Le paysage économique mondial apparaît de plus en plus incertain, tant la nouvelle administration américaine, conduite par le président Trump, alimente les tensions et brutalise les relations commerciales à l’échelle internationale. Les tarifs douaniers et le dollar s’imposent plus que jamais comme des instruments d’affirmation de puissance, sinon de domination. Face à cela, le principal rival des États-Unis, la Chine, a su engager un véritable rapport de forces et mobiliser ses propres leviers économiques. Sa monnaie, sans être l’équivalent du dollar, s’est imposée en l’espace de trente ans comme un outil essentiel dans la construction de sa puissance économique. L’évolution du yuan au cours des dernières décennies éclaire les contradictions autant que les ambitions de la stratégie chinoise. Dans ce contexte d’exacerbation des rivalités économiques, l’Union européenne, malgré ses atouts, apparaît comme le maillon faible de la mondialisation, faute de cap économique clair et prisonnière de carcans idéologiques qui entravent sa capacité à répondre efficacement aux défis contemporains.
Le récent rapport du Haut-Commissariat au Plan, conduit par l’économiste Thomas Grejbine, a rappelé, parmi ses préconisations, qu’une dévaluation de l’euro pourrait être l’une des solutions pour réduire les écarts de coût de production de 30 à 40 % entre la Chine et l’Union européenne.
Cette recommandation, aussi nécessaire soit-elle, n’a rien de nouveau : une abondante littérature économique en soulignait déjà l’urgence. Il suffit, pour s’en convaincre, de relire un article de 2007 de l’Observatoire français des conjonctures économiques :
« La zone euro est en train de manquer l’occasion historique de déterminer les modalités institutionnelles d’une politique de change à la hauteur de ses ambitions politiques. Le hold-up tranquille de la BCE sur la politique de change européenne pourrait bien ne pas demeurer tranquille très longtemps. »
À l’inverse, la Chine n’a pas laissé passer l’opportunité d’intégrer l’arme du change à son arsenal économique. Elle n’hésite pas à orienter sa monnaie dans le sens qu’elle juge le plus favorable à sa compétitivité.
Ainsi, dans une publication majeure du Fonds monétaire international en 2025 – « l’External Sector Report », qui propose une analyse synthétique des économies nationales et des déséquilibres globaux –, on peut lire : « Les sorties nettes de capitaux soutenues ont exercé des pressions persistantes à la dépréciation du RMB, malgré un excédent courant élevé, contribuant, en combinaison avec une faible inflation, à une baisse continue du taux de change réel. »
Autrement dit, selon l’évaluation du FMI pour 2024, le taux de change effectif réel (REER) du renminbi apparaît sous-évalué. L’écart estimé se situe entre -3,8 % et -13,1 %, avec un point médian de -8,5 %. Cela signifie que la monnaie chinoise reste inférieure à ce que justifieraient ses fondamentaux économiques et les orientations de politique économique souhaitables.
Ce constat invite à revenir sur les trajectoires monétaires empruntées par le Parti communiste chinois pour soutenir sa stratégie de croissance.
Une monnaie sous contrôle des pouvoirs publics aux rapports différents avec le dollar et l’euro
Entre 1994 et 2005, la République populaire de Chine a maintenu un ancrage souple au dollar, soit un régime intermédiaire entrele change fixe et le change flottant à parité glissante (crawling peg) : environ 8,28 yuans pour un dollar. Ce dispositif a rapidement suscité des critiques, les États-Unis et l’Union européenne dénonçant déjà une sous-évaluation du yuan.
C’est dans ce contexte que, en 2005, les autorités chinoises ont engagé une réforme monétaire d’ampleur, sans remettre en cause les fondements de leur architecture financière. Deux évolutions majeures caractérisent cette réforme : d’une part, le yuan n’est plus strictement arrimé au dollar, mais à un panier de devises (dollar, euro, yen). D’autre part, il est autorisé à fluctuer, mais dans une bande étroitement encadrée par la banque centrale. Le taux de change, bien que moins rigide, demeure fortement piloté par l’État. Il s’agit d’un régime de change flottant dit « impur », dans lequel le marché joue un rôle, mais sous surveillance étroite des autorités monétaires.
Cette réforme répondait à des objectifs à la fois internes et externes. Sur le plan interne, il s’agissait de moderniser le système financier, d’accroître la flexibilité de la politique monétaire et de corriger certains déséquilibres structurels. Le système hérité de l’économie planifiée demeurait rigide et peu efficace en matière de financement. Par ailleurs, la faiblesse des marchés financiers limitait les capacités d’ajustement. L’ancrage au dollar imposait en outre à la Banque de Chine d’accumuler des réserves de change considérables, indispensables pour défendre la parité en cas d’attaque spéculative – au risque de les voir s’épuiser rapidement.
Sur le plan externe, l’objectif était de mieux intégrer la Chine à la finance mondiale et de renforcer la crédibilité internationale du yuan. Toutefois, une caractéristique majeure perdure : la mobilité des capitaux reste partiellement contrôlée, les autorités chinoises continuant de réguler les flux financiers entrants et sortants.
La politique monétaire retrouve ainsi des marges de manœuvre, lui permettant de mieux gérer la masse monétaire, de contenir les risques inflationnistes et de répondre aux chocs économiques. L’ancrage au dollar limitait ces possibilités en focalisant l’action monétaire sur la seule parité bilatérale.
Enfin, la réforme de 2005 visait à corriger les déséquilibres liés à un modèle de croissance excessivement tourné vers les exportations. Un yuan sous-évalué renforçait cette dépendance extérieure, creusait les excédents commerciaux et alimentait des déséquilibres globaux, tout en pénalisant la demande intérieure.
Le tournant monétaire de 2015 : le yuan au cœur d’une nouvelle stratégie économique
Dix ans plus tard, en 2015, la Chine opère une inflexion plus marquée de sa stratégie monétaire et économique, en recourant notamment à la dévaluation pour soutenir la compétitivité de ses entreprises face aux États-Unis. À l’été 2015, Pékin modifie le mode de détermination du taux de change du yuan en réduisant le poids des décisions administratives au profit de mécanismes de marché. Entre le 11 et le 13 août, la monnaie se déprécie de près de 3 % face au dollar.
Ce choix s’inscrit dans un contexte de ralentissement économique, marqué par un fléchissement de la production industrielle et des exportations. Parallèlement, les autorités amorcent une réorientation vers un modèle davantage centré sur la demande intérieure.
Dans le même temps, la Chine poursuit l’internationalisation de sa monnaie. En 2016, le yuan est intégré au panier des droits de tirage spéciaux (DTS) du FMI, consacrant son statut croissant sur la scène monétaire internationale. S’ouvre alors une nouvelle phase, qualifiée de « flottement administré renforcé » : la banque centrale fixe quotidiennement un taux pivot, autour duquel la monnaie évolue dans une marge contrôlée, tout en conservant la possibilité d’intervenir. Cette évolution laissait entrevoir une stratégie moins dépendante des exportations, avec un yuan appelé à se réévaluer progressivement.
Le yuan faible face à la crise immobilière : la dévaluation compétitive source de tensions monétaires
La crise immobilière amorcée à partir de 2018 modifie cependant profondément cet équilibre, en affaiblissant la demande intérieure. Le maintien d’un yuan sous-évalué redevient alors un levier central pour soutenir la compétitivité et réorienter la croissance vers les exportations.
Au sein même de la Banque centrale, certains défendent l’idée qu’une dévaluation constitue une réponse adaptée aux tensions commerciales avec les États-Unis. Néanmoins, ce consensus reste partiel, la Chine conservant une balance commerciale largement excédentaire. Les tensions géopolitiques, notamment au Moyen-Orient, pourraient également peser sur les coûts de production, la Chine dépendant fortement des importations énergétiques transitant par des zones stratégiques comme le détroit d’Ormuz (1). Dans ce contexte incertain, la politique de change pourrait être mobilisée comme instrument d’amortissement des chocs externes. La théorie économique rappelle en effet que le taux de change joue un rôle d’ajustement face aux chocs asymétriques, tels qu’un choc pétrolier.
Mais les ambitions monétaires chinoises dépassent largement la seule gestion conjoncturelle. Le plan stratégique 2026-2030 vise une internationalisation accrue du yuan, la remise en cause de l’hégémonie du dollar et la construction d’un système financier plus autonome, sans abandon du contrôle des capitaux. Comme le soulignait en juin 2025 le gouverneur de la Bnaque de Chine, Pan Gongsheng : « La première direction consiste à affaiblir la dépendance excessive à une seule monnaie souveraine et à ses impacts négatifs, en formant un mécanisme sain de concurrence et de contrainte d’incitation entre quelques grandes monnaies. ».
Cette affirmation ouvre la voie à des tensions avec le dollar américain, et particulièrement dans le cadre de la présente administration américaine. Toutefois, cette stratégie reste encore limitée dans les faits : « en juillet 2025, le yuan représentait moins de 3 % des paiements mondiaux traités via SWIFT, et est même en légère baisse sur deux ans. Le yuan compte pour environ 2 % des réserves de change des banques centrales mondiales, contre près de 60 % pour le dollar et 20 % pour l’euro ». Des interrogations profondes traversent plus de trente ans de détermination du taux de change chinois, comme le résume très bien une publication américaine :
« Le débat actuel sur la politique de taux de change de la Chine en 2025 se concentre fortement sur les mêmes types de questions qu’en 2005 : comment la PBOC va-t-elle équilibrer le besoin de taux d’intérêt plus bas de l’économie nationale avec la pression correspondante sur les sorties de capitaux ? Comment la PBOC devrait-elle intervenir sur les marchés des changes afin de décourager les sorties de capitaux autoréalisatrices, et quel niveau de volatilité des taux de change est utile dans cet objectif ? Comment la Chine peut-elle équilibrer les besoins de politique intérieure pour lutter contre la déflation (ce qui implique un besoin d’une monnaie plus faible) avec la pression politique internationale visant à réduire les déséquilibres commerciaux chinois ? »
Les autorités chinoises doivent en permanence arbitrer entre soutien à la croissance, stabilité financière et pressions internationales. Ces tensions, loin d’être spécifiques à la Chine, structurent désormais l’ensemble des relations économiques mondiales. La politique de change s’impose ainsi comme un instrument central de souveraineté.
Les choix monétaires chinois ont des répercussions directes sur les économies concurrentes
En Europe, l’impact est significatif, et notamment pour l’industrie allemande qui voit ses produits supplantés par les marchandises chinoises et qui a de plus en plus de mal à exporter ses produits vers la Chine. La dépréciation du yuan face à l’euro accentue ce déséquilibre et redirige les flux commerciaux des États-Unis vers le marché européen. Cette situation représente une menace significative pour l’Union européenne, qui devient le principal débouché du surplus chinois.
Ce phénomène fragilise des pans entiers de l’industrie européenne. Il s’inscrit dans une stratégie globale où le taux de change complète d’autres instruments – politiques industrielles, subventions, transferts technologiques – comme le souligne le Conseil d’analyse économique :
« Les succès manufacturiers chinois ont reposé sur un mélange d’outils politiques comprenant des politiques industrielles et des subventions, des politiques macroéconomiques orientées vers le surinvestissement, un taux de change compétitif, des transferts technologiques, mais aussi des avantages en matière de réglementation, d’innovation et d’économies d’échelle sur un marché intérieur vaste et très concurrentiel. Il est important de noter que les outils non conformes à l’OMC ne sont qu’une partie du succès global, mais leur importance varie selon les secteurs. »
Si la Chine a su construire patiemment une stratégie économique et monétaire qui lui permet de s’affirmer sur la scène économique mondiale – et ce malgré les faiblesses de sa stratégie de croissance –, l’Union européenne apparaît quant à elle totalement désarmée. Les États-Unis et la Chine rivalisent commercialement, développent des tactiques parfois agressives voire inquiétantes, pendant que l’UE semble sidérée par le monde qui vient. Faute de réponse structurée, elle s’expose à un risque accru de désindustrialisation et de marginalisation économique dans les années à venir. L’aveuglement idéologique de nos élites, le poids d’un libéralisme dogmatique et la persistance des stratégies non coopératives ont rendu l’Europe considérablement vulnérable.
Notes
(1) La Chine importe la moitié de son pétrole de six pays du golfe, dont 48 % depuis l’Iran. L’Arabie Saoudite exporte 520 millions de barils de pétrole vers la Chine. L’an dernier, plus de 5 millions de barils par jour destinés à la Chine sont passés par le détroit d’Ormuz.