Il y a des #prévenus qui font bouger les lignes et d’autres qui font tout pour les figer. Au procès en appel des financements libyens, Claude Guéant, retenu chez lui pour des raisons de santé, a décidé de participer aux débats comme jamais. L’ancien préfet a fait parvenir dimanche aux parties au procès une nouvelle attestation qui contredit point par point les explications données à la cour par Nicolas Sarkozy, le 14 avril, en réponse aux questions de son avocat, Philippe Bouchez El Ghozi.
L’ancien président aurait rencontré Claude Guéant en 2002 ? Faux. C’était bien avant, et dès 1986. Il l’aurait désigné directeur de sa campagne présidentielle début 2007 ? Non, c’était au printemps 2006, lors d’un week-end à Marrakech où il l’avait convié avec sa femme. Nicolas Sarkozy conteste lui avoir donné la moindre consigne s’agissant de la situation judiciaire du cerveau du terrorisme libyen Abdallah Senoussi ? « Là encore Nicolas Sarkozy se trompe. Je m’insurge contre son démenti et confirme ce que j’ai déclaré dans ma précédente attestation », écrit-il.
Claude Guéant se déclare « catégorique sur l’échange » qu’il a eu avec le président d’alors, le 25 juillet 2007. « Au cours du dîner officiel, je maintiens que Nicolas Sarkozy m’a appelé pour entendre la préoccupation que venait de lui exprimer Kadhafi, à savoir son souhait de voir lever le mandat d’arrêt de Senoussi, écrit-il encore. Et c’est à ce moment-là qu’il m’a dit : “Claude, voyez cela.” » Mieux, l’ancien secrétaire général de l’Élysée à l’époque a gardé « une vue très précise de la scène ».
Nicolas #Sarkozy et Mouammar #Kadhafi coprésidaient la soirée, et les officiels présents, installés sur une table perpendiculaire, étaient sans vis-à-vis avec eux. « Il n’y avait aucun risque que des membres de la délégation française les entendent à l’inverse de ce que dit Nicolas Sarkozy », assène Claude Guéant, qui précise en outre que lors de son « malheureux » dîner avec Senoussi, le 1er octobre 2005, le dignitaire libyen condamné à Paris avait bien évoqué sa situation judiciaire.
« L’instruction » du président
« Plusieurs occasions se sont forcément présentées qui rendaient [...] incontournable » le fait d’évoquer le sujet avec Nicolas Sarkozy, expose-t-il encore. « Comme le compte rendu que je n’ai pas manqué de faire à la suite de son instruction (“Claude, voyez cela”), ou encore lorsque Thierry Herzog a parlé au président du mandat qu’il avait reçu. »
Un mot fait ici chavirer la défense de Nicolas Sarkozy comme celle de Brice Hortefeux : c’est sur « instruction » que Claude Guéant dit avoir examiné les stratégies susceptibles de faire évoluer la situation d’Abdallah Senoussi et ce, jusqu’en 2009, lorsque ce dossier a finalement été clos.
Brice Hortefeux et Nicolas Sarkozy sont absents, mais doivent revenir mercredi. « Nous aborderons mercredi le débat autour des pièces communiquées par M. Guéant, qui nous sont parvenues hier », annonce le président, Olivier Géron, avant d’engager l’interrogatoire du jour, celui d’Alexandre Djouhri.
L’intermédiaire fait partie des prévenus qui planent. C’est leur façon d’échapper à la réalité du dossier. Un jeu dans lequel Alexandre Djouhri excelle. Il est ailleurs. Pour la cour, c’est complexe. Olivier Géron tente de le raccrocher aux faits, tirant un fil invisible, mais le prévenu s’échappe, glisse et passe à autre chose. Surtout, Alexandre Djouhri est de bonne humeur. Sa devise fétiche, c’est « À l’attaque ». Alors, il donne le change, il rayonne, et gratifie dès qu’il le peut l’assistance d’un immense sourire. Pour le moment.
Son argent était ailleurs, aussi. Caché dans les comptes de deux milliardaires saoudiens, Khaled Bugshan et son cousin Ahmed Salem Bugshan. La justice soupçonne Alexandre Djouhri d’avoir utilisé ces comptes comme une chambre de compensation avec l’aide du banquier Wahib Nacer, dont il était proche, et l’assentiment des cousins.
« Vous avez un mode de fonctionnement qui consiste à utiliser les comptes de tiers..., résume le président Géron.
-- Non, ça n’existe pas dans mes valeurs, élude-t-il. Je ne me suis jamais substitué à un tiers. Je ne suis pas résident fiscal français. À 67 ans, bientôt 68, je n’ai jamais été condamné. J’ai le droit de vivre comme je vis !
-- Ma question est sur un mode de fonctionnement...
-- Je suis poursuivi pour rien du tout, c’est un traquenard qui a été démonté. »
Alexandre Djouhri se dit en « relation d’affaires » avec Khaled Bugshan depuis 2004 dans le cadre de « contrats d’État à État » de pièces détachées destinées à la marine saoudienne, dont certains semblent liés au marché des frégates saoudiennes Sawari 2. En vertu de ces contrats, ses propres fonds étaient noyés dans ceux des Bugshan. Quand il avait « besoin de prendre tant ou tant » d’argent, il puisait dedans.
Pot commun
« Donc vous utilisez le compte d’un tiers... », réagit le président. « Non, c’est un partenariat », corrige-t-il, faisant sourire les avocats des cousins Bugshan qui se sont finalement retournés contre lui. C’est « un pot » partagé avec Khaled Bugshan, « qui reçoit l’argent et [ils] en dispose[nt] », résume-t-il.
« Quel est l’intérêt ?, questionne le président.
-- Je suis bâti comme ça, répond Djouhri. Ça ne veut pas dire que c’est quelque chose d’illicite.
-- C’est laisser votre argent sur des comptes qui ne sont pas à votre nom.
-- C’est un partenariat, répète-t-il.
-- Vous avez des documents qui en attestent ?
-- Demandez-le à Khaled Bugshan, il est dans les sables du désert parce qu’il a peur. »
L’intermédiaire prétend que son « partenaire » lui doit encore 48 millions d’euros restés dans leur pot commun.
« Concrètement, vous receviez des fonds, ça marchait comment ?, demande le président.
-- Ça marchait comme je voulais. C’était mon argent.
-- Vous n’aviez pas la signature sur les comptes.
-- C’est moi qui donnais les instructions.
-- À qui ?
-- À Khaled.
-- Donc, Khaled Bugshan qui a 4 milliards à gérer, il prend le temps de recevoir vos ordres de virement pour vos 48 millions qu’il a sur ses comptes ? »
Ce n’est pas idiot selon Alexandre Djouhri qui prétend que Khaled Bugshan prenait souvent l’avion avec lui. Le milliardaire venait aussi à son domicile à Genève, et c’est pourquoi des « affaires personnelles » et certains documents y ont été retrouvés. Les avocats des cousins lèvent les yeux au ciel.
Pour ramener le prévenu aux faits, le président Géron lui donne lecture de virements reçus, en différentes devises, pour 7 millions d’euros.
« Est-ce que vous êtes d’accord ?
-- Moi j’ai zéro problème. Je ne connais pas les comptes. Why not ? C’était en Suisse. Vous pouvez avoir des comptes numérotés secrets.
-- Vous avez des comptes numérotés ?
-- C’est les us et coutumes, Monsieur le président. C’était avant la perquisition...
-- Vous en aviez ?
-- Je ne m’en rappelle pas. C’est la banque qui s’en occupait.
-- Vous aviez combien dessus ?
-- Je n’ai jamais su. Je suis comme ça, Monsieur le président, c’est sincère. Je n’ai jamais fait de comptes. »
Le président Géron plante silencieusement ses yeux dans ceux du prévenu, et reste dessus, pensif. Sa fermeté l’emporte sur la lassitude. Il embraye. L’enquête a trouvé la comptabilité secrète tenue par le banquier Wahib Nacer. Comment se fait-il que toutes les opérations litigieuses soient marquées « AD » ? Pourquoi aucun ordre de virement d’Ahmed Salem Bugshan n’a été retrouvé ? « Vous avez cet argent qui est au chaud dans les comptes Bugshan, comment vous faites ? » « Il n’y a rien de litigieux », maintient l’intermédiaire. Tout vient du « pot ». Tout vient d’Arabie saoudite.
Un montage stupide
Le président rappelle les 500 000 euros eux aussi partis du « pot », du compte de Khaled Bugshan, vers celui de Siva Rajendram, un avocat malaisien, qui effectuera un virement de 500 000 euros vers le compte de Claude Guéant, en contrepartie de deux tableaux, jamais retrouvés. Pour finir dans l’achat d’un appartement par le secrétaire général de l’Élysée en 2008.
« Vous étiez informé de l’achat de l’appartement de Claude Guéant ?, questionne le président.
-- Jamais de la vie, répond-il. Je ne sais même pas où il habitait. J’ai été surpris qu’il habite un 75 mètres carrés en rez-de-chaussée. Je lui aurais conseillé d’acheter plus grand !
-- Lors de la perquisition de votre domicile, on a retrouvé chez vous le RIB de départ [de Khaled Bugshan – ndlr] et celui d’arrivée [de Claude Guéant – ndlr]...
-- Je n’ai jamais eu ce RIB de Claude Guéant. Ce RIB, ils me l’ont déposé.
-- Qui l’aurait déposé ? Ce sont les enquêteurs suisses ? Vous avez déposé plainte ?
-- Non. En tout cas, c’est pas moi. »
Le président pointe un virement de 600 000 euros effectué par un compte offshore d’Alexandre Djouhri vers le compte de Khaled Bugshan, « d’où étaient partis les 500 000 euros », avec la mention « AD ».
« Les esprits malicieux peuvent se demander si ce n’était pas le remboursement de cette somme partie deux ans avant. Vous aviez demandé à Khaled Bugshan de payer les 500 000 euros ?
-- C’est faux. Deux ans après, je lui fais toucher 100 000 euros de plus ? Deux ans après, je vais rembourser Khaled Bugshan ? C’est pas malicieux, c’est une construction pour justifier le traquenard. »
Alexandre Djouhri explique qu’il ne « vit pas dans la norme », mais qu’il n’a « jamais lésé personne ». Il défie « la terre entière » de prouver le contraire.
« Je veux bien aider un ami, mais je ne vais pas aider un ami à faire un montage aussi stupide, résume l’intermédiaire.
-- Ce n’est pas si absurde, ça cache bien les choses, juge le président.
-- Non. Je ne savais même pas qu’il avait acheté un appartement. »
L’affaire de la vente de la villa Nabila à Mougins en 2008 pour 10 millions d’euros – alors qu’elle n’en valait que 2 – au Libya Africa Investment Portfolio (LAIP), un fonds souverain présidé par Bachir Saleh, est aussi un petit chef-d’œuvre d’opacité. Où l’on a retrouvé les comptes Bugshan encore, et le banquier Wahib Nacer.
De nombreux documents et témoignages désignent Alexandre Djouhri comme le vendeur de la villa, par le biais de la société offshore Aklal BV. Mais Alexandre Djouhri prétend n’avoir fait que représenter un ami, aujourd’hui décédé, dont il n’a jamais divulgué l’identité.
« Je n’ai jamais été mêlé à cette opération, répète aujourd’hui l’intermédiaire. Il y a deux clients et moi je ne suis pas au Crédit agricole.
-- On peut tout soutenir devant une juridiction, avertit le président. On peut tout dire. Mais tous les éléments semblent indiquer que pendant des années vous êtes apparu comme le propriétaire de la villa. »
Rien n’y fait.
« Président, je vous donne ma parole. Si j’étais bénéficiaire, je vous dirais je suis bénéficiaire...
-- Et vos initiales “AD”, encore.
-- “AD”, c’est un code. “AD”, “AD”, “AD”, non-stop...
-- Oui enfin “AD” quand même. Il y a des “AD” qui vous gênent plus que d’autres.
-- Non, il n’y aucun “AD” qui me gêne », réplique-t-il avec un sourire rayonnant.
L’interrogatoire d’Alexandre Djouhri se poursuit mardi.