Lennie Stern
Publié le 9 décembre 2025 à 14h30
Lecture : 3 min.
En parlant de technofascisme pour désigner les nouveaux pouvoirs des géants du numérique, nous imaginons un schéma centralisé et incarné. Or, ce n’est plus ainsi que se déploie l’essentiel du pouvoir, estime l’experte associée à la Fondation Jean-Jaurès Lennie Stern.
Le mot technofascisme s’est installé dans le débat public avec une facilité déconcertante. A la moindre dérive d’une plateforme, à la moindre extension d’un dispositif de surveillance, à la première déclaration outrancière d’un milliardaire se rêvant en sauveur de la civilisation, le terme surgit. Il rassure presque. Il donne une forme familière à l’inquiétude : des chefs, un projet politique autoritaire, une idéologie identifiable, un affrontement clair. Bref, un scénario que nous savons déjà lire.
Mais ce confort est trompeur. En parlant de technofascisme, nous continuons souvent à projeter sur le XXIᵉ siècle des schémas hérités du XXᵉ siècle. Nous imaginons un pouvoir centralisé, incarné, animé par une volonté politique explicite. Or, ce n’est plus ainsi que se déploie l’essentiel du pouvoir aujourd’hui.
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Car le pouvoir numérique ne s’impose pas par des discours martiaux ni par des symboles spectaculaires. Il avance à bas bruit, dans des situations banales. Un rendez-vous à l’hôpital annulé parce qu’un logiciel de planification est en panne. Un dossier de prestations sociales refusé automatiquement parce qu’un algorithme juge une pièce « non conforme ». Un service public paralysé pendant des heures à cause d’une défaillance du cloud du fournisseur français OVH. Rien de tout cela n’évoque spontanément une dictature. Et pourtant, ces dispositifs fixent concrètement nos marges de liberté, parfois plus efficacement que n’importe quelle loi.
Une architecture technique qui agit sans intention politique
Et puis, il y a des cas où cette logique dépasse même l’imaginaire administratif pour toucher au cœur du politique. L’affaire du juge français Nicolas Guillou en est l’illustration la plus frappante. Ce magistrat de la Cour pénale internationale a été placé sous sanctions américaines pour avoir autorisé des mandats d’arrêt visant le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, et son ex-ministre de la Défense Yoav Gallant. Rien d’inédit : les Etats-Unis utilisent régulièrement ces sanctions. Ce qui l’est, en revanche, c’est la manière dont ces mesures se déploient. Elles ne consistent pas à interdire un territoire ou à restreindre une action diplomatique. Elles passent par l’écosystème technique qui fait tourner nos vies.
Du jour au lendemain, toutes les entreprises américaines et leurs filiales cessent de lui fournir des services. Airbnb ferme son compte, Amazon aussi. PayPal le bloque. Une réservation d’hôtel en France effectuée par l’intermédiaire d’Expedia est annulée automatiquement. Certaines banques européennes ferment ses comptes par crainte d’enfreindre les règles américaines, dès lors que la moindre transaction passe par un circuit utilisant le dollar. Les moyens de paiement du quotidien disparaissent : Visa, Mastercard, American Express. Les colis sont refusés si un service postal américain intervient dans la chaîne.
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Résultat : un magistrat européen, exerçant dans une institution internationale indépendante, devient en pratique interdit bancaire sur une large partie de la planète. Non pas à cause d’une décision judiciaire américaine, mais du fonctionnement ordinaire d’infrastructures privées qui appliquent, en cascade, des règles décidées ailleurs.
Ce cas n’a rien d’un scénario dystopique. Il montre simplement qu’un individu placé sous sanctions se retrouve absorbé par une architecture technique qui agit sans intention politique exprimée, mais avec une efficacité redoutable. Les Etats européens peuvent bien protester ; le réseau de dépendances techniques réplique mécaniquement, sans débat, sans justification, sans instance vers laquelle se retourner. La contrainte naît du fonctionnement, pas de l’affrontement. Elle tient parce qu’elle est déjà là.
Les mots ne sont jamais neutres
Le mot technofascisme agit alors comme une loupe mal orientée. Il nous pousse à chercher le pouvoir là où il est le plus visible, dans les discours, les figures, les intentions affichées, alors que l’essentiel se joue ailleurs : dans les procédures, les architectures techniques, les conditions d’accès. On scrute des tyrans potentiels, alors que la contrainte prend la forme d’une accumulation de choix techniques devenus, avec le temps, des évidences indiscutées.
C’est ici que la réflexion de l’historien italien Enzo Traverso est précieuse. Il rappelle que les mots ne sont jamais neutres : ils orientent notre regard, ils dessinent le décor mental dans lequel nous pensons les problèmes. Mal nommer, ce n’est pas seulement se tromper de vocabulaire, c’est parfois se tromper de cible. Le terme technofascisme enferme une réalité nouvelle dans une métaphore ancienne, rassurante parce que déjà connue, mais précisément inadaptée.
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Ce qui se joue aujourd’hui ne relève pas d’une violence politique frontale. Il s’agit d’un glissement progressif, où les infrastructures techniques deviennent la matrice silencieuse de nos décisions collectives. Les systèmes numériques ne remplacent pas formellement l’Etat ; ils organisent peu à peu la manière dont ses institutions fonctionnent. Et ce déplacement, discret, presque invisible, transforme en profondeur notre rapport au pouvoir.
L’enjeu n’est donc pas de trouver un mot choc de plus, mais d’accepter que notre vocabulaire politique soit en retard sur la réalité. Nommer juste, c’est créer les conditions d’une lucidité nouvelle. C’est déplacer le projecteur. Et peut-être, enfin, regarder le réel tel qu’il agit, plutôt que de continuer à projeter sur lui nos peurs héritées du passé.
BIO EXPRESS
Lennie Stern est conseillère en communication, experte associée à la Fondation Jean-Jaurès. Elle vient de publier pour ce think-tank l’article « “Technofascisme” : quand la peur du totalitarisme empêche de voir le pouvoir des infrastructures ».
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
Par Lennie Stern