En #Virginie, la capitale mondiale des #data_centers confrontée à la #contestation croissante des habitants
Cet Etat de la Côte est des Etats-Unis concentre 12 % des capacités mondiales des centres de données géants essentiels à l’intelligence artificielle, qu’elle a attirés notamment grâce à des exemptions fiscales. Un essor de plus en plus contesté par les riverains, notamment inquiets de leur impact écologique.
C’est donc ça, l’envers du décor de cette révolution. De gigantesques entrepôts cerclés de clôtures et des chantiers non moins colossaux qui en annoncent de futurs. Impossible de déambuler entre ces parcelles sans âme, disposées le long de grandes artères de la banlieue de Washington. Bienvenue à Loudoun County, dans le nord de la Virginie, qui détient le record mondial du nombre de centres de données.
La zone, qui a logiquement hérité du surnom « Data Center Alley », est à la fois le cœur du réacteur de la révolution de l’intelligence artificielle (IA) et le laboratoire d’un contre-mouvement : ici, comme partout aux Etats-Unis, la contestation monte contre ces excroissances visibles d’une technologie énergivore qui fascine autant qu’elle inquiète.
Pour mesurer ce que les centres de données sont à la Virginie, il faut fournir quelques chiffres. Cet Etat de la Côte est américaine concentre à lui seul 12 % des capacités mondiales des « hyperscalers », les géants de la gestion des données Internet, selon le cabinet Synergie Group Research. Le comté de Loudoun compte 200 centres de données, soit environ 5 kilomètres carrés d’entrepôts, l’équivalent des quatre arrondissements du centre de Paris. Et ce n’est que le début. « Plus de 26 kilomètres carrés de nouveaux data centers sont déjà approuvés ou en cours d’approbation dans l’Etat, cela correspond à l’équivalent d’environ 1 500 supermarchés Walmart », explique Julie Bolthouse, directrice de l’aménagement du territoire au conseil environnemental de Piedmont, une large zone du nord de la Virginie, où est massé l’essentiel des infrastructures.
45 % des recettes fiscales
Le compagnonnage de la Virginie avec les géants du numérique remonte à la naissance d’Internet. Avec la proximité du Pentagone et de la capitale, ainsi que le développement d’infrastructures de communication, le comté de Loudoun devient rapidement un lieu incontournable pour le stockage de données. A partir des années 2000 et 2010, une large portion du trafic Internet mondial transite par cet Etat.
Les habitants plébiscitent (ou ignorent) alors cette industrie discrète, qui occupe des espaces dans des zones industrielles, paie des taxes foncières importantes et génère un peu d’emplois. « Nous avons tiré durant toutes ces années un bénéfice financier maximal des centres de données », explique Mike Turner, le vice-président du conseil exécutif de Loudoun County. Ces derniers représentent aujourd’hui 45 % des recettes fiscales du comté, soit 1,3 milliard de dollars (environ 1,15 milliard d’euros). Cela se répercute sur la feuille d’impôt des habitants : les taxes foncières sont en moyenne 25 % plus basses que dans les circonscriptions voisines.
Mais, depuis le début des années 2020, les choses ont radicalement changé. La révolution de l’intelligence artificielle s’appuie sur la puissance de calcul des puces électroniques, les semi-conducteurs contenus dans des serveurs, eux-mêmes stockés dans ces fameux centres de données. Une requête dans ChatGPT, le robot conversationnel d’OpenAI, mobilise en moyenne beaucoup plus de puissance de calcul qu’une recherche Google. Si l’on compare l’IA au développement de la voiture au XXe siècle, les puces sont l’essence et les data centers sont les stations-service. Tout à la conquête de ce marché en devenir, les hyperscalers – Amazon, Google et Microsoft en tête – ne reculent aucun investissement pour en construire le maximum.
Jusqu’à la saturation ? C’est, en tout cas, ce qui menace Loudoun County. « On reçoit de plus en plus de messages d’habitants qui nous disent d’arrêter d’approuver des data centers, témoigne Mike Turner. La différence avec avant, c’est que quand on explique que ça fait baisser les impôts locaux ils nous répondent : “Je m’en fiche, augmentez les impôts, mais arrêtez ça.” » Les comtés voisins observent la même tendance. Un gigantesque projet a été abandonné début avril à Prince William County, sous la pression de la population : il prévoyait l’installation de 37 unités aux abords de Manassas National Battlefield Park, le site protégé des deux batailles de Bull Run, pendant la guerre de Sécession (1861-1865).
Désagréments visuels et sonores
Le mouvement est national. Le Maine vient de voter un moratoire sur tous les grands projets de centre de données, d’ici à 2027. Et d’autres Etats pourraient rapidement leur emboîter le pas. Terry Clower, professeur de politiques publiques à la Schar School of Policy and Government de l’université George-Mason, située à Fairfax, en Virginie, s’étonne de cette évolution rapide. « Je me demande de plus en plus si cette opposition virulente n’est désormais pas autant liée à la peur de l’intelligence artificielle qu’aux centres de données eux-mêmes. Ils sont l’infrastructure qui permet de faire fonctionner l’IA, et le discours dominant aujourd’hui est que celle-ci vient prendre nos emplois. »
Un sondage mené par son université montre que désormais, 40 % des habitants de Loudoun County pensent que les centres de données détériorent leurs conditions de vie, contre 19 % qui estiment que cela les améliore, et 40 % qui jugent que cela ne change rien. Les griefs des opposants sont nombreux, à commencer par les désagréments visuels et sonores : ces entrepôts sont massifs, peu esthétiques et génèrent en général une sorte de vrombissement. Construits à côté de zones d’habitation, ils peuvent représenter une réelle nuisance.
Aux yeux (et aux oreilles) de Terry Clower, ce rejet est largement exagéré. « Vous achetez une maison et vous vous installez à proximité d’un terrain classé en zone industrielle, commerciale ou autre. Préféreriez-vous y voir s’implanter un centre de données, ou plutôt un pôle de distribution Amazon, avec 400 ou 500 camions entrants et sortant du site chaque jour ? » Selon lui, la nuisance sonore est similaire au bruit de fond d’une autoroute située à quelques kilomètres.
Il n’est pas aisé de trancher, car il existe plusieurs types et plusieurs générations de data centers, avec des systèmes de refroidissement différents, plus ou moins bruyants. Les concepteurs travaillent sur l’isolation et sur le design, en mettant des fausses fenêtres ou des couleurs plus gaies. Difficile, cependant, de faire des miracles : in fine, il s’agit toujours d’un entrepôt bourdonnant de la taille de deux ou trois terrains de football. Contactée par Le Monde, la Data Center Coalition, qui regroupe les grands acteurs du secteur, n’a pas répondu.
Une pollution importante
La cause principale du rejet est, de toute façon, ailleurs. C’est l’empreinte énergétique et écologique des centres qui inquiète le plus les habitants. La consommation en électricité nécessaire pour faire tourner les serveurs est colossale. Et certaines installations disposent de générateurs au diesel qui engendrent une pollution importante.
Selon Julie Bolthouse, si la totalité des projets en cours étaient effectivement construits dans le nord de la Virginie, cela nécessiterait un quadruplement de la capacité actuelle du réseau d’électricité. « C’est complètement fou, on a mis cent ans à construire le réseau actuel », s’exclame-t-elle, en pointant l’échelle des risques, de la simple panne liée à la surcharge temporaire jusqu’à l’effondrement du système.
Le sujet empêche parfois Mike Turner de dormir, lui qui constate l’existence d’une forme de pensée magique chez les constructeurs. « Je dis aux industriels : “Pourquoi vous voulez encore construire ici, alors que vous n’aurez pas l’électricité qu’il faut avant dix ans ?” Ils me répondent : “L’opérateur trouvera une solution, et le jour où il la trouvera, nos installations seront prêtes.” Avec mes équipes, on a beau chercher, on ne voit pas comment ils pourront faire. » La relation idyllique avec ces constructeurs s’est quelque peu refroidie ces derniers temps, alors que les permis sont désormais délivrés au compte-gouttes. « La tension dans les réunions est plus palpable qu’avant », euphémise le vice-président du conseil exécutif.
Si le prix de l’électricité explose globalement aux Etats-Unis, il est difficile pour le moment d’attribuer cela à l’IA. Tous les experts s’accordent néanmoins à dire qu’une forte hausse des coûts est attendue dans les années à venir. Les Etats cherchent la parade, en obligeant par exemple les hyperscalers à construire leurs propres centrales ou à prendre en charge une partie de l’augmentation. Mais le consommateur ne sera pas épargné, quel que soit le scénario.
Limiter le foncier disponible
Les opposants aux hyperscalers de Virginie ont bien une idée pour ralentir la ruée : mettre fin à l’exemption de taxes sur les achats dont bénéficie l’industrie dans l’Etat. Un cadeau fiscal à 1,9 milliard de dollars en 2025 pour le secteur le plus riche du monde, qui explique en grande partie, avec la qualité de la fibre, la disponibilité du foncier et les conditions météo clémentes, l’attrait pour la Virginie. Le renouvellement de cette exemption, qui allait de soi jusque-là, est suspendu, cette année, à une décision des parlementaires locaux, signe d’un changement d’époque.
Les opposants soulignent que cela découragerait les nouvelles installations, sans faire fuir l’industrie déjà présente. Mike Turner n’en est pas si sûr. Il craint le départ pur et simple de la poule aux œufs d’or : avec les progrès fulgurants de la technologie des semi-conducteurs, les hyperscalers remplacent les équipements très régulièrement et l’exemption de taxe leur permet de faire à chaque fois de précieuses économies.
Les autorités locales misent davantage sur une meilleure gestion de l’urbanisme, afin de cantonner les centres aux zones éloignées des habitations, et sur une limitation du foncier disponible. La partie ouest de Loudoun County a ainsi été décrétée « data center free », en prenant pour prétexte la préservation des cultures, notamment viticoles.
La Virginie conservera-t-elle sa position dominante aux Etats-Unis et dans le monde ? Une analyse réalisée par Synergie Research Group montre une migration progressive depuis la Côte ouest et la Côte est, les deux pôles technologiques du pays, vers le centre du pays, où l’électricité est moins chère et le foncier abondant. Pour John Dinsdale, analyste en chef au sein de ce cabinet, se battre contre ces installations revient à lutter contre des moulins à vent : « Si le centre ne se construit pas dans une localité, l’opérateur ira dans une ville différente, dans un autre comté, un autre Etat ou un autre pays. Mais il sera construit quoi qu’il arrive. » On n’arrête pas une révolution en marche.
▻https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/05/08/en-virginie-la-capitale-mondiale-des-data-centers-confrontee-a-la-contestati
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