Comment les Israéliens ont élevé le déni d’atrocités au rang d’art
Par Ron Dudai
(...) Et pourtant, face au flot incessant de photos et de vidéos de civils morts, d’enfants affamés et de quartiers entiers réduits en ruines, une grande partie de l’opinion publique israélienne – et une part importante des partisans d’Israël à l’étranger – réagit de deux manières : soit tout cela est faux, soit les Gazaouis le méritaient. Souvent, paradoxalement, c’est les deux à la fois : « Il n’y a pas d’enfants morts à Gaza, et c’est une bonne chose que nous les ayons tués. »
Une nouvelle ère de déni
Le déni des atrocités est un phénomène mondial, mais la société israélienne en a fait un véritable art. Ce n’est pas un hasard si l’un des ouvrages universitaires les plus importants sur le sujet, « States of Denial » (2001), du sociologue Stanley Cohen, s’inspire de son expérience de militant des droits humains en Israël pendant la première Intifada, à la fin des années 1980.
S’appuyant sur ces expériences, Cohen décrit un répertoire de déni employé tant par les États que par les sociétés : « cela n’a pas eu lieu » (nous n’avons torturé personne) ; « ce qui s’est passé est autre chose » (il ne s’agissait pas de torture, mais de « pressions physiques modérées ») ; « il n’y avait pas d’alternative » (la « bombe à retardement » a fait de la torture un mal nécessaire).
En Israël, cette logique s’enracine dans le mythe de la « pureté des armes » (la croyance qu’Israël n’agit que par légitime défense) et dans la vieille mentalité du « tirer et pleurer » (l’idée que les Israéliens peuvent commettre des actes de violence tout en conservant une moralité singulière parce qu’ils en portent le deuil par la suite). Mais aussi odieux que puisse paraître cet état d’esprit, il repose néanmoins sur deux hypothèses importantes : que des atrocités comme la torture, le meurtre de civils et les déplacements forcés sont fondamentalement mauvaises et nécessitent donc d’être justifiées ou dissimulées ; et que la documentation et la révélation de la vérité ont une valeur, ne serait-ce que comme un obstacle à contourner.
Aussi répugnante soit-elle, l’hypocrisie inhérente au mythe de la « pureté des armes » a son utilité : elle laisse une marge de manœuvre, aussi étroite soit-elle, pour corriger le tir. Une fois révélé, le fossé entre la rhétorique et la réalité peut provoquer l’embarras, voire exercer une pression pour le changement. Dans un tel monde, les images prises avec un téléphone et partagées instantanément ont un poids réel.
Mais ce n’est pas le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. En Israël, l’instinct de rejeter toute documentation provenant de Gaza comme étant « fake » a été intégré au discours dominant, des plus hautes sphères du pouvoir politique jusqu’aux commentateurs anonymes des sites d’information. Ce réflexe est ancré dans un esprit conspirationniste importé des milieux de droite américains, à l’image de la rhétorique de « l’État profond » du président Donald Trump, devenue l’un des arguments favoris du Premier ministre Benjamin Netanyahou et de ses partisans. (...)
Ce type de discours a commencé à s’infiltrer dans la société israélienne avant même le 7 octobre, d’abord en ligne, puis dans les arènes officielles. À mesure que la guerre s’éternise, il est devenu une réaction répandue, souvent un réflexe : une vidéo de parents palestiniens berçant le cadavre d’un nourrisson dans leurs bras ? « Des acteurs tenant une poupée. » Des photos de civils filmées par des soldats israéliens ? « Générées par l’IA, manipulées ou prises ailleurs. » Et ainsi de suite, à l’infini.
Cette rhétorique a souvent été associée au terme « Pallywood », un mot-valise à partir de « Hollywood palestinien ». Importé des milieux d’extrême droite américains au début des années 2000, il suggère que les images de la souffrance palestinienne ne sont absolument pas réelles, mais relèvent d’une industrie cinématographique élaborée : une vaste conspiration dans laquelle Palestiniens, organisations de défense des droits humains et médias internationaux collaborent pour fabriquer des atrocités.
À une époque où les atrocités étaient niées, les accusations de mise en scène étaient pour le moins élaborées. Nombreux sont ceux qui se souviennent encore du cas de Muhammad Al-Durrah, le garçon de 12 ans tué à Gaza en septembre 2000, dont la mort est devenue un symbole de la deuxième Intifada. Les Israéliens et leurs partisans ont déployé des efforts considérables pour tenter de discréditer les images : des centaines d’heures d’analyse, de reportages et même de documentaires, analysant les angles de prise de vue, la balistique et les détails médico-légaux pour affirmer que l’événement avait été entièrement mis en scène [par le journaliste franco-israélien Charles Enderlin, correspondant de France 2, qui avait filmé la scène et a été harcelé pendant des années].
Aujourd’hui, le déni ne requiert plus de tels efforts. Les théories du complot complexes du passé ont cédé la place à une forme plus grossière de négationnisme que les spécialistes appellent conspirationnisme : le rejet réflexif de toute preuve contraire à leurs intérêts, la qualifiant de fabriquée. La documentation des faits est simplement balayée d’un seul mot : « Fake ».
Post-vérité, post-honte
Prenons, par exemple, les preuves irréfutables de la famine massive à Gaza. La logique est d’une simplicité déconcertante : une population assiégée, dont tous les moyens d’autosuffisance ont été détruits, mourra inévitablement de faim. Pourtant, en Israël, des commentateurs anonymes en ligne aux plus hautes sphères du gouvernement, le réflexe reste le même : « Tout cela est faux. »
Netanyahou a évoqué la « perception d’une crise humanitaire », prétendument créée par des « photos mises en scène ou manipulées » diffusées par le Hamas. Le ministre des Affaires étrangères, Gideon Saar, a qualifié les images d’enfants émaciés de « réalité virtuelle », citant comme preuve la présence d’adultes « bien nourris » à leurs côtés. L’armée a affirmé que le Hamas recyclait des images d’enfants yéménites ou fabriquait des fausses images générées par l’IA. Le journaliste de Ynet, Itamar Eichner, par ailleurs très critique à l’égard du gouvernement, a partagé le même sentiment : « Ils [les Palestiniens] comprennent que les photos d’enfants affamés sont un point faible. Ces photos sont probablement mises en scène, et les enfants pourraient être atteints d’autres maladies. »
Ce déni récurrent transparaît même dans le discours universitaire. Un rapport récent du Centre Begin-Sadat d’études stratégiques de l’Université Bar-Ilan, intitulé « Démystifier les allégations de génocide : un réexamen de la guerre Israël-Hamas (2023-2025) », comportait une section intitulée « Fausses sources et autres sources générées par l’IA ». (...)
Parallèlement, le refus répréhensible de la grande majorité des médias israéliens de montrer ce qui se passe réellement à Gaza signifie que, lorsque des images parviennent à s’infiltrer, la réaction du public se résume souvent à un haussement d’épaules. Pourtant, presque à chaque fois, ce haussement d’épaules s’accompagne d’un « ils l’ont mérité », le déni et la justification s’entremêlant dans ce qui peut paraître paradoxal, mais qui reflète en réalité les deux faces d’une même médaille.
Comme l’a récemment déclaré le ministre du Patrimoine, Amichai Eliyahu : « Il n’y a pas de famine à Gaza, et quand on vous montre des photos d’enfants affamés, regardez bien : vous en verrez toujours un gros à côté d’eux, en train de bien manger. C’est une campagne montée de toutes pièces. » Dans la même interview, il a ajouté : « Aucune nation ne nourrit ses ennemis. Avons-nous perdu la raison ? Le jour où ils rendront les otages, il n’y aura plus de faim. Le jour où ils tueront les terroristes du Hamas, il n’y aura plus de faim. »
Après deux décennies de siège, durant lesquelles nous, Israéliens, avons tenté de faire disparaître Gaza et ses deux millions d’habitants palestiniens, le massacre du 7 octobre a brutalement ramené au premier plan ce que nous avions cherché à oublier. C’est peut-être à ce moment-là que les deux réponses – « faux » et « ils l’ont mérité » – ont pleinement convergé. La première sert l’image nationale (« nos enfants ne commettent pas d’atrocités ») et les exigences de la hasbara [propagande], gagnant du temps sur la scène internationale. La seconde est une réaction crue et viscérale à la douleur et à l’humiliation d’avoir été frappé par ceux longtemps considérés comme inférieurs. Ensemble, elles fusionnent en une réaction qui outrepasse tout appel à la moralité, ne nécessite aucune pause et n’exige aucune excuse.
Et c’est là que réside le deuxième défi à la croyance selon laquelle les smartphones et les réseaux sociaux peuvent mettre fin aux atrocités. La lutte pour les droits humains a longtemps supposé que documenter les abus « pousserait » les auteurs à changer de comportement. Mais que se passe-t-il lorsque les auteurs n’éprouvent plus de honte et ignorent ouvertement la censure morale, voire l’idée même de vérité ? Dans ce cas, la documentation et la diffusion, aussi rapides et généralisées soient-elles, perdent leur pouvoir.
En effet, comme l’ont montré les rapports sur les droits humains et les requêtes déposées devant les tribunaux internationaux ces deux dernières années, les dirigeants militaires, politiques et culturels israéliens admettent désormais ouvertement – et de leur propre chef – ce que, dans d’autres circonstances, les groupes de défense des droits humains se seraient efforcés de prouver avec acharnement.
Après des décennies de déni de la Nakba, allant jusqu’à interdire le terme lui-même, les législateurs israéliens déclarent aujourd’hui fièrement qu’Israël commet une seconde Nakba à Gaza. Alors qu’autrefois les bénévoles de B’Tselem devaient filmer minutieusement les atrocités en Cisjordanie, pour se voir opposer une excuse ou une autre, comme celle de dire que les incidents avaient été « sortis de leur contexte », aujourd’hui, les soldats israéliens enregistrent eux-mêmes les violations des droits humains et les publient sans hésiter sur les réseaux sociaux.
Nous assistons à l’effondrement du cycle traditionnel de révélation, de déni et de confirmation. Dans une telle réalité, à quoi servent les smartphones et les réseaux sociaux ?
Fissures dans l’édifice
Si l’intérêt de documenter les atrocités est bien moindre que ce que nous espérions par le passé, il n’en demeure pas moins significatif. Au moment où j’écris ces lignes, il semble que les réflexes du « fake » et du « ils l’ont mérité » se heurtent enfin à des obstacles solides.
Face aux preuves abondantes et inexorables de la famine à Gaza, les dénonciations de "fake" se font de plus en plus frénétiques et désespérés. L’allégation virulente, sans cesse répétée dans le discours israélien, selon laquelle un enfant gazaoui souffrant d’une maladie préexistante absoudrait en quelque sorte Israël de sa responsabilité dans la famine dont il est victime, n’a apparemment pas réussi à enrayer la reconnaissance croissante en Israël de la souffrance des Palestiniens et de son injustice fondamentale.
Les contorsions désormais courantes dans les arguments israéliens – qu’il y a bien une famine à Gaza, mais que le Hamas en est responsable ; qu’il s’agit d’une conséquence involontaire de la guerre ; ou que le monde fait preuve d’hypocrisie en ne traitant pas la famine au Yémen de la même manière – nous renvoient tous au répertoire de dénégations décrit par Stanley Cohen. Pourtant, ils suggèrent aussi autre chose : la réapparition hésitante de la gêne, voire de la honte, au moins dans certains segments de la population israélienne.
Ce qui semble avoir contribué à ce changement, ce sont, d’une part, les réactions de la communauté internationale face à la famine, et, d’autre part, la possibilité de reconnaître la faim sans impliquer directement les soldats et les pilotes (nos « meilleurs fils »). Pourtant, l’accumulation de photos et de documents incontestables provenant de Gaza a également joué un rôle. La persévérance des individus et des organisations à documenter et à dénoncer la situation – depuis Gaza et au-delà –, ainsi qu’à valider et diffuser ces informations en Israël et dans le monde, a finalement eu un impact.
Mais le projet israélien d’occuper la ville de Gaza et de déplacer de force ses habitants vers ce qui pourrait s’apparenter à un camp de concentration, en prévision de leur éventuelle expulsion définitive, menace de transformer un désastre déjà grave en une situation encore pire. L’opinion publique israélienne va-t-elle s’enfoncer davantage dans le déni ou être enfin contrainte d’affronter la réalité ?
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