Le jeune créateur de contenus Inoxtag atteint des sommets avec son documentaire « Kaïzen », diffusé au cinéma, sur Youtube et bientôt sur TF1, qui relate son ascension de l’Everest. Un engouement qui fait sauter les frontières générationnelles, mais ouvre aussi de nouveaux horizons au monde de l’influence. Décryptage
C’est l’événement culturel du week-end. Avec plus de 20 millions de vues sur YouTube en 72 heures, 340 000 spectateurs lors d’une séance unique au cinéma et une diffusion prévue sur TF1, rien n’arrête l’ascension du documentaire relatant la montée du YouTubeur Inoxtag au sommet de l’Everest.
Mis en ligne samedi à la mi-journée sur Youtube, le film « Kaïzen » bat des records d’audience et génère des centaines de milliers de commentaires, provenant notamment d’internautes bien loin du public habituel du jeune vidéaste de 22 ans.
Comment expliquer cet engouement ? Pourquoi fédère-t-il autant et que dit-il des nouveaux codes de l’influence ? Anne Cordier, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Lorraine, a accepté d’analyser le phénomène.
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Le film d’Inoxtag a bénéficié d’une sortie dans les salles de cinéma partout en France et de plus de 20 millions de vues sur Youtube en seulement trois jours. Selon vous, à quoi est dû un tel succès ?
Je pense, à un véritable et profond besoin de socialiser, d’être ensemble, et de se sentir appartenir à une communauté, à un tout. Symboliquement, c’est ça que ça nous renvoie comme signal : une jeunesse qui se fédère autour d’une personne et de ce qu’elle représente, aussi bien dans ses valeurs que dans son ambition. Une jeunesse qui, contrairement à ce qu’on dit, ne se coupe pas du monde, mais au contraire, refait société à travers cet événement. Parce que concrètement, les jeunes se sont retrouvés, se sont déplacés pour aller voir un événement dont ils savaient qu’il serait disponible gratuitement en ligne. Symboliquement, c’est très fort.
Et puis, je n’ai pas d’éléments tangibles pour documenter ça, donc il s’agit uniquement d’une hypothèse, mais je me demande aussi dans quelle mesure le contexte et la morosité actuelle ne sont pas un facteur de réussite et d’adhésion du public. Parce que bon, il n’y a plus les JO, et c’est quand même plus que morose, voire très sombre comme période, et est-ce que ce n’est pas aussi « parlons d’évasion, de découverte, de choses positives, on en discute ensemble autour de quelqu’un qui est plutôt consensuel, et on se fait plaisir ».
Enfin, ce qui est remarquable aussi, c’est que ça a fédéré au-delà du public habituel de ce créateur de contenu, et c’est ce que mes étudiants m’ont dit ce matin : « On en a parlé à d’autres et on a entraîné nos parents, nos grands frères ». Donc oui, il y a vraiment une façon de refaire société. Et je trouve ça très chouette…
Ce partage intergénérationnel, c’est ce qu’on appelle une rétro-socialisation en sociologie. Cela signifie que ce sont les enfants qui apprennent aux adultes et non l’inverse. C’est quelque chose de très positif et d’assez exceptionnel
Ce partage générationnel, c’est un phénomène nouveau dans le monde de l’influence ou des réseaux sociaux ?
Nouveau, je ne sais pas, mais c’est quelque chose que les enfants et les adolescents appellent de leurs vœux. Dans les échanges et entretiens que j’ai pu mener sur le sujet, beaucoup regrettent d’être méprisés, par leurs proches ou « dans les médias », comme ils disent. Les adultes, notamment les politiques, leur renvoient souvent cette image d’une jeunesse un peu abrutie, aliénée par des contenus pas intéressants… Ce partage intergénérationnel, c’est ce qu’on appelle une rétro-socialisation en sociologie. Cela signifie que ce sont les enfants qui apprennent aux adultes et non l’inverse. C’est quelque chose de très positif et d’assez exceptionnel. Jusqu’ici, sur les gros événements des créateurs de Youtube, comme le GP de Squeezie, très clairement, on ne le voyait pas. Les parents n’étaient pas mobilisés, au contraire, on voyait souvent des parents qui disaient « je ne sais même pas ce que c’est »… là, Inoxtag change la donne.
L’engouement médiatique autour de « Kaïzen » semble aussi trancher avec la manière dont le monde des créateurs de contenu ou de l’influence était généralement présenté au grand public jusqu’ici. Comment expliquez-vous cette bascule ?
Effectivement, il y a quelque chose de nouveau autour de ce documentaire. Moi j’aimerais que ce soit beaucoup plus général et que ça contamine le reste. Je pense qu’il y a quand même une stratégie de communication de la part d’Inoxtag qui est exceptionnelle, extrêmement bien faite et qui explique en partie cet engouement. Et puis, justement, ce qu’il propose, ça fait écho à des rêves d’adultes. Les rassemblements organisés par Squeezie, à côté, ça reste associé à un « truc de jeunes ». Alors que là, l’aventure elle-même est fédératrice. Ça fascine aussi les adultes, ça fait appel à l’esprit aventurier ou découvreur de toutes les générations, et je pense que c’est sur ça, en fait, que ça rassemble. Le rapport à l’exploit, à la nature, à une forme d’exploration exceptionnelle… Ça renvoie une image plutôt sérieuse, d’où le fait qu’il y ait une adhésion plus importante, y compris de générations plus âgées.
Anne Cordier salue « un coup de maître » en termes de communication. « Inoxtag a réussi à allier une stratégie de communication à un processus éducatif sur le temps long et une sensibilisation du public. »
Anne Cordier salue « un coup de maître » en termes de communication. « Inoxtag a réussi à allier une stratégie de communication à un processus éducatif sur le temps long et une sensibilisation du public. »
JOEL SAGET / AFP
Alors qu’il a basé sa carrière sur les réseaux sociaux et l’influence, Inoxtag passe dans ce film un appel à la déconnexion et au recentrage sur des valeurs simples. Que pensez-vous de ce paradoxe ?
C’est malin, car avec ça, il surfe sur les grands discours des adultes à propos des pratiques numériques des jeunes. Et l’adhésion de ces adultes à ces propos d’Inoxtag est aussi très paradoxale : ils adhèrent beaucoup à cet événement, qui est un pur produit d’internet, mais en même temps, ça les conforte dans leur obsession des pratiques connectées juvéniles. Et donc, « arrêtez les écrans », ça tombe bien que ce soit Inoxtag qui le dise. Comme pour beaucoup de choses, on repose sur un paradoxe, parce que est-ce qu’il y a une si grande compréhension que ça de ce que sont les pratiques connectées ? Quand, justement, on fait un film pour appeler à ne plus se connecter, c’est un peu ambigu… Mais de toute façon, on a un rapport au numérique très ambigu dans notre société.
Le succès du film et ses retombées médiatiques sont retentissants. Le résultat d’une stratégie de communication particulière ?
Ce qui est intéressant, c’est quand même tout l’effet teasing, « je vous inclus dans la préparation du projet », parce qu’il a raconté cette préparation et l’a mise en scène pendant des mois. Mais son storytelling est conçu de façon qu’on soit sur « je ne vous en dirai pas plus, vous saurez à la fin » ; il a maintenu une sorte de suspense, et ça, pour le coup, ça permet une montée en puissance de l’intrigue, et c’est très fort, il faut le reconnaître.
C’est très marquant, parce qu’on est habitués à ce que les créateurs de contenu fassent ce genre de storytelling, mais sur un temps court, pas sur une année complète. Évidemment, le caractère grandiose de l’entreprise, gravir l’Everest, conduit à ce temps long, et à toute cette partie de préparation, qui elle-même instruit les utilisateurs. J’ai trouvé que c’était intéressant, parce qu’il a réussi à allier une stratégie de communication à un processus éducatif sur le temps long et une sensibilisation du public. C’est un coup de maître, en termes de communication, franchement.
« TF1, ça veut dire un public qui potentiellement est plus âgé, donc par exemple des grands-parents, avec qui on va pouvoir en parler. »
Un film projeté au cinéma, un budget colossal, une réalisation impeccable et un succès fou : qu’est-ce que ce film dit du monde de l’influence aujourd’hui ?
Ça nous dit qu’il y a beaucoup de porosité avec le cinéma, la télé ou le divertissement traditionnels, bien plus qu’avant. Et pour le coup, on n’a jamais eu une expérience à si grande échelle. Donc ça nous signifie vraiment qu’on est dans un monde où toutes ces sphères sont poreuses. Et en même temps, ça signifie aussi que c’est ça, le vrai monde. On a toujours eu tendance à dire « il y a la vraie vie d’un côté, et la fausse vie de l’autre, sur internet », et puis « on ne sait plus trop : virtuel, pas virtuel »… Un événement comme « Kaïzen », ça nous montre bien que tout participe d’un seul et unique monde, qui là, en plus, se rassemble.
La chaîne TF1 a annoncé qu’elle allait diffuser le film. Quel est son intérêt alors qu’il est en accès libre sur internet ?
Ce n’est pas la même expérience. Les personnes qui ont déjà vu le film l’ont vu avec une expérience singulière : soit en salle, mais pas avec les mêmes personnes que celles avec lesquelles elles vont regarder quand ça va passer sur TF1 ; soit en ligne, gratuitement, mais là aussi, pas dans les mêmes conditions ni avec les mêmes personnes. En fait, c’est une diversification des propositions d’expérience. Et au final, le contenu importe peu : l’expérience sensible prime sur le contenu. TF1, ça veut dire un public qui potentiellement est plus âgé, donc par exemple des grands-parents, avec qui on va pouvoir en parler. Le lien grands-parents/enfants est très important, notamment par rapport au numérique. De façon très surprenante peut-être, c’est un lien très fort parce que c’est un lien vraiment de compréhension : les grands-parents ont beaucoup moins d’action d’interdiction au quotidien sur les jeunes, donc le rapport qu’ils tissent avec eux n’est pas le même. Là, il va y avoir ce plaisir de partager ensemble. « D’habitude c’est « Échappées belles » que mes grands-parents regardent, eh bien cette fois, moi aussi j’ai un truc à leur montrer, c’est Inoxtag, voilà ce que c’est, et voilà ce que je fais quand je suis avec mon téléphone ». Ça veut dire tout ça, derrière.
Que ce soit sur le fond (l’ascension de l’Everest) ou la forme (un documentaire ambitieux et coûteux), ce film illustre aussi une forme de course au gigantisme. Quelles en seraient les éventuelles dérives, selon vous ?
Il ne faut pas se mentir, ce film est rendu possible dans un modèle économique qui repose sur le capitalisme de données. Il faut voir tout ça derrière aussi, et quand je parle de « coup de maître » en termes de communication, je ne suis pas en adoration devant le procédé.
Cette ampleur-là, elle est aussi l’ampleur d’un modèle économique qui a priori a gagné et qui domine, celui de la capitalisation des données, celui des traces. Ce gigantisme, c’est aussi le règne du blockbuster. Alors comment faire poids, en face, quand on propose des contenus qui surfent peut-être un peu moins sur la vague ? Ça peut mettre en danger les créations d’auteurs ou de créateurs de contenu considérés comme plus intimistes, ou qui s’intéressent à des sujets moins vendeurs, pour lesquels les sponsors sont moins prêts à signer. Cela accentue forcément le modèle consumériste, même si le message du film laisse penser le contraire.