• La gauche française devrait-elle se détourner davantage de minorités qu’elle n’a jamais choyées ?
    https://www.liberation.fr/debats/2018/10/12/la-gauche-francaise-devrait-elle-se-detourner-davantage-de-minorites-qu-e

    La gauche française n’a aucun discours, aucune revendication en direction des minorités, et tout particulièrement des minorités ethno-raciales. L’enjeu des discriminations pourtant systémiques qui pèsent sur la société française n’est tout simplement pas discuté par la gauche partisane, qui n’a aucune proposition à faire sur la question. L’enjeu pour la gauche française n’est donc pas tant d’en faire moins pour les minorités que d’en dire un peu plus, si elle veut reconquérir un segment de l’électorat qu’elle a pour partie perdu et qui constitue une population largement abstentionniste. Où sont passés le droit de vote des étrangers et le récépissé d’identité pour freiner les contrôles au faciès par la police promis en 2012 par François Hollande dans un programme pour le moins frileux sur la question ? Si la gauche ne parvient plus non plus à parler aux classes populaires blanches, ce n’est pas tant parce qu’elle a trop choyé les minorités que parce qu’elle s’est concentrée sur les classes supérieures, et a délaissé ses horizons égalitaires en adoptant une théorie du ruissellement qui n’a pourtant jamais marché.

    • (tribune entière)

      Par #Julien_Talpin , Chercheur en sciences politiques — 12 octobre 2018 à 10:35

      Pour le chercheur au CNRS Julien Talpin, opposer revendications sociales et défense des droits minoritaires n’est pas une nécessité pour l’emporter électoralement comme le défend l’historien des idées américain Mark Lilla dans son dernier essai, « la Gauche identitaire ».

      L’essai de l’historien américain Mark Lilla, la Gauche identitaire (Stock), rencontre un certain succès éditorial depuis sa sortie en France. Ce qui surprend n’est pas tant son constat relatif à la fragmentation de la gauche américaine, qui est réelle, que l’importation de ses thèses pour penser les conditions de reconquête du pouvoir par la gauche française. La gauche devrait abandonner les minorités pour se concentrer sur des revendications de classe – et encore, le mot n’est pas formulé en ces termes – seules capables de rassembler largement et de permettre la construction d’une majorité électorale. Or il n’y a rien à abandonner, puisque la gauche française ne propose rien en direction des minorités. Si bien que l’invitation de Mark Lilla à approfondir le sillon républicain ne semble pas en mesure d’infléchir l’éloignement de la gauche française de toutes les classes populaires. Une autre voie, pleinement égalitaire, serait pourtant possible.

      Aux Etats-Unis comme en France, la race ne joue pas contre la classe

      La thèse de Mark Lilla est simple. Si Donald Trump a gagné, c’est qu’Hillary Clinton a perdu. Sa défaite serait liée à une focalisation excessive sur le vote des minorités et les revendications sociétales : en courtisant les suffrages des Noir·e·s et des Latinos, des femmes et des minorités sexuelles, la candidate démocrate aurait oublié les mesures sociales. A l’inverse, un candidat comme Bernie Sanders aurait pu l’emporter car il avançait de réelles propositions en direction des classes populaires. Cette thèse est malheureusement trop simple et déforme la réalité. S’il ne fait aucun doute qu’Hillary Clinton était une candidate de l’Amérique qui va bien, et s’est peu adressée aux classes populaires, en faire un héraut des revendications minoritaires est pour le moins osé tant elle a été attaquée à ce sujet par un mouvement comme Black Lives Matter par exemple. A l’inverse, Bernie Sanders, s’il a aussi fait l’objet de critiques sur ses positions en matière d’égalité raciale avait sur ce point des positions beaucoup plus progressistes qu’Hillary Clinton. Ce qui ne l’a pas empêché d’obtenir de bons résultats dans la rust belt et auprès de la classe ouvrière blanche. Bref, opposer revendications sociales et défense des droits minoritaires n’est pas une nécessité pour l’emporter comme le défend Lilla. Barack Obama, en dépit de toutes les déceptions qui ont suivi, avait également réussi à forger une telle majorité électorale. La construction de majorités politiques, et plus encore d’une hégémonie, n’est en outre pas une simple question d’arithmétique électorale mais de travail politique et organisationnel pour façonner des intérêts communs entre des groupes sociaux qui se fréquentent peu.

      Quand la gauche française s’est-t-elle réellement préoccupée des minorités ?

      Tout n’est pas à jeter dans le livre de Mark Lilla. Il souligne à raison l’immense fragmentation de la gauche américaine et les difficultés de créer des alliances. Le problème essentiel vient davantage de sa réception française autour d’un message simple : ne prenez pas le même chemin que nous ! Attention à la politique identitaire ! Seule une politique républicaine, de défense du bien commun et d’invisibilisation de la question minoritaire permettra à la gauche de gagner les élections. Or ce parallèle est pour le moins discutable.

      Tout d’abord, les mouvements minoritaires pèsent bien moins auprès de la gauche française que ce n’est le cas aux Etats-Unis. Si le Parti démocrate a dans l’histoire pu être contraint de prendre en compte certaines revendications minoritaires – le droit de vote pour les Noir·e·s par exemple, la non-discrimination, la fin de la ségrégation, etc. – on en est loin en France. La gauche française n’a aucun discours, aucune revendication en direction des minorités, et tout particulièrement des minorités ethno-raciales. L’enjeu des discriminations pourtant systémiques qui pèsent sur la société française n’est tout simplement pas discuté par la gauche partisane, qui n’a aucune proposition à faire sur la question. L’enjeu pour la gauche française n’est donc pas tant d’en faire moins pour les minorités que d’en dire un peu plus, si elle veut reconquérir un segment de l’électorat qu’elle a pour partie perdu et qui constitue une population largement abstentionniste. Où sont passés le droit de vote des étrangers et le récépissé d’identité pour freiner les contrôles au faciès par la police promis en 2012 par François Hollande dans un programme pour le moins frileux sur la question ? Si la gauche ne parvient plus non plus à parler aux classes populaires blanches, ce n’est pas tant parce qu’elle a trop choyé les minorités que parce qu’elle s’est concentrée sur les classes supérieures, et a délaissé ses horizons égalitaires en adoptant une théorie du ruissellement qui n’a pourtant jamais marché.

      Refaire de l’égalité le cœur de la matrice à gauche

      Une façon de répondre à la désertion des classes populaires est de suivre la voie tracée par Mark Lilla, Laurent Bouvet ou Manuel Valls. Abandonner un peu plus les minorités, droitiser son discours pour tenter de reconquérir les classes populaires passées à l’extrême droite. Bref, choisir les bons pauvres contre les mauvais. Une autre option, celle de Jean-Luc Mélenchon, consiste à formuler une offre politique reposant essentiellement sur la classe : les problèmes sont essentiellement économiques et sociaux, c’est uniquement par un discours classiste qu’on pourra réunifier les classes populaires, majoritaires et minoritaires. Le problème d’un tel discours est qu’il a peu de chances de séduire ces dernières, qui verraient une nouvelle fois certains de leurs intérêts et de leurs problèmes passer à la trappe. Car si les pauvres minorisés sont (majoritairement) pauvres c’est certes pour des raisons sociales, mais également parce qu’ils sont discriminés à l’embauche, dans l’accès à des logements de qualité, par la police ou dans l’orientation scolaire. Les inégalités sociales et raciales ne s’annulent pas, elles se cumulent. Prendre en compte ces enjeux-là n’implique en rien de formuler des propositions particularistes ou « identitaires ».

      La troisième voie, alternative aux deux précédentes, consiste à défendre un discours d’égalité, sociale, territoriale et ethno-raciale. C’est à cette condition qu’une unification des classes populaires peut être possible, pas en choisissant les pauvres à qui l’on veut parler. Plus encore, croire que la reconquête des classes populaires n’est qu’une question d’offre politique et programmatique – c’est-à-dire de discours – c’est oublier un peu vite que la politisation est surtout une affaire pratique. Sans un travail politique, organisationnel et militant pour construire des intérêts communs, quelle que soit la voie choisie elle ne rencontrera que ce qu’elle a produit jusqu’à présent : le désintérêt et la résignation.

      #Mark_Lilla

    • C’est un colloque et c’est sur 3 jours, 16-17-18 janvier
      Colloque « Faire face aux discriminations. Expériences et (dé)mobilisations dans les quartiers populaires »
      http://ceraps.univ-lille2.fr/fileadmin/user_upload/enseignants/Talpin/20190116-18_-_COLLOQUE_FAIRE_FACE_AUX_DISCRIMINATIONS.pdf

      (j’ai demandé à @aude_v si elle connaissait des personnes pouvant m’héberger. Je ne sais pas non plus si ce colloque intéresse d’autres personnes vers Lille : @sandburg, @tintin, ... ?)

      Faire face aux discriminations
      Expériences et (dé)mobilisations dans les quartiers populaires
      Lille, 16-18 janvier2019
      Le colloque se déroulera à l’Université de Lille, 1 place Déliot à Lille, M° Porte de Douai.

      Colloque organisé par Julien Talpin et le collectif D.R.E.A.M. (Discriminations, racismes, engagements et mobilisations)

      Ce colloque constitue l’évènement scientifique de clôture du projet de recherche ANR EODIPAR (“Expérience des discrimination, participation et représentation”) coordonné par le collectif DREAM (Discriminations, racismes, engagements et mobilisations).
      Les premières et troisième journées seront consacrées à la présentation des résultats de l’enquête collective comparative menée dans neuf quartiers populaires en France (Le Blanc Mesnil, Lormont, Mistral à Grenoble, Roubaix, Vaulx-en-Velin, Villepinte) en Angleterre (Londres), au Canada (Montréal) et aux Etats-Unis (Los Angeles) entre 2015 et 2018. Reposant sur 250 entretiens biographiques et l’observation d’une quinzaine de collectifs militants et de dispositifs d’action publique, ces recherches seront discutées par des cherheur.e.s spécialistes de ces questions.
      La deuxième journée d’étude, ouverte suite à un appel à communication, sera consacrée à la question des formes de disqualification et de répression qui affectent les mobilisations de minorités et issues de quartiers populaires.

      Le collectif DREAM (Discrimination, Racisme, Engagements et Mobilisations) est composé de : Hélène Balazard, Marion Carrel, Angéline Escafré-Dublet, Virginie Guiraudon, Samir Hadj Belgacem, Camille Hamidi, Sumbul Kaya, Alexandre Piettre, Anaïk Purenne Guillaume Roux, Julien Talpin

      16 janvier 2019
      Faire l’expérience des discriminations :
      Incidences sur les trajectoires et rapport au politique

      17 janvier 2019
      Démobiliser les quartiers populaires
      Répression, disqualification et cooptation comme stratégies de gouvernement

      18 janvier 2019
      Lutter contre les discriminations : stratégies,
      répertoires et changement social

      (je mettrai tout le programme si j’ai le temps, et sinon, n’hésitez pas.)

    • ok, c’est bon pour le logement et voilà !
      Si y’a des personnes intéressées (ça commence ce mercredi matin) :

      ENTREE GRATUITE

      LIEU : Université de droit-Campus Moulins, 1 place Déliot, Lille
      Salles :
      le 16/01 : Salle GUY DEBEYRE (Bâtiment A, 3ème étage, salle A.3.01)
      les 17 et 18/01 : AMPHI CASSIN (Bâtiment T, rez-de-chaussée)

      INSCRIPTION OBLIGATOIRE dans le plan Vigipirate
      Ecrire à l’adresse mail suivante : eodipar@gmail.com en communiquant votre identité afin d’avoir accès aux salles du colloque.
      Par précaution, avoir une pièce d’identité à présenter si besoin.

      http://ceraps.univ-lille2.fr/en/colloque-faire-face-aux-discriminations.html

      (je taggue aussi @raspa & @georgia , c’est à Lille cette semaine)

      #discriminations #quartiers_populaires #luttes