Un rapport confidentiel du bureau suisse de lutte antiblanchiment, daté du 23 février dernier et consulté par « Libération », met au jour des irrégularités concernant le couple propriétaire du bar Le Constellation, à Crans-Montana, dont l’incendie a fait 41 morts.
Depuis la nuit de la Saint-Sylvestre et l’incendie du bar Le Constellation – qui a coûté la vie à 41 personnes, en majorité des mineurs, et brûlé à vif 115 autres – les rumeurs courent sur le couple Moretti, propriétaires de l’établissement. Soupçons de liens avec le crime organisé corse, employés surmenés, caution payée par un mystérieux homme d’affaires : le passé opaque du couple ne cesse d’interroger les enquêteurs. Au point que, comme le révèle le Parisien, le bureau suisse de lutte antiblanchiment (MROS) a passé au crible plusieurs soupçons d’irrégularités de la part des deux propriétaires, notamment mis en examen pour « homicide par négligence ». Le tout a été réuni dans un rapport remis fin février au ministère public valaisan, que Libération a pu consulter.
Mouvements suspects sur des comptes
Dans un premier temps, la police fédérale suisse, qui supervise le bureau antiblanchiment, s’est intéressée aux transactions bancaires des entreprises de Jacques et Jessica Moretti. Les enquêteurs ont noté de nombreux allers-retours entre leurs différentes sociétés : des « comptes de passage », que le couple est soupçonné d’avoir utilisés pour compliquer le suivi de leurs flux financiers. Les sommes en question atteignent des centaines de milliers de francs suisses.
« Cette façon d’opérer, en transférant des fonds entre les différentes entités commerciales détenues par le couple Moretti, semble être un modus operandi faisant penser à des comptes de passage », écrit l’autorité. Ces « comptes de passage » rendent alors difficile le suivi des flux financiers et la traçabilité des fonds.
« Nous ne pouvons pas exclure, vu l’opacité du business, la possibilité de l’entrée d’une partie de fonds dopés dans le circuit financier des établissements publics, voire un blanchiment d’argent de fonds ayant une origine criminelle », résume le rapport.
Une « pyramide de Ponzi »
Autre révélation : selon les enquêteurs helvètes, « l’empire du couple Moretti en Suisse repose uniquement sur l’octroi de prêts obtenus de manière vraisemblablement indue ». Ils vont même plus loin, et pointent « l’existence d’un montage financier criminel présumé », pouvant être assimilé à un « schéma de Ponzi ». Ce type d’escroquerie financière est basé sur le principe selon lequel l’argent des nouveaux investisseurs va être utilisé pour rembourser les anciens, créant l’illusion d’une entreprise prospère.
« L’empire » des Moretti a ainsi « continuellement évolué en prêtant une structure vide, remplie d’hypothèques, comme c’est le cas de l’établissement public Le Constellation, qui, au fil des ans, a acquis d’autres bars et restaurants dans les arrondissements de Crans-Montana et de Lens ». Des nouvelles acquisitions que le couple réalisait en augmentant en parallèle « ses dettes hypothécaires octroyées par les institutions financières, tout en affichant vers l’extérieur un succès commercial fictif, avec notamment l’exposition de voitures de luxe en leasing au nom de la société », notent les enquêteurs. Au total, entre 2015 et 2025, le MROS relève que le couple, à travers ses trois établissements, a cumulé les crédits bancaires, pour plusieurs millions de francs suisses.
Escroqueries aux assurances et « faux dans les titres »
La suite du rapport est à l’avenant : on y trouve de « probables escroqueries aux assurances » après des déclarations d’incendie sur leurs établissements, l’un au Vieux Chalet en 2023, le second au Constellation en février 2024. Pour ces deux sinistres, le couple a touché près de 248 000 francs suisses (274 000 euros). Or, selon le quotidien suisse Blick, l’analyse des comptes du foyer Moretti montre que ces indemnisations n’ont pas, en priorité, servi à la reconstruction des établissements. Premiers postes de dépense : le paiement d’impôts, les primes d’assurance maladie ou encore la contraction d’un leasing pour des voitures de luxe.
Le MROS soupçonne également le couple Moretti de « délits d’obtention illicite de prestations d’une assurance sociale ou de l’aide sociale ». En d’autres termes, d’avoir perçu de la part des assurances chômage et autres organismes de prestations sociales, plus d’ 1,6 million d’euros d’aide aux entreprises . Mais de s’en être servi pour payer « des charges difficilement justifiables d’un point de vue commercial ».
Un lien avec le banditisme corse qui n’est pas exclu
Aussi, tout en pointant du doigt « l’utilisation présumée de faux documents comme garanties bancaires », le MROS dessine le profil d’un homme aux fréquentations « problématiques ». Il s’attarde sur les liens entre Jacques Moretti, condamné en 2008 à douze mois de prison dans une affaire de proxénétisme, et Gilles Celotti, « une figure du milieu de la prostitution en Suisse romande qui avait créé le premier web romand du sexe tarifé ».
En conclusion, les enquêteurs de ce pôle antiblanchiment déclarent que bien que les divers « versements en espèces » sur les comptes de Moretti ne soient pas « inhabituels », ils ne sont pas « totalement exempts [d’]une origine criminelle présumée ». Existe-t-il des liens entre Jacques Moretti et le banditisme corse ? Le rapport pose lourdement la question : « Si l’on voulait établir un lien avec le banditisme corse, on pourrait mentionner qu’en général, les organisations criminelles corses ont investi surtout dans le secteur du divertissement (bars, restaurants, casinos), un secteur dans lequel Jacques Moretti est actif depuis des années ». Tant en France qu’en Suisse.
Depuis la transmission du rapport au ministère public valaisan, les autorités locales ont gelé six comptes bancaires des Moretti, pour cinq jours. Pour Me Jean-Claude Guidicelli, avocat de deux employés du Constellation contacté par Libé, ce rapport n’est « qu’une confirmation de l’origine illicite de la fortune de Jacques Moretti, […] qui a débarqué du jour au lendemain dans une station de ski huppé et a ouvert trois établissements sans aucune ressource ».
Du côté de la défense de Moretti, on relativise le rapport, « une réaction préventive » face aux révélations de la presse, et on se rassure. Auprès de Libé, Me Patrick Michod souligne que le MROS n’est pas « une autorité de poursuite pénale » et que « les condamnations qui aboutissent à la suite d’une dénonciation du MROS sont très faibles ». Quant aux conclusions, le conseil estime qu’elles sont « de l’ordre d’une totale hypothèse ».