« Paris doit montrer l’exemple » : associations et politiques français se mobilisent pour aider les homosexuels sénégalais
Par Mustapha Kessous
Au cours de sa longue carrière, Jean-Luc Romero-Michel, 66 ans, infatigable défenseur des droits LGBT+, dit n’avoir « jamais vu un tel climat de peur ». « J’ai connu les situations dramatiques des homosexuels en Afghanistan et en Iran, mais ce qui se passe au Sénégal, ce niveau d’hystérie et d’angoisse, c’est démentiel », assure-t-il.
Lorsque les députés de ce pays d’Afrique de l’Ouest ont adopté, le 11 mars, une loi réprimant plus durement les relations entre personnes de même sexe – désormais passibles de cinq à dix ans de prison, contre un à cinq auparavant –, l’ancien adjoint à la mairie de Paris (2020-2026) a dénoncé ce texte « infamant » sur ses réseaux sociaux. Depuis, M. Romero-Michel a reçu « des dizaines et des dizaines » de messages de Sénégalais « terrorisés » lui demandant son aide pour fuir et obtenir l’asile en Gambie, au Maroc ou en France. Face à ce désarroi, il a écrit à deux reprises – le 10 mars et le 30 avril – au président de la République, Emmanuel Macron, et au ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, pour les pousser à condamner cette loi et à « accorder sans délai des visas humanitaires » aux personnes dont « la vie [est] directement menacée ». « Pour l’instant, je n’ai obtenu aucune réponse », déplore Jean-Luc Romero-Michel.
Une autre personnalité politique, le sénateur communiste de Paris, Ian Brossat, s’est saisi, lui aussi, du sujet en relayant les mêmes demandes dans une question écrite adressée, le 23 avril, au ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez. Il n’a reçu aucun retour. M. Brossat, par ailleurs élu à la mairie de Paris, indique qu’il va déposer au prochain conseil municipal, prévu à partir du 19 mai, un vœu dans lequel il proposera « à la ville de mettre des logements à disposition des réfugiés sénégalais qui ont fui la répression ». « Paris doit montrer l’exemple », ajoute-t-il, avant de conclure : « Le silence de la France est regrettable. »
« Etre silencieux ne veut pas dire ne rien faire », répond au Monde, le diplomate Jean-Marc Berthon, nommé en octobre 2022 ambassadeur pour les droits LGBT+, une fonction créée afin d’intégrer la défense des personnes non hétérosexuelles à la politique étrangère française. Depuis l’adoption du texte répressif au Sénégal, M. Berthon a été très sollicité par des élus et des associations pour connaître la position de la France. « Nous avons fait part de notre désaccord aux autorités sénégalaises, c’est une mauvaise loi, contraire à leurs engagements internationaux en matière de droits de l’homme », déclare-t-il. Sur la question des « visas humanitaires », ajoute le diplomate, « nous recevons des demandes que nous traitons avec célérité ».
Combien de demandes reçues ? Et combien de visas seront octroyés ? L’ambassadeur ne souhaite pas rentrer dans les détails pour éviter toute crispation entre Paris et Dakar. Cet embarras s’explique : la France ne veut pas être accusée d’ingérence ni de promouvoir l’homosexualité dans un pays où beaucoup croient encore qu’elle a été importée d’Occident. Elle redoute aussi que ses représentations au Sénégal soient ciblées si ses prises de position déplaisent. « Un petit nombre de compatriotes concernés par cette situation a demandé à être rapatrié », informe le diplomate.
Des associations françaises sont ouvertement plus actives. Stop Homophobie, par exemple, a envoyé au ministère des affaires étrangères à Paris et à l’ambassade de France à Dakar plus d’une cinquantaine de dossiers « solides », constitués de récits détaillés par courriel, de photos d’identité, de certificats médicaux…Selon nos informations, ces dossiers, jugés sensibles, ne sont pas examinés au Sénégal par VFS Global – le prestataire chargé d’enregistrer les demandes de visa et qui emploie du personnel local – mais directement par des agents français, afin d’éviter toute fuite.
En outre, Stop Homophobie et d’autres organisations espèrent – et réclament – que les pouvoirs publics débloquent des fonds pour accueillir en France, ou relocaliser ailleurs en Europe, des réfugiés sénégalais. « Il serait bien que des associations non communautaires s’impliquent aussi », fait savoir M. Berthon. L’Association pour la reconnaissance des droits des personnes homosexuelles et trans à l’immigration et au séjour (Ardhis) appelle à une meilleure formation des agents de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) et des juges de la Cour nationale du droit d’asile afin de mieux saisir la réalité sénégalaise.
« Demander l’asile en raison de son orientation sexuelle suppose de pouvoir verbaliser un vécu traumatisant où l’on a été persécuté et poussé à protéger le secret, explique Philippe Neyer, coprésident de l’Ardhis. Pour les Sénégalais, cette injonction au récit se heurte à la rigidité des procédures. L’obtention du statut de réfugié reste très indécise, conduisant au rejet de certains dossiers. » Ces difficultés se reflètent dans les chiffres de l’Ofpra. L’orientation sexuelle est « le principal motif de crainte de persécution » invoqué par les Sénégalais, essentiellement par des hommes. Pourtant, peu obtiennent une protection : en 2024, sur les 1 589 demandes, seules 472 ont abouti. « Il peut être très difficile pour un Sénégalais d’accéder au statut de réfugié tant il reste compliqué de prouver son orientation sexuelle, pointe Tania Racho, chercheuse en droit européen spécialisée dans les questions d’asile. Leurs récits ne correspondent pas toujours aux représentations occidentales de l’homosexualité. » Reste une autre difficulté : déceler les faux demandeurs d’asile. « Nombreux sont ceux qui arguent d’une discrimination de genre et présentent des récits formatés, en particulier les hommes, ce qui met en doute leur crédibilité », souligne Didier Leschi, directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration. En 2024, 3 951 Sénégalais vivaient en France avec le statut de réfugié. « 61 % étaient des femmes, précise M. Leschi. Les chiffres attestent que les demandeurs sont principalement des hommes, mais les protégés sont principalement des femmes. » Quoi qu’il en soit, l’Ofpra assure au Monde que le durcissement de la législation au Sénégal – retiré de sa liste en 2021 des pays dits « sûrs », en raison des discriminations visant les personnes LGBT+ – sera bien « pris en compte » dans l’étude des prochaines demandes.