Près d’un habitant de la capitale danoise sur deux enfourche la petite reine pour ses déplacements quotidiens. Un record mondial. Les véloroutes spectaculaires se multiplient et pourtant, la mobilité douce semble avoir atteint un plafond, alors que les véhicules motorisés augmentent dans la périphérie. Obstacle inattendu : les hippies autogérés de Christiania.
Un vent qui décape et un ciel gris foncé : l’accueil est glacial. La météo scandinave morose est dans la norme printanière mais la flotte de vélos de mon hôtel, sur l’île d’Amager, au sud du centre historique, invite malgré tout à tenter de pédaler comme une Danoise pour les 7 km qui me séparent du quartier autogéré de Christiania, où m’attend un militant chevronné de la lutte cycliste. Après tout, 45% de tous les trajets au sein de Copenhague sont réalisés à vélo.
La continuité des voies cyclables a de quoi faire rêver bien des Genevois. Elles sont sécurisées par un système en escaliers : le trottoir en haut, les vélos en dessous, puis la route pour les véhicules à moteur. Le modèle atteint ses limites aux carrefours, où règne un certain chaos. Les barrières de sécurité ont disparu. Il faut suivre des lignes jaunes, au milieu des klaxons et des coups de sonnette de cyclistes agacés. Des vélos cargos en nombre se frayent un chemin sur des pistes unidirectionnelles trop étroites. Plus on approche du centre et plus voitures et camions sont en nombre. On devine la pollution dans le brouillard omniprésent.
L’application IQAir confirme ce soupçon : l’air est aujourd’hui de qualité « modérée », l’activité physique est déconseillée aux personnes présentant des défaillances respiratoires. « Revenez d’ici cinq ou dix ans, ce problème sera en partie résolu », insistera plus tard Kenneth Øhrberg Krag, directeur de la Fédération danoise de vélo.
Une odeur de cannabis
Et voilà que s’ouvre Christiania, le quartier hippie de Copenhague. D’immenses fresques entourent un bric-à-brac de créations insolites : des bottes transformées en pots de fleurs, des carillons éoliens fabriqués avec des ustensiles de cuisine ou des masques d’Halloween pour cacher les poteaux. Une odeur de cannabis me chatouille les narines, même si Pusher Street, qui fut le royaume des dealers, a été nettoyée en avril 2024 par les résidents lassés des affrontements entre bandes pour le contrôle du marché de la drogue. « Cherchez un petit homme vêtu de noir et portant un chapeau, m’avait-on dit. C’est tout au fond, vers les douves. » Finn Breddam m’attend bien là, devant Dyssebroen, une passerelle qui fait partie de la discorde et franchit les fortifications du 18e siècle de la capitale.
« Deux ponts ont été construits par la municipalité au-dessus des canaux aux limites de Christiania, explique-t-il. Cela a eu pour effet de ‘briser les murs’ en permettant le passage d’une piste cyclable à travers une zone qui était auparavant enclavée par les canaux. C’est dans ce contexte que s’inscrit la résistance. »
Diable, la résistance ? A une piste cyclable ? A Christiania ? En 1971, un groupe de jeunes hippies s’installe dans l’ancienne caserne militaire de Christianshavn. Ils déclarent Christiania « ville libre ». La propriété privée y est bannie et la démocratie directe instituée. L’État finira par reconnaître, en 1991, le droit des squatteurs à vivre là. Autre règle : la circulation motorisée est interdite dans les rues de l’enclave autogérée. C’est ici que le vélo cargo Christianiacyklen fut popularisé et que la célèbre bicyclette Pedersen du 19e siècle a été remise au goût du jour. En revanche, pour les 700 habitants anti-système, une piste cyclable, c’est nej tak (non merci).
Un ennemi aux portes
Le conflit démarre en 2008, avec le projet d’une voie cyclable qui traverse Christiania et rejoint Nyhavn, zone portuaire très populaire, en passant par le pont cycliste et piéton de l’Inderhavnsbroen, à proximité, inauguré en 2016. Les autorités ont fini par l’emporter et le couloir vert reliera à terme le territoire autogéré à un immense réseau de supercykelstier (super autoroutes cyclables).
« Pour beaucoup de mes voisins, Christiania est encore une ville assiégée, menacée par un ennemi aux portes contre lequel nous devons nous défendre, explique Finn. Tout ce qui vient de la ville, même si c’est une piste cyclable, est contesté ».