#enric_marco

  • Comme un roman : #Enric_Marco, l’imposteur

    Décidément, nous devenons des sujets de roman. Après «  Pas pleurer  » (Lydie Salvayre) prix Goncourt 2014, un ouvrage a été nominé cette année pour le Fémina et le Médicis (même s’il n’a finalement obtenu ni l’un ni l’autre). Il s’agit de «  L’imposteur  » , de #Javier_Cercas (1).

    Dix ans après le scandale qui a défrayé la chronique, Javier Cercas revient sur l’affaire en un long «  roman-enquête  » dont l’objectif avoué est de démêler le vrai du faux. Au cours de nombreux entretiens avec la «  rock-star de la mémoire  » , l’auteur va tenter d’établir une biographie réelle, bien loin de la vie rêvée et héroïque de Marco (2).

    Rappelons brièvement les faits et le contexte.

    Alors qu’en Espagne se dessine depuis quelques années un fort mouvement pour la dénonciation des crimes franquistes (que la «  transition démocratique  » a délibérément laissés de côté) et qu’une partie de la population se mobilise pour l’exhumation de la «  mémoire historique  » , le 11 mai 2005 éclate un scandale particulièrement énorme : le président de l’Amicale de Mauthausen (qui regroupe les anciens déportés espagnols survivants des camps nazis), Enric Marco Batlle, le très célèbre et très médiatique pourfendeur du nazisme (honoré et décoré) qui a donné des centaines de conférences sur la déportation dans les écoles et les lycées, qui, le 27 janvier 2005 avait prononcé, devant les parlementaires espagnols réunis, un discours profondément émouvant en hommage aux 9 000 «  républicains  » assassinés dans les camps et qui devait inaugurer très solennellement avec le Premier ministre Zapatero le mémorial de Mauthausen, est publiquement accusé, et ce de façon irréfutable, de n’être qu’un imposteur, un escroc qui s’est inventé de toutes pièces un passé de déporté.

    L’homme, très charismatique, doté de dons oratoires certains, comédien talentueux et menteur exceptionnellement convaincant, intelligent, sympathique, hyperactif et débordant d’énergie n’en est pas à sa première escroquerie.

    En effet il a pu, en 1976, accéder au poste de secrétaire régional de la CNT de Catalogne, et en 1978, le voilà secrétaire confédéral pour toute l’Espagne (titres dont il est déchu, mais que, bien sûr, en 2005, les médias ne manquent pas de rappeler avec une évidente délectation). C’est bien sûr un passé fictif (lui aussi) d’héroïque résistant au franquisme qui lui a valu une popularité certaine au sein du mouvement libertaire en pleine reconstruction (Franco meurt en 1975) et qui compte, à côté de militants historiques, un grand nombre de nouveaux adhérents qu’il est facile de duper.

    Politiquement, idéologiquement, on voit bien tout le bénéfice que certains vont retirer de cette énorme escroquerie commise par un ancien secrétaire confédéral de la CNT (3)  : c’est, à la fois, un nouveau discrédit jeté sur le mouvement libertaire (déjà plombé par l’attentat de la Scala et les querelles internes) en même temps qu’un coup bas porté à tous ceux qui voudraient interroger le passé récent de la période franquiste, dans la mesure où – l’affaire Marco le prouve – même la déportation peut faire l’objet de manipulations et de mensonges.

    Mais le propos de Javier Cercas n’est pas à proprement parler politique. Son entreprise littéraire vise, entre au-tres, à établir une biographie non romancée de Marco, en démentant ses assertions par des documents, des témoignages ou en effectuant des recoupements qui contraignent le mythomane à reconsidérer à la baisse sa pseudo-vie héroïque. Bien que ses interviews contribuent à dévoiler ses diverses supercheries, Marco s’y prête volontiers, puisque cela le met, malgré tout, au centre de l’attention, en tant que sujet de roman, sous le «  feu des projecteurs  », chose qu’il aime par-dessus tout.

    Il ressort de ces entretiens que les mensonges de Marco comportent souvent une modeste part de vérité. Il a certainement été un jeune anarchiste enthousiaste, élevé dans un milieu ouvrier proche de la CNT (le père et un oncle étaient adhérents), il a peut-être participé aux côtés de son oncle aux journées de Juillet 36 (à l’âge de 15 ans) et, selon Cercas, sa présence est un temps avérée sur le front de la Sègre, dans les rangs de la 26e division. Prétendument blessé (rien n’est moins sûr), il regagne Barcelone en janvier 39 peu de temps avant la chute de la ville. On peut considérer que sa vie militante s’arrête là (il a 18 ans) et que, à l’instar de beaucoup d’autres, il va tenter de passer inaperçu pour échapper à la répression. En avril 1941 (il a 20 ans), convoqué par les autorités militaires pour régulariser sa situation, son passé ne semble pas avoir été connu et rien n’est retenu contre lui. Cercas attribue l’heureux résultat de cette convocation au génie de charlatan et d’embrouilleur hors pair de Marcos, mais on peut envisager aussi une autre hypothèse... En novembre 1941 (alors que l’armée ne l’a toujours pas appelé sous les drapeaux), Marco décide de s’engager comme travailleur volontaire pour l’Allemagne (salaire élevé). Il est embauché avec contrat par la firme Deutsche Werke Werft de Kiel comme mécanicien. Pour avoir tenu des propos séditieux auprès de camarades de travail, il est poursuivi pour haute trahison envers le IIIe Reich. Emprisonné à Kiel, il est libéré au bout de 7 mois, le procureur ayant abandonné les poursuites. Cercas s’interroge sur les raisons qui on pu pousser un procureur allemand à abandonner les poursuites, sans donner de réponse.

    C’est bien sûr cet emprisonnement à Kiel que Marco transformera en temps passé en camp de concentration, quand il se sera découvert une vocation tardive de déporté. A l’été 43, Marco rentre en Espagne.

    La version héroïque de sa vie est bien différente. La voici. Après avoir prétendument fait partie de l’UJA, éphémère groupe de résistance au franquisme démantelé à l’été 39, il aurait rejoint la France pour continuer le combat, se serait fait arrêter par la Gestapo et aurait été déporté à Flossenbürg (4) où il serait resté jusqu’à la libération du camp en 45.

    En réalité, de 1943 à 1975, Marco va mener la vie très ordinaire d’un sujet lambda sous la dictature (il subira quelques jours de prison pour vol en 1949 ; c’est ce qu’il transformera par la suite en activité libertaires antifranquistes). Il deviendra même, dans les années 60, un artisan mécanicien relativement prospère.

    Au tournant des années 70, son besoin irrépressible d’être admiré, reconnu, le conduit à construire le personnage de résistant antifranquiste qu’il prétend être. Un petit nombre de jeunes gauchistes issus de la bourgeoisie barcelonaise, éblouis par son passé glorieux vont contribuer à répandre sa légende dans certains milieux. A l’époque il se fait appeler Enric Durruti (il serait de la famille…), il aurait bien sûr fréquenté Quico Sabaté. Puig Antich aurait été de se ses amis…

    Comment un homme au passé antifranquiste plus que douteux et qui n’avait maintenu aucun lien avec la CNT pendant plus de 40 ans a-t-il pu obtenir un mandat confédéral  ?

    On peut regretter que Cercas évacue trop rapidement la thèse de la manipulation policière  ; cela dénote peut-être chez l’auteur une certaine naïveté politique. En effet, comment les services (spéciaux) de police auraient-ils pu «  rater  » un tel individu  ? Eux dont l’une des missions essentielles consiste à collecter les petits secrets gênants, les failles embarrassantes de tout un chacun et des militants en particulier (pour pouvoir les faire chanter au besoin) (5). Comment auraient-ils pu négliger d’exploiter un pareil filon  ? La construction du personnage s’est faite sans doute avec leur aval, en tout cas, aucune «  fuite officielle  » n’est venue démentir la fiction.

    Face au danger mortel que la reconstruction de la CNT représentait pour lui, l’Etat avait tout intérêt à encourager l’ascension d’un tel individu avide de reconnaissance et d’admiration, soucieux d’apparaître toujours au premier plan. Son narcissisme paroxystique en faisait un homme fragile et donc obéissant puisque, à tout moment, ceux qui savaient pouvaient détruire le personnage auquel il avait fini sans doute par croire quelque peu lui-même.

    Après avoir été écarté de la CNT (6), Marco sera un moment vice-président d’une association de parents d’élèves, mais il va bien vite retrouver la gloire et l’attention des médias en devenant la «  rock star de la mémoire  » . Ce sera son escroquerie la plus aboutie et la plus infâme sans doute.

    Cercas réfute l’idée de manipulation policière et attribue aux seuls «  mérites  » de Marco, excellent menteur, son incroyable ascension médiatique. Il voit aussi dans cette fable pathétique, la personnification, l’incarnation d’un désir «  a posteriori  » d’avoir appartenu à la résistance antifranquiste, les petits mensonges de beaucoup (beaucoup d’Espagnols arrangeront quelque peu leur biographie après la mort de Franco) entraînant en quelque sorte le gros mensonge d’un seul. Cette approche n’est pas sans intérêt, mais on peut penser plus prosaïquement que l’affaire Marco restera dans les annales comme l’exemple réussi d’une «  opération de déstabilisation  » à double effet  : décrédibiliser un mouvement d’opinion favorable au réexamen du passé franquiste et nazi, porter gravement atteinte au mouvement libertaire (7).

    L’affaire Marco, au-delà de son côté anecdotiquement tragique pose aussi le problème du mode d’organisation du mouvement libertaire. Une organisation pyramidale, quels que soient les garde-fous qu’elle tente de mettre en place pour se rassurer (mandats précis, révocabilité de principe,…), permet toujours, dans les faits, l’ascension d’individus malfaisants, qu’ils soient simples histrions ou infiltrés. L’horizontalité organisationnelle est de nature à limiter ce genre d’intrusion. Sans «  trône  » à conquérir, sans titre ronflant à exhiber, dans l’anonymat militant, les velléités des narcisses en puissance s’affaissent d’elles-mêmes, et même si une infiltration est toujours possible, l’activité que les infiltrés doivent déployer pour contrôler ou casser est infiniment plus coûteuse.

    1.- Sur cette triste affaire, nous avions publié dans «  Le Combat syndicaliste  » de Toulouse (N°92, , pages 18 et 19) l’article «  Un imposteur nommé Marcos  ». (N.B. : «  Le Combat syndicaliste  » est devenu «  Anarchosyndicalisme  !  » à partir de son numéro 101). L’article est consultable sur le «  Forum anarchiste  » , rubrique «  Histoire de l’anarchisme  » ou : http://forum.anarchiste.free.fr/viewtopic.php?f=5&t=9793&p=160856&hilit=marco#p160856 ainsi que sur http://seenthis.net/messages/414697#message414698

    2.- De son vrai nom Enrique Marcos, l’imposteur a catalanisé son nom en Enric Marco.

    3.- Si, quand il était à l’honneur, les médias n’ont jamais ressenti le besoin de rappeler que Marco avait été un des responsables de la CNT, une fois sa supercherie découverte, ils se sont précipités pour publier cette information. Par contre, ils ont tous, ou presque, oublié de mentionner qu’il avait été exclu de la CNT dès 1979 et qu’il avait été l’un des principaux fondateurs de la CGT. Deux «  détails  » certainement sans importance. La palme de la désinformation revenant au Monde dont l’éditorial (13 mai 2005) pouvait laisser entendre que Marco était toujours secrétaire national de la CNT.

    4.- Un des camps nazis les moins connus. Il faut être assez versé en histoire pour savoir que pas un seul des Espagnols qui y sont passés n’a survécu. Ainsi, Marco ne risquait-il pas de rencontrer le moindre témoin gênant.

    5.- C’est dans des archives ministérielles que l’historien qui a fait éclater l’affaire a trouvé, soigneusement rangé à sa place, le dossier concernant la vie de Marco dans les années 40. La police ne pouvait donc ignorer l’imposture.

    6.- Des militants de l’exil parmi les plus connus n’étaient pas sans interrogations sur le personnage, de même que des militants de l’intérieur. Ainsi, en 1984, Juan Gomez Casas, lui aussi ancien secrétaire confédéral, demandait publiquement, dans son ouvrage « Relanzamiento de la CNT, 1975/1979 » , « Qui est Marcos  ? » . Il concluait «  cet individu une fois parvenu, à force de mensonges, à obtenir la confiance des anarchosyndicalistes, n’a eu de cesse de les trahir  »

    7.- Par ses mensonges et ses tromperies, Marco fut un des principaux protagonistes de l’éclatement de la CNT et de la création d’une organisation concurrente (mais profondément réformiste derrière les couleurs d’usage) la CGT espagnole. Cette dernière continua à justifier son fondateur lorsque l’imposture fut découverte. Ainsi, «  Rojo y Negro Dijital  » , publication de la CGT, écrivait le 12 mai 05, sous la signature de Rafael Cid et sous le titre «  Moi non plus je n’étais pas à Mauthausen  » (ce dont on se doutait d’ailleurs) que Marco avait menti… «  par solidarité avec les victimes  » !

    Article d’@anarchosyndicalisme ! n°147 /// Décembre 2015 - Janvier 2016

  • « L’imposteur » : #Javier_Cercas décortique la mystification d’#Enric_Marco
    http://culturebox.francetvinfo.fr/la-rentree-litteraire-2015/limposteur-javier-cercas-decortique-la-mystification-denric-

    « L’imposteur » raconte l’histoire d’Enric Marco, un homme qui avant d’être démasqué en 2005, par le jeune historien Benito Bermejo, a dupé toute l’#Espagne. Au sortir du franquisme, en 1975, cet homme sans relief particulier a réussi à se faire passer pour ce qu’il n’était pas, s’inventant un passé fantasmé de résistant antifranquiste et de déporté, mêlant avec roublardise faits réels et pure invention, qui le conduira à la présidence de la principale association espagnole des victimes du nazisme.

    • Si son titre reprend celui d’un article paru sur le même sujet dans le Combat Syndicaliste #CNT-AIT (Numéro 92 octobre/novembre 2005 ), et repris dans CENIT sans citer la source , il semble faire quelques impasses historiques ...

      Voici le texte original de la CNT-AIT paru en 2005.

      UN IMPOSTEUR NOMME MARCOS

      En avril 1978, un dénommé #Enrique_MARCOS accède à la fonction de Secrétaire général de la #CNT_espagnole. Quelques temps après, il en est exclu. Il devient par la suite un des principaux fondateurs de la #CGT_espagnole (scission réformiste de la CNT). Tout ceci se passe dans les quelques années qui suivent la mort de Franco et la fin de ses quarante années de dictature(1975).

      C’est un moment où des foules considérables découvrent la CNT. Un moment ou son audience est extraordinaire. Ainsi, quelques semaines à peine après la mort du dictateur, plus de 40 000 personnes étaient réunies au cours du premier grand meeting de la CNT - pas vraiment autorisé - dans la périphérie de Madrid (San Sébastian de los Reyes). Quelques mois après, c’était une foule de quelques 500 000 personnes qui saturait les remblas pour un meeting géant à Barcelone. C’était un moment où la CNT était en capacité de mener des luttes importantes, qui ont pu paralyser le pays (lutte des pompistes) et qui ont souvent été victorieuses. Un moment crucial pour la renaissance de l’anarchosyndicalisme. Il faudra toute une série de coups d’arrêts pour stopper ce développement.

      Enrique Marcos a été l’instrument de l’un d’entre eux. Depuis mai 2005, il est au centre d’un scandale retentissant dans tout le pays. Le parcours de Marcos, partiellement dévoilé aujourd’hui, contribue à éclairer l’histoire de l’anarchosyndicalisme dans l’ère post-franquiste d’une lumière plus crue.

      La CNT, Enrique MARCOS y avait fait son apparition - qu’il présentait comme une réapparition - à la fin des années 70. Dans cette période de convulsion sociale, il exhibe un glorieux passé militant : il a combattu dans la colonne Durruti. Il est ensuite passé en France, où, comme tant d’autres anarchosyndicalistes, il s’est lancé dans la Résistance. Arrêté par la Gestapo, torturé, il est déporté vers les camps de la mort. Donnant plusieurs centaines de conférences sur le sujet chaque année, il devient ce que la presse espagnole appelle "le déporté espagnol le plus connu". Il préside d’ailleurs la principale association de déportés. Enrique Marcos, qui entre-temps a catalanisé son identité en Enric Marco (une façon de brouiller les pistes) voit ses mérites reconnus. En 2001, la Generalitat (le gouvernement catalan) lui décerne la "Croix de Saint Jordi", sa plus haute distinction civile, pour, entre-autre, " toute une vie de lutte antifranquiste et syndicaliste" (1). Le 27 janvier 2005, c’est lui seul qui représente les déportés lors du premier hommage rendu aux victimes de l’holocauste par les Cortès (le Parlement espagnol). Le 8 mai dernier, il devait en présence du Premier ministre, José Luis Zapatero, être la vedette d’une commémoration officielle sur le site de Mauthausen, camp où plus de 5000 antifascistes espagnols ont été exterminés.

      Mais ce jour là, Enric Marco, est "malade". Il a été prévenu que le scandale va éclater : un historien a eu la curiosité de consulter les archives du Ministère espagnol des affaires étrangères. Il y a trouvé les pièces qui prouvent qu’en 1943 monsieur Enric Marco - ou Enrique Marcos, comme on voudra - était certes en Allemagne, mais volontairement, sous contrat avec l’entreprise DeutscheWerk. Comme l’écrit la presse espagnole : "Jamais il n’est parti d’Espagne entant qu’exilé. Jamais il n’a fait partie de la Résistance française. Jamais il n’a été en camp de concentration" ( "Veinte Minutos" ). Ajoutons pour notre part que, probablement, il n’a été dans la colonne Durruti et que jamais, certainement, il n’a jamais été anarchosyndicaliste.

      Mais alors comment expliquer le passage d’Enric Marco à la tête de la CNT renaissante de la fin des années 70 ? Juan Gomez Casas qui, lui, a réellement milité toute sa vie, a posé publiquement la question (2) : "Qui est Marcos ?” demandait-il alors, avant de conclure “cet individu une fois parvenu, à force de mensonges, à obtenir la confiance des anarchosyndicalites, n’a eu de cesse de les trahir". Car là est bien le rôle qu’a joué Marco.

      Pour le comprendre, faisons un retour sur la "transition démocratique" espagnole. Elle débute dans un climat d’ébullition, une sorte de "Mai 68" chronique. Une nouvelle génération surgit dans la vie politique espagnole et se lance à corps perdu dans la bataille. Malgré l’épée de Damoclès d’un coup d’État militaire, malgré la répression, les luttes se développent. Les classes dirigeantes, veulent se "démocratiser", mais sans perdre une miette de pouvoir. Elles négocient alors avec les "forces de gauche" le "Pacte de la Moncloa" : en échange de la légalisation du Parti communiste, d’un retour à la"démocratie", d’une amnistie, d’élections et certainement de quelques prébendes, tout le monde se met d’accord pour accepter la monarchie et une politique d’austérité anti-ouvrière.

      Tout le monde sauf la CNT. Car si les deux autres syndicats (Commissions ouvrières et UGT) en bonnes courroies de transmission de leur parti respectif (communiste pour l’une, socialiste pour l’autre) acceptent le marché, la CNT le refuse. La CNT, à qui la Révolution de 36 et sa résistance acharnée pendant les quarante années de dictature assure un prestige, une légitimité et une capacité d’action considérable, devient alors la bête à abattre. Tout est bon pour cela (3).

      A côté desprovocations, des assassinats de militants (4) l’exacerbation de tensions internes fournit une arme essentielle contre la CNT. C’est là, bien entendu, que nous retrouvons Enric Marco, lui qui déclare, par exemple, en septembre 1979, au cours d’une conférence de presse qu’il a convoqué en qualité de Secrétaire général de la CNT :

      "Le 8 décembre aura lieu le Vème congrès confédéral de la CNT, qui mettra fin à de longues années de sectarisme et debureaucratie de l’exil…Il est nécessaire de mettre fin à toutes tentativesde contrôle de l’exil … (Il faut) reconsidérer notre stratégie syndicale ... Nous devons établir des relations avec les autres organisations de travailleurs". "Etablir des relations avec les autres organisations de travailleurs" ,

      c’est-à-dire avec les signataires du pacte de la Moncloa, on voit tout de suite à quoi cela pouvait mener.

      Quant au débat sur la place de l’exil (5) dans la CNT, il faut se souvenir que l’exil, avec toutes ses faiblesses, était à ce moment là garant d’une continuité historique et surtout d’une continuité révolutionnaire. Insulter les militants de l’exil, afficher qu’il fallait en finir avec eux, s’était clairement indiquer vouloir rompre avec une orientation révolutionnaire. Marco, avec quelques autres, s’est chargé de cette tâche. Ce que nous apprenons aujourd’hui permet d’apporter une réponse à l’interrogation de Juan Gomez Casas. Qui est Marco, qui est cet homme qui, dans la période cruciale 75/80, était au premier plan en tant que porte-parole d’une organisation que l’État espagnol s’était juré d’abattre ? La première partie de la réponse est simple : un fieffé menteur. Quant à la seconde, que chacun se fasse son opinion. Pour notre part, nous soulignerons simplement que c’est dans des archives ministérielles qu’un historien a trouvé, rangé à sa place, le dossier sur la vie de Marco dans les années 40.

      Tous ceux qui ont eu une expérience minimale de la police franquiste et de la police post-franquiste (c’était d’ailleurs la même) savent avec quel soin méticuleux elle recueillait et analysait le moindre renseignement sur les militants. C’était même une obsession. Il est donc tout à fait impossible qu’à l’époque où Marcos était Secrétaire national de la CNT, le ministre de l’intérieur n’ait pas eu entre les mains les preuves qu’il mentait et que toute la biographie qu’il étalait déjà dans la presse était fausse. Il lui suffisait de lâcher cette information pour abattre médiatiquement le "N°1"de la CNT et porter un coup à la crédibilité de cette organisation. Pourtant, la police, qui ne reculait devant rien a gardé soigneusement le secret. Soit qu’elle s’en soit servi comme "fil à la patte" pour obtenir de l’imposteur ce qu’elle voulait, soit que l’imposteur…à vous de conclure (6).

      (1) La contribution historique de cet imposteur à l’éclatement de la CNT et à la création de la CGT méritait bien la reconnaissance d’un gouvernement, fut-il régional.

      (2) Voir son livre "Relanzamiento de la CNT, 1975/1979", éditions CNT-AIT, 1984.

      (3) En particulier les manipulations policières. Exemple historique, l’incendie de la "Scala" : Le 15 janvier 1978, alors que la CNT, seule, réunissait à Barcelone 15 000 manifestants contre le pacte de la Moncloa, des cocktails Molotov sont lancés contre une salle de spectacles, la Scala. Quatre salariés, dont deux adhérents de la CNT, meurent carbonisés. Aussitôt, une campagne médiatique ordurière se déclenche contre la CNT, accusée d’être assez folle pour brûler ses propres adhérents. La CNT n’avait pourtant rien à voir. Il est établi que c’est un nommé Joaquin Gambin, indicateur de police, qui est à la source de cet incendie criminel. Notre journal de l’époque (les pages en français d’"Espoir") avait dénoncé les agissements de cet auxiliaire de police - et de quelques-uns autres qui infiltraient la CNT - avant même son incendie criminel.

      (4) Ainsi, Agustin Rueda, était-il assassiné par des matons de la prison de Carabanchel, le 14 février 1978…

      (5) L’exil, c’était les militants qui avaient fait la révolution et qui s’étaient réfugiés ensuite hors d’Espagne. Leur combat n’avait jamais cessé et ils ont servi de support à la CNT clandestine de l’intérieur pendant toute la dictature.

      (6) Dernière curiosité dans ce dossier : C’est dans le camp de Flossenbürg que Marco prétendait avoir été interné. Vous n’aviez probablement jamais entendu parler de Flossenbürg. Moi non plus. Il faut être assez versé en histoire pour le connaître et encore plus pour savoir que pas un seul des Espagnols qui y sont passés n’a survécu. Ainsi, Marco ne risquait pas de rencontrer un témoin gênant. Mais comment Marco a-t-il eu accès à ces informations très confidentielles ?

      -----------------------------------------------------
      Les "merdias" à l’œuvre : Si, quand il était à l’honneur, les médias n’ont jamais ressenti le besoinde rappeler que Marco avait été un des responsables de la CNT, une fois sa supercherie découverte, ils se sont précipités pour publier cette information. Par contre, ils ont tous, ou presque, oublié de mentionner qu’il avait été exclu de la CNT dès 1979 et qu’il avait créé la CGT en 1989. Deux "détails" certainement sans importance. La palme de la désinformationrevient au Monde dont l’éditorial (13 mai) pouvait laisser entendre que Marco était toujours secrétaire national de la CNT.
      -----------------------------------------------------

      Le Combat Syndicaliste N°92 octobre/novembre 2005

    • Entretemps j’ai commencé à lire ce livre à la bibliothèque du Comité d’Entreprise de la Très Grande entreprise qui m’emploie et c’est ultra bien, on est immédiatement captif du sentiment d’imposture et de ses ramifications. Quand je l’aurais fini je le volerai à la bibliothèque pour l’offrir à @mona (si ça ce n’est pas de la #private_joke). Et cela m’a permis de constater que la photographie que je trouvais très belle sur la couverture est de Werner Bischof, un photographe dont habituellement je me lasse vite. Il faut toujours approfondir.

    • @aude_v Non, pas lu. L’histoire me dit bien quelque chose, je crois que ce n’est d’ailleurs pas un phénomène isolé. Notamment aux Etats-Unis. S’agissant de la #prive_joke avec @mona c’est davantage à propos du sentiment d’imposture que de véritable imposture. Tu te souviens du titre ou du nom de l’auteur ?

      Et sinon pour l’Imposteur de Cercas, je trouve que cela démarre très fort, mais là je dois en avoir lu un petit quart, je trouve que cela patine un peu, je vais quand même m’accrocher. Il y a en plus des ficelles qui sont tellement grosses que je vois ben qu’elles vont resservir à un moment ou à un autre plus tard dans le récit, et j’ai toujours un peu de mal avec ce genre de procédé quand il est un peu voyant.