Vendanges : dans les vignes de Bourgogne, des travailleurs migrants essentiels mais vulnérables
Par Solène Clausse Publié le : 21/08/2026
Plusieurs milliers de travailleurs saisonniers étrangers gonflent chaque année les rangs des vendangeurs, pour récolter le raisin qui servira à la fabrication des vins de Bourgogne. Une main d’œuvre essentielle mais qui oblige le territoire à s’organiser pour les accueillir dans de bonnes conditions. Reportage en Côte-d’Or, auprès de migrants soudanais et tunisiens. Hotte blanche sur le dos, les porteurs de raisin font des aller-retours dans les rangs de vignes pour collecter les grappes de raisin et les acheminer jusqu’au camion. Les coupeurs, eux, sont accroupis pour cueillir les grappes. Le travail est physique, et d’autant plus sous 30°C.
Dans ces vignes de Bourgogne situées près de Puligny-Montrachet, en Côte d’Or, dans l’est de la France, plus de 50 personnes sont mobilisées ce mercredi 19 août pour une première journée de vendanges. La majorité sont des migrants soudanais, employés pour la récolte du raisin, entre la fin du mois d’août et le début du mois de septembre. C’est le cas d’Hicham, 21 ans. Le dos courbé dans une rangée de vignes, sécateur à la main, le réfugié soudanais sélectionne consciencieusement les raisins et jette les fruits abîmés. Il est arrivé en France il y a trois ans, après avoir transité par la Turquie puis l’île grecque de Samos. "Je suis un CAP pour être électricien, donc je viens ici pendant mes vacances. En Grèce, j’ai travaillé un an dans l’agriculture, je récoltais les tomates, les pommes de terre… ça me fait du bien de travailler dans la nature”, confie le jeune homme.
Comme lui, la plupart de ces travailleurs soudanais ont d’autres emplois au cours de l’année. Peu d’entre eux voient dans la vigne un secteur dans lequel se projeter. "Pendant les vendanges, on travaille au maximum un mois, alors que dans le bâtiment, je trouve des contrats plus longs. Je viens de terminer un CDD de 22 semaines à Tours sur un chantier", détaille Mohammed, qui a fui la guerre au Soudan avant d’obtenir le statut de réfugié en France en 2025.
Plus de 38 097 salariés ont ainsi été employés pendant les vendanges en 2025, selon les chiffres de la mutualité sociale agricole (MSA), l’organisme de protection sociale des travailleurs agricoles. Parmi les nouveaux enregistrés, plus de 9 300 étaient des étrangers, soit au moins 24% des vendangeurs. Si la majorité d’entre eux viennent d’Europe, les travailleurs originaires du Maroc, de Tunisie ou encore de République démocratique du Congo sont également très présents.
Dans ces vignes de Puligny-Montrachet, cette équipe de Soudanais est employée par Cambium, une société de prestation de services viticoles, à laquelle le propriétaire du domaine sous-traite l’intégralité de la gestion des vendanges, depuis le recrutement et l’accueil des vendangeurs, jusqu’au travail de la vigne. Une pratique courante dans la région. "Notre domaine viticole s’est développé rapidement. Or, trouver et former des gens compétents, ça prend du temps. Passer par un prestataire nous a permis d’apporter une solution à notre problème de main d’œuvre à court terme", explique l’un des propriétaires de domaine ayant recours aux services de Cambium, et qui a souhaité rester anonyme. Beaucoup de viticulteurs de la région constatent une baisse locale de la recherche d’emploi. Certains se retrouvent en sous-effectifs au moment de commencer à vendanger.Ancien régisseur de domaine viticole, Julien Palys est le patron de Cambium. Ce mercredi, il est présent pour superviser cette première journée de vendanges.
Plusieurs nationalités de travailleurs saisonniers se côtoient dans les vignobles de Bourgogne. Julien Palys emploie également régulièrement des travailleurs tunisiens. Notamment grâce à Walid, un Tunisien qu’il a recruté comme saisonnier en novembre 2025, et à son frère, Abderrahmane. "Une fois que l’on connaît quelqu’un, tout le monde se donne le mot, c’est assez rapide de trouver de la main d’œuvre", explique-t-il. Pour recruter les migrants soudanais, en revanche, Julien Palys est passé par l’intermédiaire d’un sous-traitant, qui gèrera aussi leur rémunération. À InfoMigrants, il assure que ses employés soudanais sont payés autant que ses employés directs, soit 14,50 euros brut de l’heure, avec 8,70 euros de prime dite "de panier", pour les repas. C’est plus que le salaire minimum. "Dans le contrat, il est bien indiqué que le prestataire sous-traitant doit suivre strictement la rémunération proposée aux salariés de Cambium", insiste-t-il.
Mais l’information n’a apparemment pas été communiquée aux saisonniers. L’un des vendangeurs interrogé affirme qu’il ne sait pas encore combien il sera rémunéré pour cette journée de travail.
Le recours à plusieurs sous-traitants pour recruter les saisonniers est vu d’un très mauvais œil par les syndicats. Et pour cause, cela "augmente le risque de non-respect du droit du travail, par exemple de retenues sur salaire", souligne Frédéric Pissot, délégué départemental de la Confédération générale du travail (CGT) Côte d’Or. Pour les saisonniers employés pour les vendanges, la journée commence autour de 7h du matin, pour éviter les fortes chaleurs, et se termine à 15h30, avec 30 minutes de pause déjeuner et deux pauses de 15 minutes dans la journée. Des conditions de travail parfois exigeantes, mais que Mohammed juge "moins difficiles que le bâtiment". Autour de 10h30, une collation composée de café, de pain et de chocolat leur est proposée. Un moment convivial, mais qui est aussi mis à profit par Julien Palys pour édicter quelques "règles" : "L’eau est précieuse les gars, on ne s’en sert pas pour se rafraîchir le visage. Moi aussi j’aimerais bien me laver le visage ! C’est quoi la prochaine étape, laver son linge ?", scande-t-il.
Au vu de la chaleur, la pause déjeuner, elle, est prise en étant assis par terre, à l’ombre des camions. Cambium a choisi de ne pas gérer le repas pour des raisons sanitaires, mais de donner à la place une prime pour se restaurer. Les employés saisonniers ont donc apporté leurs déjeuners. Les propriétaires de domaines agricoles ont certaines obligations concernant le logement, les repas, ou encore les équipements des vendangeurs. Ce groupe de saisonniers soudanais loge, le temps des vendanges, à Dijon, une ville située à plus de 50 kilomètres de là. Ils effectuent donc le trajet tous les jours. Quatre minibus noirs ont ainsi été mis à leur disposition à cet effet. Beaucoup d’entre eux vivent à Dijon à l’année et disposent donc d’un appartement sur place. Mais certains vivent à Paris. Alors pour loger, ils se débrouillent. C’est le cas d’Hicham qui habite à Grigny, en région parisienne, et est "hébergé par un ami".
Face à ces contraintes, certains propriétaires de domaines préfèrent déléguer aux prestataires l’organisation de l’hébergement ou de la restauration, même s’ils restent juridiquement responsables de l’accueil des employés et du respect du droit du travail sur leurs parcelles. Ce fonctionnement est pointé du doigt par plusieurs organisations syndicales car des abus existent. En septembre 2023, un hébergement indigne de plus de 70 vendangeurs espagnols avait ainsi été découvert en Côte d’Or. Walid a subi ces mauvaises conditions de travail avec son précédent employeur. "L’année dernière pour les vendanges, on habitait dans un camping, on dormait dans un mobil-home par terre sans matelas, sans couverture. Quand il pleuvait on travaillait sans habits de pluie ni bottes", décrit-il, insistant sur la situation radicalement différente maintenant. "Ces situations sont à la marge", assure Ségolène Tritschler, sous directrice du pôle entreprises et Santé-Sécurité au travail au sein de la MSA Bourgogne.
Pour les limiter, les acteurs du territoire s’organisent. Le syndicat professionnel des vignerons de Bourgogne, l’inspection du travail et la MSA ont mis en place en 2025 le label "Qualiterritoires" qui établit un cahier des charges pour les sociétés de prestation viticole. L’inspection du travail et la MSA font également état d’une plus grande "vigilance" en période de vendanges. Frédéric Pissot, de la CGT Côte d’Or, regrette pourtant qu’il n’y ait pas plus d’inspecteurs du travail pour détecter les situations indignes, notamment sur la question du logement. Selon Ségolène Tritschler, les viticulteurs bourguignons œuvrent pour des conditions de travail plus favorables pour les employés saisonniers dans la vigne. Elles seraient d’ailleurs gage "d’un produit de qualité". Une qualité qui est aussi le fruit de l’expérience de ces saisonniers. Au-delà de la période des vendanges, le groupe de travailleurs tunisiens employés par Cambium travaille pour une quinzaine de domaines viticoles pendant six mois de l’année. De quoi leur permettre de toucher à tout dans un secteur qui manque de main d’œuvre. "J’ai commencé fin décembre 2025 avec la taille de la vigne et le tirage des bois, jusqu’aux vendanges en août, j’ai appris tout ce qui se fait dans la vigne", décrit Walid. Et cette expertise est aussi appréciée des viticulteurs. "Ces étapes de la taille, du bourgeonnage, c’est ce qui structure la vigne. C’est primordial d’avoir des personnes formées et compétentes pour les réaliser", avance le propriétaire de domaine.
Walid espère maintenant que cette expérience et la durée de ses contrats lui permettront de signer un CDI en fin d’année, comme prévu. Pour suivre les pas de son frère et s’installer durablement en France.