En Méditerranée centrale, une chasse à l’homme en haute mer sponsorisée par l’UE
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En Méditerranée centrale, une chasse à l’homme en haute mer sponsorisée par l’UE
« Le Monde » a embarqué en juillet à bord de l’« Ocean-Viking », le navire de sauvetage affrété par SOS Méditerranée. L’ONG française dénonce l’intensification de la violence en mer contre les migrants et les humanitaires de la part d’acteurs libyens soutenus et financés par l’Union européenne.
Par Eliott Brachet (« Ocean-Viking » en Méditerranée, envoyé spécial)
« 33° 32’de latitude nord ; 014° 00’ de longitude est ». Il est 15 h 30, jeudi 16 juillet, lorsque l’Ocean-Viking reçoit les coordonnées d’une embarcation en détresse. A 15 milles nautiques de sa position, dans les eaux internationales au large de la Libye, un bateau pneumatique chargé d’une quarantaine d’exilés est à la dérive. Le navire humanitaire change immédiatement de cap et se déclare prêt à porter assistance. « TCPA : quatre-vingt-dix minutes », crachotent les talkies-walkies, donnant le temps de navigation restant pour atteindre le canot en péril.
Sur le pont, l’équipage de SOS Méditerranée enfile ses équipements. Malgré ses appels répétés aux centres de coordination des secours maritimes libyens, maltais et italiens pour les prévenir de leur opération de sauvetage, l’Ocean-Viking ne reçoit aucune réponse. Bientôt, à l’horizon, un panache de fumée noire indique la présence d’un patrouilleur des gardes-côtes libyens qui fonce sur le bateau en détresse. L’organisation non gouvernementale (ONG) tente d’établir la communication avec les poursuivants. En vain.
« Nous considérons leur silence et le fait qu’ils se dirigent au même endroit que nous comme une attitude agressive. Je vais ralentir et mettre le cap vers le nord », commente, derrière le poste de pilotage, Angelo Selim, le coordinateur de la mission de sauvetage. De la passerelle du navire, surplombant les flots, cet ancien capitaine de la marine marchande italienne reconverti en humanitaire étudie minutieusement les cartes, les radars et les écrans de contrôle pour diriger les opérations.
Aux jumelles, du bastingage, l’équipage assiste impuissant à une énième interception d’exilés en Méditerranée centrale. Les passagers sont transbordés manu militari par des hommes en uniforme et renvoyés vers la Libye. Le rafiot en caoutchouc vide est abandonné, chahuté par les vagues. « On a toujours le sentiment d’arriver trop tard. Depuis quelques années, grâce au soutien et aux financements de l’Europe, les gardes-côtes libyens et tunisiens sont de plus en plus actifs et de mieux en mieux équipés. C’est devenu une course contre la montre », se désole Claire (les membres de l’équipage n’ont pas souhaité donner leur nom), la logisticienne à bord.
Patrouillant à une vitesse maximale de 10 nœuds (18,5 kilomètres-heure), l’Ocean-Viking est trois fois moins rapide que les vaisseaux libyens. « A trente minutes près, nous aurions pu sauver ces personnes. Ce sont des familles, des femmes et des enfants qui cherchent à fuir des situations infernales. Ils vont repartir de zéro, devoir survivre à l’enfermement, voire à la torture, être exploités pour repayer un passeur. Tout ça pour être à nouveau refoulés ? », renchérit Rita, l’une des deux sages-femmes de l’équipe médicale.
Sur le pont, les visages se ferment. Le silence et la frustration règnent face à un scénario devenu la norme. Depuis quatre jours, les membres de SOS Méditerranée se relaient nuit et jour à la proue du navire pour scruter l’horizon. Talkie-walkie à l’épaule, ils sont sur le qui-vive. Profitant d’une météo clémente, un vent léger et peu de houle, c’est en été que s’effectuent la plupart des départs de frêles embarcations depuis les côtes. « C’est aussi en cette période que l’activité des gardes-côtes libyens et tunisiens, appuyée par Frontex, est la plus élevée. Il est donc primordial pour nous d’être là maintenant pour secourir ces gens », explique Angelo Selim.
Entre le 1er janvier et le 5 septembre, plus de 16 000 migrants ont été refoulés en mer au large de la Libye. Selon l’agence Frontex, en 2025, plus de 27 000 personnes ont été interceptées, une augmentation de 25 % en comparaison avec 2024. « Ces refoulements collectifs de personnes en haute mer, avec la bénédiction de l’Europe, sont contraires à toutes les conventions maritimes internationales. Du point de vue du droit, la Libye ne peut pas être considérée comme un endroit “sûr” pour le débarquement », s’indigne Angelo Selim.
Malgré une avalanche d’enquêtes et un rapport de la mission des Nations unies sur la Libye concluant en 2023 que des crimes contre l’humanité ont été commis au cours d’interceptions en mer et de retours forcés, l’Union européenne (UE) a poursuivi et renforcé sa coopération avec les autorités libyennes. « Tous les trois ans, le mémorandum avec la Libye est renouvelé. Cela implique des livraisons de bateaux, de nouveaux équipements et des formations », dénonce Angelo Selim. Dès 2017, avec la bénédiction de l’UE, l’Italie passait un accord avec le « gouvernement d’union nationale » de Tripoli dans le but d’endiguer les migrations vers l’Europe, moyennant une trentaine de navires fournis par l’Italie et au moins 27 millions d’euros de fonds européens, entre 2017 et 2022, selon IRPI Media.
Désormais, alors que les tentatives de traversées s’intensifient au départ de Tobrouk, dans l’est de la Libye, vers la Grèce et l’Italie, Bruxelles cherche à étendre ces partenariats avec les autorités dominées par le maréchal Khalifa Haftar. Le 30 juillet 2026, l’ambassadeur européen en Libye a confirmé la création prochaine d’un Centre de coordination des secours maritimes à Benghazi dans le cadre de l’opération européenne « Irini », avec le soutien financier de l’Italie et de Malte.« Il y a des tonnes d’argent dépensées en Libye. D’une part, pour déléguer la gestion des frontières européennes et, d’autre part, car le pays, ne l’oublions pas, dispose des plus grandes réserves de gaz et de pétrole en Afrique. En somme, les intérêts politiques et économiques sont plus importants que la sécurité des personnes qui traversent et des organisations humanitaires dans la zone », s’insurge Angelo Selim.Le patrouilleur des gardes-côtes libyens qui réalise cette interception en direct – un navire de classe Corrubia, le Houn 664 – a été fourni en 2023 par l’Italie dans le cadre du partenariat européen avec Tripoli. Ironie du sort, il n’est autre que le bateau ayant ouvert le feu le 24 août 2025, tirant une centaine de balles à l’arme automatique, sur l’Ocean-Viking, qui abritait alors plus de 80 rescapés d’un naufrage.
L’équipage n’est pas au bout de ses peines. Le lendemain, à l’aube, les veilleurs de nuit sonnent l’alerte. Dans la brume matinale, ils ont repéré un bateau non identifié suivant le sillage de l’Ocean-Viking. « Un hors-bord nous poursuit depuis trois heures. C’est sûrement une milice libyenne. Est-ce qu’ils cherchent à nous intimider ? Leurs intentions ne sont pas claires », explique Mathilde, équipière, qui scanne l’horizon aux binoculaires.Soudain, le radar détecte un autre bâtiment à l’approche, traçant un sillon lumineux sur l’écran. « Avez-vous effectué une opération de sauvetage ? Vous venez dans les eaux libyennes et vous causez des problèmes », s’exclame bientôt en arabe une voix saccadée sur le canal 16 de la radio. Se rapprochant dangereusement, le patrouilleur libyen de classe Bigliani, autre modèle italien fourni par Rome aux autorités de Tripoli, n’est plus qu’à une encablure et menace d’aborder l’Ocean-Viking.
Par mesure de sécurité, le capitaine ordonne à l’équipage de se réfugier dans la citadelle, une pièce tenue secrète dans les entrailles du navire. « Ils disent que nous ne sommes pas les bienvenus ici et nous obligent à quitter la zone. Bien que leurs agissements soient contraires au droit maritime, car nous nous trouvons dans les eaux internationales, nous n’avons pas tenté de négocier, explique Angelo Selim. Nous sommes harcelés en permanence, mais nous devons calmer le jeu, car on ne veut pas revivre l’expérience de l’an dernier. »
Suivi à distance par les gardes-côtes libyens, l’Ocean-Viking est forcé de se dérouter et de mettre le cap au nord, afin de regagner la zone de recherche et de sauvetage maltaise, d’où il reprendra sa patrouille vers l’ouest. Retour à la case départ pour l’équipage dépité, alors que cette rencontre sous haute tension avec les Libyens est venue réveiller le traumatisme de l’attaque armée survenue en 2025. Malgré ses appels de détresse, l’Ocean-Viking n’avait alors reçu aucune assistance. Si des procédures judiciaires ont depuis été engagées en Italie, en France et en Allemagne, aucun représentant politique européen n’a daigné prendre la défense de l’organisation humanitaire.
« Face à cette impunité totale, les Libyens se sentent de plus en plus légitimes à faire usage de la force contre nous, mais surtout contre les personnes qui traversent. Ce que l’Europe réussit avec sa politique d’externalisation, c’est qu’aujourd’hui cette frontière est plus violente que jamais. Toutes ces politiques, financer les gardes-côtes libyens, renforcer Frontex, entraver les opérations humanitaires, ont des conséquences mortelles », conclut Angelo Selim. Entre janvier et le début du mois de septembre, au moins 995 personnes sont mortes ou ont été portées disparues en Méditerranée centrale, selon l’Organisation internationale pour les migrations. Un bilan très certainement sous-évalué, estime SOS Méditerranée.
Au soleil couchant, pas une vague ne ride l’horizon. A la proue du navire, Mohammed tient quelque chose en ligne de mire. Un point minuscule, pas plus gros qu’une bouée ou qu’une mouette, qui se rapproche. Le capitaine dévie l’Ocean-Viking de son cap pour en avoir le cœur net. Des flots émerge bientôt un bateau pneumatique dégonflé recraché par les eaux argentées. A-t-il chaviré ? Ses passagers ont-ils été interceptés ? Se sont-ils noyés ? La sombre silhouette à la dérive emportera ces questions par le fond.
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