• Vers l’humanité | Le Carreau du Temple, le 7 février
    https://www.carreaudutemple.eu/vers-lhumanite

    Une rencontre exceptionnelle avec Michelle Perrot et Gérard Noiriel !
    à l’invitation de #Prison_Insider autour des notions d’enfermement et de liberté.

    #Michelle_Perrot est l’une des plus importantes historiennes et figure majeure de l’histoire des femmes. Ses principaux travaux de recherche et ses publications sont fondateurs en matière d’histoire sociale.
    #Gérard_Noiriel a écrit le premier ouvrage sur l’histoire générale de l’immigration en France. Il cherche, s’intéresse et publie également sur l’histoire de la classe ouvrière et le droit d’asile.
    https://www.prison-insider.com
    #histoire_sociale #prison

  • zemmour révolutionne l’histoire ( en dix leçons à suivre sur . . . . . cnews ) #Gérard_Noiriel - 20 Octobre 2019
    https://noiriel.wordpress.com/author/grrdnrl

    « Foucault révolutionne l’histoire ». Ce livre de Paul Veyne a été l’un des textes phare de l’épistémologie historique des années 1970. A cette époque Michel Foucault, philosophe et historien, était unanimement considéré comme l’un des plus grands intellectuels français. Certes, le Figaro lui préférait Raymond Aron, un autre professeur du Collège de France. Mais qu’on soit de droite ou de gauche, tout le monde partageait alors l’idée qu’un intellectuel digne de ce nom devait sa réputation à l’oeuvre qu’il avait produite dans le domaine spécialisé qui était le sien (l’histoire, la philosophie, la littérature, etc.). Aujourd’hui, le grand intellectuel du Figaro s’appelle … Éric Zemmour. Le journaliste #Alexandre_Devecchio présente son dernier livre comme une « méditation puissante et profonde sur l’Histoire » et il ajoute : « avec Destin français, Zemmour montre à tous ceux qui voulaient le réduire au rôle de polémiste champion du buzz qu’il est bien plus que cela : un intellectuel et un écrivain » (Alexandre Devecchio, « L’Algérie, Drancy… Éric Zemmour se livre sur son passé », FigaroVox, 07/09/2018).

    Le grand penseur du Figaro veut lui aussi « révolutionner l’histoire » puisque son but est explicitement de mettre un terme à la domination qu’exerce « la mafia » des historiens « déconstructeurs » qui « tiennent les manettes de l’Etat », cumulant « titres et postes », et qui ont « un droit de vie et de mort sur la nation elle-même » parce qu’ils ont repris à leur compte la stratégie décrite par Georges Orwell dans 1984 : « qui contrôle le passé contrôle l’avenir. Qui contrôle le présent contrôle le passé (Destin français, p. 37).

    Pour mieux comprendre en quoi consiste cette nouvelle « révolution », je vais vous la présenter en dix leçons à partir des trois livres qu’Eric Zemmour a publiés sur l’histoire de France : Mélancolie française (Mel, 2010), Le Suicide français (Sui, 2016) et Destin français (Destin, 2018).

    Leçon 1 : #Maurras et #Bainville, deux grands historiens injustement dénigrés.
    Vous aviez cru Marc Bloch quand il s’attaquait aux idéologues d’extrême droite comme Charles Maurras et Jacques Bainville, en dénonçant les « faux brillants d’une histoire prétendue, dont l’absence de sérieux, le pittoresque de pacotille, les partis pris politiques pensent se racheter par une immodeste assurance ». (Apologie pour l’histoire , 1949, p. 124). Et bien, vous aviez tort ! Grâce à la « méditation puissante et profonde » d’Eric Zemmour, nous savons maintenant que ces idéologues étaient en réalité de grands historiens. Charles Maurras fut l’un de nos « analystes les plus brillants (Mel, p. 105) et seul Jacques Bainville « comprit que le traité de Versailles n’effacerait pas celui de Vienne en 1815 » (Mel, p. 150).

    Leçon 2 : le traître François 1er complice de l’Islam ( A ficher « S » de toute urgence)
    Comme on célèbre cette année le 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci – qui passa les trois dernières années de sa vie à Amboise où François 1er l’avait accueilli – vous aviez sans doute lu ici ou là que le vainqueur de Marignan était un prince éclairé, l’ami des artistes. Eh bien sachez qu’on vous a menti. En réalité, François 1er fut « l’homme des occasions perdues, des coups manqués ». Vaincu à la bataille de Pavie, il prononça ces paroles funestes « tout est perdu fors l’honneur ». C’est lui qui « a inoculé à la France le venin de la geste vaine mais honorable, des humiliations qu’on enrobe d’atouts chevaleresques » (Destin, p. 146). Faiblesse coupable qui le poussa à s’allier avec Soliman, l’horrible sultan turc. Merci Monsieur Zemmour. La nation toute entière vous sera reconnaissante pour votre histoire VIGILANTE car nous savons enfin que François 1er ne fut qu’un « traître » qui permit « l’entrée du loup islamique dans la bergerie chrétienne » (Destin, p. 146-147).

    Leçon 3 : Le massacre de la Saint Barthélemy ? Une chance pour la France.
    Vos professeurs d’histoire vous ont sûrement raconté le drame des protestants sous l’Ancien Régime. Le massacre de la #Saint_Barthélemy en 1572, puis le siège de La Rochelle, ordonné par #Richelieu, qui causa la mort de 23 000 habitants sur 28 000 en 1627-28. Victime inconsciente de la mafia orwellienne, vous avez plaint ces pauvres #protestants, alors qu’ils étaient « intolérants, persécuteurs de #catholiques ; fortifiant les places fortes qui leur avaient été réservées, ils rêvaient de s’ériger en République autonome à la hollandaise, levaient leurs impôts et leurs milices » (Mel, p. 25-26 ). Le cardinal de Richelieu a donc eu raison d’exterminer ces #communautaristes qui voulaient détruire notre nation. Et comme l’histoire repasse toujours les mêmes plats, aujourd’hui encore « il faudrait un implacable Richelieu combattant sans relâche “l’État dans l’État” et “les partis de l’étranger” pour abattre les La Rochelle islamiques qui s’édifient sur tout le territoire » (Sui, p. 526).

    Leçon 4 : Le racisme, c’est la faute à Voltaire.
    Vous aviez cru que la France était le pays des Lumières et que Voltaire avait mené un combat acharné contre la monarchie absolue, pour défendre la justice et la liberté d’expression. Une fois de plus, vous aviez tout faux. Grâce à la puissante méditation d’Eric Zemmour, nous savons à présent que #Voltaire, ce fut le « Louis de Funès » du XVIIIe siècle, le comique qui ouvrit la voie à des générations successives de « déconstructeurs nihilistes, amoureux insatiables de la table rase » ; mais aussi le premier raciste de France, car c’est lui qui a inventé la division de l’humanité en races « en détruisant l’unité chrétienne de l’espèce humaine ». (Destin, p. 234sq).

    Leçon 5 : Hugo m’a tué.
    Peut-être que, dans votre enfance, vous avez lu avec passion les Misérables de Victor Hugo, en versant une larme sur le sort de Cosette et de Jean Valjean. Vous avez été séduit par le côté humaniste du grand romancier qui a combattu toute sa vie contre la peine de mort. Il est temps de vous ressaisir ! Puisque nous vivons désormais dans une société de VIGILANCE, les livres de Hugo devraient être fichés « S ». Sa « fascination pour les assassins est un des fils rouges de son oeuvre » nous explique le grand historien de Valeurs Actuelles … Hugo, en effet, a instillé dans nos cerveaux corrompus la « culture de l’excuse » qui encourage la délinquance et la criminalité. C’est Hugo, le grand responsable du « climat compassionnel et victimaire » dans lequel baigne aujourd’hui la France (Destin, p. 373). Voilà pourquoi, lorsque les terroristes islamistes nous mitraillent en vociférant « Allaou Akbar », nous leur répondons « Vous n’aurez pas ma haine » (Destin, p. 567).

    Leçon 6 : juifs et antisémites, même combat.
    Vous n’avez certainement pas lu les œuvres complètes d’ #Edouard_Drumont. Pourtant, vous savez que l’un des arguments ressassés par les antisémites de tous poils consiste à nier l’ampleur des persécutions qu’a subi le peuple juif tout au long de son histoire. Zemmour, là encore, révolutionne l’histoire. Grâce à lui, vous apprendrez que Drumont avait raison. « Juifs et antisémites communient paradoxalement dans une histoire forgée de toutes pièces qui les arrange tous, d’une longue et ininterrompue suite de persécutions ». Ce « récit victimaire », ajoute Zemmour, vise à « dissimuler que le repli communautaire a été inspiré par les juifs eux-mêmes et ce dès le XVe siècle » (Destin, p. 388).

    Leçon 7 : Les Français ? De gentils colons mélangeurs.
    Le virus hugolien a infecté votre cerveau à un tel point que vous avez pris en compassion les peuples colonisés car on vous a parlé des crimes commis en #Algérie, en #Indochine, en #Nouvelle_Calédonie, dans l’ #Afrique sub-saharienne. Un stage de rééducation s’impose de toute urgence car nous savons maintenant, grâce à Eric Zemmour, que « contrairement aux Anglais, les Français n’exterminent pas les « sauvages » ; ils se mélangent » (Mél, p. 44).

    Leçon 8 : Si les poilus avaient perdu, Hitler n’aurait pas gagné.
    En 2014, vous aviez peut-être participé à l’une des multiples commémorations du centenaire de la bataille de la Marne. Vous avez alors appris que, grâce à l’héroïsme de nos poilus, l’offensive allemande fut arrêtée net. Lisez Zemmour et vous comprendrez que cette victoire fut, en réalité, « notre plus grave « erreur » ». Si l’armée française avait perdu, « pas de révolution russe, pas de nazisme, pas d’holocauste des juifs » (Mel, p. 108). Autrement dit, les premiers responsables des « totalitarismes »du XXe siècle, ce sont les poilus de 14.

    Leçon 9 : Merci Pétain.
    Sans vous en rendre compte, vous avez été victime de la #propagande du « parti de l’étranger ». Son chef de file, c’est un historien américain, donc malfaisant : Robert Paxton. Ce prêcheur multiculturaliste a osé prétendre que le maréchal #Pétain et le gouvernement de Vichy avaient collaboré à la déportation des Juifs ! Alors qu’en réalité grâce au Maréchal , les trois quarts d’entre eux ont été sauvés (Destin, p. 501sq).

    Leçon 10 : Simone Veil, « l’idiote utile » du Grand Remplacement.
    Vous avez applaudi quand le président Macron a décidé que les cendres de #Simone_Veil seraient transférées au Panthéon. Il vous paraissait normal que la nation française marque sa reconnaissance pour une femme qui, après avoir été internée à Auschwitz, a mené un combat politique courageux contre les discriminations à l’égard des femmes ; en faisant adopter notamment la loi du 17 janvier 1975 légalisant l’avortement. « Histoire revisitée, réécrite, contrefaite » nous explique l’historien du Figaro (Sui, p. 136). Ce qu’on vous a soigneusement caché, c’est que cette loi – complétée par les mesures favorisant le « regroupement familial » – a été l’une des causes principales du « grand remplacement ». A partir de la #loi_Veil, en effet, la famille française va péricliter au profit de la « famille maghrébine la plus traditionnelle – la plus archaïque, la plus patriarcale » (Sui, p. 143). Voilà pourquoi aujourd’hui nos banlieues sont totalement islamisées.

    Ceux qui voudront en savoir plus sur la manière dont Zemmour « révolutionne » l’histoire pour servir de caution aux #idéologies les plus rétrogrades, liront avec profit mon dernier livre (Le venin dans la plume, La Découverte, 2019). Vous comprendrez mieux pourquoi ce polémiste inculte bénéficie, malgré ses condamnations par la justice, de puissants soutiens dans les médias dominants.

    #zemmour #eric_zemmour #racisme #france #histoire #islamophobie #médias #extrême-droite #extrême_droite #le_figaro #cnews #merdias #xénophobie #livre

    • Le venin dans la plume
      Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République
      Gérard NOIRIEL

      https://editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Le_venin_dans_la_plume-9782348045721.html
      La place qu’occupe Éric Zemmour dans le champ médiatique et dans l’espace public français suscite l’inquiétude et la consternation de bon nombre de citoyens. Comment un pamphlétaire qui alimente constamment des polémiques par ses propos racistes, sexistes, homophobes, condamné à plusieurs reprises par la justice, a-t-il pu acquérir une telle audience ?

      Pour comprendre ce phénomène, ce livre replace le cas Zemmour dans une perspective historique qui prend comme point de départ les années 1880, période où se mettent en place les institutions démocratiques qui nous gouvernent encore aujourd’hui. Ce faisant, il met en regard le parcours d’Éric Zemmour et celui d’Édouard Drumont, le chef de file du camp antisémite à la fin du xixe siècle. Car les deux hommes ont chacun à leur époque su exploiter un contexte favorable à leur combat idéologique. Issus des milieux populaires et avides de revanche sociale, tous deux ont acquis leur notoriété pendant des périodes de crise économique et sociale, marquées par un fort désenchantement à l’égard du système parlementaire.

      Dans ce saisissant portrait croisé, Gérard Noiriel analyse les trajectoires et les écrits de ces deux polémistes, en s’intéressant aux cibles qu’ils privilégient (étrangers, femmes, intellectuels de gauche, etc.) et en insistant sur les formes différentes que ces discours ont prises au cours du temps (car la législation interdit aujourd’hui de proférer des insultes aussi violentes que celles de Drumont). L’historien met ainsi en lumière une matrice du discours réactionnaire, et propose quelques pistes pour alimenter la réflexion de ceux qui cherchent aujourd’hui à combattre efficacement cette démagogie populiste.

    • @unagi Oui, je viens de finir son « Histoire populaire de la France », et c’est assez frappant dedans, soit il écarte le terme pour une raison ou une autre (par exemple parler de racisme avant le 19èmereviendrait à commettre un anachronisme en appliquantt une grille de lecture contemporaine au passé), soit il l’utilise entre guillemet et avec pas mal précautions.

      Le cas le plus frappant est le passage suivant, à propos des discriminations dans l’éducation et le travail envers « les migrants originaires de Turquie, des pays du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne » :

      Même ceux qui obtiennent de bons résultats scolaires sont confrontés à des discriminations qui résultent des préjugés négatifs dont ils sont victimes. Jean-Philippe Dedieu l’a montré à propos des avocats d’origine africaine qui ne parviennent pas à se constituer une clientèle car les plaignants refusent d’être représentés par des Africains. Tout les métiers de représentation sont particulièrement exposés à ce type de problèmes. Sur le plan politique, c’est l’une des raison qui expliquent que les candidats issus des minorités soient rarement élus. Plutôt que d’utiliser le terme aujourd’hui galvaudé de « racisme », il me semble préférable de s’interroger sur les préjugés associant une origine à une compétence, car ils pénalisent ceux qui ne sont pas conforme au modèle dominants.

      Exposer un exemple de discriminations racistes, en refusant de parler de racisme parce que le terme est « trop galvaudé », ça se pose là, quand même...

  • Réflexions sur « les leçons de l’histoire » Gérard Noiriel - 17 Juillet 2019
    https://noiriel.wordpress.com/author/grrdnrl

    Je n’ai pas pu alimenter mon blog au cours de ces dernières semaines car j’ai dû mettre les bouchées doubles pour terminer à temps l’ouvrage qui va paraître en septembre à la Découverte, sous le titre Le venin dans la plume. Edouard Drumont, Eric Zemmour et la face sombre de la République. Je reprendrai régulièrement ce blog à la rentrée. En attendant, je vous propose de méditer sur cette tribune que j’ai publiée dans le Monde le 15 juillet.

    Dans l’un des musées de Münich (l’Alte Pinakothek), est conservé un tableau d’Albrecht Altdorfer intitulé « la bataille d’Alexandre ». Il célèbre en apparence la victoire d’Alexandre le Grand face aux roi des Perses Darius III, lors de la fameuse bataille d’Issos en 333 avant JC. Toutefois, lorsqu’on observe attentivement ce tableau, on ne peut qu’être frappé par un énorme anachronisme. Ce n’est pas Alexandre, en effet, qui est représenté, mais l’empereur Maximilien . Et les combattants « perses » ressemblent en tous points aux soldats turcs qui assiégeaient la ville de Vienne en 1529, l’année même où Altdorfer exécuta son tableau.

    Dans son livre l_ e Futur passé, _ l’historien Reinhart Koselleck a pris cet exemple pour montrer qu’à cette époque, « présent et passé se trouvaient englobés dans un seul et même horizon historique »1. En raisonnant à partir d’un concept de temps continu et homogène, les Européens voyaient l’histoire comme un réservoir d’exemples, dans le prolongement de l’« Historia magistra vitae » (« l’histoire éduque la vie »), défendue dès l’Antiquité par Cicéron. Le formidable choc qu’a provoqué la Révolution française a bouleversé ce schéma en imposant la conviction que les hommes pouvaient, par leurs actes, provoquer des ruptures décisives dans le cours de l’histoire. Devenu étranger à notre présent, le passé n’est plus désormais perçu comme un réservoir d’exemples, mais il peut encore éclairer nos conduites, à condition de mettre en œuvre des méthodes spécifiques pour décrypter les traces qui sont parvenues jusqu’à nous.

    Ce nouveau rapport entre le passé et le présent s’imposa au début du XIXe siècle avec « l’école historique allemande » qui fut le point de départ de l’histoire comme discipline savante. Il existe encore aujourd’hui des essayistes qui conçoivent le passé comme un réservoir d’exemples et qui veulent nous faire croire que « l’histoire repasse toujours les mêmes plats ». Néanmoins, les historiens sérieux se situent à l’intérieur du cadre conceptuel construit au début du XIXe siècle. Tous partent du principe que le passé diffère du présent, même s’ils ne sont pas d’accord sur les leçons que l’on peut tirer de l’histoire.

    Les marxistes ont cherché dans le passé des lois permettant d’orienter les luttes du présent et de prédire l’avenir. Leurs prophéties ayant été cruellement démenties par les faits, cette manière de relier le passé au présent a été abandonnée, au profit d’autres perspectives, moins ambitieuses, mais plus crédibles. Même s’il n’existe pas de lois de l’histoire, comparables aux lois de la physique ou de l’astronomie, on peut mettre en évidence des processus de longue durée, comme l’a fait par exemple Norbert Elias en montrant que le développement des sociétés humaines avait produit une extension incessante des « chaînes d’interdépendance » reliant les hommes entre eux. C’est aussi dans cette perspective que s’est développée l’histoire structurale de Fernand Braudel qui recherchait derrière l’écume des événements, des constantes de longue durée.

    La sociologie durkheimienne a exploré une autre facette des relations passé/présent, que Pierre Bourdieu a résumée dans un article intitulé « le mort saisit le vif »2. On peut éclairer le présent en montrant combien il est conditionné ou déterminé par le passé, que ce soit dans la langue, dans les institutions, les formes matérielles, les structures mentales. Dans cette perspective, le rôle civique de l’historien est comparable à celui du psychanalyste : ramener à la conscience le passé refoulé pour permettre aux citoyens de s’émanciper des contraintes qui pèsent sur eux sans qu’ils le sachent. C’est cette fonction sociale de l’histoire qu’évoquait Marc Bloch quand il disait que l’histoire doit « aider les hommes à mieux vivre ».

    Ces différentes façons d’éclairer le présent en s’appuyant sur le passé sont autant d’outils qu’un historien peut combiner pour apporter sa petite contribution aux débats d’actualité. Prenons l’exemple de la polémique qui s’est développée ces derniers mois à propos du « retour des années 1930 ». Elle a été fortement alimentée par les propos du président de la République qui s’est dit « frappé par la ressemblance entre le moment que nous vivons et celui de l’entre-deux-guerres ». Cette petite phrase avait une finalité politique évidente. Les élections européennes approchant, le chef de l’Etat s’efforçait d’exploiter à son profit l’idée que « le mort saisit le vif », pour mobiliser le camp libéral contre le camp nationaliste. Des noms comme Mussolini, Hitler, Pétain, de même que les mots « nazisme » ou « fascisme » conservent aujourd’hui une forte charge émotionnelle car notre mémoire collective est encore hantée par les fantômes de cette époque. Il n’est donc pas surprenant que les idéologues de l’extrême droite ait aussitôt réfuté ces analogies en dénonçant la « dramatisation » et « l’amalgame » faite entre les dirigeants populistes de l’Europe actuelle et les dictateurs de l’entre-deux-guerres.

    Sans chercher à arbitrer ce genre de polémiques, l’historien peut mettre en évidence de nombreuses similitudes entre la période actuelle et les années 1930. De même que la crise du capitalisme (le « jeudi noir » de Wall Street en octobre 1929) a joué un rôle décisif dans la montée en puissance des forces réactionnaires en Europe, de même c’est la crise du capitalisme financier qui explique aujourd’hui l’accession au pouvoir de l’extrême droite dans plusieurs pays européens.

    Un autre point commun tient au type d’arguments que privilégient les partis d’extrême droite pour endoctriner les masses : l’ennemi c’est l’étranger, celui qui nous envahit, qui ne partage pas nos valeurs, nos traditions. On peut aussi constater la similitude des propos visant à dénoncer les élites, et plus particulièrement les gouvernants accusés d’utiliser le pouvoir que le peuple leur a confié pour défendre leurs intérêts personnels. Dans les périodes de crise, ce qu’on appelle maintenant « le populisme » a toujours un impact particulièrement fort, étant donné l’impuissance dans laquelle se trouvent les dirigeants pour résoudre les problèmes du peuple. Ce fut la toile de fond de l’affaire Stavisky, en 1934, qui permit à l’extrême droite de mobiliser une fraction importante des classes populaires pour tenter d’abattre la République.

    Ces points communs ne doivent pas, néanmoins, masquer tout ce qui sépare le monde actuel de celui qu’ont connu les générations précédentes. La charge émotionnelle que conserve la référence aux années 1930 tient au fait que la crise économique et politique a débouché sur une violence de masse sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Or, nous vivons dans une société où la question de la violence ne se pose plus dans les mêmes termes qu’autrefois. Les derniers Français ayant vécu la guerre sur le territoire national auront tous au moins 75 ans en 2020. Jamais la société française n’avait connu une aussi longue période de paix.

    Paradoxalement, cette pacification des relations internationales, qui a touché également notre vie politique intérieure, a facilité le retour de l’extrême droite sur le devant de la scène à partir des années 1980. A la différence de l’Action Française qui prônait la « révolution nationale » pour rétablir la monarchie, l’extrême droite d’aujourd’hui ne dit plus explicitement qu’elle veut abattre la démocratie ; elle prétend même défendre les « valeurs de la République ». Quoi qu’on puisse en penser, cette façon de se positionner dans l’espace public a un fort impact dans la population. En 1934, des millions de Français apportèrent leur soutien au front antifasciste parce qu’ils se sentaient directement concernés par les menaces qui pesaient sur la démocratie. Aujourd’hui, la majorité de nos concitoyens n’éprouvent plus ce genre de craintes. Comment pourraient-ils avoir vraiment peur de dirigeants qui sont invités en « prime time » sur toutes les chaînes télévisées ? C’est l’une des raisons qui explique la difficulté auxquelles se heurtent aujourd’hui les forces progressistes qui veulent développer la solidarité, notamment à l’égard des réfugiés.

    La comparaison entre notre époque et les années 1930 montre une autre différence essentielle. La diminution de la violence physique a eu pour contrepartie une aggravation des nouvelles formes de contraintes, que les sociologues appellent la « violence douce » : la pérénnisation du chômage de masse, la précarisation de l’emploi, l’enchaînement des salariés dans des dispositifs technologiques de plus en plus sophistiqués ont considérablement affaibli les capacité de résistance collective. Alors que les années 1930 avaient été un paroxysme de la lutte des classes, la démobilisation actuelle se traduit par un désintérêt croissant pour la politique ; l’abstention étant aujourd’hui le premier parti des classes populaires.

    Si l’on peut voir dans la référence à l’entre-deux-guerres une volonté de dramatiser la vie politique actuelle, il ne faut pas pour autant négliger une autre leçon de l’histoire. Norbert Elias nous a appris que la tendance historique de très longue durée qui a entraîné une pacification des conduites humaines pouvait être, dans certains cas, brutalement inversée, comme ce fut le cas avec le nazisme. Etant donné que les partis d’extrême droite n’ont pas, eux non plus, de recette miracle pour résoudre la crise, lorsqu’ils mettent la main sur l’Etat en jouant sur les fantasmes national-sécuritaires de l’opinion, ils sont pris dans un engrenage répressif qui les pousse à multiplier les boucs émissaires. Ce qui se passe aujourd’hui au Brésil ou en Hongrie prouve que ce passé-là est toujours bien présent et qu’il peut engendrer notre avenir.

    1 Reinhart Koselleck, Le Futur passé, Ed EHESS, 1990.
    2 Pierre Bourdieu, « Le mort saisit le vif », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1980.

    #Histoire #Gérard_Noiriel #violence #violence_douce #médias #extreme_droite #facisme

  • #«L’Histoire_mondiale_de_la_France»_mise_en_examen (1/8): une histoire dépeuplée?
    https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/140719/l-histoire-mondiale-de-la-france-mise-en-examen-18-une-histoire-depeuplee

    En voulant défaire un roman national fondé sur le mythe d’une homogénéité ethnique du peuple français, l’épais ouvrage « L’Histoire mondiale de la France » a-t-il négligé certaines dimensions populaires du récit national ? Dialogue, à Avignon, entre les historiens Quentin Deluermoz et Patrick Boucheron.

    #Gérard_Noiriel,_Histoire_populaire_de_la_France,_Patrick_Boucheron,_Histoire_Mondiale_de_la_France,_récit_national,_Michelle_Zancarini-Fournel,_Quentin_Deluermoz,_roman_national

  • Quand l’#histoire chante un air #populaire (#Gérard_Noiriel)
    https://grozeille.co/quand-lhistoire-chante-un-air-populaire-gerard-noiriel

    « Le populaire dans tous ses états »
    https://noiriel.wordpress.com

    je me situerais moi-même suivant un troisième profil qui a été historiquement incarné par des sociologues comme #Durkheim ou #Bourdieu, #Foucault également. C’est d’ailleurs de lui que vient la formule pour le nommer : « intellectuel spécifique ». Je conçois donc mon engagement dans la mesure où je ne me contente pas de produire des connaissances, chose que je suis censé faire suivant ma profession d’enseignant-chercheur. J’essaye aussi de transmettre les connaissances que j’ai produites, dans un langage adapté à des publics qui ne sont pas spécialistes. Beaucoup de chercheurs restent dans la sphère universitaire : ils sont ce que j’appelle des « savants purs ».

    Je trouve cela très clair dans un passage où Bourdieu explique pourquoi, dans les années 1970, les syndicats privilégiaient les revendications salariales. En disant « j’ai mal au salaire » au lieu de dire « j’ai mal partout », ils cherchaient à unifier, grâce au langage, les souffrances multiples qui affectent les classes populaires. Au XVIe siècle par contre, les classes populaires ne disaient pas « j’ai mal au salaire » mais « j’ai mal à la foi ». La Réforme 3 ouvre la voie à toute une série de révoltes qui, si elles n’expriment pas forcément un malaise chrétien, passent par les canaux religieux.

    Ce qui se passe dans la sphère domestique, c’est très important. Dans mon livre sur le clown Chocolat, j’avais essayé de montrer que, dès qu’on rentre dans la sphère domestique, on rentre aussi dans une logique de familiarité. Les catégories construites rationnellement et intellectuellement explosent : vous ne verrez plus seulement des « races » : le nègre, ou le noir, ou le juif, parce que vous faites face à une personne qui est définie par de multiples critères. C’est là où je suis en désaccord avec d’autres courants de la recherche sur ces questions : ce qui compte pour moi, ce sont les individus, « la société des individus » comme disait Norbert #Elias. De ce fait, je pars aussi de la diversité des critères identitaires. Chacun d’entre nous est le produit de nombreux critères identitaires qui se combinent différemment à chaque fois. Si l’on ne s’intéresse qu’à l’un d’entre eux, on tombe dans le piège de l’essentialisme. Essentialisme que l’on retrouve autant dans l’extrême droite que dans l’extrême gauche identitaire. J’ai donc choisi de parler de ces formes paradoxales de résistance plutôt que d’autres formes plus connues, comme le marronnage (fuite d’un esclave hors de la propriété de son maître).

    J’étais content de voir que Jürgen #Habermas, dans un texte que j’ai lu il y a peu, disait qu’au lieu d’être « ni de droite ni de gauche », il fallait que les partis se repositionnent clairement sur les deux pôles qui structurent le champ politique. Car cette tendance au « ni de droite ni de gauche » a correspondu à une évolution malheureuse de la sociale-démocratie en Europe : Schroeder en Allemagne, Tony Blair en Angleterre. Ces gens-là ont repositionné la gauche du côté du libéralisme. Je crois qu’on est en train de sortir de cette phase. Même une fraction du capitalisme se rend compte qu’on va droit dans le mur. C’est qu’il y a aussi des tensions internes au capitalisme, les dominants ne sont pas tous unis, ils ont des intérêts divergents ! Et donc il y a des opportunités qui peuvent s’avérer positives pour ceux qui aspirent à ce que le monde change et soit moins injuste…

  • DAJA : une association engagée dans des projets d’éducation populaire. | Clown Chocolat
    http://clown-chocolat.com/daja-une-association-engagee-dans-des-projets-deducation-populaire

    Nous sommes convaincus que l’action culturelle est aujourd’hui plus que jamais, la meilleure arme pour combattre les replis identitaires, l’intolérance et la haine de l’autre.

    Malheureusement, tous ceux qui devraient agir ensemble pour défendre cet idéal (artistes, chercheurs, acteurs associatifs,…) ne parviennent plus à coordonner leurs efforts.

    #DAJA #Gérard_Noiriel

    Le Parcours Marie Curie : Le Mauvais Genre
    http://www.daja.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=174&Itemid=710&lang=fr

    Production Les Petits ruisseaux en collaboration avec le collectif Daja

    Avec le partenariat de la CCAS et de la CGT. Le spectacle est écrit suite à une commande du 13 février 2018 de la CGT Aquitaine et à partir de leur DVD : « combattre les discriminations et gagner des droits pour les LGBT dans le monde du travail ».

    Ce partenariat avec la CGT a débuté en 2017 dans toute la région Aquitaine avec la programmation de l’exposition, du spectacle : « Chocolat blues » et de nombreux débats et animations. C’est dans la continuité de cette première collaboration que nous préparons cette suite sur le thème de la lutte contre les discriminations LGBT que nous proposons dans les entreprises. Les petits Ruisseaux, le collectif DAJA et la CGT deviennent coproducteurs de la création de l’exposition et du spectacle. Nous remercions la CCAS et la Maison familiale d’Anglet pour la résidence de création du 12 au 20 mars 2018.

    Ce spectacle est la suite du spectacle MarieCurie3.0. On retrouve Anina d’origine rom qui devient coursier-e en vélo pour subvenir au financement de ses études. Ses collègues décident de monter un syndicat auquel elle participe avec enthousiasme. Mais qui va pouvoir les représenter ? Celui qui se propose n’est pas tout à fait dans les normes... Avec ce nouvel épisode on aborde la question du genre et la haine LGBT(qia).

    Les films réalisés sont montés et présentés sur facebook : https://www.facebook.com/collectif.daja.5

  • Un entretien avec Gérard Noiriel, spécialiste de l’histoire populaire qui se conclue par une tentative d’ouverture pour sortir de la violence en convoquant l’art.
    « Pour Macron, les classes populaires n’existent pas » - Libération
    https://www.liberation.fr/france/2018/12/02/pour-macron-les-classes-populaires-n-existent-pas_1695585

    Comment éviter que cela dégénère ?

    Le mouvement pourrait prendre une autre tournure s’il était soutenu par des gens capables de proposer d’autres formes de spectacle que la violence. Je pense par exemple que les artistes, menacés par une remise en cause du statut des intermittents, pourraient se solidariser en renouant avec des formes anciennes de contestation populaire qu’on appelait, bien avant les mouvements ouvriers, les charivaris : l’humour permettait de contester le pouvoir en mobilisant le « rire carnavalesque ». Aujourd’hui, il faut faire le spectacle pour exister dans l’espace public. Si les « gilets jaunes » utilisaient ces ressources, les lieux de blocage deviendraient des lieux de convivialité, ce mouvement deviendrait encore plus populaire. Un mouvement, on lui donne du sens. Si on laisse les forces violentes et l’extrême droite prendre le dessus, il ne faut pas s’étonner si ça dégénère.

    #giletsjaunes #violence #artistes

  • « Pour Macron, les classes populaires n’existent pas » - Libération
    https://www.liberation.fr/france/2018/12/02/pour-macron-les-classes-populaires-n-existent-pas_1695585

    Il y a un fait nouveau, c’est Internet…
    Le #mouvement_ouvrier a beaucoup fait pour discipliner les luttes sociales. Mais aujourd’hui, en effet, il y a en parallèle une crise de la #représentation_syndicale et une montée en puissance des médias et d’Internet qui permettent de coordonner le mouvement. Il y a une sorte de démocratisation de l’image, on le voit bien avec ces manifestants ou ces casseurs en train de se filmer. Cela n’a jamais existé de cette façon-là.

    C’est le point commun entre l’élection d’Emmanuel Macron et le mouvement des « #gilets_jaunes ». Il était un outsider, extérieur aux partis politiques, il a gagné les élections en utilisant lui-même les réseaux sociaux. Ceux-ci, et les médias qui relaient l’actualité en continu, donnent de nouveaux moyens pour réactiver la #démocratie directe, ce qui nous ramène à une époque antérieure au mouvement ouvrier structuré.

    Même Georges Clemenceau, référence de Macron, a été haï par le peuple quand il a violemment réprimé la révolte viticole en 1907

  • Histoire populaire de la France | l’Egrégore
    http://audioblog.arteradio.com/post/3088124/20181008__histoire_pop_de_la_france

    A l’occasion de la sortie en librairie du livre de Gérard Noiriel “Une histoire populaire de la France”, nous diffusons l’enregistrement d’une intervention enregistrée le 26 septembre à Paris au CICP. L’ambition de l’historien est à travers cette domme d’éclairer la place et le rôle du peuple dans tous les grans événements et les grandes luttes qui ont scandé son histoire depuis la fin du Moyen Age : les guerres, l’affirmation de l’Etat, les révoltes et les révolutions, les mutations et les crises, l’esclavage et la colonisation, les migrations, les questions sociale et nationale. Durée : 2 épisodes d’1h chacun. Source : Radio (...)

    http://sons-audioblogs.arte.tv/audioblogs/sons/3047541/3090401_20181008_Une_histoire_populaire_de_la_France.mp3

  • Histoire populaire de la France
    En 1980, l’universitaire Howard Zinn publiait une « Histoire populaire des États-Unis » afin de redonner la parole à ceux qui en avaient été privés — les femmes, les Amérindiens, les esclaves… Trois décennies plus tard, #Gérard_Noiriel s’est lancé dans un projet comparable au sujet de la #France. De la guerre de Cent Ans à nos jours, son ouvrage décortique les relations de pouvoir au sein de la société.
    https://www.monde-diplomatique.fr/2018/08/NOIRIEL/58948
    https://agone.org/memoiressociales/unehistoirepopulairedelafrance
    #histoire


    À paraître le 19/09/2018

  • Vers un racisme (vraiment) français ? | Le blog de Christine Delphy
    http://delphysyllepse.wordpress.com/2016/09/27/vers-un-racisme-vraiment-francais
    Vers un racisme (vraiment) français ?
    Par #Gérard_Noiriel, historien, avec l’aimable permission de l’auteur.
    Publié d’abord dans le Monde du 25.09.16.
    #racisme #histoire_politique #carte_de_séjour #loi_sécuritaire

    Gérard Noiriel
    Une histoire populaire de la France
    Du XIVe siècle à nos jours

    À paraître en mars 2017
    Souscription au prix de 20 € (prix public 28 €)

    http://agone.org/memoiressociales/unehistoirepopulairedelafrance

  • Vers un racisme (vraiment) français ?

    Les politiciens de tous bords se ­livrent aujourd’hui une concurrence effrénée pour capter les pulsions sécuritaires et xénophobes qui traversent l’opinion. Ce phénomène n’est pas inédit. Il s’est déjà produit dans les années 1930.

    Dès le début de cette décennie, la droite et l’extrême droite rendent les immigrés responsables de la très grave dépression économique qui vient d’éclater. La France ferme ses frontières, mais des centaines de milliers de migrants fuyant les régimes totalitaires tentent de trouver refuge dans le pays des droits de l’homme. La crise sociale et les antagonismes politiques alimentent une violence dans laquelle sont impliqués parfois des étrangers.

    En 1932, le président de la République française, Paul Doumer, est assassiné par un réfugié russe ; en 1934, le ministre des affaires étrangères, Louis Barthou, périt dans un attentat commis par les membres d’une organisation terroriste originaire des Balkans.

    La même année, Alexandre Stavisky, fils d’un réfugié juif ukrainien, principal instigateur d’un immense scandale ­politico-financier, est retrouvé mort dans le chalet où il se cachait. C’est l’étincelle qui déclenche les émeutes antiparlementaires orchestrées par l’extrême droite le 6 février 1934. La fusillade fait plusieurs dizaines de morts et 2 000 blessés.

    Amalgame et surenchère

    Ces événements extérieurs et intérieurs alimentent un sentiment croissant d’insécurité, sentiment manipulé par les journalistes et les politiciens qui pratiquent l’amalgame en incriminant l’ensemble des étrangers vivant en France.

    Les élus de droite et d’extrême droite se lancent alors dans une surenchère de mesures xénophobes. La loi du 10 août 1932 autorise la mise en œuvre de quotas de travailleurs étrangers dans certaines branches d’activité. Pour satisfaire ceux qui ne veulent plus d’immigrés dans leur commune, on entrave ensuite leurs déplacements grâce à des cartes de séjour dont la validité est limitée à un seul département.

    En 1934, est adoptée une loi qui exclut les nouveaux naturalisés de la profession d’avocat, sous prétexte que « la culture française et le génie de la race [leur] sont inconnus ». L’année suivante, la mesure est étendue au corps médical.

    La victoire du Front populaire marque une pause dans ces dérives. Mais elle exacerbe les haines de l’extrême droite. Cette dernière s’attaque à ceux qui ne veulent pas s’assimiler, qui n’ont pas de beaux noms français, bref, qui ne sont pas de vrais descendants des Gaulois.

    Le fossé entre « eux » et « nous » se déplace de la nationalité (Français/étrangers) vers la religion (chrétiens/juifs). Le 6 juin 1936, Léon Blum, le nouveau chef du gouvernement du Front populaire, est insulté à la Chambre des députés par Xavier Vallat, l’un des leaders de la droite républicaine : « Pour gouverner cette nation paysanne qu’est la France, il vaut mieux avoir quelqu’un dont les origines, si modestes soient-elles, se perdent dans les entrailles de notre sol, qu’un talmudiste subtil. »

    « Français de fraîche date »

    La gauche au pouvoir n’étant pas parvenue à résoudre la crise, certains de ses plus éminents représentants finissent par se rallier aux positions de la droite national-sécuritaire. A la fin de l’année 1938, Edouard Daladier, dirigeant du Parti radical, qui avait été l’un des principaux artisans du rassemblement des forces du Front populaire (dont il a été lui-même ministre), promulgue des ­décrets-lois qui légalisent l’internement des « indésirables étrangers » dans des camps.

    Il s’attaque également aux Français naturalisés, qui sont désormais exclus de la fonction publique et du barreau pendant dix ans et privés du droit de vote pendant cinq ans. La loi de 1927 sur la déchéance de nationalité est aggravée pour atteindre tous ceux qui commettent des actes jugés « incompatibles avec la qualité de citoyens français ».

    Ces mesures créent une catégorie de citoyens de seconde zone (ceux que les journaux appellent les « Français de fraîche date »). Mais comme la menace et les discours sur la menace n’ont pas disparu pour autant, l’extrême droite a beau jeu de reprocher à Daladier son « laxisme ».

    Il faut aller encore plus loin. Après la nationalité, la religion, les racines, il ne reste plus qu’un échelon sur l’échelle des assignations identitaires, celui de la « race française ». C’est elle qu’il convient désormais de protéger.

    Défendre « l’identité nationale »

    Le mot « racisme » désignait, à cette époque, un programme (ou un projet) politique révolutionnaire, calqué sur le programme politique marxiste, sauf que la lutte des classes était remplacée par la lutte des races.

    Jusque-là, les politiciens français avaient toujours condam­né le racisme, car il était considéré comme une invention allemande. Se dire publiquement « raciste », c’était donc briser un tabou, franchir un palier, en prouvant ainsi à l’opinion qu’on allait enfin « nettoyer les écuries d’Augias ». Mais il fallait néanmoins éviter d’apparaître comme un émule d’Hitler. C’est pourquoi l’innovation consistera à revendiquer un « racisme français ».

    En mars 1939, l’avocat René Gontier est le premier à publier un livre exposant explicitement ce nouveau programme politique (Vers un racisme français, éd. Denoël). Il défend un racisme qu’il juge compatible avec les idéaux républicains des droits de l’homme. « Ce racisme français est un aspect de la défense nationale. Il diffère du racisme allemand car le Français est humaniste d’instinct. » (sic !) Il poursuit : « Racisme, je le répète, ne signifie pas asservissement d’une race par une autre, mais bien respect de toutes les races dont la fusion n’est pas à souhaiter. »

    Le racisme français prôné par Gontier vise à défendre « l’identité nationale » en prenant des mesures contre les deux menaces mortelles qui, selon lui, pèsent sur elle.

    Menace coloniale et juive

    La première concerne les migrations coloniales. « Nos sujets coloniaux viendront plus nombreux dans la métropole et seront tentés d’y rester. Alors on ne verra plus le vrai visage de la France, ­nation blanche, mais celui d’une France métisse. Que l’esprit le plus fermé à l’idée d’un tel péril évoque cette France future. Le poète noir de Champagne ressemblera-t-il à Racine ou à Molière ? Et le philo­sophe jaune rappellera-t-il Descartes ou Auguste Comte ? Si la France n’adopte pas un régime raciste sage, j’estime que le ­génie de notre peuple est gravement ­ menacé. »

    Il faut noter que, pour Gontier, la menace coloniale ne concerne pas les Arabes, car l’islam n’a pas encore été placé au centre du discours national-sécuritaire. « Parmi les sujets assimilables, on rangera les Arabes et les Berbères. Véritables Blancs, leur mélange avec les Français n’offre aucun danger. C’est donc les Jaunes et les Noirs qui devront être déclarés racialement inassimilables, leur intrusion dans le peuple français risquant d’en modifier la composition. »

    La seconde menace, la plus grave aux yeux de Gontier, ­concerne les juifs, présentés comme les ennemis de l’intérieur. Ce n’est pas leur religion qu’il incrimine, mais leurs caractéristiques raciales ainsi définies : « En leur qualité de Blancs métissés de sang nègre et jaune, le mélange des juifs avec les Français est à réprouver. Aucun lot de gènes inassimilables ne doit pénétrer dans le corps national. »

    Gontier relaye ainsi l’antisémitisme extrêmement répandu chez les médecins et les avocats, qui accusent les juifs d’avoir colonisé les professions libérales et la fonction publique.

    Machine infernale

    Gontier prône des solutions radicales afin d’anéantir définitivement les menaces qui pèsent sur l’identité française. Pour se protéger des migrants issus de l’empire colonial, il propose une loi rédigée ainsi : « La qualité de citoyen ne peut être accordée qu’aux personnes de race blanche. Elle ne le sera point aux personnes de couleur et aux métis ».

    Pour en finir avec les ennemis de l’intérieur, il ébauche un projet de statut excluant les juifs de la fonction publique.

    Le volet antisémite du « racisme français » défendu par Gontier sera appliqué par le gouvernement de Vichy. La loi sur le statut des juifs sera en effet adoptée le 3 octobre 1940. Son livre deviendra la référence privilégiée des francistes de Marcel Bucard, mouvement qui sombrera dans la collaboration active avec les nazis, et de Louis Darquier de Pellepoix, le sinistre directeur du Commissariat général aux questions juives. Il faudra une guerre mondiale et plusieurs dizaines de millions de morts pour enrayer cette machine infernale.

    Il ne s’agit pas d’affirmer ici que la France actuelle serait dans une situation comparable à celle des années 1930. Ce rappel historique met néanmoins en relief le danger mortel auquel sont exposées nos démocraties quand elles sont confrontées à d’incessantes surenchères sécuritaires et identitaires.

    A tous ceux (journalistes, politiciens, experts…) qui colonisent aujourd’hui l’espace public pour alimenter à nouveau ces discours, l’historien peut simplement répondre : « Vous ne pourrez pas dire qu’on ne vous avait pas prévenus. »

    Gérard Noiriel

    http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/09/26/vers-un-racisme-vraiment-francais_5003205_3232.html#MpHK743bIUmZm10O.99

  • Une histoire populaire de la France. Du XIVe siècle à nos jours
    http://agone.org/memoiressociales/unehistoirepopulairedelafrance/index.html

    Souscription pour livre à paraître

    Cette histoire se veut « populaire » au sens où elle s’adresse au grand public, mais aussi en raison de son objet. Le but est de montrer, preuves historiques à l’appui, que ce ne sont pas les « grands hommes » (ni « les grandes femmes ») qui font l’histoire, mais le peuple. Pour que « ceux d’en bas » puissent constituer un véritable « peuple » (au sens politique du terme) et non plus une simple population d’individus répartis sur un territoire, il faut qu’ils soient liés entre eux. Ce lien, ce n’est pas le « sentiment d’appartenance à la nation » – comme veulent nous le faire croire les idéologues républicains – mais la domination exercée par le pouvoir d’État et les résistances de ceux qui la subissent.
    Dans cette perspective, l’histoire populaire de la France débute avec le prélèvement des impôts directs sur ses sujets, coup de force qui suscite un immense mouvement de révolte au cours duquel s’opère la jonction du peuple des villes et du peuple des campagnes.
    En prenant, comme fil conducteur, ce processus de domination/résistance, l’ouvrage éclaire sous un jour nouveau tous les grands événements qui ont scandé l’histoire de la France depuis la fin du Moyen Age (l’esclavage, la colonisation, les migrations, les révoltes et les révolutions, les guerres, les crises économiques et politiques).
    « La France » étant ici définie comme l’ensemble des territoires qui ont été placés, à un moment où un autre, sous la coupe de l’État français (ce qui inclut toutes les possessions coloniales), cet ouvrage est aussi un monument élevé aux multiples composantes des classes populaires qui ont construit ce pays, depuis le XIVe siècle jusqu’aujourd’hui.

  • #Roschdy_Zem réussit son « Chocolat »
    https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/040216/roschdy-zem-reussit-son-chocolat

    Omar Sy et #James_Thierrée, dans « Chocolat », de Roschdy Zem Roschdy Zem raconte le destin du premier artiste noir de la scène, à la fin du XIXème et au début du XXème siècle. James Thierrée et #Omar_Sy, l’amour du spectacle et les formes paradoxales du racisme : une remarquable réussite dans le ciel sombre du cinéma commercial français.

    #Culture-Idées #chocolat #Gérard_Noiriel

  • Entretien avec le philosophe Alain Brossat sur la question de la figure de l’étranger en France et le discours politique qui l’accompagne.
    http://www.lesinrocks.com/2013/07/17/actualite/la-france-a-peur-11409641

    Pourquoi la question de « l’étranger parmi nous » obsède-t-elle aujourd’hui, de manière démesurée, le discours politique ?

    #Alain_Brossat - Le geste philosophique dont je me sens proche s’attache davantage au « comment » qu’au « pourquoi », je veux dire aux causes ultimes ou à l’origine première des #objets ou #phénomènes sur lesquels nous travaillons. Dans ce #travail, je pars de ce #constat : d’une part, la question de l’#étranger, telle qu’elle est non seulement mise en #discours mais aussi mise en pratique par nos #gouvernants, est le domaine par excellence où les éléments de rationalité, les #stratégies, l’art de #gouverner, etc., sont constamment envahis et contaminés par les #fantasmagories. C’est, par opposition à « l’imagination au #pouvoir », le basculement et la fuite perpétuels dans l’#imaginaire, un imaginaire #réactif peuplé d’une multitude de #menaces disparates et de projections fantastiques sur les parois de la caverne du présent – le spectre du terrorisme islamique, l’insoutenable envahissement de nos cités par les #Roms, insupportables #parasites, etc.

    Un indice très sûr de cette dérive de la #politique de l’étranger de nos gouvernants dans les eaux de l’imaginaire #sécuritaire est son écart croissant avec les analyses produites par les corps de spécialistes disposant d’une expertise sur ces questions et incarnant, disons, un certain #principe de #réalité#démographes, #sociologues, #historiens, etc. Ce n’est pas par hasard que ceux qui inspirent les ministres de l’Intérieur en la matière (ceux-là mêmes qui donnent le la de la #politique de l’étranger réduite, symptomatiquement, aux conditions d’une politique de l’#immigration) sont des exaltés de la #défense #sociale repeints aux couleurs de la #criminologie comme Alain Bauer plutôt que des historiens ou des démographes respectés comme #Gérard_Noiriel ou #Hervé_Le_Bras… Ce que vous appelez la démesure en rapport avec cette question, c’est tout simplement pour moi le fait que le discours et les pratiques des gouvernants soient, en la matière, émancipés de toute prise en compte des éléments majeurs constitutifs du réel – voir la façon dont cette politique met en avant une supposée lutte contre l’ »immigration clandestine » et le « travail au noir » dont les promoteurs ne peuvent ignorer qu’ils constituent des éléments structurels dans des secteurs d’activité économique aussi importants que le #bâtiment, la #restauration, la #confection, etc.

    En quoi le sort réservé à l’étranger s’inscrit selon vous dans la longue histoire des persécutions liées au déploiement de l’Etat moderne ?

    Question essentielle à tous égards. Dans son cours au Collège de France intitulé « Il faut défendre la société », #Michel_Foucault énonce une thèse forte : le racisme, dit-il en substance, ce n’est pas en premier lieu une question d’#idéologie dévoyée, de mauvais héritage, de relations entre communautés virant à l’aigre, c’est une #technologie de pouvoir. Pour lui, le racisme devient le problème perpétuel de la politique moderne et une arme de destruction massive dès lors qu’il entre en composition dans les mécanismes de l’#Etat ; c’est qu’il est l’un des gestes décisifs par lesquels s’affirme la capacité de gouverner une #population, le geste consistant à fragmenter cette population, à produire et reconduire la coupure entre cette part des gouvernés qui a vocation à être placée sous le signe de la prise en charge de la vie et une autre, placée sous un signe de mort. Pour Foucault, ce partage (au sens de séparation) est un élément fondateur de l’exercice du pouvoir dans nos #sociétés ; il est très visible dans un temps où les massacres et le #travail #forcé accompagnent la #colonisation tandis qu’en métropole on installe le tout-à-l’égout dans les villes et on met en place la médecine sociale. Il est moins exposé aujourd’hui mais n’en demeure pas moins opérant en tant que matrice, opérateur fondamental du #biopouvoir. Comme l’a montré #Didier_Fassin dans un récent ouvrage, La Force de l’ordre, les #habitants des #quartiers #défavorisés sont soumis à un régime de police (celui qu’imposent les brigades anticriminalité) totalement différent de celui qui prévaut dans les #centres-villes ; la bavure policière, comme action homicide sans crime, telle qu’en font les frais en règle générale des sujets #postcoloniaux, est un autre exemple probant de la perpétuation de ce partage implacable entre cette part de la population (que j’appelle « l’#autochtone_imaginaire ») et cette autre qui se trouve exposée à cette violence du pouvoir dont l’abandon constitue la ligne d’horizon.

  • Guéant, Gobineau et les « valeurs républicaines » - PERFORMANCES. (Science, culture et politique)
    http://noiriel.over-blog.com/article-gueant-gobineau-et-les-valeurs-republicaines-99094335.htm

    Ce n’est pas un hasard si le mot « racisme » apparaît en France au début du XXe siècle (pendant l’affaire Dreyfus). En tant que doctrine politique, le racisme présuppose l’égalité et l’homogénéité des citoyens appartenant à un même Etat national. C’est le peuple français tout entier qui est désormais érigé en « aristocratie » face aux autres peuples de la terre. Ceux qui tentent de discréditer les propos de Claude Guéant en affirmant qu’ils ne sont pas « républicains » font fausse route. Ils ne veulent retenir qu’une facette de la République : les droits de l’homme. Mais la République c’est aussi le régime politique qui a justifié la colonisation au nom de la supériorité de la civilisation française ; le régime qui a placé, dès la Première Guerre mondiale, les travailleurs immigrés issus des pays en guerre avec la France, dans des camps de concentration.

    #Histoire #Gérard_Noiriel