Comment Moscou resserre son étau sur l’Internet russe | Alternatives Economiques
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Les coupures de connectivité répétées dans les grandes villes russes depuis mars témoignent d’une mainmise de plus en plus forte des autorités sur le Net. Et suscitent une sourde colère dans la population.
Une femme utilise son téléphone portable près de la place Rouge de la capitale Moscou, en Russie, le 3 mai 2026. PHOTO : SEFA KARACAN / Anadolu via AFP
Par Eva Moysan
Les cartes routières se vendent comme des petits pains à Moscou. Dans la capitale russe et dans plusieurs villes du pays, des coupures massives du réseau internet depuis début mars forcent la population à s’adapter en revenant à des outils du siècle passé.
Les coupures se poursuivront « aussi longtemps que nécessaire » pour assurer « la sécurité des citoyens » face aux « menaces ukrainiennes », a déclaré le Kremlin, sans plus d’explications. Quelques jours plus tôt, deux messageries populaires, Telegram et WhatsApp, avaient été bloquées. Cela déplaît à la population et la popularité de Vladimir Poutine a même baissé dans les enquêtes d’opinion.
Francesca Musiani, directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la sociologie de l’innovation, estime que « les tests de coupures, les blocages massifs et la mise en place d’un DNS [système de noms de domaine, NDLR] national montrent que la Russie progresse vers une capacité réelle de segmentation du réseau », c’est-à-dire à se déconnecter du réseau internet mondial.
Cette ambition remonte à une quinzaine d’années. En 2010, le décret du 17 octobre sur l’utilisation des logiciels domestiques marque une première étape dans la volonté de contrôle technique d’Internet en Russie. Cette décision intervient après les mobilisations contre la réélection de Vladimir Poutine en 2011-2013, organisées et coordonnées en ligne.
« L’analyse selon laquelle Internet est un outil aux mains des Etats-Unis qui s’en servent pour orchestrer des changements de régime à l’étranger, défendue par les services de renseignement, va prendre le dessus sur une lecture plus libérale », détaille Marie-Gabrielle Bertran, géographe, chercheuse au Centre interdisciplinaire sur les enjeux stratégiques (Ciens). Au cours des années 2010, les lois et les décrets de contrôle s’empilent.
« Runet souverain »
« Sur le plan législatif, un tournant majeur est la loi de 2019 sur le “Runet souverain” », explique Francesca Musiani. Le gouvernement justifie cette loi par la nécessité de se préparer au risque que la Russie soit déconnectée de l’Internet mondial en créant une infrastructure propre, entièrement contrôlée par l’Etat. En pratique, les fournisseurs d’accès à Internet ont dû installer un boîtier de surveillance (TSPU) permettant à l’Etat de tracer et filtrer le trafic, sous l’autorité du régulateur public Roskomnadzor.
Les années suivantes, la répression s’est renforcée avec par exemple le blocage d’adresses IP et de sites, y compris ceux d’opposants politiques. Le pouvoir russe a également cartographié finement le réseau afin de contrôler les points entrants et sortants du territoire.
« A cela s’ajoute une pression sur les acteurs privés, notamment les fournisseurs d’accès à Internet, en les obligeant à stocker localement des données, la promotion de plateformes nationales (VK, Yandex) 1 et la marginalisation des services étrangers », poursuit la sociologue.
« Les petits opérateurs ont été rachetés par de plus gros, contrôlés par des oligarques proches du pouvoir », ajoute Marie-Gabrielle Bertran.
Contrôle accru depuis 2022
A partir de 2022, la guerre d’invasion menée contre l’Ukraine a accéléré la centralisation du contrôle. Les autorités russes ont ainsi bloqué ou ralenti les sites de nombreux médias, d’ONG, des réseaux sociaux et des messageries en ligne qui ne se conformaient pas aux lois de censure. C’est le cas de Twitter et de Facebook, de YouTube ou de Discord, parmi d’autres.
En outre, « les sanctions et le retrait d’acteurs occidentaux ont paradoxalement facilité l’isolement numérique en poussant le développement de solutions locales », constate Francesca Musiani.
La liberté sur Internet s’est fortement dégradée depuis 15 ans en Russie
Note sur 100 de la liberté sur Internet en fonction des obstacles à l’accès, des contenus restreints et de la violation des droits des utilisateurs, 0 étant le moins libre et 100 le plus libre.
Source : Freedom House
Aujourd’hui, seuls les VPN et les données chiffrées échappent encore au contrôle des autorités. Mais la pression monte autour des VPN, qu’elles cherchent à interdire.
« La trajectoire russe s’inscrit dans une tendance globale à la “territorialisation” d’Internet. Les régimes autoritaires (Russie, Chine, Iran) sont les plus avancés dans cette logique, combinant censure, surveillance et infrastructures nationales fermées, mais le phénomène dépasse ces seuls régimes », décrit la sociologue du CNRS.
Seuls les VPN et les données chiffrées échappent encore au contrôle des autorités russes
Les démocraties aussi instaurent des mesures de contrôle, au motif de lutter contre le terrorisme, le narcotrafic ou contre la pédocriminalité… Autant de raisons invoquées dans le passé par les autorités russes.
La France pourrait-elle ainsi suivre la voie de la Russie ? « La difficulté dépend de la centralité des réseaux et du nombre d’opérateurs… Or, l’Hexagone est très centralisé et il existe peu d’opérateurs, ce ne serait donc pas compliqué à mettre en place », répond Marie-Gabrielle Bertran.
Les résistances pourraient surtout être juridiques et politiques. Mais, pour cela, il est essentiel que les élus et les citoyens soient sensibilisés aux enjeux du respect de la vie privée numérique.
Eva Moysan








