Leur année universitaire est sur le point de s’achever, mais l’université de Strasbourg ne leur délivrera ni attestation ni diplôme, car ces étudiants en master sont considérés comme n’ayant jamais été inscrits dans l’établissement. Depuis la mi-avril, 47 étudiants étrangers, majoritairement venus d’Afrique, sont dans une impasse administrative, au motif qu’ils ne sont pas parvenus à s’acquitter intégralement des frais de scolarité majorés, qui s’élèvent à 3 941 euros l’année, soit 16 fois plus que pour un étudiant français ou européen inscrit dans le même cursus.
En 2019, le plan baptisé « #Bienvenue en France » a instauré ces « droits différenciés », chaque établissement devant élaborer sa propre stratégie d’accueil, avec une possibilité d’exonération intégrale ou partielle pour 10 % des effectifs extracommunautaires. Six ans plus tard, les trois quarts des présidents d’établissement n’ont que peu suivi la consigne, considérant qu’elle était antinomique avec les valeurs universitaires.
Mais le ministre de l’enseignement supérieur a annoncé, mardi 21 avril, vouloir inverser la tendance, lors de la présentation du plan Choose France for Higher Education, destiné à renforcer l’#attractivité ("#foutage_de_gueule, ndp") de l’enseignement supérieur français. Désormais, « la règle, ce sont les droits différenciés ; et l’exception, c’est l’exonération », a affirmé #Philippe_Baptiste, dans un entretien au Parisien diffusé la veille.
Un bilan dressé en janvier par les services statistiques du ministère montre ainsi qu’à la rentrée 2024-2025, sur 111 400 étudiants concernés, seuls 11 100 avaient dû s’acquitter d’un tarif plein (+ 15 % en un an). Dans le détail, 24 % des étudiants d’Asie ou d’Océanie et 17 % des étudiants américains avaient été totalement exonérés de ces frais, contre 6 % des étudiants africains.
« Le choix de l’université de Strasbourg est d’exonérer partiellement les étudiants extracommunautaires inscrits en licence. A l’inverse, les droits différenciés sont applicables en master », justifie Frédérique Berrod, présidente de l’établissement depuis mars 2025. Elle affirme que les étudiants concernés, avant de venir à Strasbourg, étaient « au clair là-dessus et bien conscients de la situation ». « Quelques étudiants en master, en deuxième année uniquement et en situation de réussite pédagogique, ont pu obtenir une exonération dans des cas extrêmement compliqués, comme la perte d’un emploi [à côté de leurs études] », complète la vice-présidente chargée de la formation, Rachel Schurhammer.
« Harcèlement financier »
Sur les 47 étudiants en défaut de paiement, « une dizaine » ont pu verser la somme manquante ces derniers jours, ajoute Frédérique Berrod. « On se focalise sur ceux qui n’ont pas réussi à acquitter leurs droits, mais l’immense majorité des étudiants extracommunautaires l’a fait », souligne la présidente de l’université, qui précise que 310 étudiants sont soumis aux droits différenciés au tarif plein, soit 3 % des 10 380 étudiants extracommunautaires accueillis.
« Lorsque j’ai reçu un avis favorable d’admission, il n’y avait pas l’information concernant les droits différenciés appliqués en master, relate un étudiant d’Afrique subsaharienne qui souhaite conserver l’anonymat. Ce n’est qu’en septembre 2025 que je l’ai appris, ce qui m’a effaré. A cette date, il n’y avait plus aucune possibilité d’aller ailleurs. »
« C’est comme si des montagnes avaient été posées sur mes épaules, complète un autre. Tu te demandes tout le temps si tu es bien étudiant et comment tu vas faire pour compléter la somme qui reste à verser. » « En agissant ainsi, on fragilise non seulement l’étudiant mais aussi sa famille », ajoute une étudiante originaire du Maghreb. Plusieurs n’ont pas osé annoncer la nouvelle d’un retour au pays sans diplôme.
Choqués par ce qu’ils nomment un « harcèlement financier » des étudiants qui ont été « choisis sur des critères académiques », des enseignants-chercheurs ont lancé une pétition de soutien et perturbé un conseil d’administration, jeudi 16 avril. « On assiste à une forme de trumpisation de la présidence, juge Pascal Maillard, professeur à la faculté des lettres et secrétaire du Snesup-FSU. Depuis la rentrée, les données communiquées sur le nombre d’étudiants extracommunautaires n’ont cessé de changer – 4 500, 8 000, 12 000 et enfin 10 380. Or, c’est sur cette base que sont calculées les exonérations. » L’intersyndicale réclame un relevé des nationalités exonérées, partiellement et intégralement, ainsi qu’une évolution des courbes d’inscription à l’université en fonction des pays.
« Notre université est la première à pousser si loin la logique de Bienvenue en France au point de désinscrire ses étudiants ou – mieux, de son point de vue – de les pousser à se désinscrire d’eux-mêmes », relève Elsa Rambaud, maîtresse de conférences en science politique. A la rentrée, les services administratifs les ont laissés instruire une demande d’exonération avant de la refuser. « S’ils n’étaient pas éligibles, alors pourquoi les avoir laissés faire une demande ? », s’interroge-t-elle.
Humanisme rhénan
Une zone grise demeure, alors que ces étudiants ont pour la plupart suivi tous les cours, passé leurs examens au premier semestre et reçu leur convocation pour ceux du second. « Ils ont bénéficié d’une inscription pédagogique, mais elle doit être suivie d’une inscription administrative qu’ils n’ont jamais eue », justifie la vice-présidente Rachel Schurhammer.
Pour tenter de s’acquitter des quelque 4 000 euros de frais d’inscription, des étudiants se sont endettés, se sont mis à travailler de nuit, ont pris des emplois précaires avec un nombre d’heures dépassant les 20 autorisées par le ministère de l’intérieur, qui n’auraient pas suffi à gagner suffisamment d’argent.
Pour obtenir leur visa, par ailleurs, ils ont dû placer une somme de 7 400 euros sur un compte bancaire. « Pour deux années de master, il faut donc qu’ils versent 8 000 euros. En ajoutant les 7 400 euros, on aboutit ainsi à plus de 15 000 euros la formation, calcule Pascal Maillard. Sauf qu’à 90 % ces étudiants sont originaires des pays les plus pauvres de la planète : 15 000 euros au Sénégal, au Togo, au Tchad, au Maroc ou en Algérie, c’est une somme vertigineuse qui représente un équivalent de 45 000 à 50 000 euros pour nous. »
L’intersyndicale et des organisations étudiantes préparent une cagnotte de soutien. « Tout se passe comme si la présidente souhaitait être une simple fonctionnaire qui ne veut pas se poser de questions sur le fond », considère Louise Camuzard, membre de L’Alternative étudiante Strasbourg, étudiante à Sciences Po. Lorsqu’un étudiant vient présenter sa situation à l’administration, « il doit proposer un échéancier pour le paiement, sans quoi on lui demande de se désinscrire de lui-même en lui promettant un remboursement des sommes déjà versées », se désole-t-elle.
Des solutions existent pourtant, la présidence pouvant octroyer des bourses ou faire appel à la Fondation de l’université, estime l’intersyndicale. L’application de cette politique est « indigne d’une grande université fortement internationalisée et se revendiquant de “l’humanisme rhénan” », conclut Pascal Maillard, en référence à ce mouvement intellectuel de la Renaissance qui prônait l’ouverture culturelle et la diffusion des savoirs.