• Quels enseignements tirer de la chasse aux sorcières au Moyen Âge ? Le Devoir - 10 février 2018 - Jean-François Nadeau
    http://www.ledevoir.com/auteur/jean-francois-nadeau

    La meurtrière chasse aux sorcières du Moyen Âge active des procédés juridiques semblables à ceux qui se mettent en place après les attentats du 11 septembre 2001. À certains égards, à tout le moins. La chasse aux sorcières, une entité difficile à cerner, a entraîné un abandon du droit qui n’est pas sans rapport avec l’état d’exception que nous avons accepté depuis 2001. C’est notamment ce que sont venus soutenir cette semaine à Montréal, à l’invitation de l’UQAM et de l’Université Laval, les historiens Pau Castell, de l’Université libre de Barcelone, et Martine Ostorero, de l’Université de Lausanne, tous deux spécialistes de la démonologie et de la sorcellerie.
     
    Pour se livrer plus facilement à la chasse aux sorcières à compter du XVe siècle, l’état d’exception juridique devient courant, explique Pau Castell au Devoir. « Dans les Pyrénées, au XVe et au XVIe siècle, un comté, un duché, des seigneurs renoncent volontiers à toute liberté pour faciliter l’action de la justice, puisque l’on considère qu’il est très difficile de traquer la sorcellerie et qu’il faut donc donner toute la liberté possible aux inquisiteurs. »
     
    C’est un peu la même chose qui se produit en Occident depuis 2001, observe-t-il. « Devant une menace que l’on juge énorme, que l’on gonfle soi-même par la peur, le droit recule », dit l’historien venu de la Catalogne. « C’est la même chose en France, renchérit sa collègue Martine Ostorero. L’exception est acceptée. Elle devient peu à peu la règle. On construit une figure du mal qui conduit à l’exception, puis qui devient permanente. »
     
    Étudier les crimes imaginaires de la sorcellerie et la place qu’occupent les procès qui les concernent dans l’histoire, « cela peut nous aider à repenser le poids des tribunaux dans notre actualité », dit Martine Ostorero.
     
    Fascination
    L’histoire de la sorcellerie diabolique a des accointances à plus d’un titre avec le présent. Pas étonnant qu’un cours en ligne sur le sujet, offert en anglais par l’Université de Barcelone, attire désormais plus de 27 000 étudiants de partout dans le monde.
     
    « Cet intérêt pour l’univers de la sorcellerie et de la magie au Moyen Âge tient à beaucoup de choses, notamment à l’influence d’Harry Porter et de cette idée que la sorcellerie, bien qu’on n’y croie pas, comporte quelque chose de réel. Les gens se demandent si la sorcellerie comporte des recettes, des grimoires… Il y a sur ces sujets un brouillage des frontières, au nom d’un prétendu savoir secret et défendu. »
     
    Or pas plus les sorciers que les sorcières n’existent, sinon par la définition que va en donner un système judiciaire qui s’autorise, au nom de la puissance du pouvoir, à arrêter, à torturer, à tuer.
     
    Qui est sorcier ?
    À la fin du XVe siècle, on se fait croire que des gens se rendent dans des lieux pour adorer le diable, afin de nuire aux récoltes, d’empêcher la reproduction, de tuer des enfants pour les manger ou encore pour provoquer des tempêtes, l’infertilité, les nuées de grenouilles, n’importe quoi. « On les soupçonne aussi de se livrer à des actes sexuels avec les démons, puis de vols nocturnes où ils chevauchent des balais ou des bâtons », dit Martine Ostorero.
     
    L’image du diable et des démons est très antérieure à la chasse menée contre la supposée sorcellerie. Mais l’imaginaire du sabbat diabolique va les incorporer dans la réalité des chrétiens en leur donnant soudain des corps. Les inculpés sont en effet contraints, en devenant en quelque sorte des marionnettes désarticulées par la torture, à relater des expériences sensorielles de la présence diabolique. La scène judiciaire se transforme ainsi en un laboratoire expérimental qui apporte non seulement la preuve de la culpabilité des individus, mais aussi, pour les théologiens, des preuves irréfutables de l’existence d’un monde démoniaque. « En Catalogne, des milliers de femmes seront brûlées », note Pau Castell.
     
    Émergence d’une croyance
    Des documents de différentes natures témoignent de l’émergence de cette croyance dans la chrétienté. Entre le XVe et le XVIIe siècle, des textes qui établissent la nature de la sorcellerie sont répandus en Europe occidentale. Ils vont s’incruster durablement dans les consciences de lieux variés. La superstition se diffuse comme un poison.
     
    « En 1428, on découvrit dans les pays du Valais la méchanceté, les meurtres et l’hérésie des sorcières et des sorciers, hommes et femmes », qui se réunissent, croit-on, dans des écoles clandestines. Le diable les obligerait, dit-on, à embrasser son postérieur. Le but de cette supposée secte ? Renverser le pouvoir et élire son roi. Une chasse aux sorcières va en découler. « Alors qu’il s’agit de crimes totalement imaginaires, la répression terrible est, elle, tout à fait réelle », dit Martine Ostorero.
     
    « Ce que pouvaient faire vraiment ces gens accusés, nous n’en avons pas idée », poursuit-elle. La sorcellerie n’existe au fond que par les procès qu’on fait subir à ceux que l’on accuse, selon des récits déjà constitués dans les mentalités. « On criminalise sous l’angle de la démonologie chrétienne. »
     
    Cette chasse n’est pas inventée à partir de rien. Elle reprend des discours déjà présents, les réinvestit dans un nouvel imaginaire qui se mâtine de traditions locales. Elle met à jour des politiques d’exclusion dont avaient déjà souffert les Juifs, les hérétiques, les apostats et d’autres groupes. La nouveauté est que la sorcellerie ne décrit pas un groupe. « N’importe qui peut soudain en être accusé », explique Pau Castell.
     
    Une féminisation exagérée
    « La féminisation de la sorcellerie est exagérée », soutient Martine Ostorero au cours du même entretien. On parle facilement de sorcières, mais la réalité des sources historiques montre une réalité beaucoup plus complexe, selon les régions. « En Suisse romande, au XVe siècle, ce sont 70 % d’hommes qui sont incriminés et 30 % de femmes seulement. » En Pologne, observe pour sa part Pau Castell, on trouve aussi une majorité d’hommes. « On a théorisé la sorcière avec l’historien Jules Michelet au XIXe siècle et les théories féministes au XXe siècle, mais cela va trop loin », plaide Martine Ostorero.
     
    La femme n’en est pas moins une cible facile de cette Inquisition. « Les femmes sont plus susceptibles d’être accusées que les hommes, comme elles le sont davantage pour des questions d’adultère », précise Pau Castell. Le crime de sorcellerie est beaucoup utilisé contre les femmes parce qu’on peut accuser un homme de plusieurs autres choses. Mais l’accusation de sorcellerie pour une femme est plutôt commode : on pourra facilement dire d’une femme qu’elle est une sorcière parce qu’elle a un savoir qui tient à son rapport avec les ingrédients des cuisines, les herbes, les marmites ou parce qu’elles sont des sages-femmes.
     
    Une question de pouvoir
    Ce fantasme d’une démonologie tient aussi à une volonté de matérialiser un pouvoir. La sorcellerie illustre une volonté de construction de ce pouvoir. Les recherches des dernières années ont montré que le crime de sorcellerie est beaucoup plus fréquent dès lors qu’on se trouve loin du pouvoir central, dans des territoires ou des principautés en marge, lesquelles sont plus ou moins toujours en quête de leur souveraineté.
    « En revanche, poursuit l’historien de l’Université de Barcelone, ces procès apparaissent nombreux et meurtriers dans les vallées, dans les régions éloignées. »

     
    Quand la justice est livrée loin des sources des accusations, les chances pour les accusés de s’en sortir sont beaucoup plus grandes. Au contraire, « là où le pouvoir n’est pas bien constitué, dans les villes autonomes, en Allemagne par exemple, des milliers de femmes sont condamnées au bûcher ».
     
    Au fond, par l’entremise de ces procès pour sorcellerie qui tournent à la boucherie, ce sont deux souverainetés symboliques qui s’affrontent : celle du roi et des princes chrétiens contre celle du diable. « Là où le roi règne, le diable n’envahit pas la société. Des textes le disent. La majesté royale éloigne le diable », explique Martine Ostorero. Étudier l’histoire de la sorcellerie permet ainsi de révéler l’importance et la place du pouvoir solidement constitué dans une société. Et chaque société bien entendu a ses démons.

    #diabolisation #état_d'urgence #Démocratie #judiciaire #police #état_d_exception #peur #médias #répréssion #crimes_imaginaires #pouvoir #surveillance #libertés_publiques
    #démons #buchers #religion #histoire #chasse_aux_sorcières #femmes #sorcières #inquisiteurs #Pau_Castell #Martine_Ostorero #crimes_imaginaires #Moyen_Âge #hérésie
     

  • De la « guerre à l’hérésie » à la « guerre à la terreur »
    https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/161217/de-la-guerre-l-heresie-la-guerre-la-terreur

    Guerre à l’hérésie, #guerre_à_la_drogue, #Guerre_à_la_terreur… Par-delà les siècles, juge le britannique #Robert_Moore, l’histoire des hérésies médiévales nous aide à comprendre (tout) ce que fait un État lorsqu’il s’attaque à la déviance. Entretien.

    #Culture-Idées #Cathares #Hérésie #Histoire

  • La nuit des Béguines, une histoire de femmes puissantes et émancipées au Moyen Âge, racontée dans un livre
    http://information.tv5monde.com/terriennes/la-nuit-des-beguines-une-histoire-de-femmes-puissantes-et-eman

    Nombre d’entre elles étaient veuves, et rejoindre le béguinage leur permettait aussi d’échapper à des tentatives de remariage imposé par les familles, au nom des alliances sociales et de la bienséance. Elles mettaient en avant leur foi, mais n’étaient pas recluses comme les religieuses. Dedans et dehors en quelque sorte : une vie en communauté entre des murs, dans de petites maisons individuelles, entourées de jardins médicinaux, dont elles pouvaient sortir comme elles le voulaient pour vaquer à leurs activités professionnelles, spirituelles, sanitaires, prophylactiques ou charitables.

    Très beau roman

    cc @mad_meg bien sûr
    #béguines

  • La Reine étranglée
    http://www.tetue.net/la-reine-etranglee

    Série de six épisodes témoignant des affrontements implacables qui marquèrent le 14e siècle de l’Histoire de France sous le règne de Philippe le Bel et de ses descendants. E01 : Le roi de fer Dominé par la raison d’Etat, le règne de Philippe le Bel fut marqué par la persécution des Templiers qui maudirent la race des Capétiens du haut de leur bûcher. C’est aussi l’histoire de la tour de Nesle où Marguerite de Bourgogne, belle-fille du roi se livre à la débauche en compagnie de ses deux belles-soeurs. Les…

    #reine #séquestration #adultère

  • HÉRÉSIES ET HÉRÉTIQUES DANS L’OCCIDENT MÉDIÉVAL
    https://www.franceculture.fr/conferences/heresies-et-heretiques-dans-l-occident-medieval

    L’approche par les historiens du phénomène de l’hérésie a beaucoup évolué depuis un demi-siècle et oscillé entre plusieurs écueils. Le principal danger, lorsqu’on analyse les formes variées de la contestation religieuse au Moyen Âge, est de prendre à la lettre les dénominations des groupes hérétiques, ainsi que les croyances et les pratiques que les auteurs de l’époque leur ont attribuées.

    #radio #conférence #moyen-age #histoire #hérésie #inquisition #sorcières #dissidence #marxisme (proto-marxisme) #lutte_des_classes #béguines #marginalité #saint-pierre-martyre #marguerite_Porete

  • Hérésie moderne, l’anarchisme n’est pas seulement un mode de penser la domination mais un moyen de vivre contre la domination

    Christian Ferrer

    http://lavoiedujaguar.net/Heresie-moderne-l-anarchisme-n-est

    Il y a des idées politiques qui ont mérité leur nom, surtout lorsque leur histoire a accumulé à travers le temps des attaques gouvernementales et des connotations de panique. L’anarchisme en est une. Extrêmes et excentriques, les idées anarchistes ont promu une pensée du « dehors », une idéologie réfractaire aux symboles politiques de son temps. À partir de cette forme anomique, les anarchistes ont apprêté et répandu une série d’idées inattendues qui donnèrent un contour à l’imaginaire antihiérarchique, antagoniste de la domination de l’homme par l’homme. Il n’est pas surprenant qu’une « légende noire » ait accompagné l’histoire de la pensée libertaire : utopisme, nihilisme asocial, chimère politique, meneurs d’émeutes violentes, maximalistes intraitables. Les récusations ne furent pas rares mais, bien que diverses et dites avec de la bonne ou de la mauvaise foi, elles ne sont pas moins triviales, car la qualité « absolue » ou « puriste » des demandes anarchistes ne les rendent pas forcément irréalisables (...)

    #anarchisme #hérésie #utopie

  • Iter : énergie du futur ou hérésie ? | Le site du journal L’âge de faire
    http://www.lagedefaire-lejournal.fr/iter-energie-du-futur-ou-heresie

    Iter : « Demain, on éclaire gratis ? » Avec le projet Iter, des scientifiques poursuivent le rêve de reproduire l’énergie des étoiles. Mais d’autres physiciens estiment que la maîtrise de l’énergie de fusion demeurera à jamais un rêve, et qu’Iter est un projet ruineux, inutile, voire dangereux. 

    Le réacteur thermonucléaire expérimental international (Iter en anglais) a pour objectif de démontrer la faisabilité scientifique et technologique de l’énergie de fusion (voir ci-dessous). Une organisation internationale, regroupant l’Union européenne et six pays (1), a été spécialement créée en 2007 pour mettre en œuvre ce projet de recherche gigantesque, initié dès 1985 par les Soviétiques et les Américains. L’aménagement du site accueillant le réacteur a débuté vingt-cinq ans plus tard, en 2010, à Cadarache, sur la commune de Saint-Paul-lès-Durance, à une quarantaine de kilomètres au nord d’Aix-en-Provence. En 2020, une fois la construction du réacteur achevée, les premières expériences devraient avoir lieu pour tenter d’atteindre, en 2030, l’objectif poursuivi : démontrer qu’un réacteur à fusion peut produire plus d’énergie qu’il n’en consomme, en générant dix unités d’énergie à partir d’une unité consommée pendant 5 minutes. Pour les promoteurs de la fusion, on pourra alors passer à l’étape suivante : un réacteur de démonstration, nommé Demo, capable de produire à des fins commerciales de l’électricité à partir de l’énergie de fusion.

    #Iter : #énergie du #futur ou #hérésie ?