Frontex continue sa mission en Grèce, malgré de graves violations des droits des migrants
Par Franziska Grillmeier et Ludek Stavinoha
Quelques heures avant que la pluie ne se mette à tomber, le moteur d’un canot pneumatique transportant 43 personnes, dont plus d’une douzaine d’enfants, est tombé en panne en mai 2025 près de l’île de Samos, en mer Egée. « Oh mon Dieu, aidez-nous, s’il vous plaît – le bateau est rempli d’eau », déclare une personne citée dans un rapport d’incident grave rédigé par le bureau des droits fondamentaux (Fundamental Rights Officer, FRO) de Frontex – l’organisme de contrôle quasi autonome de l’agence européenne des frontières. La scène se poursuit ainsi : « Des hommes masqués sont arrivés en bateau – ils sont là pour nous aider. » Un autre migrant répond, selon le rapport : « Ce n’est pas de l’aide. »
Un rapport, publié en mars 2026 et obtenu par « Le Monde » grâce à une demande d’accès à l’information, reconstitue en détail un refoulement survenu en mai 2025, près de l’île de Samos, en Grèce.
Un rapport, publié en mars 2026 et obtenu par « Le Monde » grâce à une demande d’accès à l’information, reconstitue en détail un refoulement survenu en mai 2025, près de l’île de Samos, en Grèce.
Au lieu d’être secouru, le groupe aurait été embarqué à bord d’un navire des garde-côtes grecs et transporté en mer pendant deux heures par des agents grecs. Certains étaient armés, portaient des cagoules noires et ont ensuite jeté les migrants dans deux radeaux de sauvetage gonflables d’une hauteur de plusieurs mètres, après avoir confisqué leurs effets personnels.« Ils ont commencé à donner des coups de pied à tout le monde, y compris aux femmes et aux personnes âgées, pour les jeter à l’intérieur des embarcations, même un bébé de 2 mois », note le rapport, s’appuyant sur le témoignage d’un migrant. Les radeaux de sauvetage sans moteur ont ensuite été « abandonnés » dans les eaux territoriales turques, avant d’être secourus par les garde-côtes locaux.
Portée à l’attention du bureau des droits fondamentaux par une ONG à laquelle les migrants avaient envoyé des enregistrements audio et vidéo, l’enquête, qui a duré plusieurs mois, a conclu que « la succession d’événements constitue une expulsion collective interdite ». Egalement qualifiées de « refoulements illégaux », les actions des garde-côtes grecs constituaient « une violation du droit à la vie des 43 migrants ». Le rapport précise, en outre, qu’il ne s’agissait pas d’« un incident isolé ».
En avril 2025, moins d’un mois avant l’incident survenu près de Samos, le directeur exécutif de Frontex, Hans Leijtens, avait déclaré qu’il devenait de plus en plus « impatient » face au bilan de la Grèce en matière de droits humains. Parmi les pays où Frontex intervient, c’était l’un de ceux qui l’empêchaient de « dormir la nuit », avait-il précisé. Il a reconnu qu’une « nouvelle approche » était nécessaire, dans laquelle Frontex pourrait devoir prendre des mesures « calibrées ». M. Leijtens, ancien commandant de la gendarmerie néerlandaise, a même menacé de suspendre ou de réduire le financement des « actifs cofinancés » – tels que certains navires des garde-côtes grecs – si la Grèce ne prenait pas de mesures concrètes pour respecter les droits des migrants.
La question de la présence de Frontex en Grèce s’articule depuis longtemps autour d’une disposition-clé du mandat de l’agence, défini par un règlement européen. L’article 46 du règlement européen oblige le directeur de Frontex à retirer son financement, à suspendre ou à mettre fin aux activités, partiellement ou totalement, en cas de violations graves ou susceptibles de persister.
Après le naufrage de l’Adriana, au large de Pylos, en juin 2023, qui a coûté la vie à plus de 600 personnes, le bureau des droits fondamentaux avait conseillé à M. Leijtens de suspendre ses opérations en Grèce. Il a toutefois préféré s’engager politiquement auprès des autorités grecques, adoptant, sur le papier, une approche dite en « escalier » au titre de cet article, consistant à exercer une pression progressive sur les Etats membres en infraction.
Tineke Strik, députée européenne néerlandaise des Verts et membre de la commission des libertés civiles, chargée de contrôler Frontex, affirme qu’« il n’y a aucune preuve que la présence de Frontex ait amélioré la situation en Grèce. Au contraire, elle a légitimé les violations des droits qui se poursuivent et a rendu Frontex complice de celles-ci ». Le porte-parole de Frontex, Chris Borowski, a répondu au Monde que « le directeur exécutif suit de près la situation en Grèce et a directement fait part de ses préoccupations en matière de droits fondamentaux aux autorités grecques ».
Un an après que Hans Leijtens, le directeur exécutif de Frontex, a semblé fixer des limites, le bureau des droits fondamentaux (Fundamental Rights Officer, FRO) de Frontex, dirigée par Jonas Grimheden, a continué à signaler à plusieurs reprises de graves violations des droits humains au conseil d’administration de Frontex – son principal organe décisionnel composé de représentants des Etats membres et de la Commission européenne.
Dans un rapport de novembre 2025 soumis au conseil d’administration, M. Grimheden a décrit des « schémas récurrents » de refoulements violents « à proximité ou au départ des îles de la mer Egée » ainsi que des abus commis contre des migrants par les garde-frontières grecs.Alors que Frontex négociait les détails de son nouveau plan opérationnel avec la Grèce, M. Grimheden a averti en janvier M. Leijtens et son adjoint, Lars Gerdes, responsable des opérations de Frontex sur le terrain, que le FRO avait toujours du mal à obtenir des enregistrements vidéo auprès des autorités grecques.
Cette mesure avait été acceptée par la Grèce en 2022 afin d’enregistrer d’éventuels abus à bord des patrouilleurs grecs cofinancés par Frontex. Mais elle n’a jamais été appliquée, même si les caméras avaient été acquises.Dans son courriel, dont Le Monde a obtenu une copie expurgée, M. Grimheden faisait référence à deux rapports sur les incidents graves (SIR) impliquant des navires cofinancés par Frontex. Dans un cas, les autorités grecques ont répondu à une demande d’images en fournissant « une vidéo de 8 secondes montrant une obscurité presque totale ».M. Grimheden a conclu son courriel adressé à la haute direction de Frontex par un constat sans appel : « Nous continuerons d’essayer en 2026, mais nous ne sommes pas optimistes, bien au contraire. »Selon un document interne consulté par Le Monde, M. Grimheden a pris, en mars, une mesure inhabituelle : il a officiellement refusé d’approuver l’opération de Frontex en Grèce pour 2026, demandant à M. Leijtens de subordonner la nouvelle mission à une série de garanties en matière de droits fondamentaux.Sa recommandation faisait référence à un naufrage survenu au large de l’île de Chios le 3 février, qui avait fait 15 morts. Les caméras étaient « éteintes », ont reconnu les autorités grecques. Par ailleurs, des enquêtes indiquent que les garde-côtes grecs auraient pu contribuer au naufrage en « percutant » le bateau de migrants.
Interrogé sur la question de savoir si la Grèce s’était engagée à faire fonctionner des caméras à bord de tous les navires cofinancés dans le cadre du plan opérationnel pour 2026, un porte-parole de Frontex a répondu : « Les garanties énoncées dans le plan opérationnel constituent une exigence, et non une aspiration, et nous insistons pour qu’elles soient respectées ».Les garde-côtes helléniques ont répondu que l’engagement concernant l’utilisation de caméras « se rapportait à un plan de mise en œuvre spécifique de Frontex, qui a été mené à bien en septembre 2024 ». Pourtant, depuis que Frontex a lancé sa nouvelle opération et alors que Jonas Grimheden, qui dirige le bureau des droits fondamentaux, lui a retiré son soutien, les inquiétudes de ce service interne de l’agence européenne ne se sont pas apaisées. « Nous restons très préoccupés par les refoulements, les expulsions collectives et les passages à tabac, ainsi que par l’absence d’implication de Frontex en mer Egée », a déclaré M. Grimheden, lors de la réunion du conseil d’administration de l’agence en juin, comme il l’a raconté ensuite au Monde.
Au total, 33 enquêtes officielles sur d’éventuelles violations des droits ont été ouvertes par le bureau des droits fondamentaux entre janvier 2024 et mars 2026 en Grèce – un chiffre supérieur à celui de tous les autres Etats membres. L’équipe de M. Grimheden a recueilli à plusieurs reprises des preuves de refoulements de migrants aux frontières grecques, tant par voie terrestre que maritime, les victimes faisant état de déshabillage, de passages à tabac et d’agressions sexuelles. Le bureau des droits fondamentaux s’est également plaint à plusieurs reprises des entraves de la Grèce à ces enquêtes.
Interrogé sur la manière dont les autorités grecques avaient réagi aux conclusions et aux allégations du bureau des droits fondamentaux concernant l’implication des garde-côtes grecs dans des violations des droits fondamentaux, un attaché de presse de cette institution a affirmé que celle-ci « examine minutieusement chaque rapport et tous les rapports d’incidents graves émis par le responsable du bureau des droits fondamentaux de Frontex, en fournissant des réponses étayées. En cas de dérogations présumées aux règles de conduite professionnelle, des mécanismes d’enquête interne et de procédure disciplinaire sont mis en œuvre ».L’attaché de presse des garde-côtes a ajouté : « Les pratiques opérationnelles de la garde côtière sont pleinement conformes au cadre juridique national et international applicable, ainsi qu’au devoir moral suprême de protéger la vie humaine en mer. Par conséquent, les gardes-côtes grecs rejettent toute allégation d’activités illégales de quelque nature que ce soit. »
En avril, cependant, dans son rapport d’incident grave, le bureau des droits fondamentaux a conclu, une nouvelle fois, que les manœuvres effectuées par un navire de cette force maritime grecque avaient « très probablement » mis en danger la vie des migrants à bord d’un canot pneumatique, contribuant ainsi à un naufrage meurtrier survenu près de Lesbos, un an plus tôt. Huit personnes se sont noyées.Avec 518 agents, interprètes et autres membres du personnel déployés en Grèce, ainsi que cinq avions, 11 navires, 170 véhicules et d’autres équipements techniques tels que des détecteurs de CO₂ et des caméras thermiques, Frontex semble avoir fait le choix de préserver sa coopération avec les autorités grecques. En avril, l’agence a ainsi célébré le lancement d’un nouveau navire sur l’île de Limnos, dont l’équipage est composé d’agents du corps permanent de Frontex et commandé par un officier de la garde côtière grecque. « Un équipage. Une mission », pouvait-on lire dans la publication sur les réseaux sociaux. Selon le service de presse de Frontex, trois navires cofinancés ont au total récemment été déployés en mer Egée.
L’eurodéputée Tineke Strik, qui s’est récemment rendue en Grèce pour observer ces opérations, affirme que « les autorités grecques se sentent totalement en sécurité et ne mettent pas en œuvre les recommandations, car je pense qu’elles sont tout à fait convaincues que Frontex restera ». Officiellement, Frontex justifie son refus de se retirer de Grèce en affirmant qu’en cas de départ, la situation des droits humains ne ferait que s’aggraver, tandis que ses agents ne pourraient plus sauver des vies dans le cadre d’opérations de recherche et de sauvetage, notamment au sud de la Crète, qui est désormais la route la plus empruntée par les personnes fuyant vers la Grèce.
Un autre événement majeur, qui a éprouvé la détermination de Frontex à poursuivre ses opérations en Grèce, s’est produit mi-juillet 2025, lorsque le gouvernement du pays a suspendu pendant trois mois le droit d’asile de toutes les personnes arrivant par bateau en provenance d’Afrique du Nord, s’attirant une large condamnation par les organisations de défense des droits humains. M. Grimheden a alors publié un avis appelant à la suspension immédiate des activités d’interrogatoire et de filtrage menées par Frontex en Grèce, alarmé par la perspective que des agents de Frontex puissent être impliqués dans des pratiques illégales. Mais M. Leijtens est resté sceptique et a rejeté son appel.Pour Tineke Strik, les conditions évoquées dans l’article 46 sont atteintes depuis longtemps : « Frontex devrait se retirer de Grèce. Si vous lisez [cet] article, le seuil n’est pas très élevé et vous constatez que ces refoulements et autres violations constituent un problème persistant depuis plus de dix ans. » Répondant au Monde, le porte-parole de Frontex a déclaré que « M. Leijtens estime qu’une présence continue, accompagnée d’un renforcement de la surveillance et des rapports, protège plus efficacement les personnes à la frontière qu’un retrait, qui nous priverait de notre capacité à observer et à signaler les faits au moment même où cela compte le plus ».
Pendant longtemps, Frontex, accusée d’être complice des refoulements grecs, a soutenu qu’elle se contentait d’apporter un soutien technique, tandis que la responsabilité d’éventuelles violations des droits incombait exclusivement aux Etats membres concernés.Cependant, deux arrêts rendus par la Cour de justice de l’Union européenne en décembre 2025 ont remis en cause cette logique. Dans une affaire déclenchée par une famille syrienne expulsée par Frontex de Grèce vers la Turquie, la Cour a estimé que Frontex ne pouvait échapper à sa responsabilité en cas de violations des droits commises lors d’opérations conjointes. Melanie Fink, professeure associée de droit européen à l’université de Leyde (Pays-Bas), estime qu’il s’agit là d’un « moment important, car la Cour a estimé que Frontex avait ses propres obligations de veiller à la légalité de ses opérations ».Un autre arrêt, portant également sur des violations présumées des droits en Grèce, a établi que les migrants victimes d’un potentiel refoulement n’ont plus besoin de fournir de preuves concluantes, ce qui est souvent impossible lorsque, par exemple, un téléphone est confisqué par les gardes-frontières. Il leur suffit désormais de présenter des accusations plausibles.La décision finale du Tribunal de l’Union européenne, à qui le dossier a été renvoyé, est toujours attendue. Mais l’arrêt rendu en décembre 2025, qui a abaissé le seuil de la preuve, est considéré par les experts juridiques comme susceptible d’ouvrir la voie à davantage de migrants pour intenter des actions en justice contre Frontex, pour son implication dans des refoulements.
Cette annonce survient alors que les compétences et les moyens de l’agence sont appelés à augmenter. L’été 2025, la Commission européenne a proposé de doubler le budget de l’agence, dont le siège est à Varsovie, pour le porter à 11,9 milliards d’euros entre 2028 et 2034, tandis que le corps permanent de Frontex devrait atteindre 10 000 membres d’ici à 2027, l’objectif étant de tripler cet effectif.
Lorsque Hans Leijtens a succédé à Fabrice Leggeri à la tête de Frontex en mars 2023, nombreux étaient ceux qui espéraient qu’il s’attaquerait à l’héritage de son prédécesseur. M. Leggeri, aujourd’hui député européen d’extrême droite faisant l’objet d’une enquête pour crimes contre l’humanité, a démissionné après qu’une enquête antifraude de l’UE a révélé que Frontex avait dissimulé des preuves de refoulements illégaux en Grèce.Les refoulements en Grèce sont devenus un sujet central pour le Comité de conformité aux droits fondamentaux de Frontex, créé début 2025. Présidé par le directeur adjoint de Frontex, M. Gerdes, ce comité conseille M. Leijtens sur les mesures à prendre face aux violations persistantes des droits humains dans le cadre des opérations de Frontex.
Dans une note datée de janvier 2026, Grimheden a souligné la létalité croissante des tactiques de refoulement grecques, notamment les « percutages », les « tirs » et les « remorquages », cette dernière technique ayant également été utilisée lors du naufrage de Pylos en 2023. Trois des incidents mentionnés dans la note de M. Grimheden ont entraîné la mort de six personnes, dont un migrant « tué par balle près de Symi lors d’une poursuite » menée par un bateau grec en août 2024.Pourtant, les détails des délibérations du groupe d’experts restent flous. Frontex refuse de divulguer les procès-verbaux du groupe d’experts en réponse à une demande d’accès à l’information du Monde, arguant que cela porterait atteinte à la « sécurité publique », mettrait en péril la « coopération opérationnelle » avec les Etats membres et conduirait à une « autocensure ». Le Médiateur européen enquête actuellement sur la décision de Frontex. Franziska Grillmeier et Ludek Stavinoha