• « Les #mégafeux, comme celui en Gironde, ouvrent une dimension inconnue de l’histoire humaine de la vie sur Terre »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/08/02/les-megafeux-comme-celui-en-gironde-ouvrent-une-dimension-inconnue-de-l-hist

    Un mégafeu présente des caractéristiques qui le séparent des feux antérieurs par les nuages qu’il génère, les pyrocumulonimbus (aussi appelés « orages de feu »). La chaleur libérée au sol est telle qu’une colonne d’air chaud s’élève, jusqu’à franchir parfois la barrière de la tropopause (vers 12 kilomètres d’altitude dans nos régions) et pénétrer la stratosphère. Se forme alors un nuage orageux typique, le pyrocumulonimbus, qui constitue un milieu sui generis ; le feu s’oriente alors en fonction de sa dynamique propre, de façon changeante et imprévisible. Les flammes peuvent dépasser la centaine de mètres de haut.

    Quant à la masse d’eau composant le nuage, elle se condense bien et retombe en pluie, mais s’évapore avant même d’atteindre le sol. Ce sont ainsi des orages secs, qui, par les braises qu’ils projettent au loin, propagent rapidement l’incendie. Ces caractéristiques rendent les mégafeux incontrôlables. Ils peuvent s’approcher des villes jusqu’à les détruire ou les endommager. Après avoir ravagé les villes de Paradise en Californie (2018), Lytton au Canada (2021), Lahaina à Hawaï (2023) et en partie Los Angeles (2025), ils ont fait peser une menace sur la ville de Bordeaux.

    #climat

  • L’Épreuve du #feu. Habiter autrement la Terre

    La planète s’embrase. C’est du moins le sentiment qui domine au vu de l’actualité, désormais permanente, des incendies qui inquiètent en Europe, en France comme en Grèce, des #mégafeux qui dévastent aussi bien l’Australie que l’Amazonie et la Californie. Identifié comme un #danger pour le vivant et singulièrement pour les humains aux prises avec une nature incontrôlable, le feu est devenu un ennemi à combattre.
    Prenant le contre-pied de cette conception sécuritaire, Pauline Vilain-Carlotti nous invite à repenser le phénomène dans toute sa complexité. À la fois domestiqué et sauvage, terrifiant et fascinant, le feu attise les passions. Et pourtant, il a toujours été et doit rester un outil et un allié. Comment apprendre à vivre avec ces #feux qui se multiplient à l’heure du réchauffement climatique ? Sommes-nous prêts à intégrer cette nouvelle réalité dans nos politiques et nos modes de vie ? Loin des logiques technocratiques, Pauline Vilain-Carlotti appelle à s’inspirer des savoirs et des pratiques des gens des lieux.
    En proposant un essai aussi informé et engagé que saisissant et personnel, elle nous invite à réinventer notre relation au feu pour mieux habiter le monde de demain.

    https://editions.flammarion.com/lepreuve-du-feu/9782080162731
    #livre #incendie

  • Les #mégafeux au #Portugal, condensé de l’#incurie de l’État et de l’#héritage de la #dictature

    Dans le centre du pays, un incendie monstre s’étend depuis une semaine, alimenté par des forêts plantées dans la continuité du projet du régime salazariste d’industrialiser la région. Les habitants se disent abandonnés par le gouvernement.

    « Quelle horreur, quelle catastrophe ! », répète en boucle Maria da Costa, la soixantaine, en jean et baskets. Les bras croisés, elle remonte, désorientée, un sentier qui menait encore l’avant-veille à une vaste pinède.

    En lieu et place, mercredi 20 août au matin, un désert noir s’étend à perte de vue. Par endroits, la terre crachote une fumée âcre, et les rares arbres debout se dressent tels de lugubres squelettes. « C’était le paradis ici au printemps, avec les genêts blancs et jaunes, des forêts de pins et les oliviers. Tout ça a disparu en quelques heures, je n’arrive pas à m’en remettre… », se désole-t-elle.

    Coutada est un village de 400 habitant·es de l’agglomération de #Covilhã, une ville accrochée aux flancs de la #Serra_da_Estrela, le plus grand parc naturel du Portugal, qui culmine à 2 000 mètres d’altitude. Et en ce début de semaine, ses administré·es ont affronté seul·es le mégafeu venu lécher leurs maisons.

    Depuis le 13 août, un incendie parti de Piódão, un village touristique de la région, ne cesse de s’étendre sur de multiples fronts et saute avec le vent d’une vallée à l’autre, prenant de court les villageois·es des environs et les forces de lutte antifeu. Avec une superficie brûlée déjà estimée à 60 000 hectares (six fois la surface de Paris), ce mégafeu incontrôlable est « très probablement » le plus important jamais enregistré au Portugal. Jeudi 21 août, plus de 1 670 pompiers appuyés par 500 véhicules et 26 aéronefs tentent de le circonscrire.

    « Cela fait cinquante ans que je vis à Coutada, je n’ai jamais vu cela, témoigne Arminda Ferreira, 58 ans. Les flammes sont arrivées sur nous à une vitesse folle : en quelques minutes, le village était encerclé par le feu. » Pire, durant une dizaine d’heures, en plein incendie, l’eau courante ne coulait plus dans cette petite commune. « Tout le monde a eu très peur. On a dû combattre nous-mêmes le feu, sans eau, en creusant des tranchées ou en battant les flammes avec des branchages. Je n’ai pas vu un seul pompier, on est abandonnés », poursuit-elle.

    Dans le centre du Portugal, une des régions les plus pauvres du pays, l’été caniculaire, avec des températures atteignant 40 °C, a asséché les pinèdes et les eucalyptus, ainsi qu’une importante masse de végétation qui s’est développée après un printemps pluvieux. « L’État comme les propriétaires fonciers ne débroussaillent pas leurs terrains ou leurs forêts. À cette situation s’ajoutent le dépeuplement des zones rurales du centre du pays et la déprise agricole. Cela conduit à ce qu’une simple étincelle suffise pour allumer un brasier », indique à Mediapart André Morais, technicien supérieur en protection civile et expert national des incendies.

    « Les terres et les forêts sont à l’abandon ici car les jeunes partent chercher du travail à Lisbonne ou à l’étranger », confirme Maria da Costa. Et sa sœur, Maria-Josée, de fulminer : « Le centre du Portugal est délaissé. Le gouvernement se fiche de nous ! »

    Un couple d’octogénaires, masque bricolé sur le nez pour filtrer l’air saturé de cendres, remonte à grands pas le serpent de bitume qui traverse Coutada. « On vient de voir que notre oliveraie en bas a brûlé, on va regarder plus haut si nos autres arbres ont survécu », ragent-ils de concert. Quand soudain deux camions de pompiers déboulent à toute berzingue. À deux cents mètres à peine, les flammes reprennent vigueur.

    À cinq kilomètres de là, Dominguizo, à peine 1 000 habitant·es, se prépare à contrer les assauts d’une mer de flammes. Le ciel jauni par des fumées épaisses n’augure rien de bon. Venue de la région de l’Alentejo, au sud du pays, Sara Faia guette l’arrivée du feu adossée au moteur allumé d’un vieux camion-citerne. Elle fait partie des 40 000 pompiers volontaires – contre à peine 2 000 professionnel·les – qui composent les effectifs de combat contre le feu du Portugal. Un éleveur à la retraite vient la saluer avec déférence, puis lui lance : « Les pompiers sont perçus comme des héros par les Portugais, mais pour moi vous êtes désormais des kamikazes. »

    Au talkie-walkie, le commandant de Sara Faia braille d’une voix solennelle : « Je demande à tout le monde de se préparer, ça va être dur, mais gardez l’espoir. » Cigarette aux lèvres, la jeune sapeuse-pompière lève les yeux au ciel, blasée : « On est là depuis avant-hier, on est déjà à bout. »

    Lundi, le village voisin de Peso enterrait Daniel Bernardo Agrelo, pompier volontaire de la caserne de Covilhã. Ce père de famille de 44 ans a perdu la vie dimanche sur le trajet le menant au mégafeu, soulevant une vive émotion. Le lendemain, la ville de Guarda, dans la même région, organisait les funérailles d’un ancien maire rural, Carlos Dâmaso, mort en combattant l’incendie.

    Le premier ministre, Luís Montenegro (centre-droit), s’est rendu à la cérémonie d’hommage au pompier disparu. Une femme de Peso l’a alors apostrophé : « Vous n’avez rien à faire ici, vous n’êtes pas le bienvenu ! »

    C’est que la polémique enfle. Après avoir pris des vacances alors que le pays brûle depuis début août, Luís Montenegro n’a daigné s’exprimer sur les mégafeux que le 14 août, lors de la traditionnelle rentrée politique de son parti, et à la suite d’un discours où il s’est surtout réjoui du retour de compétitions de Formule 1 au Portugal d’ici 2027. La semaine dernière, lors d’une conférence de presse, la ministre de l’intérieur, Maria Lúcia Amaral, a pour sa part refusé de répondre aux journalistes sur le sujet des incendies et estimé que « personne n’est à l’abri d’un manque de coordination ».
    Forêts expropriatrices

    Le gouvernement a activé le mécanisme de protection civile de l’Union européenne, qui permet la coopération entre pays en matière de lutte anti-incendie, mais attend toujours l’arrivée de canadairs.

    Depuis le début de l’année, les incendies ont déjà ravagé plus de 220 000 hectares, hissant le Portugal au rang d’État européen dont le plus grand pourcentage de territoire a été dévoré par les flammes.

    « La protection civile est dirigée à l’échelle nationale, loin des réalités territoriales, et commande les pompiers volontaires, qui sont ceux qui connaissent le terrain. On a besoin de coordination à l’échelon municipal, pas d’une chaîne de commandement pyramidale », s’emporte l’expert André Morais.

    Ce dernier précise que l’État n’a pas de stratégie de planification forestière. « Les gouvernements ne font qu’empiler les rapports des commissions créées depuis les mégafeux de 2017, sans que ça change. Il y une vraie immaturité politique par rapport à la situation catastrophique », assure-t-il.

    La monoculture de l’eucalyptus est souvent incriminée. Couvrant 10 % du pays, le plus fort pourcentage au monde, l’arbre australien est tout particulièrement inflammable. Il est planté par les petits propriétaires terriens, pour compléter leurs maigres revenus, qui le revendent comme matière première à l’industrie papetière. Le Portugal est en effet le troisième producteur européen de pâte à papier, un secteur tiré par le géant industriel lusitanien The Navigator Company, qui réalise à lui seul près de 3 % des exportations nationales.

    Mais dans la région de Covilhã, et plus généralement du centre du Portugal, les forêts qui brûlent actuellement sont surtout des pinèdes, dont la monoculture a été dopée par la dictature salazariste (1933-1974). À partir de 1938, le régime autoritaire a en effet exproprié de leurs terres communautaires (baldios) des milliers de paysan·nes des montagnes, afin d’industrialiser ce territoire en y plantant du pin sur des centaines de milliers d’hectares.

    Dans le même geste, la dictature fasciste avait pour objectif de faire entrer dans la modernité cette région aux villages encore rétifs au salariat et à l’ordre social réactionnaire de Salazar.

    « Le mégafeu en cours est lié à l’histoire politique du boisement du Portugal. La dictature salazariste a voulu mettre fin aux feux d’entretien agricole, une pratique qu’elle percevait comme archaïque et menaçant les intérêts de son industrie forestière. Le régime a eu alors pour projet politique, avec la monoculture du pin, de supprimer la propriété collective des terres en boisant les baldios et de civiliser des montagnards qu’il considérait comme arriérés », détaille à Mediapart Miguel Carmo, chercheur à l’Institut d’histoire contemporaine de l’université nouvelle de Lisbonne.

    Les premiers grands incendies dans la région ont lieu dès les années 1940-1950, après des révoltes paysannes contre l’expropriation des terres communautaires au profit de l’industrie sylvicole. « Puis l’interdiction de tout feu d’entretien en montagne, l’émigration rurale massive pour fuir la misère et les guerres coloniales menées par la dictature de 1961 à 1974, et enfin l’arrivée de l’eucalyptus ont fini par transformer dès la fin des années 1970 la région en un paysage hautement inflammable, avec une continuité de végétation combustible », conclut l’historien.

    Et André Morais de résumer : « Le mégafeu qui engloutit les alentours de Covilhã est la continuité historique des forêts plantées par la dictature. Sachant que désormais, il faut aussi ajouter les dérèglements climatiques qui augmentent la fréquence et l’intensité des incendies. »

    À Dominguizo, en cette fin d’après-midi du 20 août, le ciel jauni a soudain viré au violet. Une pluie de cendres s’abat sur les visages inquiets des villageois·es. Attisé par le vent, le mégafeu s’est engouffré par deux fronts distincts dans les pinèdes de la commune, libérant un panache impressionnant de fumée noire. Le temps d’un claquement de doigts, des arbres s’enflamment en torches vivaces.

    « Lors de l’Assomption, le 15 août, on a tous prié la Vierge Marie pour qu’il pleuve et que le feu s’éteigne », confie Beatriz Gonçalves, travailleuse agricole de 37 ans. Dans la précipitation, elle arrose les murs et le toit de sa maison : « J’enchaîne depuis trois jours les nuits blanches pour surveiller si le feu ne vient pas », affirme-t-elle.

    Soudain, le cri déchirant d’une femme interrompt le ballet nerveux des pompiers. Avec les pinèdes qui craquent sous le mégafeu et dispersent au gré du vent l’incendie, le chemin qui la sépare de sa maison, où se trouve sa famille, a été barré en une poignée de secondes par un mur de flammes apparu subitement. Tout le village accourt avec des branches de genêt ou des seaux d’eau pour étouffer le feu. Puis deux pompiers volontaires déroulent avec maladresse leurs tuyaux pour éteindre de justesse le départ d’incendie qui gonflait à grande vitesse.

    La peur passée, un silence mêlé de colère s’est installé ce matin à Dominguizo. Dans la nuit du 20 au 21 août, le mégafeu a poursuivi sa route, implacable, pour pénétrer au cœur même du parc naturel de la Serra da Estrela, « château d’eau » du Portugal connu pour ses hauts plateaux enneigés. Le parc, en ce mois d’août, avait pourtant vanté sur Instagram un « refuge climatique ».

    Dans le village, chacun·e constate les dégâts, s’inquiète de la disparition d’un chien ou guette la couleur du ciel. Le risque incendie court encore à son niveau maximal jusqu’au 29 août au moins. Affairée avec un tuyau d’arrosage, Beatriz Gonçalves n’en démord pas : « Le pays part en fumée et notre dignité avec. »

    https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/220825/les-megafeux-au-portugal-condense-de-l-incurie-de-l-etat-et-de-l-heritage-

    voir aussi :
    #José_Vieira : « La #mémoire des résistances face à l’accaparement des terres a été peu transmise »
    https://seenthis.net/messages/1029862

  • Au Canada, un incendie déclenché… par un poisson tombé du ciel, lâché par un rapace
    https://www.sudouest.fr/faits-divers/au-canada-un-incendie-declenche-par-un-poisson-tombe-du-ciel-lache-par-un-r

    L’histoire à peine croyable, révélée par des pompiers de Colombie Britannique, fait les délices de la presse canadienne : un poisson tombé du ciel, lâché par un rapace et qui a touché une ligne électrique, a provoqué la semaine dernière un feu de broussailles et une brève panne d’électricité dans l’ouest du Canada.

    L’incident s’est produit jeudi dernier près de la municipalité d’Ashcroft quand les soldats du feu sont appelés pour un incendie en pleine nature. « Une enquête rapide a permis de déterminer la cause de cet incendie : un poisson. Oui, vous lisez bien : un poisson à qui il est arrivé quelque chose d’incroyable ! », s’amuse sur sa page Facebook le service des pompiers d’Ashcroft.
    Un poisson grillé

    D’après eux, un balbuzard pêcheur, une espèce de rapace, se serait emparé de sa proie dans une rivière à 3 km avant de la laisser tomber en plein vol sur une ligne électrique. Le contact du poisson avec les fils électriques aurait alors provoqué une étincelle et de petites braises qui auraient elles-mêmes enflammé les broussailles et herbes sèches au sol.

    Leurs photos montrent effectivement le poisson mort à terre, la carcasse brûlée.

    Autre piste, spéculent les pompiers non sans humour : le rapace « en avait assez du poisson cru et voulait essayer le poisson grillé ». Le balbuzard pêcheur s’en est sorti indemne et a poursuivi son vol, plaisantent encore les pompiers.

    Ils se félicitent plus sérieusement que l’absence de vent la semaine dernière ait permis de maîtriser rapidement cet incendie complètement insolite dans l’Ouest canadien, régulièrement la proie, l’été, d’importants feux de forêt.

  • #José_Vieira : « La #mémoire des résistances face à l’accaparement des terres a été peu transmise »

    Dans « #Territórios_ocupados », José Vieira revient sur l’#expropriation en #1941 des paysans portugais de leurs #terres_communales pour y planter des #forêts. Cet épisode explique les #mégafeux qui ravagent le pays et résonne avec les #luttes pour la défense des #biens_communs.

    Né au Portugal en 1957 et arrivé enfant en France à l’âge de 7 ans, José Vieira réalise depuis plus de trente ans des documentaires qui racontent une histoire populaire de l’immigration portugaise.

    Bien loin du mythe des Portugais·es qui se seraient « intégré·es » sans le moindre problème en France a contrario d’autres populations, José Vieira s’est attaché à démontrer comment l’#immigration_portugaise a été un #exode violent – voir notamment La Photo déchirée (2001) ou Souvenirs d’un futur radieux (2014) –, synonyme d’un impossible retour.

    Dans son nouveau documentaire, Territórios ocupados, diffusé sur Mediapart, José Vieira a posé sa caméra dans les #montagnes du #Caramulo, au centre du #Portugal, afin de déterrer une histoire oubliée de la #mémoire_collective rurale du pays. Celle de l’expropriation en 1941, par l’État salazariste, de milliers de paysans et de paysannes de leurs terres communales – #baldios en portugais.

    Cette #violence étatique a été opérée au nom d’un vaste #projet_industriel : planter des forêts pour développer économiquement ces #territoires_ruraux et, par le même geste, « civiliser » les villageois et villageoises des #montagnes, encore rétifs au #salariat et à l’ordre social réactionnaire de #Salazar. Un épisode qui résonne aujourd’hui avec les politiques libérales des États qui aident les intérêts privés à accaparer les biens communs.

    Mediapart : Comment avez-vous découvert cette histoire oubliée de l’expropriation des terres communales ou « baldios » au Portugal ?

    José Vieira : Complètement par hasard. J’étais en train de filmer Le pain que le diable a pétri (2012, Zeugma Films) sur les habitants des montagnes au Portugal qui sont partis après-guerre travailler dans les usines à Lisbonne.

    Je demandais à un vieux qui est resté au village, António, quelle était la définition d’un baldio – on voit cet extrait dans le documentaire, où il parle d’un lieu où tout le monde peut aller pour récolter du bois, faire pâturer ses bêtes, etc. Puis il me sort soudain : « Sauf que l’État a occupé tous les baldios, c’était juste avant que je parte au service militaire. »

    J’étais estomaqué, je voulais en savoir plus mais impossible, car dans la foulée, il m’a envoyé baladé en râlant : « De toute façon, je ne te supporte pas aujourd’hui. »

    Qu’avez-vous fait alors ?

    J’ai commencé à fouiller sur Internet et j’ai eu la chance de tomber sur une étude parue dans la revue de sociologie portugaise Análise Social, qui raconte comment dans les années 1940 l’État salazariste avait pour projet initial de boiser 500 000 hectares de biens communaux en expropriant les usagers de ces terres.

    Je devais ensuite trouver des éléments d’histoire locale, dans la Serra do Caramulo, dont je suis originaire. J’ai passé un temps fou le nez dans les archives du journal local, qui était bien sûr à l’époque entièrement dévoué au régime.

    Après la publication de l’avis à la population que les baldios seront expropriés au profit de la plantation de forêts, plus aucune mention des communaux n’apparaît dans la presse. Mais rapidement, des correspondants locaux et des éditorialistes vont s’apercevoir qu’il existe dans ce territoire un malaise, qu’Untel abandonne sa ferme faute de pâturage ou que d’autres partent en ville. En somme, que sans les baldios, les gens ne s’en sortent plus.

    Comment sont perçus les communaux par les tenants du salazarisme ?

    Les ingénieurs forestiers décrivent les paysans de ces territoires comme des « primitifs » qu’il faut « civiliser ». Ils se voient comme des missionnaires du progrès et dénoncent l’oisiveté de ces montagnards peu enclins au salariat.

    À Lisbonne, j’ai trouvé aussi une archive qui parle des baldios comme étant une source de perversion, de mœurs légères qui conduisent à des enfants illégitimes dans des coins où « les familles vivent presque sans travailler ». Un crime dans un régime où le travail est élevé au rang de valeur suprême.

    On retrouve tous ces différents motifs dans le fameux Portrait du colonisé d’Albert Memmi (1957). Car il y a de la part du régime un vrai discours de colonisateur vis-à-vis de ces régions montagneuses où l’État et la religion ont encore peu de prise sur les habitants.

    En somme, l’État salazariste veut faire entrer ces Portugais reculés dans la modernité.

    Il y a eu des résistances face à ces expropriations ?

    Les villageois vont être embauchés pour boiser les baldios. Sauf qu’après avoir semé les pins, il faut attendre vingt ans pour que la forêt pousse.

    Il y a eu alors quelques histoires d’arrachage clandestin d’arbres. Et je raconte dans le film comment une incartade avec un garde forestier a failli virer au drame à cause d’une balle perdue – je rappelle qu’on est alors sous la chape de plomb du salazarisme. D’autres habitants ont aussi tabassé deux gardes forestiers à la sortie d’un bar et leur ont piqué leurs flingues.

    Mais la mémoire de ces résistances a peu été transmise. Aujourd’hui, avec l’émigration, il ne reste plus rien de cette mémoire collective, la plupart des vieux et vieilles que j’ai filmés dans ce documentaire sont déjà morts.

    Comment justement avez-vous travaillé pour ce documentaire ?

    Quand António me raconte cette histoire d’expropriation des baldios par l’État, c’était en 2010 et je tournais un documentaire, Souvenirs d’un futur radieux. Puis lorsqu’en 2014 un premier incendie a calciné le paysage forestier, je me suis dit qu’il fallait que je m’y mette.

    J’ai travaillé doucement, pendant trois ans, sans savoir où j’allais réellement. J’ai filmé un village situé à 15 kilomètres de là où je suis né. J’ai fait le choix d’y suivre des gens qui subsistent encore en pratiquant une agriculture traditionnelle, avec des outils de travail séculaires, comme la roue celte. Ils ont les mêmes pratiques que dans les années 1940, et qui sont respectueuses de l’écosystème, de la ressource en eau, de la terre.

    Vous vous êtes aussi attaché à retracer tel un historien cet épisode de boisement à marche forcée...

    Cette utopie industrialiste date du XIXe siècle, des ingénieurs forestiers parlant déjà de vouloir récupérer ces « terres de personne ». Puis sous Salazar, dans les années 1930, il y a eu un débat intense au sein du régime entre agrairistes et industrialistes. Pour les premiers, boiser ne va pas être rentable et les baldios sont vitaux aux paysans. Pour les seconds, le pays a besoin de l’industrie du bois pour décoller économiquement, et il manque de bras dans les villes pour travailler dans les usines.

    Le pouvoir central a alors même créé un organisme étatique, la Junte de colonisation interne, qui va recenser les baldios et proposer d’installer des personnes en leur donnant à cultiver des terres communales – des colonies de repeuplement pour résumer.

    Finalement, l’industrie du bois et de la cellulose l’a emporté. La loi de boisement des baldios est votée en 1938 et c’est en novembre 1941 que ça va commencer à se mettre en place sur le terrain.

    Une enquête publique a été réalisée, où tout le monde localement s’est prononcé contre. Et comme pour les enquêtes aujourd’hui en France, ils se sont arrangés pour dire que les habitants étaient d’accord.

    Qu’en est-il aujourd’hui de ces forêts ? Subsiste-t-il encore des « baldios » ?

    Les pinèdes sont exploitées par des boîtes privées qui font travailler des prolos qui galèrent en bossant dur. Mais beaucoup de ces forêts ont brûlé ces dernière décennies, notamment lors de la grande vague d’incendies au Portugal de 2017, où des gens du village où je filmais ont failli périr.

    Les feux ont dévoilé les paysages de pierre qu’on voyait auparavant sur les photos d’archives du territoire, avant que des pins de 30 mètres de haut ne bouchent le paysage.

    Quant aux baldios restants, ils sont loués à des entreprises de cellulose qui y plantent de l’eucalyptus. D’autres servent à faire des parcs d’éoliennes. Toutes les lois promues par les différents gouvernements à travers l’histoire du Portugal vont dans le même sens : privatiser les baldios alors que ces gens ont géré pendant des siècles ces espaces de façon collective et très intelligente.

    J’ai fait ce film avec en tête les forêts au Brésil gérées par les peuples autochtones depuis des siècles, TotalEnergies en Ouganda qui déplace 100 000 personnes de leurs terres pour du pétrole ou encore Sainte-Soline, où l’État aide les intérêts privés à accaparer un autre bien commun : l’eau.

    https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/021223/jose-vieira-la-memoire-des-resistances-face-l-accaparement-des-terres-ete-

    #accaparement_de_terres #terre #terres #dictature #histoire #paysannerie #Serra_do_Caramulo #communaux #salazarisme #progrès #colonisation #colonialisme #rural #modernité #résistance #incendie #boisement #utopie_industrialiste #ingénieurs #ingénieurs_forestiers #propriété #industrie_du_bois #Junte_de_colonisation_interne #colonies_de_repeuplement #cellulose #pinèdes #feux #paysage #privatisation #eucalyptus #éoliennes #loi #foncier #Portugal #forêt

  • Des températures « assez normales » pour un été ? Marc Fesneau se fait reprendre par des climatologues
    https://www.radiofrance.fr/franceinter/des-temperatures-assez-normales-pour-un-ete-marc-fesneau-se-fait-reprend

    Sur France Inter samedi matin, le ministre de l’Agriculture a estimé que les températures enregistrées ces dernières semaines étaient « plutôt des températures assez normales pour un été ». De quoi faire sortir de leurs gonds plusieurs experts du climat, dont Valérie Masson-Delmotte, membre du GIEC.

    Le phénomène est mondial mais selon le ministre de micron, la France est épargnée. Comme pour le nuage radioactif de Tchernobyl ?
    https://www.radiofrance.fr/franceinter/italie-maroc-etats-unis-la-canicule-continue-de-gagner-du-terrain-a-trav
    #canicule

  • #Canicules_marines : pendant que l’océan se consume…

    Des « #mégafeux » aquatiques et invisibles sévissent notamment du sud de l’Islande jusqu’en Afrique en ce mois de juin. Ces phénomènes extrêmes, prévus dans tous les modèles qui avaient anticipé une hausse de la #température moyenne de l’océan, constituent une bombe à retardement du #réchauffement.

    L’océan brûle. Littéralement, ou presque. Depuis plusieurs semaines, une #canicule_marine inouïe frappe l’#Atlantique_nord, du sud de l’Islande jusqu’en Afrique. Au large de l’Irlande et de l’Ecosse, elle est catégorisée « au-delà de l’#extrême » (soit 5 sur une échelle de 5) par l’administration océanographique américaine (NOAA). Les cartes mondiales affichent aussi une effrayante couleur rouge sang, tendant vers le noir, dans le #Pacifique, le long de l’Amérique centrale et autour du Japon. Et les courbes s’affolent, atteignant de nouveaux sommets jour après jour et faisant craindre des ravages dus à des tempêtes tropicales précoces, telle Bret, qui a frôlé la Martinique ce vendredi.

    Mercredi, la #température des millions de km² de l’#océan_Atlantique nord s’est envolée à 23,3 °C (soit +1,32 °C d’#anomalie). Du jamais-vu pour un mois de juin, de très loin. L’ensemble de l’océan mondial, lui, a également enregistré un nouveau record ce jour-là, avec 20,9 °C de moyenne. Les #données de ce début d’année défient l’entendement : entre mars et mai, la température à la #surface_de_l’océan a atteint un record absolu en 174 ans de mesures, dépassant de 0,83 °C la moyenne du XXe siècle, d’après la NOAA.

    De quoi donner le tournis aux scientifiques. Cette #surchauffe générale émaillée de canicules localisées (là où la température de surface est plus élevée que 90 % du temps pendant plus de cinq jours) arrive « très tôt dans l’année, est très rapide et de très grande ampleur. Ce qui est surprenant, même si nous savons que la tendance est à la hausse de la température de l’océan », pointe Jean-Pierre Gattuso, chercheur du CNRS au laboratoire d’océanographie de Villefranche-sur-Mer (Alpes-Maritimes).

    « L’océan encaisse, encaisse, encaisse »

    Selon le rapport spécial du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) sur les océans et la cryosphère paru en 2019, l’océan a absorbé plus de 90 % de la chaleur excédentaire émise par l’humanité depuis qu’elle embrase l’atmosphère en y envoyant des gaz à effet de serre (GES), essentiellement à cause de la combustion d’énergies fossiles. Car la capacité de l’eau à capter la chaleur est beaucoup plus forte que celle des continents. Et les climatologues estiment que, d’ici à 2100, l’océan absorbera deux à quatre fois plus de chaleur que pendant la période allant de 1970 à l’heure actuelle si le réchauffement planétaire est limité à 2°C (soit l’objectif affiché par l’accord de Paris de 2015), et jusqu’à cinq à sept fois plus si les émissions sont plus élevées.

    Résultat de cette surchauffe, la fréquence des #vagues_de_chaleur_marines a doublé depuis 1982 et leur intensité augmente. Dans le futur, prévient le Giec, elles seront vingt fois plus fréquentes avec un réchauffement de 2°C, et cinquante fois plus fréquentes si les émissions continuent d’augmenter fortement. Glaçant. « L’océan encaisse, encaisse, encaisse, et forcément les canicules marines s’intensifient, soupire Catherine Jeandel, chercheuse du CNRS au Laboratoire d’études en géophysique et océanographie spatiales. Ce qui est déprimant pour un chercheur, c’est de constater que tout ce qui est prévu dans les #modèles_climatiques depuis trente ans ou quarante ans se réalise. »

    Si les causes précises de la canicule marine inédite qui frappe l’Atlantique nord sont difficiles à établir, la raison de fond réside donc dans l’aggravation du #réchauffement_climatique dû aux activités humaines. Par ailleurs, « certaines conditions favorisent le développement de vagues de chaleur marines : une température de l’air élevée et l’absence de vent et de houle, qui empêche les eaux de surface de se mélanger avec les eaux profondes plus froides », indique Jean-Pierre Gattuso.

    La destruction de la faune et de la flore marines

    Le phénomène naturel #El_Niño, lui, qui se produit en moyenne tous les deux à sept ans pendant neuf à douze mois et fait son retour dans le Pacifique depuis ce printemps, « ne peut pas avoir de lien direct avec ce qui se passe dans l’Atlantique nord, mais en a sans doute avec ce qui se passe dans le Pacifique équatorial », estime l’océanographe et climatologue au CNRS Jean-Baptiste Sallée.

    Impossible de prédire pendant combien de temps vont se prolonger les canicules marines de ces derniers jours. Mais certaines « peuvent durer plusieurs mois », prévient le chercheur, pour qui « cette longévité est ce qui les rend particulièrement inquiétantes et dévastatrices pour les écosystèmes ». A ses yeux, la conséquence « la plus importante et alarmante » de ce que l’on pourrait qualifier d’#incendies_sous-marins est la destruction de la faune et de la flore marines. Ces « mégafeux » aquatiques et invisibles à nos yeux provoquent des mortalités de masse de certaines espèces. Surtout parmi celles qui ne peuvent pas se déplacer, comme les coraux, les herbiers marins ou les forêts de grandes algues brunes accrochées à des supports rocheux.

    En Méditerranée, après chaque canicule marine, notamment celles de l’été 2022 qui y ont été spectaculaires, « on constate des mortalités importantes d’une cinquantaine d’espèces (coraux, gorgones, algues, mollusques, oursins, posidonies…) tandis que celles qui le peuvent fuient », observe Jean-Pierre Gattuso. Par exemple, dans l’Atlantique, les poissons et cétacés se déplacent de la zone équatoriale vers le nord dans l’hémisphère nord et vers le sud dans l’hémisphère sud. « Ce qui est très injuste d’un point de vue éthique et géopolitique, car cette zone équatoriale est bordée essentiellement par des pays en voie de développement qui n’ont pas ou peu de responsabilité dans le changement climatique et qui vont être très affectés sur le plan de la sécurité alimentaire, alors que l’Islande et la Norvège voient arriver une abondance de poissons », poursuit le scientifique. Qui souligne aussi l’impact des vagues de chaleur marines sur le déplacement d’#espèces_invasives, telles que le poisson lapin ou le poisson lion arrivés en Méditerranée depuis la mer Rouge.

    Outre les ravages sur la #biodiversité, les canicules marines ont aussi des conséquences sur les #événements_extrêmes. « Une mer très chaude, c’est de l’eau qui s’évapore davantage, donc des tempêtes, ouragans et cyclones plus probables et plus forts », note ainsi Catherine Jeandel, pour qui la surchauffe de l’océan est « la bombe à retardement du réchauffement climatique ». Ainsi, ce vendredi, deux tempêtes tropicales assez imposantes pour avoir reçu des petits noms charmants, Bret et Cindy, étaient actives sur l’Atlantique, faisant trembler les îles antillaises. Soit une première pour un mois de juin depuis le début des observations en 1968.

    La surchauffe favorise la fonte de la glace de mer

    Par ailleurs, la surchauffe de l’océan, « par exemple dans l’Arctique, favorise la fonte de la glace de mer, ajoute Jean-Pierre Gattuso. Idem en Antarctique, où l’eau chaude érode la #calotte_polaire par en-dessous, ce qui peut complètement la déstabiliser. » Elle perturbe aussi les #courants_marins, car « si l’eau est chaude, elle devient moins dense et a donc moins tendance à plonger en profondeur, ce qui limite les échanges entre la surface et les eaux profondes et réduit l’alimentation en oxygène de ces dernières », ajoute Jean-Pierre Gattuso. Au fur et à mesure qu’on réchauffe l’océan, qui capte un quart du CO2 émis par l’homme, « il perd aussi en efficacité comme puits naturel de carbone », avertit Jean-Baptiste Sallée.

    Comment stopper cette machine infernale ? Comment éteindre les flammes sous la marmite d’eau bouillante qu’est devenue la planète ? Les chercheurs interrogés par Libération sont unanimes : la seule solution « est connue, il s’agit de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre ». Donc d’« arrêter de subventionner l’extraction des énergies fossiles, de faire des sports d’hiver dans les Emirats, et au contraire d’enfourcher son vélo au lieu de prendre sa voiture…, énonce Catherine Jeandel. Si vous lisez les rapports du Giec, les solutions, vous les avez. Il faut nous écouter, c’est tout. »

    L’océan a « accumulé la chaleur, elle est là, sa température est déjà déterminée. Même si on n’émet plus de gaz à effet de serre en 2050, on ne reviendra pas aux niveaux de températures océaniques de 1850, c’est impossible, expose Jean-Pierre Gattuso. Mais on peut arrêter son réchauffement : en respectant un scénario d’émissions compatible avec le seuil fixé par l’accord de Paris, l’augmentation de la température est totalement stoppée et reste stable, constante. C’est quand même un message positif. » A condition que les opinions publiques et les responsables politiques sortent enfin du #déni.

    https://www.liberation.fr/environnement/climat/pendant-que-locean-se-consume-20230623_M2PIQOI535BPRCGPITA6THMD44
    #mer #océan #canicule #climat #changement_climatique

    via @isskein

  • « Au feu les pompiers ! » ou la société du spectacle écologique, Laurent Fonbaustier, juriste
    https://aoc.media/opinion/2022/09/01/au-feu-les-pompiers-ou-la-societe-du-spectacle-ecologique

    « Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs » : c’est par ces mots qu’il y a juste vingt ans le président Jacques Chirac ouvrait son discours au Sommet mondial pour le développement durable de Johannesburg. Des mots qui résonnent beaucoup plus fort aujourd’hui, au sortir d’un été caniculaire marqué par nombre de mégafeux. Une relecture minutieuse du message de 2002 fait sauter à la face comme une impuissance globale d’ordres juridiques et politiques qui ne parviennent visiblement pas à éteindre l’incendie en cours d’emballement.

    « Au feu, les pompiers
    V’là la maison qui brûle
    Au feu, les pompiers
    V’là la maison brûlée.

    C’est pas moi, qui l’ai brûlée
    C’est la cantinière
    C’est pas moi, qui l’ai brûlée
    C’est le cantinier… »

    Comptine… pour adultes (extrait)

     
    « Le soleil, ni la mort, ne se peuvent regarder fixement »

    La Rochefoucault , Maximes, 1665

     

    Comment pouvons-nous encore dormir tandis que nos lits brûlent ? C’est visiblement la chanson Beds are burning, du groupe de rock australien Midnight Oil[1], qui inspira Jean-Paul Deléage, à qui l’on doit la très marquante phrase sur laquelle s’ouvrit, il y a précisément vingt ans aujourd’hui, le discours prononcé par le président Jacques Chirac lors du Sommet mondial pour le développement durable de Johannesburg[2]. Réélu de fraîche date, le président français semblait avoir alors été convaincu de l’urgence et de la gravité de la situation écologique. Ses discours de campagne, teintés de vert, l’avaient conduit à mettre en place la « Commission Coppens ». Elle accouchera d’une Charte de l’environnement qui rejoindra, après bien des atermoiements, le bloc de constitutionnalité français le 1er mars 2005.

    publicité
    La lecture (ou l’écoute) du discours, vingt ans après, est édifiante. Il n’est pas seulement question d’écologie (et plus restrictivement encore de climat) dans une acception étroite, comme pourrait le laisser entendre une interprétation trop rapide de son titre. Le texte évoque de manière inclusive les « ressources naturelles », la diversité dans ses dimensions biologique et culturelle. La responsabilité collective de l’humanité, pays riches en tête, est mise en exergue, en lien étroit avec la nécessité d’éradiquer la pauvreté. Bien conscient, du fait de sa position institutionnelle notamment, des limites du droit international, Jacques Chirac se prend à rêver d’une Alliance mondiale pour le développement durable, dont le but serait d’être engagé simultanément sur cinq grands chantiers : le changement climatique, l’éradication de la pauvreté, la diversité au sens large, les modes de production et de consommation, ainsi qu’une « gouvernance mondiale pour humaniser et maîtriser la mondialisation ».

    Or, 20 ans après, au risque de s’abandonner à quelques généralisations hâtives et sans assommer les lectrices et lecteurs par des données chiffrées, que peut-on constater en ce qui concerne le climat, la biodiversité et les ressources naturelles ? Pour ce qui est du réchauffement climatique, les données sont biaisées car nous subissons encore aujourd’hui les conséquences d’émissions qui datent en partie d’avant 2002 et parce qu’une...

    #paywall #écologie #responsabilité #canicule #megafeux #climat #biodiversité #pauvreté #mondilisation #capitalisme

  • « L’écocide dont résultent les mégafeux est aussi un ethnocide », Joëlle Zask est philosophe, maîtresse de conférences à l’université d’Aix-Marseille, autrice de Quand la forêt brûle (Premier Parallèle, 2019).

    Les mégafeux de forêt, ces signes les plus violents de la crise écologique, font rage : en Sibérie, un million et demi d’hectares, dont on parle trop peu, sont récemment partis en fumée. L’ouest des Etats-Unis et du Canada est en flamme. Tout le sud de l’Europe est menacé.

    Les causes environnementales des mégafeux sont identifiées. Il en va de même de leur impact écologique : nous savons que ces feux sont dus au dérèglement climatique dont les activités humaines sont responsables, qu’ils émettent autant de gaz à effet de serre que la circulation automobile, que les forêts qui en sont victimes sont durablement détruites, que des espèces qui y vivent disparaissent. La forêt amazonienne produit désormais plus de gaz carbonique qu’elle n’en capture. Récemment, les fumées dégagées par les feux qui sévissent dans l’Oregon et en Californie ont atteint New York, dont les habitants ont été asphyxiés. Le 30 juillet, Joe Biden a déclaré qu’il fallait voir dans les mégafeux la preuve de l’urgence à agir énergiquement pour le climat.

    Ce qui est moins connu est la corrélation entre le développement de ces feux extrêmes et la dégradation, voire la disparition des activités humaines compétentes dans les forêts, dont les feux dirigés ou écobuage, qui sont destinés, entre autres, à éviter les mégafeux. Les touristes et les « rurbains » qui se multiplient à la campagne en quête d’un lieu de séjour plus humain que la grande ville sont ignorants en la matière. Ils sont aussi négligents : 80 % des feux de forêt sont dus à des actes humains accidentels et, pour une proportion non négligeable, criminels.

    Peuples délogés et déculturés

    En revanche, les peuples et les individus qui connaissent la forêt, l’entretiennent et en prennent soin depuis des millénaires ont été massivement délogés et déculturés. Ainsi en va-t-il des peuples autochtones de l’Amérique du Nord, des Amérindiens du Brésil, des peuples aborigènes d’Australie ou des peuples nomades de Sibérie, mais aussi de nos paysans et forestiers européens qui savaient cultiver les forêts et les protéger des flammes.

    Le processus est simple : les forêts qui, au cours des millénaires, se sont adaptées aux activités humaines – dont le pastoralisme, l’agriculture paysanne, le traçage de voies de passage, les feux d’entretien – se referment et s’uniformisent. Elles s’encombrent de matière sèche et de strates intermédiaires de végétation qui sont pour les flammes autant de tremplins vers le houppier des grands arbres. Dans les circonstances actuelles de températures extrêmes, de longues sécheresses, de vents intenses et d’invasions de nuisibles, les priver de ces soins, souvent au nom d’une nature vierge qui n’existe quasiment pas, c’est les livrer aux flammes.

    Le sinistre cas de Fordlândia

    L’écocide dont résultent les mégafeux est aussi un ethnocide. Détruire la forêt, la compartimenter, la privatiser, l’exploiter ou la défricher sur d’immenses surfaces au profit de l’extraction minière, de l’élevage, du soja transgénique ou du palmier à huile, c’est en parallèle, et avec tout autant de violence, détruire culturellement les peuples qui y vivent.

    En 1928, le sinistre cas de Fordlândia atteste déjà cette corrélation. Afin de produire du caoutchouc, l’industriel américain Henry Ford met la main sur 10 000 kilomètres carrés près de Santarem, au Brésil, dont il chasse les habitants. Destinés à une plantation d’hévéas, ces hectares sont aspergés de kérosène et incendiés jusqu’à la racine. Aucun litre de latex n’a jamais été produit. Non seulement la forêt se ravine mais les arbres se contaminent les uns les autres.

    Quant aux travailleurs de la plantation recrutés parmi les Indiens brésiliens, les traitements qui leur sont infligés ne sont pas d’une nature fondamentalement différente de ceux que subit la forêt. La ville ouvrière prétendument « modèle » dans laquelle ils sont logés leur est parfaitement inadaptée. La tentative de colonisation culturelle qui les vise passe par le corned-beef et le hamburger, l’interdiction des femmes et de l’alcool, le port obligatoire d’un badge, des horaires stricts et autres contraintes du même acabit. Dès 1934, après moult révoltes et désertions, Fordlândia est abandonné.

    Savoirs patiemment élaborés durant des siècles

    Cet épisode bien décrit par l’historien américain Greg Grandin est l’un des premiers actes, certes avorté, d’un drame dont les actes suivants vont, quant à eux, triompher de l’adversité naturelle et de la prétendue « sauvagerie » humaine. Là où nous commençons à reconnaître des savoirs patiemment élaborés durant des siècles, on ne voit alors que de l’obscurantisme et de la superstition. Ainsi en va-t-il des peuples aborigènes d’Australie dont la situation est aujourd’hui emblématique de l’intrication entre la destruction de la nature et la destruction des formes de vie autochtones.

    Si le bush est victime de mégafeux qu’aucune technologie humaine, si sophistiquée qu’elle soit, ne peut dominer, c’est aussi que ces peuples, qui s’occupent de la forêt depuis cinquante mille ans, ont perdu, quand ils n’ont pas été décimés, la possibilité d’entretenir la biodiversité et de « nettoyer le paysage », lequel a pourtant évolué de manière à avoir besoin de leurs soins.

    Aujourd’hui, face à l’impuissance absolue de la rationalité occidentale, ce sont les rangers aborigènes, mais aussi les Amérindiens, les forestiers corses, les éleveurs californiens, les peuples sibériens qu’on appelle à l’aide pour enseigner ce qu’ils savent et organiser la lutte qui convient contre les mégafeux. Espérons que leur « culture du feu » et leurs sciences de la nature auront mieux résisté aux assauts de la « civilisation » que la nature en flamme.

    https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/08/11/l-ecocide-dont-resultent-les-megafeux-est-aussi-un-ethnocide_6091129_3232.ht

    #feux #mégafeux #écologie #ethnocides

    • #massif_des_Maures, un feu tout a fait inhabituel, Joëlle Zask
      https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/incendie/incendies-dans-le-var-il-faut-prendre-la-mesure-qu-on-rentre-dans-un-no

      ... , il faut prendre la mesure qu’on rentre dans un nouveau régime de feux. C’est déjà avéré ailleurs dans le monde, comme à l’ouest des États-Unis et du Canada. En France, je pense que le phénomène nous atteint aussi.

      « Un méga-feu se définit par son intensité, sa vitesse de propagation, par le fait aussi qu’il dégrade durablement la végétation, contrairement aux feux saisonniers et de surface. »

      Ce qui caractérise également ces méga-feux c’est qu’on ne peut rien faire. La technologie humaine s’avère impuissante et ce sont des feux qui meurent de cause naturelle, quand il n’y a plus de vent, ou quand il pleut. Donc c’est vraiment particulier et il est probable que le métier de pompier soit amené à changer.

      Est-ce qu’on connaît les causes ? Qu’est-ce qui fait qu’un feu se transforme en méga-feu ?

      Il y a deux séries de cause : il y a évidemment le dérèglement climatique, avec des températures extrêmes, qui nous apportent des périodes de sécheresse, et des vents endiablés. Là, il y a une responsabilité humaine qui est tout à fait considérable, ce qui se voit aussi au niveau des plantations, c’est-à-dire que l’on a des forêts uniformes. On note la disparition de certains arbres qui agissent comme retardateurs de feu, comme les cyprès en Méditerrannée. Et puis il y a une autre série de causes, en lien avec des politiques d’interdiction des feux, d’extinction des feux à la première étincelle. Finalement, ces politiques sont un peu tournées vers nos paysans, nos forestiers et nos éleveurs.

      « On détruit aussi les gens qui savent y faire avec la forêt, on détruit la culture du feu et donc on ne sait plus faire. »

      En fait, il faut réapprendre à protéger la forêt, à l’entretenir, à la maintenir ouverte. Il y a toute une pratique de la forêt qui la protège des flammes, on savait le faire depuis la nuit des temps, les aborigènes en Australie par exemple. Ce sont des savoirs indispensables aujourd’hui pour prévenir les méga-feux.

  • Quand la forêt brûle : Penser la nouvelle #catastrophe_écologique

    Incendies en Sibérie, en Californie, en Amazonie. Les #feux_de_forêt prennent depuis quelques années une ampleur telle qu’ils en viennent à changer de nature : nous avons désormais affaire, un peu partout dans le monde, à des « #mégafeux ». D’une étendue sans précédent, nul ne parvient à les arrêter.
    À l’heure de la #crise_écologique, ils révèlent l’#ambiguïté fondamentale du rapport que nous entretenons aujourd’hui avec la #nature. Une nature à la fois idéalisée, bonne en soi, à laquelle il ne faudrait pas toucher mais que l’on s’évertue à vouloir dominer.
    En cela, les mégafeux sont le symptôme d’une #société_malade. Un symptôme qui devrait nous pousser à repenser la manière dont nous dialoguons avec une « nature » qui n’est jamais que le résultat des soins attentifs que les êtres humains prodiguent, depuis des millénaires, à leur #environnement. C’est cette attention qu’il est urgent de retrouver.


    http://www.premierparallele.fr/livre/quand-la-foret-brule
    #feu #forêt #écologie #livre #Joëlle_Zask