• Beyrouth, à moitié réveillé

    Les établissements de nuit grignotent peu à peu la capitale libanaise, redessinent l’espace et mélangent les confessions, mais restent réservés à une jeunesse aisée.
    A la nuit tombée, les rues branchées de Beyrouth dégagent la même effervescence : les musiques émanant des bars viennent se mêler au son des klaxons et des cris des noctambules qui s’interpellent, se retrouvent, s’oublient. Dans les quartiers de #Hamra, #Mar_Mikhaël ou #Badaro, les robes ajustées côtoient les blousons des voituriers et les tabliers des serveurs qui circulent entre les tables. Ces lieux remplis de monde, de bruit et d’alcool, constituent un terrain de jeu de plus de 200 bars et boîtes de nuit où se rassemble une partie de la jeunesse libanaise.
    Certains établissements sont devenus des icônes urbaines en raison de leur longévité inhabituelle (comme le B018, ouvert pour la première fois en 1994), de leur décor spectaculaire ou de leur capacité d’accueil (à l’instar du club Uberhaus ou du Grand Factory, logé sur le toit d’un bâtiment industriel). Omniprésente dans les clips de promotion touristique, la vie nocturne de Beyrouth est aujourd’hui un modèle qui s’exporte : la Beirut Electro Parade, qui organise un événement à Paris ce mois-ci, en est un exemple. Rappelant que la concurrence internationale entre les métropoles se joue aussi sur les activités nocturnes, Beyrouth offre un vaste champ d’investigation pour qui intègre la nuit à la réflexion géographique et étudie les usages de l’espace relevant de la consommation et du plaisir.

    Mimétisme

    La concentration des établissements nocturnes dessine à l’échelle de la ville une géographie prioritaire et mouvante prenant la forme d’un archipel d’îlots lumineux facilement repérables dans un contexte où l’éclairage urbain est globalement défaillant. L’observation de ces quartiers éclaire la recomposition permanente des centralités urbaines : ils émergent dans des lieux à l’origine peu animés, sous l’impulsion d’entrepreneurs pionniers qui ouvrent les premiers établissements. Leur densification rapide s’explique ensuite par le rythme soutenu d’ouvertures et de fermetures des bars et des boîtes de nuit et la faible réglementation d’un secteur lucratif. S’y ajoute un effet de mimétisme qui résulte d’un choix fondé sur l’emplacement et la proximité, permettant de capter l’essentiel des mobilités nocturnes.

    Axe principal de Mar Mikhaël, la rue d’Arménie compte ainsi une trentaine de bars sur 500 mètres. Dans le centre-ville, la rue de l’Uruguay regroupait, en 2015, 19 établissements sur une centaine de mètres. L’émergence des nouvelles centralités nocturnes est par ailleurs liée à la gentrification des quartiers centraux et péricentraux de Beyrouth. Le succès des établissements, certes peu durable, contribue à la hausse des prix du foncier et du marché locatif. Un tel constat montre que la gentrification ne se limite pas au changement du profil résidentiel d’un quartier : elle concerne aussi les appropriations temporelles et matérielles de l’espace.

    La géographie changeante de la nuit beyrouthine se comprend également à travers les mutations spatiales liées à la guerre civile libanaise (1975-1990). Les quinze années de conflit correspondent en effet à une fragmentation du territoire libanais et de sa capitale sur une base confessionnelle et politique. La plus emblématique est la ligne de démarcation ayant séparé, de manière schématique, les quartiers chrétiens et musulmans de Beyrouth. Ces divisions, conjuguées à l’instauration d’un système milicien, ont entraîné le délitement des espaces publics et la fermeture de la quasi-totalité des cafés, bars et clubs qui avaient fleuri dans la ville, à l’image de l’emblématique quartier de Hamra.
    Reconquête

    A partir des années 90 et dans les années 2000, la sortie nocturne devient le moteur efficace d’une réappropriation physique des espaces urbains notamment autour de la rue Monnot. Les ouvertures successives d’établissements nocturnes ont certes profité de la disponibilité foncière d’un quartier accolé à l’ancienne ligne de démarcation et partiellement vidé de ses habitants. Mais les noctambules ayant fréquenté ce quartier aujourd’hui passé de mode soulignent aussi, non sans nostalgie, la symbolique de son emplacement. Monnot a offert la possibilité d’un mélange confessionnel - de la clientèle - fondé sur les pratiques festives, en lieu et place des fractures identitaires imposées et inscrites dans l’espace urbain. Ce rôle fédérateur, partagé par la boîte de nuit B018 ouverte dans les quartiers périphériques de Sin el Fil puis de la Quarantaine, montre que la vie nocturne de Beyrouth a permis une autre reconquête : celle d’un possible « vivre ensemble ».

    La diversité confessionnelle est une réalité des établissements nocturnes, en termes statistiques comme dans les pratiques et les interactions. Elle continue pourtant d’être revendiquée par les noctambules, les barmans et les serveurs, qui ajoutent parfois les divergences politiques, l’acceptation de différentes orientations sexuelles ou la pluralité ethnique. Ces marques d’ouverture ne sont pas l’apanage de tous les établissements : elles concernent des grands clubs au tarif d’entrée accessible (à l’instar du Gärten) ou bars dits alternatifs, orientés à gauche du spectre politique libanais.

    Elles contribuent surtout à alimenter les représentations d’un univers nocturne où une société pacifiée et hédoniste se met en scène, occultant d’autres formes de polarisations. La fréquentation des bars et des boîtes de nuit demeure celle d’une jeunesse aisée, réceptive aux modèles globalisés de la fête et dépositaire d’une identité libanaise cosmopolite et tolérante. Si les nuits beyrouthines fédèrent et brouillent les barrières, elles sont devenues un marqueur social traduisant des rapports de domination d’ordre socio-économique et symbolique.


    https://www.liberation.fr/planete/2018/10/03/beyrouth-a-moitie-reveille_1683005
    #géographie_de_la_nuit #Beyrouth #Liban #nuit #cartographie #visualisation


  • Luc Gwiazdzinski : « La nuit est un laboratoire pour la fabrique de la ville » – Société de Géographie
    https://socgeo.com/2017/02/26/luc-gwiazdzinski-la-nuit-est-un-laboratoire-pour-la-fabrique-de-la-ville

    uc Gwiazdzinski est géographe, chercheur au laboratoire Pacte (UMR 5194 CNRS), associé à l’EIREST et au MOTU et directeur du master Innovation et territoire (www.masteriter.fr) à l’IGA (Université Grenoble Alpes). Il a dirigé de nombreux colloques, programmes de recherche et publié une douzaine d’ouvrages sur la ville, la nuit et les temporalités dont « L’hybridation des mondes » (2016) et « Chronotopies » (2017) chez Elya Editions. Deux de ses ouvrages sur la ville et le temps ressortent chez Rhuthmos : « La nuit dernière frontière de la ville » et « La ville 24h/24 ». Avec d’autres chercheurs, artistes et professionnels canadiens, allemands, néerlandais, italiens et brésiliens, il a publié un « Manifesto Da Noite » qui plaide pour une autre approche de la nuit.

    #géographie #géographie_de_la_nuit


  • The Institutionalization of the Night: a Geography of Geneva’s Night Policies

    This paper is about the institution of the night as a public problem in Geneva. The main arguments can be summarized as follows. First, the urban night is a permanent construction, never stabilized, of a non-linear and contentious process of institution as a public problem. Secondly, this process produces more than the urban night as a space-time but also enables sets of practices and subjectivities. Institutional practices as well as from the civil society are produced through a complex process of what has been conceptualized as governmentality by Michel Foucault. Thirdly, night studies benefit from a geographical approach in terms of policy mobility. Night policies are circulating between cities through global microspaces such as public events, conferences, seminars and by way of experts, consultants and researchers. Consequently, their movements are the result of an uncertain topological process of relations. Finally, it is assumed that urban night could be part of what McCann proposed as an agenda for research into the spatial, social, and relational character of globally circulating urban (night) policies, (night) policy models, and (night) policy knowledge.

    http://articulo.revues.org/3147
    #nuit #Genève #géographie_de_la_nuit


  • Apprendre à regarder la ville dans l’#obscurité : les « entre-deux » du #paysage_urbain nocturne

    Entre deux univers, de #lumière et de #ténèbres, l’éclaireur décide de ce que l’on éclaire ou de ce qu’on laisse dans l’#ombre. Souvent opposée au jour, la nuit est ancrée dans une opposition qui nous a longtemps fait nier son existence. Dans un contexte d’expansion de la #lumière_artificielle et d’interrogation de la qualité des cadres de vie urbains, peut-on encore fermer les yeux sur la nuit ? Dans le cadre d’une plus vaste recherche sur le paysage montréalais nocturne, nous présentons une recension des approches et des questionnements sur la manière dont nous regardons et planifions la ville la nuit pour dévoiler les enjeux de paysages encore méconnus.

    http://eue.revues.org/603
    #Montréal

    #géographie_nocturne #géographie_de_la_nuit #nuit #urban_matter



  • « Sauver la #Nuit »Géographie de la #pollution_lumineuse

    La nuit n’est pas un espace-temps inexploré par le géographe [Deleuil, 1994 ; Fiori, 2000 ; Mosser et Devars, 2000 ; Paquot, 2000 ; Gwiazdzinski, 2002, 2005 ; Mosser, 2003, 2005, 2007 ; Mallet, 2009], mais il reste jeune et nécessite donc d’être observé, afin d’être cerné, dans une globalité parfois déroutante, mais souvent stimulante. Si la nuit, et plus spécifiquement la nuit urbaine, a effectivement été appréhendée par le chercheur, il s’agit souvent – encore aujourd’hui – d’analyser comment cet espace-temps peut être optimisé dans ses différents usages, notamment par la lumière artificielle qui les accompagne. Prenant le contre-pied de ces démarches, nous proposons ici de montrer le renversement qui s’opère actuellement quant aux considérations de cette #lumière artificielle, la faisant passer du statut quasi-exclusif de progrès technologique à celui d’une source de gêne, de nuisance, voire même de pollution.

    http://revuesshs.u-bourgogne.fr/lisit491/document.php?id=840

    #géographie_de_la_nuit
    @ville_en (twitter)


  • Géographie: Genève possède sa première cartographie nocturne - News Genève: Actu genevoise - tdg.ch

    http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/geneve-possede-premiere-cartographie-nocturne/story/21116975

    De nouvelles photos aériennes nocturnes nous offrent un regard inédit sur Genève. Rien à voir avec une carte postale « Geneva by night ». L’utilisation de ces clichés a des implications concrètes pour les politiques énergétiques, d’aménagement du territoire et de protection de la nature.

    L’Etat a dévoilé samedi cette première cartographie nocturne du territoire genevois. Elle couvre une surface au sol de 700 km2, soit tout le canton de Genève (environ 280 km2) et une partie de la France voisine. Plus de mille photos ont été prises, en partenariat avec l’Institut national français de l’information géographique (IGN). Cela permet de visualiser le réseau d’éclairage public et de l’intégrer dans les plans d’aménagement urbain.

    #genève #suisse #cartographie #nuit #vie_nocturne


  • Le centre-ville de #Bordeaux vu par les jeunes femmes

    Bordeaux est loin d’être une ville dangereuse. La #nuit pourtant, les #femmes pressent le pas dans certaines rues ou en évitent d’autres. Promenez-vous avec elles dans les quartiers du centre-ville.

    http://rue89.nouvelobs.com/2014/08/05/centre-ville-bordeaux-vu-les-jeunes-femmes-253916

    #géographie_urbaine #géographie_de_la_nuit #dangerosité #perception #ville



  • Une nuit à la rue avec les #roms

    #Eric_Roset, photographe, réalise un livre sur les roms. Nous passons la nuit avec lui. Premier arrêt derrière un bâtiment public. Une dizaine de roms dorment là, tapis de mousse sur le gravier, ou plutôt : essaient. 21h, à peine le temps d’échanger quelques mots arrivent deux gendarmes -lampes torches sur les visages- qui intiment l’ordre à tout le groupe de dégager "Dégagez". Et pour aller où ? -N’importe où mais pas là. « Dégagez » c’est un mot que les roms connaissent très, très bien. Toujours bouger, pour aller.. nulle part. Alors dix, quinze, vingt fois par jours, si ce n’est plus, ils « dégagent », obéissent à l’illégalité de ces éloignements forcés. La police use à répétition de la contrainte pour obliger les personnes précaires à se déplacer sans cesse. Parmi les personnes précaires, elle en cible arbitrairement certains. La police a ses têtes de turc et les roms ont le profil. ils s’exécutent respectueusement, se déplacent, évitent le conflit. Ils racontent que certains policiers leur demandent d’aller à un endroit, d’où sont chassés d’autres roms au même moment pour aller là où ils se trouvent. Les groupes se croisent et se retrouvent en quelque sorte encerclé par deux polices qui leur demandent d’aller là où les autres doivent en dégager. Kafkaïen. Inutilité de mettre des personnes en mouvement, sans rien proposer d’autre qu’un harcèlement répétitif. Mobilisation des forces de police à vide qui seraient bien mieux utilisées à faire, par exemple, respecter le code de la route, verbaliser ceux qui le transgressent, mettent leur vie ou celles d’autres en danger ; des forces de police qui seraient par exemple plus utiles en protégeant les citoyen-ne-s contre les nuisances sonores, la criminalité. Notre police, dans cette situation, est payée pour faire la chasse aux pauvres. Et l’argent du contribuable sert là à activer un déplacement sans fin, sans résultats. Cette situation en devient presque risible tellement elle est absurde. Combien de policiers engagés en plus cette année ? 19, rien qu’en ville, et combien au canton ? Cela fait cher la chasse aux pauvres. Et si on investissait plutôt dans le social, la santé, l’éducation maintenant, d’une manière plus durable ?

    http://commecacestdit.blog.tdg.ch/archive/2013/11/04/une-nuit-dehors-avec-les-roms-249362.html

    #Genève #Suisse #police #géographie_de_la_nuit #discrimination #errance #mobilité

    cc @albertocamiphoto


  • « J’ai marché à travers la #nuit genevoise »

    #RÉCIT • Entre jeudi et vendredi, Marie-Avril Berthet a participé à « #Genève explore sa nuit », marche nocturne organisée par la Ville. Compte-rendu enthousiaste.

    http://www.lecourrier.ch/114170/j_ai_marche_a_travers_la_nuit_genevoise

    #géographie_de_la_nuit #suisse