« Nous appelons à l’organisation d’une #convention_nationale_de_l’éthique_environnementale_de_la_recherche »
#Tribune
Tamara Ben Ari
Chercheuse à l’Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement
Aude Valade
Chercheuse au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement
Tamara Ben Ari et Aude Valade, chercheuses en écologie et agronomie, estiment que les initiatives existantes ne suffisent pas pour dessiner une recherche éthique, alignée avec les impératifs écologiques et sociaux.
Partout dans le monde, la violence des conséquences du changement climatique s’intensifie. Le constat est connu et répété : tous les secteurs de la société doivent massivement se transformer, sans délai. La recherche publique n’y fait pas exception. C’est dans ce contexte que nous appelons à l’organisation d’une convention nationale de l’éthique environnementale de la recherche. Notre objectif : mettre en lumière et dépasser les dilemmes entre la production de connaissances, et le coût écologique et climatique de celle-ci.
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La recherche, comme d’autres secteurs de la société, repose sur une utilisation de ressources non renouvelables qui s’est amplifiée simultanément à la croissance de la production scientifique. Chaque étape du processus scientifique, de la conception des protocoles expérimentaux à la diffusion des résultats, engendre un impact, qu’il s’agisse de l’empreinte carbone ou d’autres pressions environnementales, souvent moins bien renseignées.
En France, la recherche produit chaque année entre 8 et 10 tonnes de CO₂ par personnel dans les laboratoires, ce qui correspond aux émissions annuelles moyennes par habitant dans le pays. Par ailleurs, les investissements dans des infrastructures de pointe – accélérateurs de particules, navires océanographiques, centres de calcul intensif – enferment la recherche dans un rythme d’émissions élevé pour les prochaines décennies.
Un dilemme
Ce secteur occupe néanmoins une position particulière, car il est l’un des principaux lieux de création et de circulation des connaissances sur les causes et les conséquences physiques, sociales et politiques des crises climatiques et écologiques. Face à l’inaction des gouvernements, le personnel de la recherche dans son ensemble a développé une compréhension approfondie des risques que le réchauffement climatique, l’effondrement de la biodiversité et les diverses formes de pollution font peser sur les sociétés et les écosystèmes. Dans ce contexte, de plus en plus de scientifiques expriment un sentiment de préoccupation et de responsabilité.
La recherche se trouve ainsi face à un dilemme : comment répondre aux impératifs écologiques et sociaux, tout en réduisant son empreinte, mais sans compromettre son autonomie ni la liberté académique ? En théorie, autonomie et liberté permettent aux scientifiques de définir leurs objets de recherche, de choisir leurs pratiques et de diffuser leurs résultats à l’abri de pressions économiques ou politiques.
Cependant, leurs choix sont fortement contraints par une mise en compétition croissante entre les scientifiques, les équipes, les laboratoires, les instituts et les universités. Ainsi, les scientifiques sont quotidiennement confrontés à des arbitrages, conscients ou inconscients, entre des exigences de productivité ou d’« excellence » et leur conscience écologique. Ce malaise s’exprime de façon encore plus aiguë chez les jeunes scientifiques dont les aspirations au changement sont parfois immenses, malgré des conditions de travail précaires.
Depuis près de six ans, sous l’impulsion de Labos 1point5, le personnel de la recherche française se distingue à l’échelle internationale par le développement d’outils, de données et d’analyses pionnières, visant à engager la transformation écologique de celle-ci. Plus d’un tiers des unités de recherche en France sont devenues des laboratoires de la transition. Cette dynamique a été accompagnée par les comités d’éthique d’instituts nationaux comme l’Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, l’Institut de recherche pour le développement, Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement ou le CNRS, qui se sont saisis de cette problématique. Par ailleurs, dans plusieurs institutions et universités, des actions de sensibilisation, de dialogue et d’analyse – à l’image du projet montpelliérain Respires – ont émergé, par la mobilisation d’individus et collectifs notamment.
Démocratie participative
Cette profusion d’initiatives a permis de mettre le sujet à l’agenda et d’engager des transitions locales, mais elle comporte également des risques. D’abord, en raison du manque de cohérence et de coordination entre les actions, les mêmes réflexions sont souvent répétées dans chaque dispositif. Ensuite, par la restriction au champ d’action propre à chaque institut, la transition se limite trop fréquemment à une simple réduction comptable de l’empreinte carbone, en en écartant les mécanismes sous-jacents. Pire, ces initiatives peuvent être utilisées pour justifier des compressions budgétaires.
En fin de compte, le questionnement du coût environnemental de la production de savoir reste largement privé de la dimension éthique. Si les situations climatique et écologique exigent des transformations dans tous les secteurs, celles-ci devraient être différenciées en fonction de l’intérêt général.
Comment décider des recherches à poursuivre ou à abandonner ? Sur quels critères évaluer les bénéfices de certaines recherches pourtant énergivores ? Comment tenir compte des différences d’empreinte entre les personnes, disciplines ou instituts, et répartir les efforts de réduction ?
Ces questions appellent des changements profonds dans les modes de financement, d’organisation, d’évaluation, et des liens entre la recherche et la société. Cette réflexion stratégique doit se faire en définissant collectivement ce qu’est l’éthique environnementale de la recherche et ce qu’elle implique dans la pratique scientifique, c’est pourquoi nous voulons engager les acteurs de la recherche dans une logique de démocratie participative. Réunir cette convention nationale, associant des citoyens extérieurs au monde académique ainsi que les corps intermédiaires, serait une démarche exigeante, juste et solidaire, capable de redonner du sens aux métiers de la recherche et de faire face aux crises actuelles et à venir.
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Tamara Ben Ari, chercheuse à l’Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, cofondatrice de Labos 1point5 ; Aude Valade, chercheuse au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, cofondatrice du projet Respire.
#Tamara_Ben_Ari (Chercheuse à l’Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) et #Aude_Valade (Chercheuse au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) #INRAE #CIRAD