PARIS — Mardi 13 octobre (mon témoignage de la fin de la marche, de 17 h à 18 h)
La manifestation commence vers 14h à l’Hôtel de Ville, passe devant les Beaux-Arts, puis par Montparnasse, et finit bloquée aux Invalides. Elle est principalement composée d’étudiant.es et de quelques lycéen.nes.
Ils/Elles sont gazés quelques fois au fil de la marche, mais jamais suffisamment pour devoir s’arrêter complètement. J’ai vu trois tas de déchets (l’équivalent d’une seule poubelle chacun) et deux voitures brûlées. À part ça, la manifestation se déroule dans le calme et en musique.
Une fois arrivés sur la place des Invalides, les manifestant.es se font rapidement nasser par les CRS. La foule avance et recule face aux premiers tirs de lacrymogènes et aux petites charges des CRS.
17h : La place commence à être gazée continuellement.
17h20 : Une pluie de grenades lacrymogènes s’abat sur les manifestant.es présents sur la place. Le dos courbé, ils/elles courent en se protègent avec leurs bras et surveillent le ciel pour ne pas en recevoir une sur la tête.
17h40 : Les CRS amènent un ELE (canon à eau) dans l’avenue de Villars. Cependant, en raison de leur petit nombre, ils se font encercler par les manifestant.es, qui gardent tous une distance de plusieurs mètres et n’ont aucune intention de se rapprocher pour castagner avec la police. La seule chose que la police se prend dans la gueule, ici, ce sont des chants de manif et quelques « ACAB ».
17h51 : D’autres CRS arrivent « en renfort » et une partie des manifestant.es se retrouve coincée dans l’avenue, entre la chaîne de CRS et la place encerclée et gazée.
17h55 : « Dernière sommation, nous allons faire usage de la force. Quittez immédiatement les lieux ! » Sauf qu’on ne peut pas quitter les lieux et qu’on n’a pas entendu les premières sommations. La foule de manifestant.es commence à stresser et se décale en majorité sur les trottoirs. Les CRS avancent en marchant, resserrant la nasse autour de la place.
17h57 : La ligne de CRS s’arrête. Une cinquantaine de manifestant.es se regroupent en face d’eux pour crier « ACAB » avec des pancartes.
17h58 : Les manifestant.es présent.es sur la place commencent à courir vers l’avenue de Villars à cause d’un bombardement massif de grenades lacrymogènes. Je filme depuis un lampadaire situé à mi-chemin entre la place et la ligne de CRS lorsqu’une grenade lacrymogène atterrit à environ 10 mètres de moi. Au même moment, le canon à eau est mis en marche et les manifestant.es qui essaient de fuir les lacrymos (et fuir la foule paniquée qui court vers eux/elles) se font arroser violemment sur le trottoir de gauche et repousser vers l’intérieur par les boucliers des CRS sur le trottoir de droite.
17h59 : Le nuage de gaz lacrymogène nous atteint. L’air est irrespirable. On entend les gens crier et tousser tout autour, le jet d’eau à une vingtaine de mètres, des sifflets, des klaxons, des grenades de désencerclement, d’autres grenades lacrymogènes… Les yeux piquent tellement qu’on ne peut pas les garder ouverts plus d’une demi-seconde, mais il est inimaginable de les fermer dans la panique, aussi proches de CRS armés.
18h01 : La police commence à charger sur les trottoirs. Certains manifestant.es lèvent les mains en signe de paix. On entend des CRS crier et encore plus de grenades de désencerclement explosent. Le morceau d’une atteint ma jame (t’inquiète Papa, panique pas en lisant, je suis pas blessée). Deux de mes amis et moi nous réfugions avec une quarantaine d’autres étudiants dans l’entrée d’un immeuble. On sent que tout le monde est secoué et plusieurs personnes se remettent du serum physiologique dans les yeux. Deux étudiants s’allongent pour regarder sous la porte.
18h02 – 18h10 : On attend dans un silence relatif les informations des deux jeunes hommes. Plusieurs fois, on entend frapper brutalement à la porte depuis l’extérieur. On sent de temps en temps les effets des lacrymos (j’apprends par la suite que les CRS gazent les rues vides). D’après les deux étudiants allongés au sol, au moins quatre rangées de CRS sont passées devant la porte.
18h10 : L’avenue serait apparemment vide. Une équipe de télévision nous attend à la sortie. Avant de mettre un pied dehors, on vérifie qu’il ne s’agit pas de CNews ou de Frontières (ils n’avaient pas de nom visible, je ne sais donc toujours pas de quelle chaîne d’information il s’agissait). Dehors, l’air est brumeux de gaz lacrymogène. On le sent encore, mais peut-être sommes-nous désensibilisés après le gazage de folie qu’on a subi une dizaine de minutes auparavant. Au loin, la place est complètement blanche : on ne voit même plus les Invalides. Les CRS sont sur la place et marchent vers une autre avenue. Certain.es sont pris de panique et retournent se réfugier dans l’entrée du bâtiment, tandis que je pars avec l’autre moitié des étudiant.es dans la direction opposée à la place.
18h20 : Je prends une belle photo du ciel avant de rentrer dans le métro.