Droits des migrants : les Etats membres du Conseil de l’Europe recadrent la Cour européenne des droits de l’homme
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Droits des migrants : les Etats membres du Conseil de l’Europe recadrent la Cour européenne des droits de l’homme
Sollicités par plusieurs gouvernements, dont ceux de Giorgia Meloni (Italie) et de Mette Frederiksen (Danemark), les 46 Etats membres ont publié une déclaration politique destinée à encadrer plus strictement la jurisprudence de la CEDH sur les droits des migrants.
Par Philippe Jacqué (Bruxelles, bureau européen)
Est-ce l’épilogue d’une bataille politico-juridique qui aura duré près d’un an autour de l’interprétation de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) concernant les décisions liées à l’immigration ? Le 22 mai 2025, l’Italie de la première ministre postfasciste Giorgia Meloni et le Danemark de la sociale-démocrate Mette Frederiksen, soutenus par sept autres pays, avaient engagé une offensive idéologique sans précédent contre les magistrats de la CEDH.
Dans une lettre ouverte, les deux dirigeantes demandaient à « repenser la manière dont la Convention européenne des droits de l’homme est interprétée » en matière d’immigration. Ce courrier prenait à partie la cour européenne pour sa jurisprudence qui, selon les auteurs, poserait « trop de limites à la capacité des Etats à décider qui expulser de leur territoire ». A l’époque, Giorgia Meloni avait justifié la lettre en indiquant souhaiter « ouvrir un débat politique » sur la convention au regard du phénomène migratoire actuel. Cette prise à partie de l’organe juridictionnel du Conseil de l’Europe, installé à Strasbourg, avait surtout secoué et fragilisé ses magistrats chargés de faire respecter la convention des droits de l’homme.
Un an plus tard, Alain Berset, le secrétaire général du Conseil de l’Europe, se félicite : « Nous avons réussi à rassembler des pays de toute l’Europe, aux points de vue et aux expériences variés, afin de définir une position commune sur la manière dont le système devrait fonctionner au mieux, notamment dans le contexte difficile de la migration. » Un soulagement pour l’ancien président suisse, qui a cherché depuis un an à canaliser ce débat explosif afin d’aboutir, à Chisinau, la capitale de la Moldavie, à l’adoption par les ministres des affaires étrangères des 46 membres du Conseil de l’Europe d’une déclaration politique soldant la polémique, vendredi 15 mai.
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Ce texte réaffirme « l’indépendance de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) et l’intégrité du système de la Convention européenne des droits de l’homme », ainsi que le « caractère absolu » de certains principes, comme l’interdiction de la torture ou le principe de « non-discrimination ». Bref, juge une source au fait des discussions, « on a échappé au pire » et sauvegardé la Convention européenne des droits de l’homme et les juges qui l’appliquent, comme le souhaitaient la France ou l’Espagne.
Les « frondeurs », menés par le Danemark, l’Italie et également le Royaume-Uni, ont néanmoins obtenu un certain succès. La déclaration politique adoptée vendredi détaille l’application souhaitée de certains articles-clés de la convention en matière d’immigration. De manière générale, elle promeut une application toujours plus stricte de la convention afin de laisser les Etats mener le durcissement de leur politique migratoire et expulser comme ils l’entendent les personnes jugées indésirables sur leur sol.
Lors d’une première réunion de travail à Strasbourg, en décembre 2025, les trois pays demandeurs avaient réussi à convaincre 24 autres pays de les suivre pour demander un « cadrage » de la jurisprudence de la CEDH concernant l’immigration. « Ce texte des 27 pays, en décembre, n’a pas manqué d’influencer la déclaration politique de Chisinau, constate Peggy Ducoulombier, professeur de droit à l’université de Strasbourg. Le langage est plus diplomatique, mais certaines idées fortes restent. Le message envoyé aux juges est clair : appliquer une jurisprudence restrictive concernant les questions migratoires. »
Concrètement, la déclaration politique du Conseil de l’Europe – qui n’impose aucune interprétation aux juges, mais les incite à suivre son point de vue – précise le contenu de certains articles-clés de la convention en matière d’immigration, particulièrement vilipendés par Copenhague, Londres et Rome.
La déclaration propose, par exemple, une interprétation de l’article 3, qui proscrit la torture. Dans ce cadre, elle ne remet pas en cause « l’interdiction absolue » de la torture, mais précise l’interprétation des termes « traitements inhumains ou dégradants » concernant des personnes expulsables dans l’Etat où ils doivent être renvoyés. La déclaration assure qu’expulser une personne ne peut, par exemple, être empêché si la qualité de soins dans l’Etat où il est renvoyé n’est pas au niveau européen.Concernant l’article 8, consacré au respect de la vie privée et familiale très souvent invoqué par les personnes expulsables pour ne pas être expulsées, les Etats estiment que les juridictions nationales sont « mieux placées qu’une cour internationale pour apprécier les conditions et besoins locaux ». Ils appellent dès lors à respecter le choix des Etats.
Dans leur déclaration, les 46 membres du Conseil de l’Europe évoquent enfin les « défis liés à l’instrumentalisation de la migration par des acteurs hostiles, les défis posés par les arrivées massives et les processus décisionnels appropriés ». En 2021, la Pologne et les pays baltes avaient subi des arrivées massives de migrants, littéralement envoyés par la Biélorussie et la Russie. A l’époque, ces pays avaient décidé de refouler les impétrants.
Depuis, ces pays ont été attaqués devant la Cour européenne des droits de l’homme par certains demandeurs d’asile refoulés. Leurs cas doivent faire l’objet d’un jugement, attendu en juin, par des magistrats de la CEDH. Dans leur déclaration, les ministres estiment qu’« un Etat ou autre acteur hostile ne peut être autorisé à porter atteinte aux démocraties européennes et aux valeurs sur lesquelles repose la convention, ni à abuser du système qu’elle a établi pour protéger ». A ce titre, ils demandent aux magistrats « d’apprécier le respect par les autorités étatiques de leurs obligations. Le contexte concret dans lequel elles agissent fait partie de l’évaluation globale requise par la convention ». En d’autres termes, les Etats exercent une nouvelle pression politique sur les magistrats européens, tout en leur assurant qu’ils restent totalement « indépendants » de suivre leurs conseils.
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