« On est jetés en pâture » : à Paris, les animateurs du périscolaire dénoncent « une suspicion généralisée » | Mediapart
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Des centaines d’agents de la ville de Paris ont manifesté, mardi 19 mai, pour s’inquiéter des suspensions systématiques mises en œuvre par le nouveau maire au nom du principe de précaution. Mais surtout pour réclamer des moyens indispensables à un accueil sécurisé des enfants.
Mathilde Mathieu
19 mai 2026
« Stop répression ». Sur la banderole en tête de cortège, le mot claque. Alors que la ville de #Paris est confrontée à une explosion sans précédent des signalements d’animateurs pour des violences sur des enfants, les agent·es périscolaires ont manifesté, mardi 19 mai après-midi, contre la politique de « tolérance zéro » mise en œuvre par le nouveau maire socialiste Emmanuel Grégoire, consistant à suspendre au premier soupçon. « Il y a trop d’amalgames, on est jetés en pâture avec les pédocriminels », confie une animatrice. « L’autre jour, un soignant m’a demandé mon métier, confie une autre. J’ai répondu bibliothécaire. »
Pas toujours raccord par le passé, les organisations syndicales ont appelé cette fois à un rassemblement commun pour dénoncer un « climat de suspicion généralisée et d’arbitraire ». Et ont réclamé « des moyens pour les agents pour protéger les enfants ». Sous la pluie, ils et elles sont ainsi des centaines – sur 14 000 dans la capitale – à se serrer les coudes, certain·es grévistes depuis plusieurs jours, à deux pas du quartier de Bastille où ont explosé les premiers scandales de pédocriminalité, il y a un an.
Selon la procureure de Paris, pas moins de quatre-vingt-quatre enquêtes pénales sont aujourd’hui en cours dans des écoles maternelles, une vingtaine dans des écoles élémentaires, et une dizaine dans des crèches. En parallèle, une centaine d’animateurs et d’animatrices auraient été suspendu·es par la municipalité depuis le 1er janvier pour des suspicions de violences de toutes natures, y compris des violences éducatives ordinaires . La dernière statistique officielle faisant état de soixante-dix-huit cas remonte à début avril.
Autrement dit : la parole des enfants est enfin mieux écoutée par les familles et les institutions. Et si la justice a écarté toutes poursuites dans quelques affaires d’animateurs initialement suspendus, plusieurs ont récemment été mis en examen pour des violences sexuelles sur des élèves. Au moins un a été envoyé en détention provisoire, en avril, soupçonné d’avoir commis des faits à l’égard de trois élèves de maternelle.
Quatre procès sont par ailleurs annoncés dans la foulée de celui qui s’est tenu début mai, à huis clos, pour juger un animateur de l’école Titon, soupçonné de harcèlement sexuel et d’agressions sexuelles sur des élèves de CM2 (lire nos révélations).
Aligné avec l’objectif de lutte contre ces violences, le cosecrétaire général du Supap-FSU (syndicat le plus représentatif au sein de la profession avec l’Unsa) estime que les consignes passées par Emmanuel Grégoire au lendemain de son installation, début avril, sont toutefois déraisonnables, hormis sur les violences sexuelles. « On a des agents complètement démunis qui ne savent plus quoi faire quand des enfants se battent, qui n’osent plus toucher un bras, de peur que ça leur retombe dessus », assure Nicolas Léger.
« Le principe de précaution prime sur la présomption d’innocence, comme si on était des citoyens de seconde zone, cingle son homologue de l’Unsa, Claude Lasserre. Au moins, quand les #animateurs sont contractuels ou titulaires, ils sont suspendus dans le cadre d’une procédure. Mais quand il s’agit de #vacataires [l’immense majorité des agent·es à Paris – ndlr], la ville s’en défait du jour au lendemain, comme des “agents kleenex”. Elle cherche à se protéger elle-même ! » L’attaque est rude.
Une colère qui déborde
Parmi les vacataires ainsi remerciés ces dernières semaines, Mediapart peut citer le cas de Claude*, cadre commercial retraité qui exerçait depuis six ans dans une école élémentaire, où il proposait une activité jeu d’échecs, aidait aux devoirs, dépannait à la cantine. À la mi-avril, il a été convoqué pour se voir signifier la fin de ses interventions.
Et lundi 18 mai, les parents d’élèves en ont été informé·es par mail en ces termes : « Un signalement [a été] porté à la connaissance [de la ville] par une autorité extérieure à l’école […]. Il s’agirait de comportements inappropriés et contraires à la charte de l’animateur, notamment la prise de photos et vidéos d’enfants lors d’activités, diffusées au cadre familial de l’animateur […]. Nous ignorons le caractère avéré ou non de cette information. »
Auprès de Mediapart, Claude s’insurge d’un tel flou. « En deux ans, j’ai dû faire deux photos d’enfants devant leur partie d’échecs, pour qu’ils puissent la reprendre un autre jour ! » Mais il raconte aussi avoir été visé, au début des années 2010, par un signalement d’élève qui se serait rétractée en quelques jours. La ville l’a, en tous cas, informé avoir été récemment destinataire d’« une remontée du parquet de Paris qui interroge [sa] posture professionnelle ».
« Je ne sais pas de quoi il s’agit exactement et il n’y aura pas d’enquête administrative, donc je n’ai aucun moyen de me défendre », regrette ce retraité. Aux yeux de nombreuses familles de victimes, comme de collectifs de parents engagés dans la lutte contre les violences faites aux enfants, le principe de précaution appliqué ici sera sans doute jugé bienvenu. Claude, lui, parle d’une « chasse aux sorcières » et compte distribuer des tracts dès mercredi matin devant l’école, celle où ses propres enfants avaient été inscrits, pour « défendre sa réputation ».
Dans les prochains mois, des cas similaires ne manqueront pas d’être portés devant la justice administrative, avec l’aide de représentants syndicaux. La ville de Paris le sait d’ailleurs, qui a vite pris la mesure de la colère explosive sur le terrain.
« Une approche proportionnée »
Alors qu’Emmanuel Grégoire avait opté pour l’automaticité des suspensions au premier signalement, toutes violences confondues, de premiers « bougés » ont été annoncés aux organisations, il y a une dizaine de jours. « Ils ont entendu notre demande de plus de discernement en dehors des signalements pour violences sexuelles, affirme Nicolas Léger (FSU). Pour des agents qui tirent le bras, qui crient, qui ont une mauvaise pratique éducative, il faut procéder à des suspensions au cas par cas, après des enquêtes flash. Ils nous ont dit que ça allait être effectif tout de suite. » « Rien de concret pour l’instant, s’impatiente Claude Lasserre (Unsa). Ils devaient nous donner un tableau pour le détail, mais on attend. »
Recul ou avancée, la ville confirme en tout cas le double régime qui devrait s’imposer : « En cas de violences sexuelles, au moindre signalement, une mesure de suspension immédiate et systématique est prise ; et aucun retour de l’agent devant un enfant n’a lieu. » Mais « concernant les autres types de violence », des suspensions « peuvent » être décidées « en fonction de la gravité des faits », la municipalité revendiquant « une approche proportionnée ».
En annonçant guère de moyens supplémentaires pour renforcer les équipes – ou alors très loin des revendications des syndicats –, Emmanuel Grégoire ne s’est pas donné les moyens de faire passer la pilule de sa politique « de précaution ».
« Le système actuel ne nous permet pas de répondre correctement aux besoins des enfants, rappelle Adam Semail, secrétaire général de la CFDT-Interco de Paris. Avec un tel niveau de précarité, les meilleurs talents vont ailleurs. » Avec des #horaires_fractionnés et des rémunérations minimalistes, le métier n’attirait déjà pas, avant la crise, les équipes travaillant régulièrement en #sous-effectifs.
« On attend des engagements sur la “déprécarisation” et les titularisations, ça peut être voté rapidement au conseil de Paris de juillet, insiste Nicolas Léger. Si Emmanuel Grégoire veut arriver un jour à ce qu’il y ait des effectifs doublés sur certains temps périscolaires, il faut réduire les taux d’encadrement [fixés à dix-huit enfants par agent·e en école élémentaire par exemple –ndlr] [bande de teubés : faut les augmenter, ndc]. On revendique aussi des formations d’État réellement diplômantes, pas ce qu’annonce la ville avec une espèce de Bafa renforcé [qui serait proposé dans une école bientôt créée – ndlr]. »
« C’est très douloureux comme situation », déplore Brigitte, quinze ans de métier derrière elle et beaucoup de passion. « C’est l’échec de la gauche. Avec ce nouveau climat, beaucoup d’agents vont partir, ça va être l’hécatombe à la rentrée. » Avec un risque d’aggravation des conditions de travail.
Ce qui la désole le plus, au fond, c’est que les alertes sur les violences commises par certains animateurs n’ont pas manqué ces dernières années. Brigitte, comme plusieurs de ses collègues rencontrées ces derniers mois par Mediapart, ont tenté de mobiliser leur hiérarchie quand un animateur se montrait violent. Ou encourageait « une baston », se présentait ivre ou sollicitait des élèves sur Snapchat. « Mais il y a un déni de responsabilité sidérant et des gens qui sont vite en limite de compétences dans certaines Caspe [ces services déconcentrés dans les arrondissements qui supervisent les équipes – ndlr]. Quand tu dénonces un problème, tu deviens le problème. »
Sous couvert d’anonymat aussi, une collègue appuie : « Quand on remontait ce qui n’allait pas, c’était pris pour des enfantillages. » Alors aujourd’hui, la colère déborde. Trop brutal, trop tard. Installée lundi soir par Emmanuel Grégoire, la convention citoyenne sur le périscolaire consacrée « à la protection et aux temps de l’enfant », est attendue au tournant.






















