« En Afrique, l’#Elysée a perdu la main et se fait désormais dicter sa conduite »
TRIBUNE
Marc-Antoine Pérouse de Montclos
directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement
Dans une tribune au « Monde », le directeur de recherche Marc-Antoine Pérouse de Montclos estime essentiel que la politique extérieure et les modalités de coopération militaire de la France au sud du Sahara soient entièrement repensées.Publié aujourd’hui à 14h30 Temps deLecture 3 min.
D’une certaine manière, le président Emmanuel Macron avait raison lorsqu’il annonçait, en novembre 2017, qu’il n’y avait plus de politique africaine de la France. A l’époque en visite officielle à Ouagadougou (Burkina Faso), il souhaitait ainsi proclamer une fois de plus l’avis de décès de la « #Françafrique », ce néologisme déjà décrié par ses prédécesseurs, symbole de la toxicité des relations entre Paris et ses anciennes colonies au sud du Sahara.
Mais la fin de la politique africaine de la France tient maintenant à d’autres raisons. En effet, l’Elysée a perdu la main et se fait désormais dicter sa conduite quand la France est chassée sans ménagement du Mali, du Burkina Faso, du Niger et, plus récemment, du Sénégal et du Tchad, tout au moins sur le plan militaire.
Les déclarations du président Macron à la conférence annuelle des ambassadeurs, le 6 janvier, sont significatives à cet égard. En l’occurrence, elles n’ont pas seulement provoqué l’indignation de certains chefs d’Etat africains, mais ont aussi mis en exergue l’absolue nécessité de repenser la politique extérieure de la France au sud du Sahara. Tout reste à faire.
Héritage colonial
L’absence de commission d’enquête parlementaire sur l’échec de l’opération « Barkhane » au Sahel en témoigne bien, ainsi que le refus de publier le rapport (déjà obsolète) de l’envoyé personnel du président pour l’Afrique, Jean-Marie Bockel, sur la réduction des effectifs militaires prépositionnés au sud du Sahara. Pour l’instant, l’Elysée s’enferre plutôt dans des dénis de réalité et des effets d’annonce qui masquent mal les bouleversements en cours.
Trois grands chantiers demandent un président proactif capable de réformer en profondeur la politique africaine de la France : un effort de diversification géographique en dehors du « pré carré » ; la suppression du franc CFA ; la refonte complète des coopérations militaires. Le président Macron, qui a fait son stage d’énarque au Nigeria, a certes manifesté à plusieurs reprises son intérêt pour les pays non francophones du continent.
Mais le lancement en Afrique du Sud d’une Fondation de l’innovation pour la démocratie ne permettra guère d’enrayer le déclin économique et politique de la France, si l’on en juge par la diminution tendancielle des parts de marché à l’exportation et du nombre de ressortissants vivant au sud du Sahara.
En réalité, la diversification de la diplomatie élyséenne devra d’abord passer par une normalisation des rapports entretenus avec le pré-carré francophone. A l’exemple (réussi) du rapport Duclert sur le rôle de la France pendant le génocide des Tutsi, cela impliquerait un devoir de mémoire parfois douloureux, en particulier en direction du Sénégal et du Cameroun. La normalisation des relations avec les anciennes colonies nécessitera également de revoir à la baisse des niveaux de coopération qui sont parfois sans commune mesure avec les intérêts stratégiques de Paris.
Le hiatus est flagrant, et les milieux d’affaires ne s’y sont pas trompés. Alors que Paris a surinvesti l’Afrique francophone sur le plan politique, ses principaux partenaires économiques au sud du Sahara sont depuis fort longtemps des pays anglophones et lusophones. Les quatorze Etats membres de la zone du franc CFA, eux, ne représentent que 0,6 % du commerce extérieur de la France. Or, cette monnaie commune et arrimée à l’euro est très critiquée. Héritage colonial, elle est perçue comme un instrument résiduel de l’impérialisme français par les nationalistes attachés à la souveraineté financière de leur pays, ainsi que par, entre autres, l’Italie, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis.
Impopulaire auprès des jeunesses africaines, le franc CFA est contreproductif sur le plan politique. La garantie d’une parité fixe coûte de l’argent à Paris et sert seulement de levier d’influence lorsque le Trésor consent des avances de fonds en cas de dérapage de la dépense publique. Si l’Elysée veut aller au-delà d’une réforme cosmétique qui consisterait simplement à changer le nom de la monnaie, la difficulté sera en fait de convaincre les partenaires francophones d’assumer seuls ou collectivement la gestion de leurs réserves de change.
Il n’est pas anodin à cet égard que les juntes militaires qui se sont emparées du pouvoir au Mali, au Burkina Faso et au Niger se soient empressées de quitter la Cedeao (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest), qui fait souvent figure de coquille vide, mais se soient bien gardées de sortir de la zone du franc CFA, dont la convertibilité et la stabilité leur permettent d’avoir accès à des devises essentielles au fonctionnement de pays enclavés et pauvres.
Echec patent
Reste aussi à repenser les modalités de coopération militaire avec des institutions corrompues et incapables de se professionnaliser dans le cadre d’Etats structurellement défaillants. L’opération « Barkhane », rappelons-le, était censée renforcer les capacités des troupes des pays du Sahel, afin de pouvoir leur passer le relais quand viendrait l’heure d’un désengagement dûment programmé.
L’échec est patent si l’on en juge par le départ précipité des soldats français, la progression des groupes djihadistes, les mutineries des hommes du rang, l’indiscipline à tous les niveaux de la hiérarchie, la multiplication des putschs, les violations des droits de l’homme et les exactions qui exacerbent et prolongent les hostilités en poussant les civils dans les bras des rebelles.
Encore conviendrait-il de s’entendre sur les indicateurs de performance. Les formations proposées par l’armée française sont trop souvent appréciées à l’aune des effectifs concernés et du nombre d’heures dispensées. Le sujet ne passionne guère les foules. Le dernier rapport parlementaire sur la question date… de 2001. Bien des décideurs continuent ainsi de croire que les coopérations militaires relèvent de la panoplie classique d’une diplomatie d’influence dont les effets mériteraient pourtant d’être évalués de plus près.