur nationale révolues.

    Pour contrer ces discours, il faut plus qu’une réfutation raisonnée. Si les racines de l’ascension de l’extrême droite sont en grande partie économiques, il sera impossible de la vaincre sans une nouvelle #vision_économique.

    Cela signifie, pour commencer, s’attaquer à l’inflation à sa source. La récente vague d’inflation était moins liée à une demande excessive qu’à des chocs d’offre, à la #spéculation et à des fragilités structurelles. Pourtant, l’orthodoxie économique a continué à privilégier les hausses de taux d’intérêt et l’austérité, pénalisant les travailleurs et les plus vulnérables. Les gouvernements doivent plutôt utiliser des #outils_fiscaux – soutien au revenu, #allégements_fiscaux sur les produits de première nécessité, renforcement des #services_publics – pour protéger les ménages, tout en investissant dans les capacités nationales en matière d’#énergies_renouvelables, de #sécurité_alimentaire et de production durable. Il faut lutter de front contre la spéculation des entreprises en appliquant les #lois_antitrust, en renforçant les règles de #transparence et en sanctionnant les pratiques abusives en matière de #prix.

    Une deuxième priorité consiste à investir massivement (et stratégiquement) dans les #infrastructures_publiques. Des #transports au #logement, en passant par la #santé et l’#éducation, le domaine public doit être reconstruit. La propriété publique ou la réglementation des secteurs clés garantirait la fiabilité, l’équité et la #résilience_climatique des services. Mais l’#investissement seul ne suffit pas. Les institutions doivent être rendues plus transparentes, responsables et participatives, afin de restaurer la #confiance dans le fait que les gouvernements servent l’#intérêt_général.

    Troisièmement, nous avons besoin d’une transition véritablement juste vers une économie à faible émission de carbone. Une politique industrielle verte peut créer des emplois et revitaliser les régions laissées pour compte tout en décarbonisant l’activité économique. Mais si elle est trop laissée au marché, la transition verte risque d’aggraver les inégalités. La #transition_énergétique doit donner du pouvoir aux travailleurs, et non les abandonner. Les emplois verts doivent être des #emplois de qualité : sûrs, bien rémunérés, syndiqués et ancrés dans les communautés. À cette fin, la #politique_industrielle devrait se concentrer sur les énergies propres, la régénération des écosystèmes et les secteurs des soins.

    Quatrièmement, nous devons restaurer la confiance dans les institutions. Cela signifie apporter des améliorations tangibles dans des domaines tels que le #logement_abordable, les #soins_de_santé publics et les infrastructures résilientes. Cela signifie également démocratiser la prise de décision. Des mécanismes tels que la #budgétisation_participative, les #assemblées_citoyennes et les #initiatives_communautaires en faveur du climat peuvent permettre aux citoyens non seulement d’être témoins du changement, mais aussi de le façonner.

    Enfin, pour contrer les discours simplistes de l’extrême droite, il faut élaborer de nouveaux discours audacieux. Un message de renouveau culturel et politique doit accompagner la réforme économique. Là où l’extrême droite offre la peur, la #division et des boucs émissaires, les forces démocratiques doivent offrir la #solidarité, la dignité et l’#espoir, en s’appuyant sur un #discours qui met l’accent sur le #bien-être_collectif, célèbre la #diversité et donne le sentiment que le #progrès est possible et réel.

    L’extrême droite se nourrit du désespoir, de l’insécurité et de l’exclusion. Bricoler les contours du néolibéralisme ne permettra pas d’apporter la sécurité, la dignité et le sentiment d’appartenance nécessaires pour l’affamer. Pour cela, nous avons besoin d’un nouveau modèle économique, fondé sur la #durabilité, la #justice et la solidarité.

    https://www.reseau-bastille.org/2025/12/26/ce-quil-faudra-faire-pour-vaincre-lextreme-droite
    #à_faire #résistance #fisc #fiscalité #économie #gauche #contre-discours
    ping @karine4

  • #Accusation d’#antisémitisme à #Berkeley : « Je me retrouve dans les mêmes difficultés qu’un personnage de Kafka », par #Judith_Butler

    L’université de Berkeley a transmis vendredi les noms de 160 enseignants et étudiants à l’administration américaine dans le cadre d’une enquête sur des « #actes_présumés_d’antisémitisme ». La philosophe, qui figure dans la liste, dénonce dans une #lettre de graves atteintes aux #droits_civiques.

    Philosophe de renommée mondiale, Judith Butler a exprimé des vues très critiques à l’égard de la politique d’#Israël et s’est engagée dans la défense des droits des Palestiniens. La professeure émérite a écrit une lettre à David Robinson, l’avocat principal de l’université de Berkeley, qui l’a informée de la procédure en cours et dans laquelle elle dénonce de graves atteintes aux droits civiques ainsi qu’une trahison de l’esprit de Berkeley. « Libération » publie une version écourtée de cette lettre, également parue dans The Nation et dans La Stampa.

    Cher David Robinson,

    Ne sachant pas si nous nous sommes déjà rencontrés, je souhaiterais me présenter : je suis une enseignante-chercheuse retraitée, professeure émérite à l’école doctorale de l’#université_de_Berkeley, où je suis actuellement engagée dans un programme de recherche financé par une bourse.

    Durant de nombreuses années, dans mes enseignements de littérature comparée, j’ai consacré des séminaires à la thématique « Kafka et le droit ». Ceux-ci ont mis en évidence les échos des fictions de Kafka dans le monde réel, en particulier, la suspension de la procédure juridique régulière et la normalisation de la détention illimitée.

    Comme vous le savez peut-être, Kafka n’était pas seulement un grand écrivain de langue allemande, mais aussi un membre de la communauté juive tchèque, qui participait au débat sur les traditions du droit juif. Avocat de formation, il a passé la majeure partie de sa vie d’adulte à traiter des demandes d’indemnisation pour des préjudices corporels subis par des travailleurs dans l’exercice de leur métier, veillant à ce que les procédures soient respectées et à ce que les audiences soient équitables.

    Le soir, et surtout le dimanche, il écrivait. Dans ses paraboles, Kafka se demande si nous pouvons encore obtenir justice par la loi ou si, au contraire, la procédure judiciaire s’est tellement écartée de la voie normale que nous en sommes réduits à raconter comment elle étouffe toute demande de justice. Tel est le sujet de mes recherches actuelles et d’un prochain livre dont j’espère avoir terminé le manuscrit à la fin de 2025.

    Mon propos trouve une illustration particulièrement frappante dans son plus célèbre roman, le Procès. Au début de l’histoire, K, un employé de bureau, est réveillé un matin par deux hommes l’informant qu’une accusation a été portée contre lui. Se disant des représentants de la loi, ces émissaires inquiétants semblent plutôt être issus du monde professionnel de K ; leur statut est ambigu. Quoi qu’il en soit, ils l’informent d’une dénonciation. Quand K leur demande de quoi il est accusé, ils lui répondent qu’ils ne sont pas en mesure de le lui dire et semblent de fait l’ignorer.

    Ils envoient alors K, en quête du motif de son accusation, dans différents lieux d’une ville qui ressemble à celle de Kafka, Prague, jusqu’à un bâtiment dont les portes demeurent infranchissables. Cherchant en vain à connaître le motif de sa mise en examen, K doit préparer un procès dans l’ignorance de son objet.

    Après de nombreuses pages narrant des attentes et des recherches infructueuses, les lecteurs comprennent que la quête de K constitue le procès lui-même. K attend indéfiniment et vainement que débute une procédure équitable. L’un des principaux problèmes de K est sa croyance persistante en la régularité des procédures […]. Les avocats qu’il sollicite se montrent d’ailleurs tout aussi déconcertés par le caractère arbitraire et inquiétant de l’affaire.

    Affaire de harcèlement ou de discrimination antisémite est « présumée »

    Vous, qui avez été formé à la tradition juridique américaine, vous reconnaîtrez que K espère désespérément bénéficier de protections équivalentes à celles offertes par le 6e et le 14e amendements de la Constitution, à savoir le droit à être défendu par un avocat, le droit à être présenté devant un jury impartial, et le droit à connaître l’identité de ses accusateurs, la nature des accusations portées contre soi et les preuves retenues pour instruire un procès.

    Ces garanties vous sont sans doute familières aussi parce qu’elles font partie de la politique officielle de l’OPHD (Office for the Prevention of Harassment and Discrimination, Bureau pour la prévention du harcèlement et de la discrimination) […].

    Mon cas diffère bien sûr de celui de K, mais je me retrouve dans les mêmes difficultés que lui. Dans la lettre que vous m’avez adressée, vous m’informez simplement que vos services ont transmis « un dossier ou un rapport relatif à des incidents antisémites présumés » dans lequel figure mon nom. Deux aspects de cette communication retiennent l’attention d’une spécialiste de l’œuvre de Kafka.

    Vous laissez d’abord entendre, sans le dire explicitement, que je suis accusée d’antisémitisme ou que mon nom a été associé à un incident de ce type. Vous êtes en réalité plus prudent, puisque vous dites que l’affaire de harcèlement ou de discrimination antisémite est « présumée », laissant entendre qu’en l’état, l’allégation n’a fait l’objet d’aucune enquête ni d’aucun jugement.

    Au lieu d’établir un rapport conformément à la procédure – ce que vous êtes tenu de le faire en vertu du droit constitutionnel américain et de la politique de l’université de Californie –, vous transmettez à un bureau du gouvernement fédéral une allégation qui n’a donné lieu à aucun jugement. Qu’elle soit fondée ou non n’a apparemment aucune importance à vos yeux. […]. Mon nom figure désormais sur une liste dont le Bureau des droits civiques du ministère de l’Education (qui ne sont clairement pas mes droits civiques) fera les usages qu’il jugera appropriés.

    Vais-je désormais être fichée ? Mes déplacements vont-ils être restreints ? Vais-je être surveillée ? N’avez-vous aucun scrupule à communiquer les noms de « membres de la communauté universitaire de Berkeley » sans avoir au préalable respecté les règles élémentaires d’une procédure régulière, telles qu’elles ont été établies à la fois par la législation américaine et par la politique de l’université de Berkeley ?

    Une violation flagrante de la #confiance, de l’#éthique et de la #justice

    Je suis une personne relativement privilégiée. Je trouverai le moyen de survivre quelles que soient les mesures que le gouvernement prendra à mon encontre, mais le fait que vous ayez exposé des professeurs, des membres du personnel et des étudiants à une #surveillance généralisée constitue une violation flagrante de la confiance, de l’éthique et de la justice.

    J’appelle l’OPHD à faire valoir ses droits, à refuser de céder à de telles demandes issues du gouvernement fédéral, et à adopter une position de principe en faveur d’une procédure régulière et d’un examen équitable de toute affaire portée à sa connaissance.

    Je l’exhorte à suivre les règles qui ont prévalu à l’université de Berkeley avant cette intervention sans précédent, en respectant son #autonomie. Ne sacrifions pas notre #intégrité_institutionnelle sous la pression de formes légalistes d’#intimidation et d’#extorsion.

    Comme K, j’aimerais penser que nous vivons dans un monde où les allégations ne sont pas considérées comme vraies tant qu’elles n’ont pas fait l’objet d’un examen en bonne et due forme, et que, à ce moment particulier de l’histoire, nous ne mettons pas en danger un individu en transmettant une accusation non fondée et non jugée au gouvernement fédéral.

    Peut-être que je suis stupide, ne parvenant à vivre que dans le monde des paraboles. Heureusement, j’ai encore mes livres. Il n’est pourtant pas complètement insensé de résister à l’injustice quand elle se manifeste de manière aussi évidente, – ce qui vous est aussi apparu, je suppose.

    Cordialement,

    https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/accusation-dantisemitisme-a-berkeley-je-me-retrouve-dans-les-memes-diffic
    #université

    • Judith Butler : “L’université doit résister au #chantage du gouvernement américain”

      Inscrite sur une liste transmise par l’Université de Berkeley au gouvernement Trump dans le cadre d’une enquête sur des “actes présumés d’antisémitisme”, figure majeure de la philosophie contemporaine, Judith Butler dénonce dans un entretien aux Inrockuptibles une procédure kafkaïenne, l’instrumentalisation de l’antisémitisme et un climat de nouveau maccarthysme.

      Dans votre lettre, vous écrivez : “Je me retrouve dans les mêmes difficultés qu’un personnage de Kafka”. Concrètement, qu’est-ce qui, dans la procédure engagée à Berkeley, à savoir la transmission de noms au gouvernement fédéral, vous paraît le plus préoccupant et problématique ?

      Judith Butler – Lorsqu’une accusation est portée, il est censé exister une présomption d’innocence, jusqu’à ce qu’une culpabilité soit établie par une procédure légale ou un examen approprié. Dans le système de l’Université de Californie, cela suppose que la personne citée dans la plainte soit informée de son contenu, qu’elle ait la possibilité de présenter sa version des faits, et qu’un jugement soit rendu sur la base des éléments fournis. Rien de tout cela n’a eu lieu. Des accusations d’antisémitisme ont été formulées, mais pour l’essentiel, aucune procédure n’a été suivie : la plupart des 160 personnes mentionnées ignorent tout de ce qui leur est reproché.

      Qu’en est-il de votre cas en particulier ?

      En ce qui me concerne, on ne m’a jamais dit quelle était l’accusation, ni montré la moindre preuve. Je n’ai pas eu l’occasion de me défendre ni de fournir des éléments en retour. Pire encore : ces accusations ont été transmises au gouvernement fédéral, ce qui constitue à la fois, une violation manifeste de la vie privée et une injustice flagrante, puisque ces allégations n’ont jamais été examinées et sont peut-être infondées. Enfin, le gouvernement actuel des États-Unis a déjà pris des mesures contre des personnes accusées sur ce type de base : enlèvements, détentions, expulsions, surveillances, pertes d’emploi ou d’inscription universitaire. Alors pourquoi une université renoncerait-elle à ses propres procédures pour livrer des noms à l’État, sachant parfaitement comment l’État a procédé par le passé face à ce genre d’accusations non établies ?

      En somme, vous reprochez à Berkeley d’avoir transmis des noms sans enquête préalable. Qu’aurait dû faire, selon vous, une institution académique fidèle à l’esprit du “free speech” et à ses propres règles internes avant de partager ces informations avec les autorités fédérales ?

      Aux États-Unis, il existe une règle contraignante pour les institutions d’enseignement : le Title VI. Elle protège contre toute discrimination fondée sur la race, la religion, la nationalité, entre autres. Elle reconnaît aussi l’antisémitisme comme une forme de discrimination à combattre, et je souscris pleinement à cela. Mais le Title VI exige également que les universités démontrent qu’elles disposent de procédures internes pour examiner ce type d’allégations. Or l’enquête sur l’antisémitisme menée par l’administration Trump se réclame, elle aussi, du Title VI, tout en neutralisant précisément ces procédures internes, y compris celles qu’exigent le Title VI. En acceptant de transmettre de simples allégations, sans enquête complète ni contradictoire, l’Université de Californie a renoncé à ses propres protocoles et à sa promesse d’un examen équitable. Et ce n’est pas seulement le campus de Berkeley qui est concerné, mais l’ensemble du système universitaire de l’État.

      Quel est l’effet immédiat d’une telle décision sur les étudiant·es et les enseignant·es ? Peut-on parler d’autocensure, de retrait de cours ou de séminaires, de découragement à s’exprimer publiquement ?

      Bien sûr. Le débat sur le campus, la recherche et l’enseignement sont désormais “glacés”, neutralisés : tout le monde intègre des formes d’autocensure nées de la peur, parfois même de la terreur.

      Sur le fond de cette affaire, se pose la question de savoir comment distinguer clairement, dans le cadre universitaire, les actes et discours antisémites, qu’il faut condamner, de la critique, même radicale, d’un gouvernement (israélien ou autre) …

      Le problème, c’est que l’université a adopté la même définition de l’antisémitisme que l’administration Trump. Toutes deux s’appuient sur la définition de l’IHRA (l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste), qui inclut dans l’antisémitisme la critique de l’État d’Israël, les dénonciations de son racisme ou les interrogations sur ses principes fondateurs. Dans ce cadre, tout débat ouvert sur le génocide, les boycotts ou l’histoire du sionisme est considéré comme antisémite d’emblée, ce qui revient à interdire purement et simplement l’étude ou la discussion de ces sujets. Le magazine israélien The Jerusalem Report propose une définition plus mesurée de l’antisémitisme. Et puisque nous devons pouvoir nommer et combattre l’antisémitisme lorsqu’il se manifeste réellement, il ne faudrait surtout pas qu’on l’instrumentalise pour bâillonner la parole, en particulier celle qui, au nom des droits humains, s’oppose à des crimes contre l’humanité.

      Vous avez consacré de nombreux séminaires à “Kafka et le droit” pour éclairer l’arbitraire procédural. Quelles analogies vous semblent les plus pertinentes entre son roman Le Procès et les mécanismes contemporains de dénonciation, d’enquête ou de fichage administratif ?

      Ce qui est frappant, c’est qu’au moment où le personnage Joseph K. se réveille, attendant son café, deux hommes surgissent et interrompent le cours ordinaire de sa journée. Il ne cesse de leur demander qui ils sont, pour quelle autorité ils travaillent, quel pouvoir ils représentent. Il n’obtient aucune réponse, sinon cette remarque de l’un d’eux : leur tâche est d’instiller le plus de culpabilité possible dans la population. Les gens ne savent pas pourquoi ils devraient se sentir coupables, mais il est entendu que l’État a besoin d’une culpabilité diffuse, et de la peur, pour maintenir son pouvoir. On ne saura jamais si Joseph K. a commis un crime ni quelle est l’accusation portée contre lui. L’allégation prend vie par elle-même, autosuffisante, accompagnant Joseph K. partout où il va. L’espoir d’un procès équitable est vain, aucun procès ne s’ouvre jamais. La seule chose qui se produit, c’est que l’accusé vit dans une forme de détention au cœur de la vie quotidienne, comme si cette condition ne relevait plus du seul espace carcéral, mais faisait de l’existence ordinaire une sorte de détention énigmatique fondée sur la présomption de culpabilité, inversant les conditions normales de la justice.

      Vous établissez un parallèle entre cette description et votre situation ?

      On vit une désorientation, une culpabilité ambiante et la peur. Et je crois que l’on peut dire que professeurs, étudiants et personnels vivent aujourd’hui ce climat : ils craignent d’assigner certains livres, de prononcer des mots qui décrivent la réalité ou d’affirmer leur point de vue, notamment sur des sujets comme le génocide, à propos duquel nous devrions tous pouvoir débattre ouvertement et lucidement.

      De nombreux observateur·rices parlent d’un “retour du maccarthysme”. En quoi le moment présent (listes, dénonciations, pressions politiques) ressemble-t-il à la chasse aux sorcières des années 1950 ?

      Oui, il y a des listes, des dénonciations et une forme d’extorsion exercée par le gouvernement fédéral. Mais cette fois, le gouvernement va plus loin : il cherche à prendre directement le contrôle des fonctions administratives et de supervision qui reviennent normalement à l’université elle-même. Il exige de nouveaux programmes, des modifications de cursus, des licenciements. Le maccarthysme des années 1950, lui, n’était pas allé jusque-là.

      Après l’assassinat de Charlie Kirk, J.D. Vance a déclaré la guerre à la “gauche radicale”. Comment interprétez-vous ce tournant rhétorique et ses possibles conséquences institutionnelles (enquêtes, coupes budgétaires, lois sur la liberté d’expression sur les campus) ?

      Le 25 septembre, l’administration Trump a annoncé son intention d’enquêter sur les réseaux de gauche, qu’elle accuse de terrorisme intérieur ou d’incitation à la violence. Mais la façon dont ces mouvements sont décrits ne fournit en réalité aucun élément permettant de soutenir qu’ils prônent la violence ou qu’ils poursuivent des objectifs violents. Leur document sur la “lutte contre le terrorisme intérieur” indique qu’“il existe des motivations récurrentes et communes qui unissent ce schéma d’activités violentes et terroristes sous la bannière de ‘l’antifascisme’ autoproclamé”. Le même document accuse ces mouvements de considérer des principes fondateurs de l’Amérique (soutien aux forces de l’ordre et au contrôle des frontières, par exemple) comme “fascistes”, afin de justifier et encourager des actes de révolution violente. On parle même de “mensonge antifasciste”, qui serait devenu le cri de ralliement des terroristes intérieurs pour mener une attaque violente contre les institutions démocratiques, les droits constitutionnels et les libertés fondamentales américaines.

      Que reprochez-vous exactement à ce document ?

      On voit bien qu’une large palette de positions et d’associations parfaitement légitimes se trouvent désormais qualifiées de “conduites violentes”, ce qui constitue encore une accusation sans fondement. Ceux qui critiquent, par exemple, l’histoire de l’esclavage et de son héritage raciste, ceux qui développent une critique de l’avidité capitaliste et des inégalités économiques, ceux qui défendent la liberté de circulation des migrants, ou qui considèrent que la notion de genre affirme la complexité incarnée de l’humain : tous sont désormais labellisés comme “extrémistes” et réputés violents. Le texte se conclut en visant explicitement ceux qui critiquent les “valeurs américaines traditionnelles” comme “la famille, la religion et la morale”. Ce serait une grave injustice de censurer toutes les tentatives de repenser la famille ou les lois qui ont permis de nouvelles formes de parenté, y compris l’homoparentalité. Mais ici se profile une menace plus grave encore : dès lors que ces formes culturelles et ces politiques sont stigmatisées comme “violentes”, elles seront criminalisées ou deviendront des cibles légitimes d’attaques violentes.

      Aujourd’hui que demandez-vous, très précisément, à la direction de Berkeley ? Le retrait de la liste, des garanties écrites de respect de la procédure, une transparence totale, une assistance juridique aux personnes citées ?

      Premièrement, qu’aucun autre nom ne soit transmis. Deuxièmement, que les dossiers soient rouverts à des procédures équitables pour toutes les personnes mentionnées. Troisièmement, que l’université résiste au chantage du gouvernement américain, qui menace de couper les financements fédéraux si elle refuse de trahir sa communauté et ses propres protocoles, protocoles établis et parfaitement légaux.

      Si vous deviez définir trois priorités immédiates pour restaurer la confiance, sur les campus comme dans l’espace public, lesquelles proposeriez-vous ?

      La démission du président du système de l’Université de Californie, ainsi que de tous les chanceliers des campus qui ont obéi aux injonctions fédérales. La réinstauration des protocoles équitables, exigés par le Title VI, pour toutes les personnes accusées. Et enfin : transparence, justice, courage.

      https://www.lesinrocks.com/societe/judith-butler-luniversite-doit-resister-au-chantage-du-gouvernement-amer

  • Pourquoi acceptons-nous de nous déchausser à l’#aéroport ?

    Des files d’aéroport aux bacs de contrôle, un rituel discret façonne nos comportements et nous fait accepter sans y penser la #logique_sécuritaire.

    7 h 30, terminal 2E de Roissy. Dans la file qui mène au contrôle, un cadre détache sa ceinture d’un geste mécanique, une mère sort les biberons de son sac, un touriste soupire en délaçant ses chaussures. Tous avancent dans un silence ponctué de bips, à peine troublé par le bruit des casiers sur des tapis roulants.

    Cette scène se répète inlassablement : selon l’Association internationale du transport aérien, 4,89 milliards de passagers ont pris l’avion en 2024, soit plus de 13 millions de personnes chaque jour qui traversent ces dispositifs de contrôle.

    On pourrait n’y voir qu’une procédure technique nécessaire. Pourtant, observé avec un œil anthropologique, ce moment banal révèle une transformation d’identité aussi efficace que discrète. Car il se passe quelque chose d’étrange dans ces files d’attente. Nous entrons citoyens, consommateurs, professionnels – nous en sortons « #passagers_en_transit ». Cette métamorphose, que nous vivons comme une évidence, mérite qu’on s’y arrête.

    La mécanique d’une transformation rituelle

    Ce qui frappe d’abord, c’est la #dépossession progressive et systématique. Objets personnels, vêtements, symboles de statut disparaissent dans des bacs plastiques standardisés. Cette logique semble #arbitraire : pourquoi les chaussures et pas les sous-vêtements ? Pourquoi 100 ml et pas 110 ml ? Cette apparente incohérence révèle en réalité une #fonction_symbolique : créer un #dépouillement qui touche aux attributs de l’#identité_sociale.

    L’ethnographe Arnold van Gennep avait identifié dès 1909 cette première phase des #rites_de_passage : la #séparation. L’individu doit abandonner son état antérieur, se délester de ce qui le définissait dans le monde profane. Ici, le cadre cravaté devient un corps anonyme, dépouillé provisoirement de son costume, soumis au même regard technologique que tous les autres. Cette #égalisation_forcée n’est pas un effet de bord mais le cœur du processus : elle prépare la transformation d’#identité en neutralisant temporairement les #hiérarchies_sociales habituelles.

    Puis vient l’examen : #scanners, #détecteurs, questions sur nos intentions. « Pourquoi voyagez-vous ? Qui allez-vous voir ? Avez-vous fait vos bagages vous-même ? » Chaque voyageur devient temporairement #suspect, devant prouver son #innocence. Cette inversion de la #charge_de_la_preuve – renversement du principe fondamental « innocent jusqu’à preuve du contraire » – passe inaperçue tant elle semble « logique » dans ce contexte.

    Cette phase correspond à ce que Van Gennep appelait la marge ou période liminale, que l’anthropologue Victor Turner a ensuite développée : un moment où le sujet, privé de ses attributs sociaux habituels, se trouve dans un état de #vulnérabilité qui le rend malléable, prêt à être transformé. Dans cet entre-deux technologique, nous ne sommes plus tout à fait des citoyens, pas encore des voyageurs.

    Enfin, la réintégration, selon l’ethnographe Arnold van Gennep : nous voilà admis dans l’espace post-contrôle. Nous sommes officiellement devenus des « #passagers » – un statut qui suppose #docilité, #patience, #acceptation des contraintes « pour notre sécurité ». L’espace post-contrôle, avec ses #duty_free et ses cafés hors de prix, marque cette #transformation : nous ne sommes plus des citoyens exerçant un droit de circuler, mais des #consommateurs globaux en transit, doublement dépossédés de notre ancrage politique et territorial.

    Un #théâtre_sécuritaire paradoxalement efficace

    Ces dispositifs présentent un #paradoxe troublant. D’un côté, ils détectent effectivement des objets interdits (couteaux oubliés, liquides suspects) et exercent un effet dissuasif réel. De l’autre, ils peinent face aux menaces les plus sophistiquées : en 2015, des équipes de test états-uniennes ont réussi à faire passer des armes factices dans 95 % de leurs tentatives.

    En six ans (de 2007 à 2013), le programme de détection comportementale états-unien #SPOT a coûté 900 millions de dollars et n’a détecté aucun terroriste. Il a raté les seuls vrais terroristes qui sont passés dans les aéroports, mais il n’y a eu aucun détournement aux États-Unis. Le programme semble donc à la fois inutile (pas de menace réelle) et inefficace (échec sur les vraies menaces).

    Cette #inefficacité opérationnelle se double d’un déséquilibre économique majeur : selon l’ingénieur Mark Stewart et le politologue John Mueller, les dizaines de millions investis annuellement par aéroport génèrent si peu de réduction effective du risque terroriste que les #coûts dépassent largement les bénéfices escomptés.

    L’expert en sécurité Bruce Schneier parle de « théâtre sécuritaire » pour désigner cette logique : des mesures dont l’efficacité principale est de #rassurer le public plutôt que de neutraliser les #menaces les plus graves. Ce n’est pas un dysfonctionnement mais une réponse rationnelle aux attentes sociales.

    Après un attentat, l’opinion publique attend des mesures visibles qui, bien que d’une efficacité discutable, apaisent les peurs collectives. Le « théâtre sécuritaire » répond à cette demande en produisant un #sentiment_de_protection qui permet de maintenir la #confiance dans le système. Les chercheurs Razaq Raj et Steve Wood (Leeds Beckett University) décrivent sa mise en scène aéroportuaire, rassurante mais parfois discriminatoire.

    Dans cette logique, on comprend pourquoi ces mesures persistent et se généralisent malgré leurs résultats limités. En outre, elles contribuent à renforcer une adhésion tacite à l’#autorité. Ce phénomène s’appuie notamment sur le biais du statu quo, qui nous enferme dans des dispositifs déjà établis et sur une dynamique sociétale de demande toujours croissante de sécurité, sans retour en arrière semblant possible.

    L’apprentissage invisible de la #docilité

    Car ces contrôles nous apprennent quelque chose de plus profond qu’il n’y paraît. Ils nous habituent d’abord à accepter la #surveillance comme normale, nécessaire, bienveillante même. Cette #habituation ne reste pas cantonnée à l’aéroport : elle se transfère vers d’autres contextes sociaux. Nous apprenons à « montrer nos papiers », à justifier nos déplacements, à accepter que notre corps soit scruté « pour notre bien ».

    Le système fonctionne aussi par inversion des résistances. Résister devient suspect : celui qui questionne les procédures, qui refuse une fouille supplémentaire, qui s’agace d’un retard, se transforme automatiquement en « problème ». Cette classification morale binaire – bons passagers dociles versus passagers difficiles – transforme la critique en indice de #culpabilité_potentielle.

    À force de #répétition, ces gestes s’inscrivent dans nos #habitudes_corporelles. Nous anticipons les #contraintes : chaussures sans lacets, liquides prédosés, ordinateurs accessibles. Nous développons ce que le philosophe Michel Foucault appelait des « #corps_dociles » : des corps dressés par la discipline qui intériorisent les contraintes et facilitent leur propre contrôle.

    Au-delà de l’aéroport

    Cette transformation ne se limite pas aux aéroports. La pandémie a introduit des pratiques comparables : attestations, passes, gestes devenus presque rituels.

    Nous avons pris l’habitude de « présenter nos papiers » pour accéder à des espaces publics. À chaque choc collectif, de nouvelles règles s’installent, affectant durablement nos repères.

    Dans la même veine, l’obligation de se déchausser à l’aéroport remonte à une seule tentative d’attentat : en décembre 2001, Richard Reid avait dissimulé des explosifs dans ses chaussures. Un homme, un échec… et vingt-trois ans plus tard, des milliards de voyageurs répètent ce geste, désormais inscrit dans la #normalité. Ces événements agissent comme des « mythes fondateurs » qui naturalisent certaines contraintes.

    Le sociologue Didier Fassin observe ainsi l’émergence d’un « #gouvernement_moral » où #obéir devient une preuve d’#éthique. Questionner un contrôle devient un marqueur d’#irresponsabilité_civique. Ce qui rend cette évolution remarquable, c’est son caractère largement invisible. Nous ne voyons pas le #rituel à l’œuvre, nous vivons juste des « #mesures_nécessaires ». Cette #naturalisation explique sans doute pourquoi ces transformations rencontrent si peu de #résistance.

    L’anthropologie nous apprend que les rituels les plus efficaces sont ceux qu’on ne perçoit plus comme tels. Ils deviennent évidents, nécessaires, indiscutables. Le système utilise ce que le politologue américain Cass Sunstein appelle le « #sludge » : contrairement au « nudge » qui incite subtilement aux bons comportements, le sludge fonctionne par friction, rendant la résistance plus coûteuse que la coopération. Les travaux de psychologie sociale sur la #soumission_librement_consentie montrent que nous acceptons d’autant plus facilement les contraintes que nous avons l’impression de les choisir. En croyant décider librement de prendre l’avion, nous acceptons librement toutes les contraintes qui s’y rattachent.

    Questionner l’évidence

    Identifier ces mécanismes ne signifie pas qu’il faut les dénoncer ou s’y opposer systématiquement. La #sécurité_collective a ses exigences légitimes. Mais prendre conscience de ces transformations permet de les questionner, de les délibérer, plutôt que de les subir.

    Car comme le rappelait la philosophe Hannah Arendt, comprendre le pouvoir, c’est déjà retrouver une capacité d’action. Peut-être est-ce là l’enjeu : non pas refuser toute contrainte, mais garder la possibilité de les penser.

    https://theconversation.com/pourquoi-acceptons-nous-de-nous-dechausser-a-laeroport-261487

    #aéroports #sécurité

    ping @reka
    via @freakonometrics

  • #Eusko basque : quand utiliser une #monnaie_locale déclenche un réflexe coopératif

    Lancée en 2013, l’#Eusko_basque est la principale monnaie locale en Europe. Une étude menée à #Bayonne montre que son usage ne favorise pas seulement les #circuits_courts, mais il semble aussi rendre les utilisateurs… plus coopératifs.

    Alors que la guerre des monnaies fait rage, entre le dollar, l’euro ou même le yuan, la question des monnaies locales revient sur le devant de la scène. Les monnaies locales complémentaires, ou monnaies locales convertibles, sont des dispositifs monétaires mis en place à l’échelle d’un territoire pour favoriser l’#économie_locale. Échangeables à parité avec l’euro (1 eusko = 1 euro), mais utilisables uniquement au sein d’un réseau restreint d’acteurs – commerçants, associations, institutions –, elles visent à réorienter la consommation vers des circuits courts.

    Si leurs dynamiques ont largement nourri la réflexion théorique, les monnaies locales complémentaires font l’objet de bien moins d’analyses empiriques sur leurs #retombées concrètes. Elles n’en demeurent pas moins un phénomène significatif au sein des initiatives d’#innovation_sociale. Plus de 4 500 expériences de ce type ont été recensées dans la littérature au cours des trente dernières années.

    En France, l’Eusko, lancée en 2013 au Pays basque, est souvent citée comme un modèle. Avec plus de 5400 utilisateurs, 4,4 millions d’euskos en circulation et un volume de transactions de 6,5 millions d’euskos en 2024, il s’agit de la première monnaie locale d’Europe. Mais l’usage de ces monnaies peut-il avoir un effet sur les comportements individuels ? Notre étude menée à Bayonne montre que l’usage de l’Eusko ne favorise pas seulement les circuits courts, il semble aussi rendre les utilisateurs… plus coopératifs.
    Lab-in-the-field

    Pour explorer cette hypothèse, nous avons conçu une expérience de type « lab-in-the-field », c’est-à-dire un test comportemental inspiré des méthodes expérimentales classiques mais réalisé dans un cadre naturel. Ici, les cafés et librairies du centre-ville de #Bayonne.

    Nous avons recruté plus de 300 volontaires pour jouer à un jeu dit de « l’ultimatum », une expérience bien connue en économie comportementale. Le principe est simple : un joueur, le « proposeur », propose une partition d’une somme d’argent avec un autre joueur, le « répondant ». Ce dernier peut accepter ou rejeter l’offre. En cas de refus, aucun des deux ne gagne. Dans cette version de l’expérience, chaque participant prend sa décision avant de connaître celle de l’autre. Cette méthode permet d’évaluer les préférences de manière isolée, ainsi que les seuils d’acceptabilité de chacun.

    Mais cette fois, la nouveauté résidait notamment dans la monnaie utilisée pour jouer : certains participants jouaient avec des euros, d’autres avec des Euskos. Nous voulions savoir si la seule présence de cette monnaie locale, qui incarne un engagement collectif, pouvait influencer les choix des joueurs.

    Déclencheur de coopération

    Les résultats sont frappants. Les utilisateurs réguliers de l’Eusko se montrent significativement moins enclins à rejeter les offres lorsqu’ils jouent avec la monnaie locale plutôt qu’en euros. Autrement dit, face à une offre jugée imparfaite, ils choisissent plus souvent de l’accepter quand l’interaction se déroule en eusko. Ce comportement reflète une baisse de la réciprocité négative, c’est-à-dire une moindre tendance à « punir » une proposition perçue comme « injuste ».

    https://www.youtube.com/watch?v=65s6UKa9khI

    En revanche, un tel effet n’est observé chez les non-utilisateurs de l’Eusko, les échantillons ayant été randomisés. Nous en concluons que c’est bien l’usage régulier de la monnaie locale, et non une quelconque différence individuelle préalable, qui déclenche ce réflexe coopératif.

    #Valeurs communes

    Pourquoi une simple monnaie aurait-elle ce pouvoir ? Notre étude avance une interprétation théorique : l’Eusko active des intentions collectives déjà présentes chez ses utilisateurs. Autrement dit, en manipulant la monnaie, les participants se reconnectent à un engagement latent envers la solidarité locale. La monnaie devient un marqueur de valeurs communes, à la fois symboliques et morales, qui influe sur la manière dont les joueurs interprètent la situation.

    Ce mécanisme peut être éclairé par la théorie dite des « buts-cadres » ou goal-framing theory), selon laquelle notre comportement est façonné par des objectifs activés de manière contextuelle. Trois types de cadres coexistent : le cadre hédonique avec la recherche du plaisir/bien-être immédiat, le cadre de gain avec la recherche d’un intérêt personnel matériel à long terme et le cadre normatif avec l’adhésion à des règles et valeurs collectives.

    Dans ce contexte, l’Eusko ne crée pas de nouvelles motivations. Elle semble réactiver un cadre normatif préexistant chez les utilisateurs réguliers : un rapport au collectif, à la solidarité et à la coopération. En rendant ces objectifs saillants, la monnaie infléchit leur comportement de manière moins compétitive, plus conciliante.

    Relocaliser l’économie

    Le changement de monnaie dans cette expérience n’a pas modifié le comportement des « proposeurs », qui ont dans l’ensemble proposé une répartition équitable. Sans doute en raison du caractère public de l’expérience et d’un biais de désirabilité sociale ? L’effet observé concerne uniquement les « répondants », ceux qui acceptent ou refusent une offre. Les résultats confirment une intuition partagée par de nombreux acteurs de l’économie sociale et solidaire : les dispositifs alternatifs comme les monnaies locales ne sont pas neutres.

    L’Eusko, comme d’autres monnaies locales en France, a souvent été défendu pour sa capacité à relocaliser l’économie et à renforcer les circuits courts. Cette étude montre qu’elle pourrait aussi jouer un rôle plus subtil mais tout aussi important : renforcer les normes de coopération au sein d’une communauté engagée. Ces résultats relancent les débats sur le rôle des outils monétaires dans la transformation sociale. Ils suggèrent une voie prometteuse pour la recherche : analyser non seulement les effets économiques directs de ces innovations, mais aussi leur capacité à façonner les représentations mentales et les comportements collectifs.

    Si des dynamiques identitaires liées au contexte basque sont parfois évoquées pour expliquer le succès de l’Eusko, celui-ci semble toutefois davantage porté par un contexte socio-politique fertile façonné par des décennies de mobilisation territoriale et de construction de la #confiance.

    https://theconversation.com/eusko-basque-quand-utiliser-une-monnaie-locale-declenche-un-reflexe
    #Pays_Basque #économie #relocalisation

  • N’avons-nous pas répété depuis des siècles l’adage de Descartes :
    "Je pense, donc je suis" ?

    Mais est-ce toujours vrai à l’ère de #ChatGPT ?
    Selon OpenAI, 400 millions de personnes utiliseraient leur chatbot chaque semaine

    On salue l’#innovation
    On applaudit la #rapidité

    Mais on oublie souvent de regarder la partie immergée de l’iceberg, là où apparaissent les premiers signes de #dépendance fonctionnelle...

    Les premières études évoquent plusieurs répercussions préoccupantes :

    👉 Perte d’#autonomie → difficulté à réfléchir sans l’outil

    👉 Perte de #confiance_en_soi → angoisse à l’idée de prendre des décisions seul

    👉 Dépendance à l’outil → stress en l’absence de ses recommandations

    👉 Affaiblissement de la #réflexion personnelle → le cerveau s’habitue à externaliser ses processus de pensée

    On veut aller vite
    On veut être efficace

    Mais on oublie les impacts à long terme :

    1️⃣Déléguer notre réflexion à l’IA pourrait affaiblir gravement l’#intelligence_collective des organisations

    2️⃣ L’IA crée une #dépendance_cognitive qui pourrait limiter l’#innovation_humaine et la #pensée_critique

    Alors, quand un employé me dit, après une formation :
    “Vous m’avez ouvert les yeux… je vais recommencer à réfléchir par moi-même.”

    C’est une victoire !
    Pour lui
    Pour notre communauté
    Et pour son entreprise

    Nous devons former les équipes à penser sans l’IA et à renforcer notre innovation humaine avec elle

    Parce que si nous demandons aux machines de penser à notre place,
    nous perdrons ce qui fait de nous des êtres humains 🧠

    Et vous, comment préparez-vous vos équipes à préserver leur souveraineté cognitive face à l’IA ?

    https://www.linkedin.com/posts/laurie-michel-vivala_hyperconnectivitaez-ia-chatgpt-activity-7323307641005
    #IA #AI #intelligence_artificielle #pensée #iceberg #ressources_pédagogiques

  • Codes de conduite, florilège

    Code de conduite | Duchess France
    https://www.duchess-france.fr/coc

    Toute personne qui nuit au bon fonctionnement de la communauté s’expose à des sanctions allant du rappel à l’ordre jusqu’à l’exclusion du Slack et des évènements de la communauté. Les sanctions sont à la discrétion de la Core Team Duchess.

    –---

    Code de conduite - Paris Web
    https://www.paris-web.fr/code-de-conduite

    Nous ne tolèrerons aucune forme d’attaque personnelle quelle qu’elle soit. Les personnes participant à l’événement qui violeraient ces principes pourront être sanctionnées et expulsées à la discrétion de l’équipe d’organisation.

    –---

    Ce fil propose de recenser les #codes_de_conduite dans les communautés.

    #sexisme #logiciel #communauté #gestion_des_agressions #modération #exclusion #judiciarisation_improvisée

  • "Le travail de mémoire est une étape fondamentale dans la reconstruction de soi."

    Renée Dickason, professeure en civilisation et histoire contemporaine à l’Université Rennes 2, porte le projet aLPHa, lauréat en février 2023 de l’appel émergence TISSAGE. Ce financement va permettre de franchir une première étape dans l’impulsion d’un projet de création de #Mémorial vivant virtuel des survivant·es de viol(ence)s, sous le patronage du Pr. Dr. #Denis_Mukwege, prix Nobel de la Paix et Docteur Honoris Causa de l’Université Rennes 2.

    Votre projet, aLPHa, est lauréat de l’appel émergence TISSAGE (https://www.univ-rennes.fr/saps-tissage). C’est le premier jalon d’un projet plus vaste de création de « Mémorial vivant virtuel des survivant·es de viol(ence)s », sous le patronage du Pr. Dr. Denis Mukwege, prix Nobel de la Paix. De quoi s’agit-il précisément ?

    Renée Dickason. Notre projet porte sur une réalité sociale lourde : les viols et les #violences faites aux femmes, aux enfants, aux vulnérables, abordés à travers les #témoignages de survivant·e·s (terme de Denis Mukwege) dans des situations de #guerres, de #conflits et de #paix.

    Face à ce problème de société prégnant, aux enjeux multiples, nous avons souhaité développer un agir collectif qui fasse société en nous concentrant sur la #libération_des_paroles, le #recueil des #mots substantialisant les #maux et la nécessaire #mise_en_mémoire de ces témoignages dans l’écriture d’une histoire singulière, plurielle et tout à la fois universelle.

    C’est dans ce cadre que nous avons déposé une réponse à l’appel à projets « émergence » de recherches participatives TISSAGE (Triptyque Science Société pour Agir Ensemble) : le projet aLPHa, qui a été retenu par le jury. Suite à la signature d’une convention bipartite, il est prévu que nous bénéficions d’un accompagnement financier d’amorçage d’un montant de 3 000 euros.

    aLPHa s’inscrit dans une dynamique globale autour de la lutte contre les #violences_genrées, en particulier celles à l’encontre des femmes, quel que soit le contexte culturel, géopolitique, social ou sociétal considéré, le phénomène étant universel.

    aLPHa a été imaginé comme un laboratoire co-partenarial d’expérimentations à ciel ouvert, qui constitue, en effet, un premier jalon, assez modeste car naissant, mais utile pour impulser un projet d’une envergure plus large qui nécessitera des financements pérennes, celui de la création progressive d’un Mémorial vivant virtuel des survivant·e·s de viol(ence)s, sous le patronage du Pr. Dr. Denis Mukwege, prix Nobel de la Paix et Docteur Honoris Causa de l’Université Rennes 2 (octobre 2022).

    Dans le cadre du projet aLPHa, nous espérons tisser des liens, recueillir des soutiens et ouvrir nos collaborations à des acteurs locaux et régionaux de la société civile, à des associations sur les droits humains et/ou qui interviennent à différents stades de la #réparation, de la #reconstruction ou de l’#accompagnement des #victimes / survivant·e·s de viol(ence)s, ou encore à des entreprises responsables et sincères, des responsables du secteur privé sur le territoire breton et des élus locaux…

    Phénomènes malheureusement universels, les violences sexuelles sont des expériences banalisées et souvent réduites au silence. Elles présentent des similarités malgré la pluralité des contextes où elles ont lieu. Dans le cadre d’aLPHa, nous allons entamer une série d’entretiens de survivant·e·s, réfugié·e·s, exilé·e·s, migrant·e·s, accompagné·e·s et suivi·e·s dans différentes structures, à Rennes. Nous allons aussi organiser, avec plusieurs membres fondateurs de notre projet, un « atelier témoignages » avec des survivant·e·s congolaises et certain·e·s de celles et ceux qui les aident et les accompagnent.

    En prolongement, et dans un autre périmètre que celui du projet aLPHa, le recueil de témoignages se fera aussi sur les lieux des exactions ou dans des zones de tension ou dans des structures de prise en soins, de formation ou de réinsertion, dans un but cathartique individuel et collectif, et avec une visée de reconstruction personnelle et/ou historique des faits. Tous ces aspects sont à l’étude avec des collègues médecins et psychologues, dont l’expertise permettra de se prémunir des risques (non souhaités, à l’évidence) de re-traumatisations des victimes.

    Colliger des témoignages de survivant·e·s déplacé·e·s dans leur pays, des survivant·e·s ayant vécu ou vivant dans des camps et/ou recueilli·e·s dans des centres d’accueil ou de réinsertion nécessite des partenariats multiples, qui vont s’engager en parallèle et dans la poursuite d’aLPHa. Nous avons, à cet égard, commencé à établir des conventions de recherche entre l’Université Rennes 2 et des centres en République Démocratique du Congo et au Kenya. Cette dimension du projet est soutenue et sera cofinancée par plusieurs laboratoires de l’Université Rennes 2 (ACE, ERIMIT, LIDILE, LP3C, Tempora).
    Pourquoi est-il important de mettre en mémoire la parole des survivant·es ? Comment cette mémorialisation se construit-elle ?

    R. D. Pour les victimes, les survivant·e·s de violences sexuelles (excision, viol, esclavage…), celles qui font face à des contextes de conflits notamment, il s’agit de chercher à s’échapper en s’engageant sur les chemins de l’exil et à s’extraire du trauma(tisme) ; ceci alors que viennent s’entretisser plusieurs trajectoires de violences et de vulnérabilités. Le poids du trauma(tisme) est alourdi par la souffrance psychique surajoutée qui découle de prises en soins parcellaires, de handicaps cumulés, ou encore du déracinement, de l’arrachement, voire de l’errance culturels… une pluralité de facteurs renforçant le silence, l’impossible communicabilité autour des expériences vécues.

    Il nous est apparu, après plusieurs échanges avec des personnes ayant subi des violences sexuelles et après plusieurs rencontres et discussions avec le Professeur Docteur Denis Mukwege, que le travail de mémoire est une étape fondamentale dans la reconstruction de soi, que ce soit de manière individuelle ou collective.

    Mettre en mémoire la #parole des survivant·e·s est donc une étape nécessaire qui s’ajoute à d’autres mécanismes et préoccupations qui caractérisent, par exemple, la #justice_transitionnelle et les initiatives déployées dans la quête d’une #vérité_réparatrice, le plus souvent essentiellement basée sur la reconnaissance des exactions, des violations des #droits_humains.

    La #mémorialisation se construit en plusieurs phases : dévoilement, collecte, partage, puis analyse des témoignages.

    Étape indispensable pour contribuer à la fabrique de l’Histoire face aux omerta multiples, la mise en mots des maux, la « re-visibilisation » d’une histoire invisibilisée, occultée, la libération d’une parole enfouie, cachée, parfois interdite, prolongent un cheminement personnel thérapeutique.

    Vous l’avez compris, une partie de notre projet global réside dans la collecte mais aussi dans la création d’« archives vivantes », où les témoignages de rescapé·e·s, de survivant·e·s (toujours en vie, et c’est un point d’importance !) auront une place centrale. Quatre mots-clés sous-tendent toutes leurs trajectoires : trauma(tisme), réparation, reconstruction, mémoire.

    La mise en mémoire, la mémorialisation des expériences vécues des victimes, survivant·e·s de violences sexuelles dans le contexte d’une histoire « en train de s’écrire » seront croisées avec le regard des chercheurs impliqués.

    En révélant leur #vérité_subjective, les victimes qui témoignent seront actives dans leur processus de reconstruction et dans la mise en récit d’une histoire à la fois intime, personnelle et commune. Livrant leur #vécu et celui de leurs semblables, ces #personnes-histoires-témoins contribueront, ipso facto, outre à reprendre #confiance en elles-mêmes, à faire évoluer les mentalités et les regards portés sur les survivant·e·s et les violences. Ceci d’autant que ces témoignages auront vocation à être accessibles, à terme, à un public élargi, à travers le Mémorial vivant virtuel des survivant·e·s de viol(ence)s.

    Pouvez-vous nous expliquer en quoi votre recherche est interdisciplinaire et participative ?

    R. D. Nous sommes un groupe d’universitaires, de psychologues et de médecins, venant de divers horizons disciplinaires et de différents secteurs. Nos travaux, par essence, interdisciplinaires (histoire et civilisation, anthropologie, littérature, psychologie, traductologie, médecine…) ont une finalité réflexive et éducative. Notre but est de contribuer à assurer la transmission, la bascule vers une dynamique collective de mise en partage et en expression des #expériences_vécues, afin de construire une #transition_sociale pleinement partagée, vertueuse et inclusive.

    Nos intérêts communs convergent autour d’objectifs à visée transformationnelle, des objectifs de responsabilité sociale et de développement durable tels qu’identifiés par l’ONU, des objectifs centrés sur le respect de la dignité et des droits humains, la lutte contre les violences genrées, la bonne santé et le bien-être, l’égalité de traitement et de prises en soins, une éducation de qualité, une paix responsable et pérenne.

    La nature de nos objets de recherche nous amène à nous pencher sur les interactions entre sciences et société et sur les interactions avec le tissu socio-économique et culturel, la société civile, tant pour essaimer les résultats de nos travaux que pour éveiller à certaines réalités troublantes et nécessitant une prise de conscience citoyenne, première étape dans la résolution des problèmes. Cette dimension participative est, d’ailleurs, centrale au projet aLPHa.

    Soucieux de faire évoluer les regards, les comportements et les mentalités relatifs aux questions complexes des violences sexuelles, conformément aux termes de la Charte des sciences et recherches participatives en France, nous sommes toujours sensibles à la possibilité d’ouvrir de nouveaux horizons réflexifs, de développer diverses formes de production de connaissances scientifiques, que ce soit par le truchement des arts ou par le relai d’espaces de paroles ponctuels et/ou de rencontres plus systématiques ou grâce à des collaborations entre la communauté scientifique et la société civile, telles que définies par l’UNESCO ou par le Comité économique et social européen.

    Autre précision, nos travaux sont régis par une charte éthique. Les données personnelles collectées nécessitent, en effet, une vigilance particulière du fait de leur caractère sensible, voire intime, afin de protéger la vie privée des survivant·e·s et de recueillir leur consentement et leur accord informé.

    Dans ce projet de recueil et de mise en lumière de témoignages de survivant·es – qui n’est pas sans évoquer le travail journalistique –, qu’est-ce que l’expertise des chercheur·ses vient apporter ?

    R. D. Question vaste et très intéressante qui soulève une réflexion complexe quant à la porosité des apports du travail des journalistes d’investigation, ici, face à celui des chercheurs toutes disciplines confondues… Outre le fait que les missions des uns et des autres évoluent, les attentes que l’on peut avoir d’un article rédigé par un journaliste diffèrent de celles que suscite la contribution d’un chercheur… le dialogue entre le journaliste et le chercheur enrichit indéniablement les débats et aide à faire avancer nos pensées… Le travail journalistique peut ainsi venir en complément de celui du chercheur et surtout aider à la diffusion des résultats.

    Au gré des registres abordés, de la maïeutique discursive mobilisée, des mots à appréhender, de la finesse des ressentis exprimés et de la nature des maux à guérir, la recherche au sens large du terme est protéiforme. Le travail journalistique permet, en somme de « prendre le pouls » des sujets porteurs de sens, investis par les chercheurs et/ou la société civile, de donner à voir et de questionner la diversité des perspectives dans la modalité du traitement des sujets.

    Pour faire simple, et de manière générale, dans ce type de problématique sanitaire, humanitaire, humaniste, sociétale, des correspondances peuvent se faire jour entre travail journalistique d’investigation et travail de recherche. Cela passe, par exemple, par des méthodes d’observation, de recueil de données, de conduite d’enquêtes... Par contre, les modalités d’analyse et de diffusion diffèrent. Sensibiliser, documenter, analyser, informer, alerter font certes partie du travail du chercheur, mais sa focale n’est pas la même que celle du journaliste. Ceci d’autant que la posture du chercheur, son approche, ne sont pas les mêmes selon le champ d’expertise. L’ampleur des dispositifs mis en œuvre est aussi à souligner car si le chercheur peut travailler seul, généralement, ses résultats sont ceux d’un travail d’équipe et le travail mené s’inscrit dans le temps long. Ce temps long de la recherche est, à l’évidence, un marqueur de nos réflexions de recherche autour de la mémorialisation.

    Dans une démarche de recueil et de mise en lumière de témoignages de survivant·e·s, victimes de trauma(tisme)s, des précautions s’imposent. Il s’agit pour nous de conduire des entretiens en équipe interdisciplinaire comprenant la présence de médecins et de psychologues. Au-delà de la transmission d’informations, d’analyses et de connaissances, les recherches, se nourrissant de croisements disciplinaires multiples, peuvent ouvrir des horizons et être vecteurs d’innovation grâce aux propositions/préconisations émergeant du travail mené.

    Enfin, le travail de recherche se nourrit de la confrontation à l’expertise d’autres chercheurs, d’autres cadres analytiques. Dans cette perspective, les échanges lors de divers types de manifestations scientifiques (séminaires, colloques...) ainsi que la mise en dialogue par écrits interposés (publication d’articles, de monographies) contribuent à nourrir le perfectionnement des outils d’analyse et à renouveler les questionnements. Un autre niveau est celui des productions à destination d’un public élargi (vulgarisation, « traduction » du travail de recherche par les journalistes) qui, par les allers-et-retours générés, viennent alimenter la réflexion sur la pertinence, la justesse de la démarche de recherche.
    Au-delà de sa dimension de recherche, votre projet ambitionne de proposer à l’avenir une formation aux survivant·es de violences. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

    R. D. Notre projet global, au-delà d’aLPHa donc et en complément du Mémorial, ambitionne de proposer à l’avenir une formation aux survivant·e·s de violences, une formation à visée holistique (la perspective holistique est, d’ailleurs, au cœur du modèle Panzi

    de Denis Mukwege). Selon les financements que nous pourrons réunir, il nous semble important de donner à ces victimes, ces témoins, ces survivant·e·s, des outils pratiques pouvant les aider à évoluer dans leur parcours personnel, à différents stades, dans leur cheminement, leur reconstruction et leur permettre de se prendre en charge, de faire entendre leur voix, de co-construire leur histoire individuelle et collective, d’écrire une histoire des survivant·e·s de violences, de faire évoluer les mentalités et les comportements…

    En d’autres termes, l’idée ici est d’encourager et d’outiller les survivant·e·s, de leur donner des clés pour développer un empowerment et un leadership au féminin.

    Face à l’empire du silence, il s’agirait de leur donner la chance, que certains ont voulu briser…

    … de se relever

    … de reprendre confiance en elles/eux

    … de s’émanciper

    … de faire entendre leur voix

    … d’affirmer leur place dans la société

    … de devenir des leaders de demain

    …et ainsi pour citer Denis Mukwege, « de changer le cours de l’Histoire ».

    https://nouvelles.univ-rennes2.fr/article/travail-memoire-est-etape-fondamentale-dans-reconstruction-so
    #viols #violence #survivants #VSS

    ping @karine4 @_kg_ @cede

  • #Doctolib déploie une #IA pour capter et analyser les conversations patients-médecins !

    La licorne Doctolib déploie un programme d’intelligence artificielle pour permettre aux médecins généralistes d’analyser les #conversations avec leurs patients. Quels sont les avantages et limites de cette #assistance_médicale ?

    Dans quelques jours, vos prochaines consultations chez votre médecin généraliste pourront être captées en #écoute activent par un programme d’IA développé par la licorne française Doctolib. Une fois votre consentement obtenu, le micro de l’ordinateur du médecin s’enclenche et une IA capte toute la #conversation. Au-delà de la #captation, ce programme sera capable de trier les informations et de gérer toute la partie administrative pour constituer le dossier d’un patient. Une fois la consultation achevée, cette IA devenue assistant délivre un #rapport complet et récapitule le #diagnostic formulé par le médecin.

    Ayez donc à l’esprit qu’il ne s’agira plus tout à fait d’une conversation à deux mais à trois mêmes si évidemment Doctolib garantit la #confidentialité des échanges. Pour la #start-up, la promesse marketing est la suivante : libérer le regard du praticien pour lui faire gagner du temps et de l’attention. 360 médecins volontaires testent cette solution depuis plusieurs mois et il faut croire que les retours sont positifs, car sa généralisation est prévue pour le 15 octobre.

    Les témoignages de professionnels communiqués par Doctolib font état de médecins qui peinent à se concentrer pleinement sur la relation avec leurs patients, car ils ont le nez rivé à leur clavier pour enregistrer et taper les informations. Cette IA magique et donc censé leur permettre de regarder leurs patients droit dans les yeux et leur donner davantage d’attention, ce qui peut parfois manquer, nous l’avons sans doute tous un jour constaté.

    #Protection_des_données de santé : peut-on faire confiance ?

    Et bien toujours le même Guillaume, celui de la protection des données, nous savons qu’à chaque fois qu’ont stock à grande échelle des informations, celles-ci deviennent l’objet de convoitises et une cible potentielle de cyberattaques. Si Doctolib indique qu’il ne stock pas les données de son IA, l’entreprise a déjà connu une mésaventure en 2020 avec le #piratage de plus de 6000 rendez-vous en ligne et les infos administratives correspondantes.

    Vient ensuite la question de la #confiance, ces #informations_personnelles, intimes que vous confiez à votre médecin, sont livrées à une entreprise privée qui pourrait un jour ou l’autre décider de les monétiser. Une enquête menée par la cellule d’investigation de Radio France avait déjà prouvé en 2022 que certaines informations de santé qui transitent via Doctolib ne sont pas chiffrées de bout en bout.

    Enfin, reste le risque de la #déshumanisation de la #relation_de_santé, à l’inverse de la promesse marketing, cette #technologie pourrait encourager certains médecins à aller encore plus vite dans leurs consultations afin de les multiplier.

    Cette étape de la captation des conversations, n’est qu’un début. L’IA est perçue comme un important levier de croissance pour Doctolib. Et sans vouloir alimenter le fantasme du remplacement des professionnels de santé, l’Intelligence Artificielle va prochainement se déployer aux spécialistes et être amené à délivrer elle-même des diagnostics.

    Alors en tant que médecin du « monde connecté », je ne saurai vous la prescrire, n’ayant pas encore d’avis tranché sur son statut entre remède et poison, j’opte donc sagement pour le #principe_de_précaution.

    À la suite de cette chronique, Doctolib souhaite préciser que : « le dialogue entre le médecin et son patient n’est jamais enregistré ni stocké. L’assistant de consultation, activé uniquement avec le consentement du patient, se charge de la prise de notes, assure une transcription en temps réel de la consultation et en réalise une synthèse structurée. Cette synthèse sera toujours soumise à la validation ultime du médecin ».

    https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/un-monde-connecte/doctolib-deploie-une-ia-pour-enregistrer-et-analyser-les-conversations-p

    #intelligence_artificielle #AI #santé #secret_médical

    signalé aussi ici par @biggrizzly :
    https://seenthis.net/messages/1074287

  • Le journaliste, escroc des vanités ?
    https://laviedesidees.fr/Le-journaliste-escroc-des-vanites

    Un journaliste fait semblant de croire à l’innocence d’un assassin pour gagner sa #confiance et publier son #enquête. S’estimant trahi, l’assassin poursuit le journaliste en justice. Qu’est-ce que cela nous dit de l’enquête en sciences sociales ?

    #Société #journalisme
    https://laviedesidees.fr/IMG/pdf/20240909_journalistes.pdf

  • Face au pire, nos aveuglements contemporains

    « La #polarisation a empêché l’#information d’arriver. » Iryna Dmytrychyn est parvenue à cette conclusion après avoir disséqué ce que la presse écrivait sur l’Holodomor, la grande famine de 1932-1933 en Ukraine, au moment où elle avait lieu.

    Malgré tous les efforts du pouvoir soviétique, quelques reporters avaient réussi à rendre compte de la catastrophe en cours, le plus célèbre étant le Gallois Gareth Jones et la plus effacée peut-être Rhea Clyman, une journaliste canadienne. En France, Suzanne Bertillon avait publié le témoignage circonstancié d’un couple de paysans américains d’origine ukrainienne dans le journal d’extrême droite Le Matin.

    Dans le paysage médiatique des années 1930, terriblement clivé selon l’orientation politique, la #presse d’extrême droite couvre la famine, tandis que les titres liés au Parti communiste, à commencer par L’Humanité, la taisent voire la nient. Dans les deux cas, la lecture politique des événements s’impose.

    Les #faits comptent moins que les #opinions : selon que l’on soit communiste ou anticommuniste, on croit ou non à l’existence de la famine, comme si les personnes affamées relevaient d’un point de vue. « Au-delà des faits, c’était une question de #foi », résume Iryna Dmytrychyn dans son livre. Peu importe le réel, ce qui fait « foi », c’est l’idée que l’on veut s’en faire.

    Si la presse fasciste a eu raison, c’était parce que les circonstances l’arrangeaient. Et encore, tous les journaux de l’extrême droite n’ont pas couvert cette gigantesque famine avec la même intensité : l’Ukraine, périphérie d’un empire colonial, avait moins d’importance aux yeux de Rivarol ou de L’Action française que ce régime communiste honni pour ne pas rembourser les emprunts russes, remarque Iryna Dmytrychyn.

    #Dissonance_cognitive

    « La presse du centre n’en parle pas car elle manque d’informations ou considère n’en avoir pas suffisamment », ajoute la chercheuse. L’approche sensationnaliste, quant à elle, exacerbe les récits déjà terribles. Des millions de morts sur des terres fertiles, en paix, des cas de cannibalisme… « Une disette peut se concevoir, mais manger ses enfants ? L’entendement se dérobe, conclut Dmytrychyn en reprenant la formule de l’historien Jean-Louis Panet. Notre cerveau ne pouvait l’admettre. »

    L’écrivain hongrois Arthur Koestler fut l’un des rares compagnons de route du parti communiste à être lucide sur l’#Holodomor, parce qu’il s’est rendu sur place. Il a fait l’expérience de cette « trieuse mentale » qui le poussait à refuser ce qui heurtait ses convictions. Il en va de même, aujourd’hui, pour les catastrophes en cours : les dizaines de milliers de morts aux frontières de l’Europe, les guerres meurtrières plus ou moins oubliées (au Soudan, à Gaza, en Ukraine, en Éthiopie…), ou encore le changement climatique. Ce dernier fait l’objet de nombreuses recherches pour tenter d’expliquer l’apathie, l’indifférence, voire le déni, qu’il suscite, comme d’autres catastrophes.

    La philosophe Catherine Larrère propose de reprendre le concept de dissonance cognitive, développé dans les années 1950 par le psychologue Leon Festinger. « Notre vie suppose une forme de #croyance dans l’avenir car cette #confiance nous permet d’agir. Quand quelque chose met en question ces #certitudes, on préfère trouver une autre #explication que de remettre en cause nos croyances. On préfère croire que le monde dans lequel on vit va continuer », résume l’intellectuelle.

    Les #neurosciences confirment le « coût » biologique de renoncer à ce qu’on pensait établi. « Lorsque les faits contredisent nos représentations du monde, le cerveau envoie un signal d’erreur en produisant des “#hormones_du_stress” », décrit Sébastien Bohler, docteur en neurosciences et rédacteur en chef du magazine Cerveau & Psycho. Créer des stratégies pour s’adapter à la nouvelle donne nécessite d’activer d’autres parties du cerveau, dont le cortex préfrontal, ce qui est « très consommateur d’énergie », poursuit le chercheur.

    Plutôt que de procéder à ces remises en cause, la première réaction consiste à s’en prendre au messager. « Les porteurs de mauvaises nouvelles, on les met à mort, au moins symboliquement », note le psychanalyste Luc Magnenat, qui a publié La Crise environnementale sur le divan en 2019. « On impute aux écologistes la #responsabilité de ce qui arrive parce qu’ils en parlent », précise Catherine Larrère, en suggérant nombre d’illustrations tirées de l’actualité : les inondations dans le nord de la France seraient causées par l’interdiction de curer les fossés afin de protéger les batraciens, et non par le changement climatique qui provoque des pluies diluviennes… Ou encore les incendies seraient dus « à des incendiaires », et non à la sécheresse.

    « Être écologiste, c’est être seul dans un monde qui ne veut pas entendre qu’il est malade », reprend Luc Magnenat en citant Aldo Leopold, le père de l’éthique environnementale. Dans sa chanson From Gaza, With Love, le rappeur franco-palestinien Saint Levant le dit dans son refrain : « Continuez à parler, on vous entend pas. »

    Cette difficulté à dire une catastrophe que personne ne veut entendre est étudiée dans l’ouvrage collectif Violence et récit. Dire, traduire, transmettre le génocide et l’exil (Hermann, 2020). « La #violence limite toute possibilité de #récit, mais aussi toute possibilité d’#écoute et de réception. Elle hante une société d’après-guerre peu encline à admettre la dimension impensable du #génocide […]. Elle se traduit par l’#effroi : d’un côté la #négation de ceux dont le récit ne peut pas se dire ; de l’autre le déni et la #peur d’une société qui ne veut pas être témoin de la #cruauté_humaine dont atteste le récit. Comment dire et entendre les rafles, les morts de faim ou sous la torture dans les prisons ou sur les routes d’Arménie ou dans les camps nazis ? […] Le témoignage met des décennies à pouvoir se tisser, le temps de sortir du #silence_traumatique et de rencontrer une #écoute possible », pose en introduction la directrice de l’ouvrage, Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, à la tête de l’Institut Convergences Migrations du CNRS.

    #Responsabilités_collectives

    Anthropologue et psychologue clinicienne, elle s’est concentrée sur la parole des personnes exilées, qui subissent une « triple violence » : une première fois sur le lieu du départ, ce qui constitue souvent la cause de l’exil (opposition politique, risques en raison de son identité, etc.) ; lors de la #migration pour éviter les risques inhérents à la clandestinité ; à l’arrivée en France où l’#administration impose un cadre qui ne permet pas à la #parole de s’exprimer librement.

    La possibilité du récit disparaît donc dans la société qui ne veut pas l’entendre, car elle se retrouverait sinon face à ses responsabilités dans ces violences. « Les #morts_aux_frontières relèvent de l’intentionnel, c’est une politique économique qui érige des murs », synthétise Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky.

    Refuser d’« attester de la violence » est l’une des formes du déni, qui en revêt d’autres. « Plus l’#angoisse est forte, plus le déni est fort », relève Luc Magnenat.

    Au-delà de son intensité, il trouve différentes manifestations. Dans son livre States of Denial (non traduit, « les états du déni »), le sociologue Stanley Cohen propose une typologie : le déni peut être littéral (cet événement ne s’est pas produit), interprétatif (la signification des faits est altérée), implicatif (les conséquences et implications sont minimisées). Surtout, Stanley Cohen sort le déni du champ psychologique en montrant qu’il peut relever de #politiques_publiques ou de #pratiques_sociales.

    Dans ses recherches sur les massacres des opposants politiques dans les prisons iraniennes en 1988, l’anthropologue Chowra Makaremi a observé ces « reconfigurations du discours du déni ». Après des décennies de négation pure et simple, le régime iranien a, sous la pression d’une mobilisation de la société civile, tenté d’en minimiser l’ampleur, puis a dénié aux victimes leur statut en considérant qu’elles n’étaient pas innocentes, avant de se présenter lui-même en victime agissant prétendument en légitime défense.

    Indispensable « #reconnaissance »

    Sortir du déni n’est pas un phénomène linéaire. S’agissant du #changement_climatique, Sébastien Bohler a observé une prise de conscience forte en 2018-2019. À ce « grand engouement », incarné notamment par les manifestations pour le climat, a succédé « un retour du climato-rassurisme », « nouvelle tentative de ne pas poursuivre la prise de conscience ».

    La théorie d’un #effondrement global simultané, qui a connu un nouvel essor à ce moment-là, a constitué un « #aveuglement », estime pour sa part Catherine Larrère dans le livre Le pire n’est jamais certain (Premier Parallèle), coécrit avec Raphaël Larrère, parce qu’elle empêchait de regarder la « multiplicité des catastrophes locales déjà en cours ». « La fascination pour le pire empêche de voir ce qui est autour de soi », en déduit la philosophe.

    Malgré les retours en arrière, des idées progressent inexorablement : « Au début des années 1990, il allait de soi que le progrès et les innovations techniques allaient nous apporter du bien-être. C’était l’évidence. Ceux qui émettaient des réserves passaient pour des imbéciles ou des fous. Aujourd’hui, c’est l’inverse, la croyance dans l’évidence du progrès fait passer pour étrange. »

    Le mur du déni se fissure. Ce qui l’abattra, c’est le contraire du déni, c’est-à-dire la reconnaissance, selon Stanley Cohen. Indispensable, la connaissance des faits ne suffit pas, ils doivent faire l’objet d’une reconnaissance, dans des modalités variables : procès, commissions vérité et réconciliation, compensation, regrets officiels…

    L’Ukraine a dû attendre la chute de l’URSS pour qualifier officiellement l’Holodomor de génocide, une reconnaissance qui a pris la forme d’une loi adoptée par le Parlement en 2006. Après l’invasion de son territoire par la Russie le 24 février 2022, plusieurs États européens, dont la France, ont fait de même, reconnaissant, 90 ans après, que cette famine organisée par le pouvoir soviétique n’était pas une « disette », ni une « exagération colportée par les ennemis du régime », mais bel et bien un génocide.

    https://www.mediapart.fr/journal/international/180824/face-au-pire-nos-aveuglements-contemporains

    #déni #aveuglement

    • Violence et récit. Dire, traduire, transmettre le génocide et l’exil

      Face au désastre, peut-il y avoir un récit ? Au sortir du camp de Buchenwald, à l’heure des dizaines de milliers de morts en Méditerranée, que dire, que traduire, que transmettre ? Le récit peut-il prendre forme lorsqu’il s’agit d’attester du mal et de la cruauté, dont la conflagration mine l’écrit ? La violence empêche le récit lorsque les mots manquent radicalement pour dire l’expérience génocidaire ou exilique. Elle l’abîme, tant sa transmission et son écoute sont hypothéquées par le déni et le silence de la société qui le recueille. À travers l’étude de plusieurs formes de récits – chroniques de ghetto, récits de guerre ou poèmes et fictions – émerge l’inconscient de l’Histoire qui ne cesse de traduire les expériences de domination et de persécution de populations marginalisées. Comment décentrer la violence pour rendre le récit audible ? Les dispositifs d’écoute, d’interprétariat et de transmission se renouvellent. Ce livre apporte une lecture inédite des récits de violence, en proposant un parallèle entre les violences génocidaires et les exils contemporains dans une perspective résolument pluridisciplinaire.

      https://www.editions-hermann.fr/livre/violence-et-recit-marie-caroline-saglio-yatzimirsky

      #livre

    • States of Denial: Knowing about Atrocities and Suffering

      Blocking out, turning a blind eye, shutting off, not wanting to know, wearing blinkers, seeing what we want to see ... these are all expressions of ’denial’. Alcoholics who refuse to recognize their condition, people who brush aside suspicions of their partner’s infidelity, the wife who doesn’t notice that her husband is abusing their daughter - are supposedly ’in denial’. Governments deny their responsibility for atrocities, and plan them to achieve ’maximum deniability’. Truth Commissions try to overcome the suppression and denial of past horrors. Bystander nations deny their responsibility to intervene.

      Do these phenomena have anything in common? When we deny, are we aware of what we are doing or is this an unconscious defence mechanism to protect us from unwelcome truths? Can there be cultures of denial? How do organizations like Amnesty and Oxfam try to overcome the public’s apparent indifference to distant suffering and cruelty? Is denial always so bad - or do we need positiv...

      https://www.wiley.com/en-us/States+of+Denial%3A+Knowing+about+Atrocities+and+Suffering-p-9780745623924