Voici un ouvrage tout à fait atypique dans sa conception, son parcours éditorial et sa réception intellectuelle et médiatique. Reversing the Gaze est la traduction en anglais d’un livre initialement publié en italien en 2001, écrit par une universitaire italienne d’origine camerounaise, polyglotte, arrivée en Europe par la France en 1980. Cette originalité a valu à Geneviève Makaping de faire l’objet d’un documentaire intitulé Maka [1] (diminutif de son nom), écrit par Simone Brioni, professeur à l’Université de Stony Brook et spécialiste des études consacrées à la représentation (ou self-representation) littéraire ou cinématographique des migrants par eux-mêmes. Autant dire que l’on se trouve dans un registre proche de l’oral history. Ce courant, dont la vocation est de donner à entendre la voix des gens ordinaires ou anonymes [2], a connu un puissant essor, particulièrement en Italie avec les travaux de Luisa Passerini [3] et, aux États-Unis, avec ceux de Mary Marshall Clark [4] à l’Université de Columbia. Aujourd’hui, l’histoire orale s’intéresse surtout à la migration italienne, ancienne et massive, en Amérique du Nord. Avec le livre de Geneviève Makaping, nous sommes plutôt plongés dans cette séquence très contemporaine et maintenant bien documentée [5], qui a vu l’Italie – autrefois pays d’émigration – devenir un pays d’immigration, d’installation ou de passage vers les pays européens. Avant d’obtenir un doctorat en communication à l’Université de Calabre en 1997, où elle a enseigné l’anthropologie culturelle, puis de travailler dans la presse et à la télévision, l’autrice a connu un parcours migratoire particulièrement mouvementé, qu’elle a à cœur de raconter. Née en 1958 au Cameroun, dans un lignage royal bamiléké, de confession chrétienne, elle se marie avec un Français et prend avec lui l’éprouvant chemin de la migration à travers le continent africain. Son périple s’achève en Bretagne mais, après le décès de son époux, elle repart pour s’établir en Italie. Dans ce récit autobiographique, Geneviève Makaping se définit elle-même comme une femme noire et « féministe non alignée », appartenant à une minorité dans un pays dont elle finit par adopter la nationalité — non sans cas de conscience. Comment, dès lors, expliquer que cette « anthropologie de soi-même » ait pour titres Reversing the Gaze. What if the Other Were You ? En tout état de cause, il ne s’agit pas d’une observation anthropologique ni d’une anthropologie réciproque [6], et on ne saura rien sur la société italienne en dehors des liens qu’elle-même y a tissés. Geneviève Makaping a un autre projet : celui de se regarder en train de regarder ceux qui l’ont toujours regardée : « I look at myself looking at those who have always been looking at me » (p. 51, italiques de l’autrice). Autrement dit, il s’agit de retourner le regard – « male gaze » ou « female gaze » – vers ceux et celles qui le portent sur elle, une femme noire dans un pays majoritairement blanc, et d’en repérer tous les travers et stéréotypes. La dénonciation d’un racisme structurel en Italie vise autant les hommes qui « exotisent » le corps des femmes noires, que les femmes qui penchent plus vers une « sisterarchy » que vers une « sisterhood », une sororité plus hiérarchique qu’égalitaire entre Blanches et Noires. On peut faire entrer son propos en résonance avec cette réplique percutante extraite de la pièce de théâtre de Rébecca Chaillon : « Nous te voulons, mais sans toi » [7].
Inverser le « gaze » ou inverser le « game » ? Geneviève Makaping répond que son « jeu » fut quelquefois découvert par certaines personnes perspicaces : « It so happened that some people, the ones who were a bit more intelligent and capable of observation, were about to discover my “game’’, that of beating them on their own home field. Sometimes I think that, out of necessity, I had to choose to use their worst weapon : hypocrisy » (p. 81). Ce désir de revanche est parfois irrépressible, ce que l’autrice justifie en ces termes : « Minorities exist, I exist, and I certainly cannot kill myself to please them and so ease their pain » (p. 83, italiques de l’autrice). L’hypocrisie se manifeste en particulier dans le langage corporel et ses réticences lors d’interactions avec d’« autres qu’eux-mêmes » (« other than them »). De ses propos dénonçant ces formes de racisme inavouées, Geneviève Makaping concède qu’ils furent parfois mal reçus, aussi bien par ses interlocuteurs et interlocutrices que par ses lecteurs et lectrices. Ce livre offre un témoignage remarquablement franc et sans filtre sur cette réalité psychique que W.E.B. Du Bois avait qualifiée de « double conscience dédoublée » [8]. La question de la haine de soi apparaît dès le pays d’origine, le Cameroun, où ce n’est pas tant le désir d’être blanc que celui d’avoir ce que possèdent les Blancs qui l’attise.
Le livre de Geneviève Makaping prend par ailleurs des allures d’un journal intime ou d’un essai où sont saluées des personnalités telles que Desmond Tutu, bell hooks, Frantz Fanon, ou Kimberlé Crenshaw pour n’en citer que quelques-unes. Les textes introductifs, respectivement écrits par une anthropologue, les traductrices italiennes et un spécialiste américain des études littéraires, mettent l’accent sur le dialogue transnational que cet ouvrage établit entre les Black studies, avec leur perception propre du racisme aux États-Unis, et celui que décrypte Geneviève Makaping, l’une des premières autrices noires à en rendre compte pour l’Italie [9]. Cette transversalité inédite ne manquera pas d’intriguer le lectorat français.