Aux Etats-Unis, Social Circle, la petite ville de Géorgie contre le futur « méga centre » de détention de l’ICE
Par Lucas Minisini (Social Circle [Géorgie, Etats-Unis], envoyé spécial)
Dans la commune géorgienne, l’Etat fédéral américain a acquis au prix fort un hangar de 500 mètres de long pour y emprisonner, à partir d’avril, une dizaine de milliers de personnes arrêtées par les agences anti-immigration. Le projet est contesté par de nombreux habitants, pourtant électeurs de Donald Trump.
Cube blanc et noir sous une masse compacte de nuages gris, le hangar semble infini. Cette masse démesurée, aux dizaines de zones de chargement pour poids lourds implantées sur la façade de 500 mètres de long, surgit au détour d’une route à 3 kilomètres de Social Circle, une paisible petite commune rurale de moins de 5 000 habitants, dans l’est de la Géorgie, aux Etats-Unis. L’une des rares fenêtres laisse entrevoir un peu plus de 93 000 mètres carrés d’espace vide, sans murs, ni meubles. Mercredi 18 février, aucune voiture ne s’aventure sur la route qui encercle la vaste construction. A l’une de ses extrémités, derrière un parking désert, un panneau posé sur l’asphalte, entre deux plots, précise : « Défense d’entrer, sauf personnel autorisé ». Interdite au public, cette propriété pourrait bientôt devenir le plus grand centre de détention des Etats-Unis.
Le département de la sécurité nationale prévoit d’y emprisonner entre 7 500 et 10 000 personnes arrêtées par la police de l’immigration (ICE) et la police aux frontières (Custom and Border Patrol). Aujourd’hui, plus de 75 000 personnes supposément sans-papiers sont détenues à travers les Etats-Unis. Construit en 2025 par PNK, l’entreprise de BTP en zone industrielle détenue par l’ex-citoyen russe Andrey Sharkov, cet espace aurait dû servir de plateforme de distribution pour une entreprise de livraison ou un géant de la grande distribution. Sans prévenir les élus locaux, à la fin de l’année 2025, le gouvernement a décidé de le transformer en prison. Le 8 février, le bâtiment de Social Circle a été vendu à l’Etat fédéral pour 129 millions de dollars (110 millions d’euros), malgré une estimation qui ne dépassait pas les 30 millions de dollars. Dans un message posté sur la page Facebook de la ville dans la foulée de la transaction, Mike Collins, représentant républicain de la Géorgie au Congrès, a précisé que l’ouverture du nouveau pénitencier était prévue dès le mois d’avril.
Selon les documents de l’ICE rendus publics le 20 février, ce lieu s’inscrit dans la stratégie d’expansion des infrastructures de la police anti-immigration. Riches des 38 milliards de dollars d’investissements injectés par l’administration Trump, les agences fédérales concernées ont déjà acheté sept hangars à travers le pays pour les transformer en « hubs » de détention pouvant emprisonner une dizaine de milliers de personnes chacun, pendant soixante jours d’affilée. Environ 27 autres « centres de traitement », de plus petite taille, garderont les personnes supposément sans-papiers entre trois et sept jours avant de les envoyer dans l’un des « méga centres » de détention, comme celui de Social Circle.
L’arrivée imminente de l’ICE y révolte la plupart des habitants. Dans sa boutique d’archerie, Big John Chandler, 51 ans, un arc vert à la main, assure qu’il ne connaît « personne » en faveur de ce nouveau centre de détention. Pour ce père de famille, la petite ville, où quelques boutiques aux façades usées jouxtent un « parc de l’Amitié », ne possède pas les infrastructures nécessaires pour le traitement des déchets ou pour la gestion de l’eau d’un projet d’une telle ampleur. Lors de l’élection présidentielle de novembre 2024, dans le comté de Walton, où se trouve la commune, 72,5 % de la population avait pourtant voté pour Donald Trump et son obsession anti-immigration. « Mais personne n’imaginait que ça arriverait jusque dans notre jardin », soupire le coach de tir à l’arc, lui-même électeur républicain en 2020 et 2024.
A Social Circle, par crainte de heurter un proche, un voisin, ou simplement d’attirer un peu trop l’attention sur soi, les critiques contre l’ICE se font toujours à voix basse. Depuis la mort de Renée Good et d’Alex Pretti, tous les deux tués par des agents fédéraux de l’immigration, en janvier, à Minneapolis (Minnesota), Katy (à sa demande, son prénom a été modifié), 26 ans, doute du bien-fondé de ces raids qui « visent aussi des Américains », confie-t-elle. Dans la seule rue de la commune, cette électrice de Donald Trump regarde autour d’elle avant de raconter l’histoire de l’oncle d’une amie, « citoyen des Etats-Unis », arrêté par des agents masqués de la police aux frontières, trois mois plus tôt, dans le Tennessee. « Il est toujours en détention… »
Aux côtés des habitants, la municipalité se démène pour tenter de freiner les plans de l’Etat fédéral. « Nous considérons toutes les options possibles, même celle de poursuivre le gouvernement fédéral en justice », détaille Eric Taylor, l’adjoint au maire de Social Circle, David Keener, la voix hachée par l’inquiétude. Le 16 février, pour la première fois depuis le début de cette affaire, le quinquagénaire a pu s’entretenir avec un représentant du département de la sécurité nationale, par téléphone seulement.
Au bout du fil, Timothy Kaiser, employé à la direction de l’agence fédérale, a insisté sur l’importance du projet pour la politique anti-immigration de l’administration Trump et sa logistique « similaire à celle de l’entreprise Amazon », le mastodonte de la livraison de colis. « Je ne crois pas que des individus devraient être emprisonnés dans un hangar », répond l’élu local. Derrière son bureau recouvert d’épais dossiers, des photos de famille le montrent avec sa femme et son fils de 19 ans, adopté, enfant, au Guatemala. Peu convaincu par l’exposé du haut fonctionnaire, Eric Taylor lui a demandé plusieurs compléments d’information, sans réponse pour l’instant. Contactée par Le Monde, la direction du département de la sécurité nationale n’a pas souhaité donner de détails supplémentaires sur ses plans. Devenue un sujet d’importance nationale, l’opposition au hangar prison a reçu le soutien public de Jon Ossoff, le sénateur démocrate de l’Etat.
Chaque semaine depuis janvier, une dizaine de manifestants se rassemblent dans la ville voisine de Monroe, devant les locaux de Mike Collins, allié de Donald Trump, pour tenter d’obtenir son appui dans ce bras de fer avec l’Etat fédéral. Sur des banderoles, des tracts et quelques autocollants, Gareth Fenley, 64 ans, a imprimé des messages comme « le centre de détention n’est pas le bienvenu ici » ou « pas de hangars pour l’ICE ».
Rare démocrate de la région, la formatrice d’assistants sociaux a organisé un premier rassemblement le 13 janvier, devant le hangar, après avoir été prévenue par un « lanceur d’alerte anonyme » que des responsables de l’ICE allaient venir visiter le bâtiment, le lendemain matin. Grâce à une campagne sur les réseaux sociaux, la sexagénaire a aussi réussi à attirer plusieurs militants originaires d’Atlanta, à 80 kilomètres de Social Circle, pour dénoncer l’« inhumanité » des méthodes des agents anti-immigration. Peu optimiste sur ses chances de succès, Gareth Fenley a prévu de poursuivre la mobilisation, même après l’ouverture du centre de détention. « Nous ne regarderons pas ailleurs », insiste-t-elle.
Gareth Fenley, coordinatrice de plusieurs manifestations contre l’implantation du centre de détention de l’ICE dans la ville de Social Circle (Géorgie), le 18 février 2026.
Au bout d’une journée passée à Social Circle, l’unité de la petite ville américaine contre l’Etat fédéral se craquelle. Au magasin de pneus à l’entrée de la commune, Brittney Doster, 35 ans et soutien des « milliers d’expulsions » d’étrangers décidées par l’administration actuelle, commence par se définir comme « ni pour, ni contre » le futur centre de détention, avant de se raviser. « Tout le monde finira par s’y habituer », assure cette agricultrice, dont les prises de position lui auraient déjà occasionné quelques disputes. En souriant, cette mère de deux enfants insiste sur la perspective d’un développement rapide de la commune et sur les emplois qui pourraient être créés. Avec Carter, le berger hollandais en laisse qu’elle tente de calmer, sans succès, la jeune femme se verrait bien assurer la sécurité du futur complexe de l’ICE.