Inscrite sur une liste transmise par l’Université de Berkeley au gouvernement Trump dans le cadre d’une enquête sur des “actes présumés d’antisémitisme”, figure majeure de la philosophie contemporaine, Judith Butler dénonce dans un entretien aux Inrockuptibles une procédure kafkaïenne, l’instrumentalisation de l’antisémitisme et un climat de nouveau maccarthysme.
Dans votre lettre, vous écrivez : “Je me retrouve dans les mêmes difficultés qu’un personnage de Kafka”. Concrètement, qu’est-ce qui, dans la procédure engagée à Berkeley, à savoir la transmission de noms au gouvernement fédéral, vous paraît le plus préoccupant et problématique ?
Judith Butler – Lorsqu’une accusation est portée, il est censé exister une présomption d’innocence, jusqu’à ce qu’une culpabilité soit établie par une procédure légale ou un examen approprié. Dans le système de l’Université de Californie, cela suppose que la personne citée dans la plainte soit informée de son contenu, qu’elle ait la possibilité de présenter sa version des faits, et qu’un jugement soit rendu sur la base des éléments fournis. Rien de tout cela n’a eu lieu. Des accusations d’antisémitisme ont été formulées, mais pour l’essentiel, aucune procédure n’a été suivie : la plupart des 160 personnes mentionnées ignorent tout de ce qui leur est reproché.
Qu’en est-il de votre cas en particulier ?
En ce qui me concerne, on ne m’a jamais dit quelle était l’accusation, ni montré la moindre preuve. Je n’ai pas eu l’occasion de me défendre ni de fournir des éléments en retour. Pire encore : ces accusations ont été transmises au gouvernement fédéral, ce qui constitue à la fois, une violation manifeste de la vie privée et une injustice flagrante, puisque ces allégations n’ont jamais été examinées et sont peut-être infondées. Enfin, le gouvernement actuel des États-Unis a déjà pris des mesures contre des personnes accusées sur ce type de base : enlèvements, détentions, expulsions, surveillances, pertes d’emploi ou d’inscription universitaire. Alors pourquoi une université renoncerait-elle à ses propres procédures pour livrer des noms à l’État, sachant parfaitement comment l’État a procédé par le passé face à ce genre d’accusations non établies ?
En somme, vous reprochez à Berkeley d’avoir transmis des noms sans enquête préalable. Qu’aurait dû faire, selon vous, une institution académique fidèle à l’esprit du “free speech” et à ses propres règles internes avant de partager ces informations avec les autorités fédérales ?
Aux États-Unis, il existe une règle contraignante pour les institutions d’enseignement : le Title VI. Elle protège contre toute discrimination fondée sur la race, la religion, la nationalité, entre autres. Elle reconnaît aussi l’antisémitisme comme une forme de discrimination à combattre, et je souscris pleinement à cela. Mais le Title VI exige également que les universités démontrent qu’elles disposent de procédures internes pour examiner ce type d’allégations. Or l’enquête sur l’antisémitisme menée par l’administration Trump se réclame, elle aussi, du Title VI, tout en neutralisant précisément ces procédures internes, y compris celles qu’exigent le Title VI. En acceptant de transmettre de simples allégations, sans enquête complète ni contradictoire, l’Université de Californie a renoncé à ses propres protocoles et à sa promesse d’un examen équitable. Et ce n’est pas seulement le campus de Berkeley qui est concerné, mais l’ensemble du système universitaire de l’État.
Quel est l’effet immédiat d’une telle décision sur les étudiant·es et les enseignant·es ? Peut-on parler d’autocensure, de retrait de cours ou de séminaires, de découragement à s’exprimer publiquement ?
Bien sûr. Le débat sur le campus, la recherche et l’enseignement sont désormais “glacés”, neutralisés : tout le monde intègre des formes d’autocensure nées de la peur, parfois même de la terreur.
Sur le fond de cette affaire, se pose la question de savoir comment distinguer clairement, dans le cadre universitaire, les actes et discours antisémites, qu’il faut condamner, de la critique, même radicale, d’un gouvernement (israélien ou autre) …
Le problème, c’est que l’université a adopté la même définition de l’antisémitisme que l’administration Trump. Toutes deux s’appuient sur la définition de l’IHRA (l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste), qui inclut dans l’antisémitisme la critique de l’État d’Israël, les dénonciations de son racisme ou les interrogations sur ses principes fondateurs. Dans ce cadre, tout débat ouvert sur le génocide, les boycotts ou l’histoire du sionisme est considéré comme antisémite d’emblée, ce qui revient à interdire purement et simplement l’étude ou la discussion de ces sujets. Le magazine israélien The Jerusalem Report propose une définition plus mesurée de l’antisémitisme. Et puisque nous devons pouvoir nommer et combattre l’antisémitisme lorsqu’il se manifeste réellement, il ne faudrait surtout pas qu’on l’instrumentalise pour bâillonner la parole, en particulier celle qui, au nom des droits humains, s’oppose à des crimes contre l’humanité.
Vous avez consacré de nombreux séminaires à “Kafka et le droit” pour éclairer l’arbitraire procédural. Quelles analogies vous semblent les plus pertinentes entre son roman Le Procès et les mécanismes contemporains de dénonciation, d’enquête ou de fichage administratif ?
Ce qui est frappant, c’est qu’au moment où le personnage Joseph K. se réveille, attendant son café, deux hommes surgissent et interrompent le cours ordinaire de sa journée. Il ne cesse de leur demander qui ils sont, pour quelle autorité ils travaillent, quel pouvoir ils représentent. Il n’obtient aucune réponse, sinon cette remarque de l’un d’eux : leur tâche est d’instiller le plus de culpabilité possible dans la population. Les gens ne savent pas pourquoi ils devraient se sentir coupables, mais il est entendu que l’État a besoin d’une culpabilité diffuse, et de la peur, pour maintenir son pouvoir. On ne saura jamais si Joseph K. a commis un crime ni quelle est l’accusation portée contre lui. L’allégation prend vie par elle-même, autosuffisante, accompagnant Joseph K. partout où il va. L’espoir d’un procès équitable est vain, aucun procès ne s’ouvre jamais. La seule chose qui se produit, c’est que l’accusé vit dans une forme de détention au cœur de la vie quotidienne, comme si cette condition ne relevait plus du seul espace carcéral, mais faisait de l’existence ordinaire une sorte de détention énigmatique fondée sur la présomption de culpabilité, inversant les conditions normales de la justice.
Vous établissez un parallèle entre cette description et votre situation ?
On vit une désorientation, une culpabilité ambiante et la peur. Et je crois que l’on peut dire que professeurs, étudiants et personnels vivent aujourd’hui ce climat : ils craignent d’assigner certains livres, de prononcer des mots qui décrivent la réalité ou d’affirmer leur point de vue, notamment sur des sujets comme le génocide, à propos duquel nous devrions tous pouvoir débattre ouvertement et lucidement.
De nombreux observateur·rices parlent d’un “retour du maccarthysme”. En quoi le moment présent (listes, dénonciations, pressions politiques) ressemble-t-il à la chasse aux sorcières des années 1950 ?
Oui, il y a des listes, des dénonciations et une forme d’extorsion exercée par le gouvernement fédéral. Mais cette fois, le gouvernement va plus loin : il cherche à prendre directement le contrôle des fonctions administratives et de supervision qui reviennent normalement à l’université elle-même. Il exige de nouveaux programmes, des modifications de cursus, des licenciements. Le maccarthysme des années 1950, lui, n’était pas allé jusque-là.
Après l’assassinat de Charlie Kirk, J.D. Vance a déclaré la guerre à la “gauche radicale”. Comment interprétez-vous ce tournant rhétorique et ses possibles conséquences institutionnelles (enquêtes, coupes budgétaires, lois sur la liberté d’expression sur les campus) ?
Le 25 septembre, l’administration Trump a annoncé son intention d’enquêter sur les réseaux de gauche, qu’elle accuse de terrorisme intérieur ou d’incitation à la violence. Mais la façon dont ces mouvements sont décrits ne fournit en réalité aucun élément permettant de soutenir qu’ils prônent la violence ou qu’ils poursuivent des objectifs violents. Leur document sur la “lutte contre le terrorisme intérieur” indique qu’“il existe des motivations récurrentes et communes qui unissent ce schéma d’activités violentes et terroristes sous la bannière de ‘l’antifascisme’ autoproclamé”. Le même document accuse ces mouvements de considérer des principes fondateurs de l’Amérique (soutien aux forces de l’ordre et au contrôle des frontières, par exemple) comme “fascistes”, afin de justifier et encourager des actes de révolution violente. On parle même de “mensonge antifasciste”, qui serait devenu le cri de ralliement des terroristes intérieurs pour mener une attaque violente contre les institutions démocratiques, les droits constitutionnels et les libertés fondamentales américaines.
Que reprochez-vous exactement à ce document ?
On voit bien qu’une large palette de positions et d’associations parfaitement légitimes se trouvent désormais qualifiées de “conduites violentes”, ce qui constitue encore une accusation sans fondement. Ceux qui critiquent, par exemple, l’histoire de l’esclavage et de son héritage raciste, ceux qui développent une critique de l’avidité capitaliste et des inégalités économiques, ceux qui défendent la liberté de circulation des migrants, ou qui considèrent que la notion de genre affirme la complexité incarnée de l’humain : tous sont désormais labellisés comme “extrémistes” et réputés violents. Le texte se conclut en visant explicitement ceux qui critiquent les “valeurs américaines traditionnelles” comme “la famille, la religion et la morale”. Ce serait une grave injustice de censurer toutes les tentatives de repenser la famille ou les lois qui ont permis de nouvelles formes de parenté, y compris l’homoparentalité. Mais ici se profile une menace plus grave encore : dès lors que ces formes culturelles et ces politiques sont stigmatisées comme “violentes”, elles seront criminalisées ou deviendront des cibles légitimes d’attaques violentes.
Aujourd’hui que demandez-vous, très précisément, à la direction de Berkeley ? Le retrait de la liste, des garanties écrites de respect de la procédure, une transparence totale, une assistance juridique aux personnes citées ?
Premièrement, qu’aucun autre nom ne soit transmis. Deuxièmement, que les dossiers soient rouverts à des procédures équitables pour toutes les personnes mentionnées. Troisièmement, que l’université résiste au chantage du gouvernement américain, qui menace de couper les financements fédéraux si elle refuse de trahir sa communauté et ses propres protocoles, protocoles établis et parfaitement légaux.
Si vous deviez définir trois priorités immédiates pour restaurer la confiance, sur les campus comme dans l’espace public, lesquelles proposeriez-vous ?
La démission du président du système de l’Université de Californie, ainsi que de tous les chanceliers des campus qui ont obéi aux injonctions fédérales. La réinstauration des protocoles équitables, exigés par le Title VI, pour toutes les personnes accusées. Et enfin : transparence, justice, courage.