• « Politiser Loana, c’est rappeler qu’elle avait, très tôt, été abandonnée à des violences dont nous continuons de sous-estimer l’ampleur et la gravité »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/03/26/politiser-loana-c-est-rappeler-qu-elle-avait-tres-tot-ete-abandonnee-a-des-v

    Tribune

    Alice Gayraud

    Ancienne responsable du plaidoyer de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants

    L’enfance de la candidate du « Loft », morte le 25 mars à 48 ans, avait été marquée par l’inceste, rappelle l’ancienne responsable du plaidoyer de la Ciivise Alice Gayraud, citant le journaliste Paul Sanfourche. Les 160 000 enfants victimes de violences sexuelles chaque année ont trois fois plus de risque de subir des violences tout au long de leur vie, souligne-t-elle dans une tribune au « Monde ».

    #enfance_violée
    #continuum_traumatique
    #VSS
    #loft_story
    #sexisme_institutionnel
    #M6

    • Loana, 25 ans d’humiliation en direct (ASI)

      "Loana a 23 ans. Depuis cinq ans, elle est go-go-dancer." C’est sur ce commentaire en voix off, accompagné d’un zoom-dézoom sur la poitrine de la jeune femme qui danse, que la France découvre Loana Petrucciani, plus connue sous son seul prénom, le 26 avril 2001, dans le premier épisode de Loft Story. La deuxième image est un plan de coupe sur ses fesses. Avant même de voir son visage, le programme présente à la France entière le corps de la jeune femme. Loana, pour M6 qui diffuse l’émission, c’est des seins et des fesses avant tout.

      Dans ce portrait qui dure quelques minutes, Loana raconte avoir dû travailler très tôt, dû à l’hospitalisation de sa mère, qui l’a laissée "avec tout à gérer : le loyer, les factures", à 17 ans. "Je véhicule une certaine image, grande, blonde, sexy, et paillettes et strings, puisque je travaille en boîte de nuit", résume-t-elle. "Mais en réalité, je suis très introvertie. Je suis timide, réservée, pudique." On découvre une jeune femme attachante, qui regrette de ne pas avoir pu faire des études, adore son chien, est "fidèle en amitié et idéaliste en amour", selon la voix off. Une fille sympa, un peu naïve comme on peut l’être à 23 ans, pleine d’espoir malgré un parcours déjà cabossé. Les producteurs de Loft Story, racontait le journaliste Paul Sanfourche dans notre émission dédiée à la série inspirée de l’émission, "ont tout de suite compris le potentiel de femme-objet de Loana" et étaient dès les débuts "extrêmement avides d’exploiter son image télévisuelle".

      Et son image n’a pas cessé d’être exploitée depuis. En février 2024, elle était invitée par Cyril Hanouna sur le plateau de Touche pas à mon poste, et témoignait de l’agression sexuelle qu’elle a subie. L’ancienne star du Loft, multi-traumatisée, y balbutiait sous les moqueries des chroniqueurs et les rires du public. "Viol, agressions, addictions : Loana se livre en exclusivité !" scandait le bandeau de TPMP tandis que Loana se noyait, en direct, dans ses propres mots. L’Arcom avait ensuite mis C8 en demeure pour atteinte à la dignité humaine.

      Loana Petrucciani a été retrouvée morte à 48 ans, le 25 mars 2026, seule chez elle, à Nice. Ce sont ses voisins qui ont appelé la police. Ses proches ne l’avaient pas vue depuis des jours, voire des semaines, et ne s’en étaient apparemment que peu inquiétés. Son chien a été retrouvé mort auprès d’elle. C’est dans l’isolement, les addictions et une solitude extrême que cette femme, lessivée par deux décennies de violences médiatiques, s’est éteinte.

      Le même jour, Hanouna et sa clique de charognards apprenaient la nouvelle en direct dans Tout beau tout neuf. "On apprend en direct un drame", annonçait Hanouna. "Drame épouvantable, Cyril", renchérissait Gilles Verdez. "Beaucoup d’émotions, évidemment, quand on la recevait... On est très secoués, c’est absolument tragique." Hanouna raconte une "anecdote" : "Elle m’avait appelé en me disant : « Je veux bien venir sur le plateau, mais j’ai perdu toutes mes dents. »" Il explique avoir fait intervenir "un pote dentiste en urgence", ce pour quoi elle l’a "beaucoup remercié" ensuite. Quel hommage touchant... Le chroniqueur Jordan De Luxe ajoute que "Loana était malheureusement beaucoup dans le passé, elle ne parlait que du passé." La faute à qui ? Depuis le 16 avril 2001, les médias ont refusé à Loana le droit d’être autre chose que la "go-go-dancer" de 23 ans qu’ils avaient adoré filmer et exploiter sous toutes les coutures. Et lorsqu’elle a cessé d’être cette femme-objet, on l’a rabaissée jusque dans sa mort : cette semaine, Charlie Hebdo a publié une caricature dégoulinante de sexisme, de classisme, de grossophobie et de toxicophobie. M6, la chaîne qui l’a rendue célèbre, a diffusé dans son JT les images de son corps transporté sur une civière.

      En 48 ans, Loana aura vécu vingt-trois ans d’anonymat et de galères - son enfance a été marquée par la violence et l’inceste -, deux mois de célébrité soudaine dans le Loft, et vingt-cinq ans à en payer le prix. Une vie broyée par l’humiliation patriarcale en direct.

      https://www.arretsurimages.net/chroniques/sur-le-gril/loana-25-ans-dhumiliation-en-direct

    • Coucou @inadvertance, ça me fait pas du tout marrer de voir arrêt sur images cité pour parler de patriarcat. Il y a longtemps, j’étais jeune et naïve et j’ai eu l’idée et du contenu de cette émission de télévision et de son titre et je devais m’associer à Alain Jaubert, grand pote de Schneiderman et créer une maison de production. Au lieu de cela, j’ai vu apparaitre l’émission 6 mois plus tard sans que personne ne m’y ait jamais associé, même pas crédité au générique bien évidemment. Jaubert s’est défaussé en disant que l’idée était dans l’air et m’a proposé un contrat chez TéléEurope mais j’ai été viré au bout de quelques jours parce que j’étais enceinte et que la réalisatrice m’en a voulu car elle n’arrivait pas à avoir un enfant. La direction de TéléEurope m’a menacé de ruiner ma carrière (ce qui a été fait avec succès) si j’allais porter plainte aux prudhommes (j’ai pourtant seulement été à la CGT). Voila bien l’ambiance des patriarches de mai68 qui tenaient la culture télévisuelle comme leur pré carré et suçaient les idées des jeunes femmes avant de jeter le citron. wala wala, je garde une petite dent vois tu :)

    • Aussi longtemps que l’enfance restera tenue à l’écart de l’analyse des violences patriarcales, nous continuerons de découvrir trop tard des vies ravagées avant même qu’elles ne commencent. Et de les raconter comme des tragédies individuelles.

      Dire cela, c’est refuser de faire de Loana une exception, un « destin brisé » que l’on contemple avec émotion sans en tirer la moindre conséquence politique. Car le parcours de Loana est celui de milliers de femmes. Cent soixante mille enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année en France. Combien de ces filles deviendront, sans protection ni prise en charge, des femmes exposées à de nouvelles violences ?

      Politiser Loana, ce n’est donc pas opposer l’inceste à la téléréalité, ni minimiser la violence produite par l’exposition médiatique. C’est rappeler qu’une femme dont on dit aujourd’hui qu’elle a « mal fini » est aussi quelqu’un qui, très tôt, avait été abandonné à des violences dont nous continuons de sous-estimer l’ampleur et la gravité.

      L’enjeu politique se niche dans notre manière de dater la violence. Et dans la manière dont nous nous donnons, ou non, les moyens de la prévenir.

      https://justpaste.it/ls4c3

      #media #télévision #enfance