Manipulation psychologique : un homme condamné en Valais | 24 heures
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En créant un savant climat d’angoisse, un homme a poussé sa compagne à douter de sa propre santé mentale. Il a été condamné à 50 mois de prison ferme par la justice valaisanne.
En bref :
Un Français établi dans le Bas-Valais était accusé notamment de contrainte, pour avoir poussé sa compagne à douter de sa raison.
L’instruction a mis au jour une précédente relation, durant laquelle, cet homme avait incité son ex à se prostituer.
Messages mystérieux, menaces, simulation de cambriolage ont servi à bâtir un climat d’angoisse.
L’homme écope d’une peine privative de liberté de 50 mois, assorti d’une expulsion pour une durée de 7 ans du territoire suisse.
L’affaire est digne d’un thriller psychologique, tant les faits présentés lundi devant le Tribunal de district de Martigny sont rocambolesques et glaçants. Deux femmes – Elena* et Célia* – accusent Dorian* de les avoir maintenues sous son emprise, poussant l’une à se prostituer et la seconde à douter de sa propre santé mentale.
Une quinzaine de chefs d’inculpation pèsent sur le prévenu, dont la contrainte, la diffamation ou encore la violation du domaine privé, pour avoir pris des photos de l’une de ses compagnes en sous-vêtements, alors qu’elle dormait. En préventive depuis près de 600 jours, ce Français de 27 ans établi dans le Bas-Valais s’étonne de ces accusations, « si tant est que je sois coupable », lâche-t-il avec aplomb. Les comportements décrits dans l’acte d’accusation brossent le portrait d’un homme manipulateur, dénué d’empathie.
Hackers, menaces et somnambulisme
Sa relation avec Célia, de cinq ans sa cadette, n’a duré qu’une petite année. Le couple, qui s’est rencontré en février 2023, se met en ménage en juin de la même année, en compagnie d’un colocataire et ami du prévenu.
Au cours de cette période, Dorian convainc Célia de se convertir à l’islam et de porter le voile. Peu à peu, il la pousse à couper tous ses liens sociaux. Ayant accès à tous ses supports numériques, l’accusant de le tromper, il l’oblige à supprimer ses contacts masculins.
Mi-décembre, Célia décide de quitter Dorian et prend un appartement. Précisément à cette période, le téléphone de la plaignante est piraté et des messages sont envoyés à ses proches depuis les comptes de Célia. Dorian lui fait croire que c’est elle qui les a envoyés et qu’elle les a ensuite effacés. Il lui explique que les données de géolocalisation de son téléphone montrent qu’elle se promène la nuit, se couchant parfois sur les rails. Il décrit des soliloques nocturnes, des crises de somnambulisme, des coupures totales avec la réalité.
De fait, la suite des événements prend un tour surréaliste. Convaincue d’être un danger pour elle-même, Célia renonce à déménager et accepte la prise d’un neuroleptique. Dans le même temps, les pirates haussent le ton et profèrent des menaces de mort si le couple venait à se séparer.
Les faits inexpliqués se poursuivent : entrées sans effraction dans l’appartement, mise en scène d’un cambriolage, véhicule qui s’arrête près du couple au milieu de la nuit… Le climat d’angoisse est complet.
Quelles raisons ces pirates avaient-ils de s’en prendre au couple ? « Aucune idée », répond le prévenu. Pourquoi cachait-il dans son slip un téléphone miroir, dont la configuration lui permettait de l’utiliser comme s’il s’était agi de celui de Célia, le jour de son arrestation ? Pourquoi les menaces ont-elles cessé à cette date ? L’accusé reste muet à ce sujet.
Son avocat, Me Jean-Valéry Gilliéron y voit des faits « trop exagérés pour être vrais ». Le Ministère public a trouvé en son client « un coupable idéal, occultant les éléments à décharge : les auteurs des messages restent inconnus à ce jour. Par ailleurs, la plaignante entretenait des relations compliquées avec ses proches ; faire peser ces difficultés sur sa relation avec Dorian est facile. »
« Un système, un art de vivre »
L’instruction a pourtant mis au jour des agissements similaires envers une ex-compagne, Elena, que l’intéressé a fréquentée entre 2019 et 2023. Selon son avocate Me Marie Mouther, « ces similitudes témoignent d’un système rodé, d’un véritable art de vivre ».
Contre la promesse, à terme, d’une relation stable, Elena l’a soutenu financièrement, lui versant un total de 67’000 francs sous forme de dons et de prêts et se prostituant pour lui, lui laissant l’intégralité des gains liés à cette activité. « Il m’avait dit qu’il se suiciderait si je ne l’aidais pas ; qu’il préférait mourir que d’être dans la galère. »
À l’époque, Elena venait de subir un avortement et avait perdu un ami, qui s’était donné la mort. Pour son avocate, Dorian « a usé de ces plaies ouvertes pour satisfaire ses propres besoins égoïstes ».
Elena et Célia ont-elles péché par excès de naïveté ? Selon Jean-Valéry Gilliéron, en tout cas, l’emprise exercée reste à démontrer : Elena s’est montrée proactive dans son activité de prostitution, composant l’annonce en ligne et consultant Dorian sur les tarifs, montrant ainsi que sa liberté de décision n’était pas entravée. Quant à Célia, elle a accepté le traitement prescrit par son psychiatre, tout comme elle a décidé de quitter Dorian, puis de résilier son bail et revenir vers lui.
Ces femmes étaient-elles encore capables de discernement ? Marie Mouther souligne : « Ce sont 1885 messages qui ont été envoyés par Dorian en une quarantaine de jours, soit deux toutes les heures, 24 h/24 ! La pression était constante. » L’avocat de Célia, Me Valentin Descombes, appuie : « Il a créé le contexte, il a créé l’angoisse pour obtenir le consentement. »
Un mécanisme de manipulation connu
« Ce genre de schémas se construit dans une stratégie globale qui peut aboutir à une perte partielle du discernement de la victime. Cette dernière peut donner son consentement, sans pour autant que sa liberté de décision soit totale : les deux ne sont pas antinomiques », réagit le Dr. Emmanuel Escard, responsable de l’Unité interdisciplinaire de médecine et de prévention de la violence aux HUG.
L’affaire n’est pas sans évoquer le film « Gaslight », de 1944, qui a donné son nom au gaslighting. Le médecin acquiesce : « C’est un mécanisme de subordination connu, qui peut amener la victime à douter de son ressenti, à se dévaloriser, voire à se saborder. »
Insidieux, ce type de violences semble en progression : « Elles ont toujours existé, mais les violences physiques sont aujourd’hui scrutées avec attention, estime Emmanuel Escard. Les auteurs font en sorte de ne pas laisser de marques et recourent malheureusement à d’autres mécanismes. »
Ces mécanismes, la cour les a identifiés chez Dorian qui a été reconnu coupable de tous les chefs d’inculpation. La présidente souligne la gravité de la faute, un déni total et une absence de repentir. Elle a prononcé une peine de 50 mois de prison sans sursis, assorti d’une expulsion du territoire suisse pour une durée de 7 ans.



















