• Algérie. Des frontières qui tuent l’#économie des peuples du désert

    Avec plus de 6 700 kilomètres de frontières terrestres, l’Algérie fait face dans son grand Sud à un dilemme qu’aucune décision militaire ne peut trancher seule : comment sécuriser un territoire sans briser les sociétés qui le font vivre ?

    Mohammed a 28 ans et conduit des camions à #Tin_Zaouatine, l’une des bourgades algériennes les plus reculées, perchée à l’extrémité sud du pays, à quelques kilomètres du #Mali. Durant sa carrière de camionneur, il traversait souvent la frontière algéro-malienne pour acheminer des marchandises au nord du Mali. Depuis la prise du pouvoir des militaires à Bamako en 2021 et l’intensification des bombardements de l’armée malienne contre les groupes djihadistes, notamment dans la région de #Gao, et contre le #Front_de_libération_de_l’Azawad (#FLA) plus au nord, son activité s’est effondrée.

    « Nous vivons une abondance relative ici, dit-il, mais l’autre moitié de la famille et des proches au Mali ont été durement touchés. »

    Ce témoignage résume, mieux que n’importe quelle statistique, la fracture que vivent les populations frontalières du grand Sud algérien. D’un côté, un État qui sécurise ses #marges pour faire face à l’#instabilité chronique du #Sahel. De l’autre, des sociétés tribales dont les liens de sang, de #commerce et de culture enjambent les frontières depuis des siècles — et qui subissent de plein fouet chaque tour de vis sécuritaire.

    Des frontières qui n’ont jamais existé dans les esprits

    L’Algérie possède la plus longue frontière terrestre d’Afrique. Ses 6 734 kilomètres la connectent à sept pays voisins, dont le Mali (1 376 kilomètres), la #Libye (989 kilomètres) et le #Niger (956 kilomètres) — trois frontières particulièrement sensibles depuis l’effondrement de la Libye en 2011 et la déstabilisation progressive du Sahel.

    Mais sur le terrain, ces #lignes tracées par les États modernes se superposent à un tissu social et économique bien plus ancien, qui n’a jamais reconnu de séparations rigides. Les #Touaregs — #Imuhagh dans leur propre langue — sont présents aussi bien dans le #Hoggar et le #Tassili algériens qu’en #Azawad malien ou dans l’#Aïr nigérien (voir carte ci-dessous). Les tribus arabes #Zaouïa, comme les #Kounta, jouent depuis des générations un rôle de médiation sociale et religieuse qui dépasse les frontières, et certains de leurs notables siègent encore aujourd’hui au Parlement algérien.

    Les #mariages_intercommunautaires entre l’Algérie, le Mali, le Niger et même jusqu’en Mauritanie au sud-ouest restent fréquents. Chaque crise diplomatique devient ainsi un fardeau social direct pour des #familles_éclatées de part et d’autre d’une #ligne_administrative. Le Sud algérien est aussi une #mosaïque_linguistique rare : on y parle l’#arabe et le #tamasheq, mais aussi des langues menacées comme le #korandje — mélange d’arabe, de berbère et de songhaï — ainsi que des dialectes #haoussa et #peul portés par les communautés frontalières et les flux migratoires.

    Le « #tahrib », une #économie_de_survie

    Dans ce contexte, la #mobilité_transfrontalière n’est pas un luxe mais une condition de survie. Pour les jeunes des zones reculées comme Tin Zaouatine, il n’existe souvent aucune autre perspective que d’intégrer les circuits du tahrib — terme qui désigne à la fois l’acte de « faire passer » et, plus largement, la #contrebande organisée. C’est ce que souligne Raouf Farrah, chercheur en géopolitique :

    "Concrètement, le tahrib consiste à exporter vers le Mali des produits algériens de première nécessité, souvent subventionnés : semoule, pâtes, carburant, électronique. Le différentiel de prix entre les deux pays rend ces flux extrêmement rentables pour les opérateurs locaux. Mais ils sont aussi vitaux pour les villes maliennes voisines comme #Tessalit ou #Kida."

    « le Nord-Mali, déconnecté des corridors logistiques de Bamako, dépend davantage de l’Algérie pour sa subsistance que de sa propre capitale. »

    Un chiffre suffit à mesurer l’ampleur du phénomène : selon les données de l’Office National des Statistiques (2018-2023), les exportations algériennes vers le Mali et le Niger sont inférieures à 2 millions de dollars par an (1,7 million d’euros). Ce chiffre dérisoire masque une économie parallèle structurée, animée par des réseaux touareg historiques — dont le chiffre d’affaires réel a cependant été divisé par trois depuis 2011.

    Trafic de documents d’identité

    « Les Nigériens, Tchadiens et Soudanais paient pour devenir algériens avec l’aide des habitants de la région », rapportent des témoins contactés par Maghreb Émergent. « Le processus consiste à se faire inscrire par des Algériens comme l’un des leurs, né dans le désert. Je suis au courant de ce trafic depuis 2006, mais on m’a récemment expliqué que ce ne sont pas seulement les Nigériens et les Maliens ayant des proches algériens qui utilisent cette démarche pour obtenir la #nationalité, les Tchadiens aussi y ont recours », raconte un témoin. « J’ai des proches là-bas, ils ont ces documents payés. »

    La #nationalité_algérienne coûte 600 000 FCFA (environ 1 000 euros) pour les Nigériens ou Maliens ayant des proches algériens, mais les Tchadiens paient 1 million de FCFA (1 500 euros), faute de réseau local.

    La problématique de l’accès à la nationalité dans les zones frontalières du Sud algérien repose, en premier lieu, sur l’héritage complexe du #tracé_colonial. Ce #découpage_territorial a fragmenté des communautés nomades, à l’instar des #tribus_touarègues, dont les structures sociales et les modes de vie s’affranchissent des frontières étatiques. Cette situation entrave la régularisation administrative de nombreuses familles et complexifie l’établissement des preuves d’allégeance nationale, certains individus refusant par ailleurs l’adhésion aux États malien ou nigérien.

    Parallèlement, le processus de #naturalisation fait l’objet de dérives systémiques impliquant des réseaux de coordination transfrontaliers entre le Mali, le Niger et la Mauritanie. Selon une source administrative, l’acquisition de la citoyenneté est désormais dénaturée par des pratiques corruptives où intermédiaires administratifs et magistrats facilitent des enregistrements frauduleux, souvent sous couvert de liens familiaux supposés avec des ressortissants subsahariens. Cette opacité structurelle occulte désormais la distinction entre les ayants droit légitimes et les bénéficiaires de manœuvres illicites.

    Quand la sécurité provoque des #crises_humanitaires

    La #militarisation progressive des frontières depuis 2011, puis les récentes tensions diplomatiques entre Alger et Bamako, ont asphyxié ces #échanges, avec des conséquences immédiates et sévères. Des blocus autour de villes comme #Gao et #Tombouctou ont conduit l’Algérie à suspendre momentanément ses #exportations. Le résultat a été sans appel.

    « L’absence de marchandises a provoqué une véritable #catastrophe_humanitaire et alimentaire », rappelle Akram Kharief — une situation si grave qu’elle a contraint Alger à reprendre les flux pour éviter le pire. C’est la démonstration par l’absurde de l’interdépendance de ces deux espaces : on ne peut pas fermer le robinet sans que des populations en meurent de soif.

    Pour les familles frontalières, la rupture prend une dimension encore plus personnelle. Elle brise les réseaux de solidarité traditionnels, met en péril des équilibres économiques construits sur des générations et transforme chaque décision politique prise à Alger ou à Bamako en tragédie familiale.

    Face à l’instabilité sahélienne, la traditionnelle #hospitalité du #désert résiste, mais se fissure. Les tribus frontalières continuent de traiter les exilés subsahariens avec humanité — eau, orientation, protection. Mais l’infiltration d’éléments djihadistes cherchant à se fondre dans le tissu tribal a profondément modifié l’équation sociale.

    « Cela place tout le monde sous suspicion », avertit Moussa, un exilé installé actuellement à Oran, dans l’ouest du pays, qui a travaillé pendant dix ans sur les routes transfrontalières entre le Mali et l’Algérie. Cette réalité a justifié, aux yeux des autorités algériennes, un renforcement du dispositif militaire qui limite drastiquement la #liberté_de_mouvement — y compris celle des populations locales qui n’ont rien à voir avec les réseaux armés.

    Une question existentielle sans réponse facile.

    Ces sociétés frontalières se trouvent aujourd’hui dans un étau. Coincées entre un État central qui, pour garantir sa sécurité, essaie de s’immuniser des réseaux djihadistes qui sévissent encore dans la région et une instabilité régionale qui ne montre aucun signe d’apaisement, elles font face à une question que ni Alger ni les capitales sahéliennes ne semblent vouloir poser ouvertement : peut-on sécuriser une frontière sans insécuriser la société qui la fait vivre ?

    Comme le formule sobrement une source locale : « La frontière administrative ne peut pas annuler l’unité sociale et économique. » La vraie question est de savoir si les États de la région en ont pris la mesure — avant qu’il ne soit trop tard.

    ▻https://orientxxi.info/Algerie-Des-frontieres-qui-tuent-l-economie-des-peuples-du-desert

    #frontières #Algérie

  • #Intoxication durable : comment les cultivateurs de cacao de #Lindt & #Sprüngli sont exposés à des #pesticides hautement toxiques

    Dans le cadre du programme de durabilité de Lindt & Sprüngli, des cultivatrices et cultivateurs de cacao ghanéen·ne·s utilisent des pesticides interdits dans l’UE et en Suisse, mettant ainsi leur #santé en danger. Pendant des années, l’intermédiaire suisse #Ecom a même activement distribué des pesticides dangereux lors de formations aux agricultrices et agriculteurs cultivant du cacao pour #Lindt_&_Sprüngli.

    « Cela me rend triste de voir ma ferme dans cet état », déplore Osei Kwame Williams. Nous avons rendez-vous avec le cultivateur de cacao sur sa ferme à Mfanibu. Le petit village se trouve dans la région d’Ashanti, au Ghana, connue pour son cacao. Des milliers de petit·e·s agricultrices et agriculteurs en cultivent ici sur de petites parcelles, qui ressemblent à des forêts basses avec une seule espèce d’arbre. Le cacao n’est pas une espèce indigène du Ghana et il est principalement cultivé en monocultures. Pour ce faire, la forêt tropicale est souvent déboisée. Les arbres de Williams sont grands et ramifiés ; on voit qu’ils n’ont plus été taillés depuis longtemps. L’élagage est essentiel pour la santé des cacaoyers et une bonne récolte. « Mais c’est trop tard maintenant », indique Williams. L’herbe et les mauvaises herbes sont également hautes sous les arbres. Elles puisent l’eau du sol, laquelle serait nécessaire aux arbres, étant donné qu’il n’a pas assez plu ces derniers mois. La crise climatique affecte de plus en plus les agricultrices et agriculteurs. Les périodes où les températures maximales quotidiennes dépassent les 32 °C se sont allongées de trois semaines par année lors de la dernière décennie. Il fait trop chaud pour les cacaoyers.

    Williams montre un petit insecte sur une jeune cabosse (fruit du cacaoyer) encore verte poussant sur le tronc d’un cacaoyer. C’est une espèce de #punaise, appelée « #Akate » au Ghana. « Elles détruisent tout ici », relève-t-il. Sous l’un des arbres gisent deux récipients en plastique vides d’un #insecticide nommé « #Akate_Star ». Il semble ne pas avoir fait effet. Les punaises ne sont pas le seul fléau contre lequel se bat l’agriculteur : la pourriture brune des #cabosses du #cacaoyer lui pose aussi problème. Dans l’herbe, il y a des cabosses noires, qu’on dirait brûlées. Elles sont infectées par un #champignon. De plus, des #termites se sont installées dans certains troncs d’arbres et les creusent depuis l’intérieur. Au Ghana, le secteur du cacao traverse une crise sans précédent. Les personnes qui en souffrent le plus sont les petit·e·s cultivatrices et cultivateurs, comme Osei Kwame Williams. La plupart vivent dans la #pauvreté, car ils n’arrivent pas à vendre leurs #fèves à des #prix leur permettant de couvrir leurs besoins vitaux.

    Sur le site Internet, des cultivatrices de cacao qui dansent

    Sur le papier, la ferme de Williams est une « demo plot », une ferme de démonstration de la #multinationale suisse du chocolat Lindt & Sprüngli. Aux abords de la ferme, vers la route, un panneau métallique caché dans les hautes herbes met en évidence cette collaboration. La pluie a effacé le logo du « Lindt & Sprüngli Farming Program », qu’on ne reconnaît presque plus. La multinationale suisse se procure la plupart de ses fèves de cacao au Ghana, lesquelles sont ensuite transformées à Kilchberg (ZH) et dans d’autres usines dans le monde entier en plaques de chocolat, lapins de Pâques et pralinés. Selon ses propres informations, la multinationale travaille avec 61 000 cultivatrices et cultivateurs de cacao ghanéen·ne·s. C’est plus que dans n’importe quel autre pays d’où Lindt & Sprüngli importe du cacao.

    Tous font partie du « Farming Program ». « Le Farming Program vise à créer des conditions de vie décentes et durables pour les producteurs de cacao et leurs familles, mais aussi à promouvoir des pratiques agricoles plus durables », écrit à notre demande une porte-parole de Lindt & Sprüngli. Le logo du programme, une cabosse jaune sur fond brun, figure sur la plupart des produits de Lindt & Sprüngli. Il est censé garantir aux consommatrices et consommateurs, surtout en Europe et aux États-Unis, que le cacao est issu d’une production durable et équitable. Sur le site Internet du programme, on voit des photos de cultivatrices de cacao qui sourient et dansent. Tout est très coloré et positif. Si l’on croit le fabricant de chocolat de Kilchberg, la ferme aux apparences abandonnées d’Osei Kwame Williams serait le reflet d’une collaboration fructueuse.

    « Par le passé, Lindt était le plus grand acheteur de cacao de la région », raconte Williams. En 2014, il a été contacté par des agronomes d’Ecom. Cette multinationale #suisse de matières premières est le principal partenaire de Lindt & Sprüngli au Ghana et met en œuvre son programme de durabilité . Les agronomes cherchaient une ferme de cacao facilement accessible en voiture, à proximité de la route. L’agriculteur leur a loué une partie de son terrain. En échange, il a reçu 250 cedis ghanéens par mois, soit environ 20 dollars américains. Il a aussi reçu gratuitement des engrais synthétiques et des insecticides. Lindt & Sprüngli a financé une petite école dans le village et a promis aussi, selon Williams, de construire un puits. Mais celui-ci n’existerait pas encore à ce jour. Les agronomes d’Ecom ont pris des échantillons du sol, ont taillé les arbres et ont apporté des pulvérisateurs pour traiter les arbres avec des insecticides. L’agriculteur se souvient des produits utilisés : « Confidor » et « Akate Master ». « Ils ont sprayé les arbres chaque mois, d’avril à novembre, à un rythme que je n’aurais jamais pu me permettre. » Les récoltes sur la « demo plot » étaient bonnes, bien meilleures que sur le reste du terrain. Ecom a utilisé la ferme de Williams pour donner des formations à des agricultrices et agriculteurs de la région. Ils y apprenaient non seulement la théorie d’une lutte durable contre les nuisibles, mais aussi comment utiliser des engrais synthétiques et des pesticides pour maximiser les rendements. À l’époque, il récoltait dix sacs de cacao sur un peu moins d’un demi-hectare, raconte Williams. « Aujourd’hui, j’arrive tout juste à quatre sacs. »

    Risque pour le système nerveux et la capacité de développement

    Les insecticides « #Confidor » et « #Akate_Master », que les agronomes d’Ecom ont apportés sur la ferme de Williams, contiennent des substances interdites dans l’UE et en Suisse en raison de leur dangerosité pour la santé humaine et l’environnement. Le « Pesticide Action Network » (PAN), réseau international d’action contre les pesticides, dont les recommandations sont suivies par de nombreux scientifiques et ONG, classe ces produits dans la catégorie des « #highly_hazardous_pesticides » (#HHP), soit des pesticides hautement dangereux. « Certains HHP sont connus pour provoquer des dommages à la santé sévères et chroniques », affirme Joey Salmon de la section britannique du PAN. « Ils peuvent nuire aux fonctions du système nerveux et à la capacité de reproduction et de développement. » Le recours généralisé à ces pesticides dans la production ghanéenne de cacao est alarmant, surtout en ce qui concerne la santé des communautés cultivant cette plante. « Elles doivent d’urgence passer à des méthodes moins nocives pour la santé, basées sur des principes agroécologiques. »

    À cela s’ajoute encore le fait que le produit Confidor contient de l’#imidaclopride. Ce principe actif fait partie de la catégorie des #néonicotinoïdes, connus pour tuer les abeilles. Ils attaquent le système nerveux central des insectes, ce qui a pour conséquence de les faire mourir. En 2018, l’imidaclopride a été interdit dans l’UE en raison des risques « inacceptables » pour les abeilles.

    Dans le cadre de la présente enquête, nous avons interviewé dix-sept cultivatrices et cultivateurs de cacao autour de #Tepa et de #Goaso, deux districts au nord-ouest de la capitale provinciale #Kumasi. Sept d’entre eux vendent leurs fèves à Ecom, le plus important partenaire local et acheteur de Lindt & Sprüngli au Ghana. Et quatre d’entre eux, dont Osei Kwame Williams, faisaient ou font partie du « Farming Program » de Lindt & Sprüngli. Toutes les personnes interrogées nous ont raconté avoir régulièrement utilisé des pesticides, certes autorisés au Ghana, mais classés comme hautement dangereux par le réseau PAN et interdits dans l’UE et en Suisse.

    Des substances toxiques dans la chaîne d’approvisionnement

    Sur son site Internet, Lindt & Sprüngli cite cinq principes pour un approvisionnement responsable en cacao, notamment « les partenariats sur le long terme » avec les fournisseurs, un « programme d’approvisionnement responsable » et « la traçabilité et la transparence des chaînes d’approvisionnement ». Nous avons demandé à Lindt & Sprüngli dans quelle mesure l’utilisation de pesticides hautement toxiques dans le cadre de son programme de durabilité était compatible avec le principe d’un « programme d’approvisionnement responsable ». « Un contrôle du respect de la liste des pesticides est une exigence importante qui doit être garantie par les fournisseurs (y compris Ecom) », écrit la porte-parole. Toutefois, cette « liste des pesticides » n’est ni accessible au public, ni fournie sur demande par Lindt & Sprüngli. « Ceci n’est pas possible en raison d’obligations contractuelles », précise la porte-parole. Nous aurions aussi voulu savoir où se trouvent les 1060 « demo plots » au Ghana qui, selon Lindt, accueillent des formations sur le développement durable et promeuvent « la production et l’utilisation de produits et engrais organiques ». Sur cette question aussi, la multinationale fait blocage. La liste des fermes de démonstration ne peut pas être rendue publique « pour des raisons de protection des données », affirme la porte-parole.

    Lindt & Sprüngli a entièrement externalisé la mise en œuvre de son « Farming Program ». Au Ghana, ce sont plusieurs entreprises de matières premières actives dans le pays qui s’en chargent, notamment « #Olam_International_Limited », « #Touton_SA » et « #Ecom_Agrotrade Ltd. ». D’une part, elles organisent sur place les formations avec les agricultrices et agriculteurs ; d’autre part, elles leur achètent les #fèves_de_cacao sur mandat de Lindt & Sprüngli. La multinationale du chocolat, quant à elle, emploie au Ghana un seul et unique collaborateur, qui surveille la mise en œuvre du programme. Le contact direct avec les agricultrices et agriculteurs est assuré par 360 employé·e·s des trois entreprises de négoce précitées, qui sont entièrement payé·e·s par Lindt & Sprüngli. Le partenaire le plus important au Ghana est Ecom. Multinationale de matières premières active dans le monde entier et dont le siège principal se trouve à Pully, dans le canton de Vaud, Ecom s’est spécialisée dans le négoce de cacao, de café et de coton. Sa valeur se chiffre en milliards.

    Selon ses propres informations, Lindt & Sprüngli travaille avec 2400 agricultrices et agriculteurs à Tepa et à Goaso, deux districts au nord-ouest de la capitale provinciale Kumasi. Toutefois, il est difficile de déceler sur place des signes de la présence de Lindt. Nous trouvons le logo du « Farming Program » de Lindt & Sprüngli seulement dans les dépôts d’Ecom à Tepa, là où les fèves sont emballées dans des sacs en vue de leur exportation. Pratiquement toutes les agricultrices et tous les agriculteurs à Tepa et à Goaso à qui nous avons montré le logo sur notre smartphone nous ont dit ne l’avoir jamais vu ni avoir entendu parler de ce programme.

    Nous ne trouvons sur place aucune trace de la collaboration étroite avec les producteurs que l’entreprise aime suggérer dans sa communication. La plupart des agricultrices et agriculteurs n’ont aucune idée de ce qu’il advient de leurs fèves. Ils les vendent à un acheteur local (local buying clerk), qui reçoit de l’argent d’une société d’achat agréée par l’État (licenced buying company), par exemple Ecom, pour se procurer des fèves de cacao auprès des agricultrices et agriculteurs. Cependant, Ecom ne peut pas exporter les fèves directement en Suisse, mais les vend tout d’abord à l’entreprise étatique « #Ghana_Cocoa_Board » (#Cocobod), qui règle l’ensemble des exportations. La plupart des cultivatrices et cultivateurs de cacao connaissent le nom de la société agréée par l’État à qui ils vendent leurs fèves. Mais seule une minorité connaît la multinationale qui produit du chocolat à partir de leur matière première. La chaîne d’approvisionnement du cacao manque notoirement de #transparence. Malgré cela, Lindt & Sprüngli vante son approche « #Bean_to_Bar » (de l’achat des fèves à la production des tablettes de chocolat). Sur le site Internet de la multinationale, on peut lire : « Ce n’est qu’en sachant où nos fèves de cacao sont cultivées que nous pouvons avoir une influence sur les conditions de vie des familles d’agriculteurs dans les pays producteurs de cacao. »

    Des #primes bienvenues, mais pas de #prix_équitable

    Joseph, dont le vrai nom nous est connu, mais que nous ne mentionnerons pas ici pour sa sécurité, fait partie de ceux qui connaissent Lindt & Sprüngli. Il vit à #Akwaiase, qui se trouve à quelques kilomètres de Tepa. Lorsque nous arrivons chez lui, il est assis sur une chaise en plastique sous un manguier. Devant lui, un grand tas de cabosses noires, pourries. Derrière lui, un puits, une moto, une remise et une maison simple faite en briques brutes avec un toit de tôle. Il y vit avec sa femme et ses huit enfants. Il porte des sandales noires, un pantalon en toile beige et un t-shirt sale. Au-dessus de sa barbe noire sourient deux yeux fatigués.

    Il a participé à plusieurs formations organisées par Ecom dans le cadre du « Farming Program » de Lindt & Sprüngli. En contrepartie, il a reçu en automne dernier une prime d’environ 150 dollars américains, versés sur son téléphone portable, pour 18 sacs de cacao livrés à Ecom. Il était très heureux de recevoir cette prime et il espère qu’elle sera encore un peu plus élevée cette année. Car il ne parvient pas encore à atteindre un prix équitable pour son cacao, raconte Joseph. Le prix par sac s’élevait en juin 2025 à 3100 cedis ghanéens (environ 250 dollars américains). Ce prix est établi par l’entreprise étatique Ghana Cocoa Board (Cocobod). Pour Joseph, un prix équitable serait d’environ 7000 cedis ghanéens (570 dollars américains). La « prime de durabilité » d’environ 8 dollars américains par sac versée par Lindt ne comble que peu cet écart.

    Outre les prix bas, ce sont surtout les nuisibles qui préoccupent Joseph. « Nous pulvérisons les arbres presque chaque mois, et si les produits n’étaient pas aussi chers, nous le ferions même deux fois par mois. » Il nous conduit dans une remise en bois devant la maison. Une femme y prépare à manger sur un foyer ouvert. Dans la remise, Joseph stocke ses produits agrochimiques et une combinaison qu’il porte lorsqu’il traite ses arbres. Il va chercher un sac en jute et nous montre son contenu : des récipients en plastique contenant les insecticides « #Acati_Power », « #Konmidor » et « #Akate_King ». Ces trois produits ont comme principes actifs de la #thiaméthoxame, de l’imidaclopride et de la #bifenthrine, trois substances qui ne sont plus autorisées dans l’UE ni en Suisse car elles sont dangereuses pour la santé et l’environnement.

    Et aussi du paraquat pour cultiver le cacao

    « Aujourd’hui, la plupart des cultivatrices et cultivateurs de cacao au Ghana ne voient plus d’alternative à l’utilisation de pesticides », affirme Issifu Issake, président de la « Ghana Cooperative Cocoa Farmers Association », une organisation faîtière représentant 75 associations et des milliers de cultivatrices et cultivateurs de cacao dans neuf régions. Parmi ces cultivateurs, certains vendent leurs fèves à Ecom et Lindt & Sprüngli. « Mais seule une minorité utilise un équipement de protection pour pulvériser les arbres, ce qui met fortement leur santé en danger », relève-t-il. Pour sortir de cette spirale négative, il a quant à lui commencé à produire de manière biologique et a renoncé aux pesticides chimiques, raconte Issake. Au début, cela demandait plus de travail et coûtait plus cher, mais sur le long terme c’est mieux pour la santé, les sols et la résilience vis-à-vis de la crise climatique. Son organisation essaie de sensibiliser les agricultrices et agriculteurs aux dangers liés à l’utilisation de pesticides sans équipement de protection. « Mais la plupart des agriculteurs sont désespérés. Ils utilisent dans leurs champs tout ce qu’ils trouvent dans les magasins agricoles. »

    Pour cette enquête, nous nous sommes rendus dans cinq magasins agricoles de la région d’#Ashanti, dont l’un collabore avec le « Ghana Cocoa Board » (Cocobod). Cette autorité publique fait des recherches et donne des recommandations sur les produits agrochimiques à utiliser pour la culture du cacao. La plupart des cultivatrices et cultivateurs de cacao s’y réfèrent. Tous les magasins visités vendent de nombreux pesticides dont les principes actifs ne sont plus autorisés dans l’UE ni en Suisse. Les produits s’appellent « Akate Star », « #Akate_Rock_Star » ou « #Aceta_Star » (contenant de la bifenthrine), « #Galil_300_SC » (contenant de l’imidaclopride) ou encore « #Actara_240_SC » et « #Acati_Power » (contenant du #thiaméthoxame). Ce qui est frappant dans les magasins et dans les champs, c’est la forte présence de pesticides de la marque « #Adama ». La multinationale israélienne de l’agrochimie appartient depuis 2017 à #Syngenta Group, dont le siège principal est à Bâle.

    Dans les magasins, on trouve aussi une série de produits à base de #paraquat avec des noms tels que « #Gramostrong », « #ParaeForce » et « #Haouquat ». Ce sont des copies du produit original de Syngenta « #Gramoxone », principalement fabriquées par des producteurs chinois ou indiens. Le Paraquat est aujourd’hui interdit dans plus de 70 pays ; en Suisse, l’interdiction date de 1989 et dans l’UE, de 2007. La raison principale de cette décision : la haute #toxicité du produit. Il suffit d’une petite gorgée de paraquat pour que les organes humains cessent de fonctionner. Le paraquat est connu pour être utilisé par des petits agriculteurs désespérés dans les pays du Sud pour se suicider. Ce produit est surtout utilisé dans la culture maraîchère, mais plusieurs cultivateurs nous ont raconté avoir utilisé le paraquat contre les mauvaises herbes poussant sous les cacaoyers.

    Irritation de la peau, yeux qui brûlent et difficultés respiratoires

    Au Ghana, le recours aux pesticides a fortement augmenté ces dernières années. Selon un rapport de la FAO datant de 2023, 9700 tonnes de pesticides sont utilisées par année au Ghana ; c’est environ sept fois plus qu’en 2010. En 2020, 246 insecticides et 272 herbicides étaient autorisés au Ghana. Parmi les pesticides, on trouve de nombreux néonicotinoïdes, tenus pour responsables de la mortalité massive des abeilles en Europe. Au Ghana, la population de moustiques qui pollinisent les fleurs du cacaoyer a été à tel point décimée par l’utilisation des néonicotinoïdes que le gouvernement a décidé en 2017 de lancer un programme national de pollinisation manuelle des cacaoyers. Environ 30 000 jeunes ont été engagé·e·s à cette fin. Des enquêtes récentes montrent qu’aujourd’hui 70 à 85% des agricultrices et agriculteurs ghanéen·e·s utilisent des produits agrochimiques. Un grand nombre de cultivatrices et cultivateurs de cacao nous ont raconté consacrer environ un tiers de leurs recettes à l’achat de produits agrochimiques. Beaucoup doivent contracter des crédits et s’endettent pour pouvoir acheter ces produits.

    Raymond Owusu-Achiaw est expert en matière de pesticides et de lutte intégrée contre les nuisibles auprès de l’ONG ghanéenne « Conservation Alliance International ». Depuis des années, son organisation essaie, en collaboration avec des partenaires internationaux, de rendre le secteur du cacao plus équitable et moins nocif pour l’environnement. Nous avons rendez-vous avec lui pour un entretien au siège principal de l’ONG à Accra, la capitale du Ghana. « Les conséquences sanitaires liées à l’utilisation de pesticides dans la culture du cacao sont visibles », affirme-t-il. « Les agriculteurs me parlent d’irritations cutanées, de sensation de brûlure aux yeux et de difficultés respiratoires après la pulvérisation. » La grande majorité sait maintenant que l’utilisation de pesticides hautement dangereux sans protection met leur santé en danger. « Mais la plupart des agriculteurs luttent pour leur survie et veulent pouvoir récolter à tout prix. C’est pourquoi les dommages causés à la santé sur le long terme passent souvent au second plan. »

    Les acheteurs internationaux de cacao, comme Lindt & Sprüngli, ont certes élaboré des politiques qui présentent bien sur le papier, relève Owusu-Achiaw, mais ils n’ont la plupart du temps aucun contrôle sur ce qui se passe vraiment sur place. « Ce qui compte, c’est ce qui se passe sur les fermes des cultivatrices et cultivateurs de cacao, et non pas de ce qui est écrit dans les rapports de durabilité des producteurs de chocolat. » Il critique le fait que la responsabilité soit reportée sur les intermédiaires, les entreprises appelées « Licensed Buying Companies », telles qu’Ecom au Ghana. « Les entreprises en Europe réalisent les plus grands bénéfices dans la chaîne d’approvisionnement du cacao ; elles ont par conséquent une responsabilité vis-à-vis des agriculteurs et des communautés qui cultivent le cacao. »

    Le recours aux pesticides dans la chaîne d’approvisionnement manque de transparence

    Selon l’ONG allemande « Inkota », qui travaille depuis des années sur la question de l’utilisation des pesticides en Afrique, aucun grand fabricant de chocolat n’a jusqu’à présent publié de documentation systématique sur les pesticides présents dans sa propre chaîne d’approvisionnement. « La plupart des entreprises ne savent pas quels pesticides sont utilisés par leurs agricultrices et agriculteurs et à quelle fréquence », relève Juliane Bing, chargée jusqu’en été 2025 de la question du cacao au sein d’Inkota. « Les effets sur la santé restent méconnus, car il n’y a pas de collecte systématique de données sur les problèmes de santé chroniques dus à l’exposition aux pesticides. »

    Dans le rapport de durabilité de Lindt & Sprüngli pour l’année 2024, les pesticides ne sont pas une seule fois mentionnés. En revanche, le terme de « durabilité » apparaît sur 61 pages et jusqu’à 35 fois par page. Sur le site Internet du « Farming Program », on trouve une rubrique « Foire aux questions » (FAQ), où figure notamment la question suivante : « Des pesticides sont-ils utilisés dans la chaîne d’approvisionnement de Lindt & Sprüngli ? ». On apprend notamment que les partenaires locaux de Lindt proposent des formations promouvant des techniques agricoles plus durables afin de réduire le besoin en pesticides dans la production de cacao. Plus loin, il est écrit : « Dans le cadre de nos investissements dans l’approvisionnement responsable en cacao, les agriculteurs reçoivent exclusivement des produits biologiques (« organic inputs ») pour leurs plantations de cacao. » En creusant un peu plus, on trouve dans le « Verification Guidance Document » du « Farming Program » une série de critères relatifs à l’utilisation de pesticides. Lindt & Sprüngli exige d’Ecom et des autres fournisseurs de sa chaîne d’approvisionnement de :

    – réduire au maximum l’utilisation de substances dangereuses et veiller à ce qu’elles soient utilisées en toute sécurité ;
    - garantir que les agricultrices et agriculteurs n’utilisent des « produits phytosanitaires chimiques » qu’en dernier recours (« last resort ») et qu’ils privilégient d’autres méthodes manuelles pour lutter contre les nuisibles ;
    - réduire au maximum les effets négatifs sur les ressources naturelles via un « système d’élimination des produits chimiques et des déchets » (« chemical and waste management »), notamment en éliminant correctement les contenants des pesticides ;
    – faire en sorte que tous les produits chimiques soient stockés dans des endroits bien aérés, hors de la portée des enfants et loin de la nourriture ;
    - faire en sorte que les personnes qui pulvérisent les pesticides portent un équipement de protection en bon état.

    Comme le montre notre enquête à Tepa et à Goaso, ces lignes directrices ne sont pas suivies sur le terrain. L’utilisation de pesticides hautement dangereux n’est pas réduite, mais ne cesse au contraire d’augmenter. Les pesticides ne sont pas utilisés « en dernier recours », mais constituent souvent le premier choix dans la crise actuelle. Il n’y a aucun « système d’élimination des produits chimiques et des déchets » à proprement parler. Sur les fermes visitées, des contenants vides de pesticides gisent dans l’herbe entre les arbres. Il n’y a pas de points de collecte dans les magasins agricoles. Comme le racontent les agricultrices et agriculteurs, ils ramassent de temps à autre les contenants et les brûlent. Et aucun·e des cultivatrices et cultivateurs de cacao avec qui nous avons discuté n’utilise un équipement complet de protection « en bon état » pour sprayer les arbres.

    En pleine nébuleuse toxique

    Fin juin, au cours d’un après-midi ensoleillé, Kuma Enoch nous montre comment il traite ses champs contre les punaises. Il fait environ 30° et l’humidité est tropicale. Enoch n’est pas seulement cultivateur de cacao, mais il pulvérise aussi contre rémunération les fermes d’amis agriculteurs. Il est également acheteur au niveau local : avec l’argent qu’il reçoit de son « Do », un gestionnaire de dépôt d’Ecom, il se procure des fèves séchées auprès d’agriculteurs de la région. Il ne sait pas si Ecom revend ensuite ces fèves à Lindt & Sprüngli. Il sait seulement que plusieurs des 42 agriculteurs à qui il achète des fèves ont suivi des formations de Lindt.

    Enoch va chercher dans sa maison une bouteille de « Galil 300 SC », un insecticide d’Adama contenant de l’imidaclopride et de la bifenthrine. Selon le réseau PAN, les deux produits sont hautement dangereux. Ils sont interdits dans l’UE et en Suisse. Enoch mélange le liquide clair avec un engrais d’un vert criard puis mélange le tout à main nue. Ensuite, il verse la solution dans le réservoir de son pulvérisateur fonctionnant au diesel et pouvant contenir jusqu’à 11 litres de solution aux pesticides. Il ajoute de l’eau et soulève l’engin lourd d’environ 20 kilos pour le mettre sur son dos. Puis il allume le moteur en tirant sur le cordon prévu à cet effet. Dans un bruit assourdissant, il se rend dans le champ de cacao. Quand il appuie sur le levier du pulvérisateur, une fine pluie de gouttelettes est projetée sur la cime des arbres. Il se tient là, en plein nuage toxique, vêtu d’un short gris et d’un polo rouge, pieds nus dans des bottes en caoutchouc vertes. Chargé de son lourd sac à dos et le front perlant de sueur, il va d’un cacaoyer à l’autre et respire l’air humide, imprégné de pesticides et d’engrais. En cinq minutes, le réservoir est vide.

    Lorsque les gouttelettes de la solution pulvérisée lui arrivent parfois dans les yeux, ils brûlent ensuite toute la nuit, raconte-t-il. Surtout lorsqu’il utilise du « Ridomil », un fongicide produit par Syngenta, l’un des plus grands fabricants mondiaux de pesticides, dont le siège est à Bâle. Ce fongicide contient du mancozèbe, un perturbateur endocrinien qui peut nuire non seulement à la fertilité, mais aussi au fœtus. Cette substance est interdite dans l’UE depuis 2020 et en Suisse, depuis 2021. Enoch sait qu’il devrait porter une combinaison, des gants fabriqués à partir d’un caoutchouc spécial, des lunettes pour protéger les yeux et un masque pour que les produits chimiques n’atteignent pas ses poumons. C’est ce qu’expliquent des pictogrammes et des lettres en anglais sur les emballages de « Galil 300 SC » et de « Ridomil ». Mais porter un équipement de protection sous cette chaleur serait une torture, sans compter que ces équipements sont chers et pratiquement introuvables dans les magasins agricoles de la région.

    Des tissus en coton et du beurre de karité pour se protéger

    Dans les cinq magasins agricoles que nous avons visités à Tepa et dans les environs, nous n’avons trouvé aucun équipement de protection complet conforme aux recommandations de l’OMS. Deux magasins ne vendaient même aucun vêtement de protection, et deux autres n’avaient que des bottes en caoutchouc et des combinaisons. Seul un magasin proposait aussi des masques de protection dans son assortiment, « mais nous n’en vendons presque jamais », affirmait le vendeur. De toute façon, les équipements de protection sont rarement demandés. Les agricultrices et agriculteurs seraient plus enclins à acheter une bouteille supplémentaire de pesticide afin de garantir leur récolte plutôt qu’un masque visant à protéger leur santé. Comme nous l’avons vu à Tepa, certains cultivateurs et cultivatrices – on observe aussi des femmes qui pulvérisent les champs – se protègent la bouche et le nez avec un tissu en coton et portent une casquette en toile pour se protéger comme ils le peuvent des gouttelettes de pesticides. Certains se frottent également la peau avec du beurre de karité, graisse extraite des noyaux du fruit de karité. Selon eux, la graisse apaiserait un peu les irritations cutanées.

    Lindt connaît le problème du manque d’équipements de protection et de l’exposition aux pesticides qui en résulte. Dans un entretien, une responsable de la durabilité raconte le dernier voyage d’affaires qu’elle a effectué il y a trois ans au Ghana. Lors de son séjour, elle a vu des agriculteurs sprayer les arbres en tongs. Malgré cela, la multinationale ne met aucun équipement de protection à disposition dans le cadre du « Farming Program ». À la question de savoir pourquoi, une porte-parole écrit : « Nous avons arrêté de distribuer des équipements de protection dans le cadre du programme mis en œuvre par Ecom lorsque nous sommes passés, il y a quelques années, des primes en nature à des primes en espèces, pour que les cultivatrices et cultivateurs puissent choisir librement dans quels outils ils souhaitent investir. » Ainsi, Lindt & Sprüngli considère les équipements de protection comme faisant partie de la « prime », et non pas comme un équipement de base mis à disposition de tous les agricultrices et agriculteurs cultivant du cacao pour la multinationale. Lindt écrit ensuite : « Distribuer du matériel gratuitement peut conduire à une dépendance, à la non-utilisation ou à la revente si les bénéficiaires n’accordent pas de valeur aux articles. » Lindt & Sprüngli met l’accent sur la sensibilisation à la nécessité des équipements de protection et « informe continuellement sur les dangers de certains pesticides ». Mais pour cela, la multinationale suisse du cacao mise au Ghana sur Ecom, un partenaire discutable.

    Utiliser la proximité avec les agriculteurs

    Le groupe Ecom au Ghana compte différentes filiales. Parallèlement au secteur des services de gestion durable (« Ecom Sustainable Management Services »), qui met en œuvre le « Farming Program » pour Lindt & Sprüngli, il y a aussi la filiale « Crop Doctor », spécialisée dans la vente de produits agrochimiques et de machines agricoles. Dans son assortiment, on trouve ses propres marques telles que « Commander » (contenant de l’imidaclopride), « Rockstar » (contenant de la bifenthrine) et « Skope 370 WP » (contenant du mancozèbe). Tous ces principes actifs sont hautement dangereux.

    Jessica a travaillé de 2013 à 2019 pour Ecom au Ghana et a occupé différents postes dans le domaine de la durabilité. Elle ne souhaite pas dévoiler son vrai nom. Elle raconte avoir toujours été dérangée par les affaires d’Ecom dans le domaine des pesticides. « Ecom voulait profiter de sa bonne position dans la chaîne d’approvisionnement du cacao. Et grâce aux marges importantes dans le commerce des pesticides, ils faisaient de grands bénéfices. » La direction d’Ecom a donné pour instruction à ses agronomes d’utiliser consciemment leur proximité avec les cultivatrices et cultivateurs de cacao dans le cadre du programme de Lindt pour leur vendre des produits Crop Doctor. Lors des formations, Ecom a certes enseigné aux agriculteurs la lutte intégrée contre les nuisibles, qui repose principalement sur des mesures biologiques et dans laquelle les pesticides synthétiques ne sont utilisés qu’en dernier recours. « Mais en même temps, ils vendaient aux agriculteurs les pesticides Crop Doctor en tant que produits de choix », raconte l’ex-collaboratrice d’Ecom. « C’est quand même très contradictoire. » Deux autres personnes ayant travaillé pour Ecom nous ont confirmé que, pendant des années, la multinationale a vendu des pesticides dans le cadre de ses programmes de durabilité.
    Les enfants sont eux aussi exposés aux pesticides

    Sampson ne souhaite pas non plus voir figurer son vrai nom dans cette enquête, car il craint des représailles. Il est agronome de formation et a travaillé chez Ecom de 2014 à 2019 comme agent de terrain. Dans cette fonction, il était chargé de la mise en œuvre du « Farming Program » dans le Ghana occidental. « Ecom fait partie des premières entreprises au Ghana à avoir distribué des pesticides dans le cadre de ses formations », affirme-t-il. « Ce qui de l’extérieur pouvait ressembler à une aide aux agriculteurs était en réalité une manière de faire encore plus de profits à leurs frais. » Pendant les formations pour Lindt, il était censé vendre par année pour 15 000 dollars américains de pesticides et d’engrais aux agriculteurs. « Cela faisait partie des objectifs selon lesquels mes résultats étaient évalués. » Quand il a commencé à travailler pour Ecom, seule une minorité de cultivatrices et cultivateurs de cacao pulvérisaient régulièrement leurs champs avec des pesticides, raconte Sampson. « Ils avaient leurs propres méthodes traditionnelles pour lutter contre les nuisibles. » Malgré ses objectifs de vente, il leur expliquait que les pesticides chimiques ne détruisaient pas que les nuisibles, mais aussi les espèces utiles et la microbiologie des sols. Ce qui le dérangeait en particulier, c’était de tomber régulièrement sur des enfants qui étaient exposés aux pesticides sur les fermes de cacao où il organisait les formations. « Leurs yeux coulaient, et ils disaient que leur peau brûlait. »

    Selon une étude de l’Université de Chicago, le nombre d’enfants exposés à des pesticides nocifs au Ghana et en Côte d’Ivoire a fortement augmenté ces dernières années. En 2014, 10% des travailleurs mineurs y étaient exposés ; cinq ans plus tard, le pourcentage était de 27%. Il est pour le moins plausible que parmi ces fermes, il y en a aussi qui produisent pour Lindt & Sprüngli. En 2023, des journalistes de l’émission de la SRF Rundschau ont visité différentes fermes de cacao au Ghana, qui faisaient partie du « Farming Program » de Lindt & Sprüngli. Sur de nombreuses fermes, les journalistes ont constaté des cas de travail abusif des enfants.

    Confrontée aux déclarations de son ancien employé, Ecom répond par écrit que la distribution directe et la « facilitation de la vente » par les agents de terrain ont été « formellement » suspendues en 2020. Ecom confirme avoir entre autres distribué des pesticides contenant de l’imidaclopride et de la bifenthrine. En même temps, la multinationale souligne le fait que tous les pesticides commercialisés étaient parfaitement autorisés pour une utilisation dans la culture de cacao par les autorités de contrôle ghanéennes compétentes. D’ancien·ne·s employé·e·s racontent qu’Ecom n’a suspendu la distribution directe qu’en 2023. Cette décision était surtout due au fait qu’un grand nombre d’agricultrices et agriculteurs ne pouvaient plus rembourser les crédits qu’Ecom leur avait accordé pour l’achat de ses propres produits. Une situation qui n’était pas bonne pour les affaires.

    « Officiellement, Ecom et Lindt disent protéger les agricultrices et agriculteurs », relève Sampson. « Mais en visitant régulièrement les fermes, on remarque très vite que cela n’est pas le cas. » La seule chose qui comptait réellement pour Lindt & Sprüngli selon Sampson, c’était que lui et ses collègues d’Ecom s’assurent que les cultivatrices et cultivateurs fassent de grandes récoltes et qu’il y ait toujours assez de cacao à disposition. En 2022, Sampson en a eu assez des multinationales de commerce de matières premières dans son pays. Il a fondé sa propre ONG qui veut renforcer la position des femmes dans le secteur du cacao. Il leur apprend la culture biologique du cacao et comment elles peuvent tenir les nuisibles éloignés des champs grâce à des solutions faites maison à base de graines de margousier et de parties du fruit du cacaoyer. « C’est moins cher pour les agricultrices et plus sain, et les récoltes sont aussi meilleures sur le moyen terme », affirme-t-il.
    Abandonner la ferme aux nuisibles

    Osei Kwame Williams, le propriétaire de la ferme de démonstration, a depuis abandonné la culture du cacao. Il travaille maintenant cinq jours par semaine comme chauffeur de minibus. Il dit gagner ainsi plus qu’avec le cacao. Cela suffit néanmoins tout juste à nourrir sa famille de cinq enfants et à payer les frais scolaires. « Mais au moins j’ai un revenu quotidien sûr. » Maintenant, en juin, ce serait justement le moment de pulvériser les jeunes cabosses, relève-t-il, comme il l’a toujours fait par le passé. « Mais celui qui n’a pas d’argent pour s’acheter des pesticides abandonne les arbres aux nuisibles. »

    Il ne sait pas s’il fait encore partie du « Farming Program » de Lindt & Sprüngli. Mais aucune formation ne se serait tenue sur sa ferme depuis des années. Après 2017, les agronomes d’Ecom et les délégations occasionnelles de Lindt & Sprüngli venant de Suisse ne lui auraient plus rendu visite. Il ne sait pas pourquoi. « Je me sens trahi », affirme-t-il. Pour Lindt & Sprüngli, en revanche, Mfanibu fait toujours partie des « demo plots » actives. À notre demande, une porte-parole écrit qu’actuellement treize « demo plots » seraient actives à Tepa et 37 à Goaso, « dont une à Mfanibu ».

    ▻https://responsabilite-multinationales.ch/etudes-de-cas/lindt-pesticides-culture-cacao
    #chocolat #cacao #Ghana #agriculture #travail #conditions_de_travail

  • Dans les #lagons polynésiens, les #déchets invisibles du temps du nucléaire

    En trente ans de présence sur le territoire polynésien puis à la suite de son démantèlement, le #Centre_d’expérimentation_du_Pacifique a produit de très nombreux déchets. Si certains ont été enterrés, d’autres ont été jetés dans le lagon. Les #risques que représentent ces déchets contaminés restent difficile à établir.

    Combien de tonnes de déchets gisent au fond des lagons polynésiens ? Difficile à dire. Il existe bien des #chiffres de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) : « 3 200 tonnes de déchets radioactifs ont ainsi été immergées dans les eaux territoriales françaises en Polynésie. » Mais prennent-ils réellement en compte l’ensemble des déchets jetés dans l’océan à l’époque des #essais_nucléaires ? Rien n’est moins sûr. Une partie de ces déchets n’ont sans doute pas été comptabilisés car ils n’ont simplement pas été inventoriés.

    Entre 1966 et 1996, 193 essais nucléaires ont été menés en #Polynésie, sur les #atolls de #Moruroa et #Fangataufa, dans l’#archipel_des_Tuamotu. Ces tirs aériens dans un premier temps, puis souterrains à partir de 1975, ont généré une très grande quantité de déchets plus ou moins radioactifs, c’est-à-dire qui ont la particularité d’émettre des rayonnements pouvant présenter un risque pour l’homme et l’environnement. Ces déchets sont très hétérogènes, ce sont à la fois les avions qui récupéraient les #poussières_radioactives dans les nuages, des moteurs d’engins, des matières plastiques, des tenues et des chaussures, des déchets inertes (gravats, terre…).

    Jeter dans le #lagon : une solution rapide et peu coûteuse

    L’immersion des déchets, soit le dépôt sur les #fonds_marins, est, à l’époque, une pratique commune. On parle « d’#océanisation » des déchets. En Polynésie, ces derniers sont ainsi stockés sur plusieurs sites entre les atolls d’#Hao et Moruroa, à partir de 1967. Une fosse de 2 500 mètres de profondeur est d’abord creusée à 8 km de Hao. Selon les chiffres de l’Andra, 310 tonnes de déchets radioactifs conditionnés en fûts de béton et 222 tonnes de #déchets_radioactifs en vrac ont été immergées sur le site nommé #Hôtel. Deux sites (#November et #Oscar) sont utilisés à Moruroa, pour procéder à des immersions de plusieurs tonnes déchets à partir d’hélicoptères et de bateaux.

    Mais pourquoi avoir pollué les eaux polynésiennes ? Selon l’Andra, « l’#évacuation en mer a été un moyen de gestion de tout type de déchets. Les déchets radioactifs n’ont pas fait exception à cette règle. Cette solution était considérée à l’époque comme sûre par la communauté scientifique car la dilution et la durée présumée d’isolement apportées par le milieu marin étaient suffisantes ».

    En l’absence de filière de gestion, l’océanisation apparaît comme la seule solution. L’éloignement des sites explique aussi ce choix, selon Jean-Marie Collin, directeur de la Campagne ICAN en France (Campagne Internationale pour Abolir les Armes Nucléaires) : « Ramener les déchets jusque dans l’Hexagone était une solution plus coûteuse et plus complexe. Creuser un trou dans le désert en Algérie ou jeter par-dessus bord en Polynésie étaient une alternative bien plus simple », regrette-t-il.

    Dans le livre Des bombes en Polynésie, l’historien Renaud Meltz détaille la pratique : « Les militaires tiennent l’inventaire à la Prévert, mois après mois, des quelques tonnes de petits matériels (900 paires de gants, 272 kg ; 883 combinaisons, 618 kg, 200 paires de pataugas 200 kg, etc.) et des milliers de tonnes de gros matériel sont livrés à l’océan. »

    En 1972, la Convention de Londres sur la prévention de la pollution des mers interdit l’immersion de déchets fortement radioactifs. Elle entre en vigueur en août 1975. Mais les Français font fie des réglementations internationales. Alors que l’immersion au large des côtes métropolitaines s’arrête en 1969, elle continue en Polynésie jusqu’en 1986.

    Des conditionnements sommaires

    Mais si ces déchets posent problème c’est aussi parce que leur #conditionnement a souvent été négligé. Pourtant, une procédure impose que « tous les déchets radioactifs doivent être déposés dans des sacs en vinyles soudés ou fermés hermétiquement par bandes adhésives. Ces sacs sont ensuite placés dans des fûts ou autres récipients lestés (ciment ferrailles). »

    En théorie, les déchets doivent donc être conditionnés selon leur #radioactivité. Dans les faits, tous ne le sont pas. « Seuls ceux dont la taille permet d’être entreposé dans des fûts profitent d’un conditionnement, les autres restent en vrac. Aussi, une partie des résidus, produits au fond des puits ou les bombes détonnaient n’ont jamais été remontés », écrit le chercheur spécialiste du nucléaire Teva Meyer dans l’ouvrage Des bombes en Polynésie.

    En 1970, huit fûts provenant des laboratoires de Mahina sont immergés sans conditionnement, après avoir été percés pour éviter l’éclatement. À partir de mars 1975, cinq avions Vautour utilisées pour traverser les nuages des explosions pour récupérer les poussières radioactives, sont coulés.

    En 1982, le rapport de la #mission_Haroun_Tazieff pointe les problèmes liés aux déchets dans le lagon, entraînés par la tempête en mars 1981. En 1988, la #mission_Calypso, dirigé par le commandant Cousteau, indique que Moruroa n’est pas un bon site de #stockage de déchets radioactifs. Ils considèrent qu’« il n’y a aucune raison de croire que si certains critères de confinement semblent nécessaires au stockage des déchets des centrales nucléaires civiles, ils ne soient plus nécessaires pour stocker les déchets des essais nucléaires militaires. » Trop tard, les immersions ont été faites, trop souvent sans protection.

    Quels #risques pour la population ?

    Aujourd’hui, les déchets datant de l’époque du nucléaire n’ont pas disparu des eaux polynésiennes. Représentent-ils un risque pour les populations ? Selon l’Andra, ces 3 200 tonnes de déchets radioactifs immergés représentent une activité totale inférieure à 0,1 TBq (térabecquerel).

    Le département de suivi des centres d’expérimentations nucléaires (DSCEN) en lien avec le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) effectue une surveillance radiologique de Moruroa et Fangataufa depuis 1998. « Les #radionucléides d’origine artificielle mesurés dans les échantillons sont présents à des niveaux très faibles et souvent inférieurs ou voisins de la limite de détection des appareils de mesure de la radioactivité. Les concentrations mesurées dans le milieu terrestre et les sédiments marins gardent la trace des essais atmosphériques effectués sur les atolls de Moruroa et Fangataufa. Les niveaux d’activité dans ces compartiments restent stables, voire en légère diminution », note le rapport de 2021 du Ministère des Armées.

    « Mais qu’est-ce qu’un faible taux ? », s’interroge Patrice Bouveret, directeur de l’Observatoire des armements. « Un taux est acceptable lorsqu’il est socialement accepté par la population ? Toute radioactivité a un impact sanitaire sur l’humain, le végétal, l’animal, sur la vie en général ».

    Selon Patrick Bouisset, directeur du laboratoire d’étude et de suivi de l’environnement à l’IRSN (Institut de radioprotection de sûreté nucléaire), les déchets immergés ne représentent pas de risque particulier puisque la radioactivité s’est « diluée dans l’océan ». Quant aux déchets contenus dans des fûts, même « s’ils vont fuir avec le temps car rien n’est hermétique à l’échelle de quelques siècles », ces pollutions ne seront « pas visibles » considère ce physicien, chargé d’évaluer l’exposition radiologique en Polynésie hors des sites de Moruroa et Fangataufa.

    L’#imperméabilité des conditionnements inquiète aussi Bruno Chareyron, ingénieur et directeur du laboratoire de la CRIIRAD (Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité) : « Il est difficile d’anticiper les conséquences de l’immersion des déchets. Ce qui est certain, c’est qu’on aurait dû les conditionner sur des sites capables de garantir le confinement pendant des dizaines et des milliers d’années. Balancer des déchets en mer, sans emballage particulier, comme pour les avions Vautour, ou même en considérant une enveloppe en vinyle, c’est dérisoire pour des éléments à très longue période physique. »

    Une étude indépendante pour confirmer l’absence de danger

    « Le problème c’est qu’on ne connaît pas la quantité exacte de déchets immergés », pointe Jean-Marie Collin qui regrette que les études concernant la radioactivité soient menées par « des instituts qui appartiennent à l’État ». « D’après les études réalisées, il semblerait qu’il n’y a pas de danger concernant ces déchets immergés. Je suppose donc qu’il n’y a pas de danger. Mais il serait intéressant que des études indépendantes soient menées pour corroborer les études existantes et ainsi assurer la sécurité et rétablir la confiance des Polynésiens ».

    Les impacts sanitaires et environnementaux découlant des déchets immergés sont ainsi difficiles à établir. Reste que, Moruroa et Fangataufa demeurent des atolls contaminés, où le plutonium subsiste dans les sols comme en surface. Hao, longtemps considéré comme« la poubelle du CEP » subit aussi d’importantes pollutions aux hydrocarbures.

    Durant plus de trente ans, si une partie des déchets ont été océaniser, les autres ont été enterrés ou abandonnés. Radioactifs ou pas, ces déchets portent « la charge symbolique des essais », estime Teva Meyer. « Ils demeurent souillés, voire ‘nucléaires’ pour certains, qui demandent qu’ils soient traités comme tels ».

    ▻https://outremers360.com/bassin-pacifique-appli/dossier-dans-les-lagons-polynesiens-les-dechets-invisibles-du-temps-du
    #pollution #santé #contamination #France

  • #Nucléaire en #Polynésie : en quête de vérité

    Sous la présidence du général de Gaulle, la France se dote de la force de dissuasion nucléaire convoitée depuis le début de la Ve République. À quel prix ?
    Les 193 essais nucléaires réalisés de 1966 à 1996 en Polynésie, dans les atolls de Fangataufa et Mururoa, ont bouleversé l’existence des Polynésiens, contaminant certains par les retombées toxiques, dégradant des écosystèmes fragiles dans lesquels des déchets radioactifs ont été hâtivement jetés à la mer. Au long de cette gigantesque entreprise qui a mobilisé une centaine de milliers d’hommes et des milliards de francs, le mode de vie des habitants s’est trouvé transformé, des Marquises à Bora-Bora.
    Depuis les hésitations des décideurs politiques métropolitains sur le choix du lieu jusqu’aux conséquences sanitaires, environnementales et socio-économiques, ce film lève le voile sur une période de l’histoire polynésienne et postcoloniale française longtemps demeurée sous le signe du secret.

    ▻https://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/67435_0
    #film #documentaire #film_documentaire
    #France #Polynésie_française #De_Gaulle #essais_nucléaires #dissuasion_nucléaire #Pacifique #DOM-TOM #surveillance #Centre_d'expérimentation_du_Pacifique (#CEP) #Tahiti #Moruroa #Fangataufa #Hao #tourisme #modernisation #Commissariat_de_l'énergie_atomique (#CEA) #bombe_atomique #Archipel_des_Gambier #contamination #Général_Thiry #comité_d'indemnisation_des_victimes_des_essais_militaires (#CIVEM) #santé #déchets_nucléaires #indemnisation

  • Les Natoufiens fabriquaient de la bière il y a 13 000 ans (avant l’arrivée de l’agriculture).

    Les premières preuves archéologiques de brassage de la bière à base de céréales avant même l’arrivée de l’agriculture proviennent des Natoufiens, des populations semi-sédentaires, vivant en Méditerranée orientale entre le Paléolithique et le Néolithique, après la dernière période glaciaire. Les Natoufians de la grotte de Raqefet ont collecté des plantes disponibles localement, stocké des graines maltées et fabriqué de la bière dans le cadre de leurs rituels.

    « (...) avec la production de bière, les vestiges de la grotte Raqefet offrent une image très vivante et colorée des modes de vie natoufiens, de leurs capacités technologiques et de leurs inventions. »

    (...) Les résultats indiquent que les Natoufiens ont exploité au moins sept types de plantes associés aux mortiers, notamment du blé ou de l’orge, de l’avoine, des légumineuses et des fibres libériennes (y compris le lin). Ils ont emballé des aliments végétaux dans des contenants en fibre et les ont stockés dans des mortiers à blocs. Ils ont utilisé des mortiers de roche-mère pour piler et cuire des aliments végétaux, et pour brasser de la bière à base de blé / orge, probablement servis dans des fêtes rituelles il y a 13 000 ans.

    Les modèles d’usure et d’assemblage microbotanique suggèrent que deux des trois mortiers à blocs examinés ont été utilisés comme conteneurs de stockage pour les aliments végétaux - y compris les malts de blé et d’orge. Ils étaient probablement recouverts de couvercles, probablement faits de dalles de pierre et d’autres matériaux. Les aliments ont probablement été placés dans des paniers en fibres libériennes pour faciliter leur manipulation. Les puits étroits et profonds peuvent avoir fourni des conditions fraîches convenant au stockage des aliments, en particulier pour la conservation des malts de céréales.

    En combinant les données sur l’usure et les résidus, le troisième mortier étudié a été interprété comme un récipient multifonctionnel destiné à la préparation des aliments, comprenant des aliments végétaux et de la bière à base de blé / orge, probablement avec des légumineuses et d’autres plantes.

    Les preuves de brassage de bière à la grotte de Raqefet, il y a 13 000 ans, constituent un autre exemple des complexes sociaux et rituels du Natouf. Le brassage de la bière peut avoir été, au moins en partie, une motivation sous-jacente à la culture de céréales dans le sud du Levant, confirmant l’hypothèse de la bière proposée par les archéologues il ya plus de 60 ans.

    #Préhistoire #Natoufiens #alcool #Asie #Moyen_Orient
    #Li_Liu #Stanford_University #Danny Rosenberg #University_d'Haifa
    #Hao_Zhao #Université_de_Zhengzhou
    #XXXLIEN11LIENXXX
    #13000BC

    A prehistoric thirst for craft beer
    ▻https://www.elsevier.com/about/press-releases/research-and-journals/a-prehistoric-thirst-for-craft-beer

  • Découverte de retouches osseuses d’environ 115 000 ans à Lingjing, Henan, Chine

    12 mars 2018

    Discovery of circa 115,000-year-old bone retouchers at Lingjing, Henan, China
    ▻http://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0194318

    Les résultats archéozoologiques, technologiques, fonctionnels et morphométriques mettent en évidence que les marteaux mous utilisés à Lingjing reflètent trois stratégies comportementales distinctes .

    – Le premier comportait l’utilisation de gros flocons d’os résultant de la boucherie de grands herbivores qui étaient utilisés comme tels pour retoucher ou réaffûter les outils de pierre, probablement pendant le traitement des carcasses. Ces objets ont été rapidement jetés après leur utilisation.
    – La seconde impliquait la fracture de l’os patiné provenant d’herbivores de taille moyenne pour obtenir des éclats allongés et, dans certains cas, leur mise en forme par percussion pour obtenir des artefacts sub-rectangulaires. Les traces observées sur ces objets indiquent une utilisation intensive et éventuellement récurrente, ce qui implique leur conservation dans le temps.
    – La dernière correspond à l’utilisation occasionnelle de bois comme marteau doux, qui peut également avoir rempli d’autres fonctions.

    Ce qui précède met en évidence différentes logiques de production et d’utilisation des retouches osseuses. Le premier type de retoucher satisfait un besoin immédiat. La seconde implique une planification à long terme, et la modification de l’ébauche pour imposer une forme à l’outil, afin d’améliorer son ergonomie, sa transportabilité et son efficacité. Le troisième est probablement un outil polyvalent parfois utilisé comme un marteau doux opportun.

    Ces résultats ont des implications pour le débat en cours sur la nature et le caractère distinctif du Paléolithique chinois.

    La plupart des industries lithiques chinoises datées entre 300 ka et 40 ka se caractérisent par la persistance du trocart, l’utilisation de matières premières locales de mauvaise qualité, la rareté des noyaux préparés et leur réduction par percussion directe à percussion dure, percussion bipolaire et la technique block-on-block, l’absence de preuves pour la percussion douce du marteau, la rareté des flocons retouchés et l’absence de tendances temporelles évidentes. Ce schéma contraste avec les innovations techniques pénécontemporaines (sélection des matières premières, débitage Levallois, utilisation du marteau mou, modelage systématique des outils de pierre par retouche) signalant l’émergence du Paléolithique moyen dans le reste de l’Eurasie.

    Le débat :

    L’absence de technologies du Paléolithique moyen dans de vastes régions de la Chine est considérée par certains comme la conséquence de conditions environnementales relativement stables, l’absence d’événements de remplacement de population à grande échelle, l’exploitation des ressources à faible intensité, la mobilité élevée des groupes, la production d’outils périssables en bambou et une préférence pour les technologies d’outils en pierre simples mais flexibles. En conséquence, un certain nombre de chercheurs ont fait valoir que le terme Paléolithique moyen n’a pas de signification réelle dans la plupart de l’Asie de l’Est et devrait être restreint aux assemblages situés dans les zones périphériques, à savoir, le Ningxia La région autonome, la province de Jilin et la Mongolie intérieure, où les diagnostics paléolithiques moyens sont présents dans les assemblages lithiques.
    D’autres utilisent ce terme de façon conventionnelle pour désigner des occupations de l’ordre de 300 ka à 40 ka BP ou des vestiges d’Homo sapiens archaïques. Enfin, certains soutiennent que des technologies innovantes sont présentes dans les assemblages chinois de cette période et que leur attribution au Paléolithique moyen est donc pleinement justifiée.

    La première implication évidente de nos résultats pour le débat ci-dessus est que des marteaux mous ont été utilisés pour le tranchage au début du Pléistocène tardif de l’Asie de l’Est, et cela en dehors des régions où la technique de Levallois est documentée. Les trois types de marteaux mous identifiés à Lingjing démontrent une bonne connaissance des propriétés des matériaux osseux à des fins de taille. La mise en forme et la curation probable d’un type d’outil suggèrent que ces outils représentaient un élément intégral de la boîte à outils utilisée par les hominidés de Lingjing. Ceci est également soutenu par l’analyse des traces d’utilisation. D’après les résultats expérimentaux, la morphologie globale brute des scores et des fosses indique que les trois types de marteaux tendres ont été utilisés pour tracer des matières premières lithiques grossières comme le quartz ou le quartzite, qui représentent plus de 99% des lithiques taillées dans la couche 11. Les retouches d’os étaient donc essentielles dans les activités de taille et il est très probable que les spécimens seront identifiés au cours de la réévaluation en cours de l’assemblage faunique de Lingjing. Il est également très probable que les marteaux mous faits d’os ou de bois de cervidé représentent une caractéristique méconnue des peuplements du début du Pléistocène supérieur ou de la Chine ancienne. Les traces de leur utilisation présentent certaines similitudes avec les modifications osseuses produites par d’autres agents et ces traces n’ont pas été systématiquement recherchées lors de l’analyse taphonomique de la plupart des assemblages osseux chinois datés de cette période.

    Une implication plus large de nos résultats concerne la nature des adaptations culturelles du Pléistocène précoce de l’Asie de l’Est. La complexité comportementale révélée par les marteaux mous de Lingjing suggère que la simplicité apparente de cette technologie lithique et celle d’autres sites contemporains peuvent être illusoires puisque les lithiques ne représentent qu’un aspect des adaptations culturelles passées. La découverte d’outils osseux complète efficacement ce que nous savons de ces systèmes techniques et met en évidence les consistances comportementales cela ne pouvait pas être déduit d’autres mandataires culturels. Ces consistances donnent une nouvelle dimension au débat autour de l’existence du Paléolithique moyen dans cette région du monde. L’attribution de sites est-asiatiques au Paléolithique moyen est généralement basée soit sur leur chronologie, soit sur l’apparition de traits culturels appartenant à la technologie lithique comme le débitage de Levallois. Cette approche suppose que les traits choisis représentent des caractéristiques évolutives applicables à des régions du monde différentes de celles dans lesquelles elles ont été identifiées à l’origine. Une approche alternative, que nous souhaitons promouvoir ici, consiste à identifier les caractères originaux des trajectoires culturelles régionales à partir d’une variété d’aspects de la culture matérielle passée, et à comprendre les implications comportementales et cognitives qu’ils ont pu avoir pour les populations hominiennes passées.

    ▻http://journals.plos.org/plosone/article/figure/image?size=inline&id=info:doi/10.1371/journal.pone.0194318.g001

    ▻http://journals.plos.org/plosone/article/figure/image?size=inline&id=info:doi/10.1371/journal.pone.0194318.g002
    Fig 2. Retoucher 6L1326 from Lingjing. White bracket indicates the area where impact scars are present. Scales = 1 cm

    ▻http://journals.plos.org/plosone/article/figure/image?size=inline&id=info:doi/10.1371/journal.pone.0194318.g008
    Fig 8. Retoucher 9L0151 from Lingjing. White bracket indicates the area where impact scars are present. Scale = 1 cm.

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