Dispensé·e·s d’être malades - Les travailleur·euse·s des toutes petites entreprises (coiffure, restauration, bâtiment), des salarié·e·s jamais malades ? | Fanny Darbus et Émilie Legrand dans Actes de la recherche en sciences sociales 2021/4
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Le paradoxe des TPE se présente dans le détail comme suit. Les enquêtes Sumer et Conditions de travail (DARES) indiquent que les salarié·e·s peu qualifié·e·s des TPE sont les plus exposé·e·s aux risques professionnels, notamment aux contraintes physiques (postures pénibles, vibrations, risques routiers) et aux cancérogènes. Si tous secteurs confondus, les salarié·e·s des TPE sont en revanche moins soumis à l’intensité du travail, aux risques organisationnels et psychosociaux, dans les trois secteurs enquêtés, les pénibilités sont omniprésentes. La nature des activités elles-mêmes et les caractéristiques de la main-d’œuvre salariée présente (ouvrier·ère·s et employé·e·s majoritairement), qui se situe en bas de la hiérarchie sociale, en fait un groupe particulièrement exposé aux risques et victime des inégalités sociales de santé.
Ensuite, côté prévention « institutionnelle », la littérature montre le désintérêt des TPE pour les dispositifs les plus formels de prévention (depuis l’évaluation des risques jusqu’à la mise en place d’instances, de personnes ou d’équipements dédiés à la prévention), de formation et d’information sur la santé et la sécurité. [...]
Enfin, nœud du paradoxe, les données recueillies grâce aux grandes enquêtes produites par la statistique publique indiquent que les travailleur·euse·s des TPE sont en meilleure santé que les autres : les AT/MP sont en effet moins fréquents, tout comme les arrêts de travail ; les travailleur·euse·s de TPE se déclarent en outre en meilleure santé. L’exploitation secondaire des données tirées de l’enquête Sumer 2010 montre que plus la taille de l’établissement est réduite, plus la propension à établir un lien négatif entre le travail et la santé faiblit. Plus précisément, seuls 23 % des salarié·e·s employé·e·s dans des TPE indiquent que leur travail est plutôt mauvais pour leur santé, contre 30 % des salarié·e·s d’établissements de plus de 50 salarié·e·s. [...]
L’enquête montre que deux logiques distinctes expliquent ce paradoxe. Minoritaire quant à la portée explicative, la première logique procède d’un effet travailleur sain [« un travailleur n’occupe un poste que si sa santé le lui permet »] présent dans les TPE. Parmi les salarié·e·s rencontré·e·s, un quart environ se déclarent en bonne santé (13 salarié·e·s sur 49), et n’ont fait mention d’aucun trouble de santé. Une seconde explication, de plus forte portée, est que la santé des salarié·e·s et dirigeant·e·s des TPE est plus dégradée que ce qu’indiquent les grandes enquêtes statistiques. Cette logique d’invisibilisation des troubles de santé vient en pratique renforcer et se cumuler à la première explication. En effet, quelle que soit la taille des entreprises, déclarer un arrêt maladie, et plus encore un AT/MP est le produit d’un processus qui transforme un trouble de santé en un objet médico-juridique. Pour que ces objets médico-juridiques se construisent, il faut que rien n’ait interrompu leur carrière, autrement dit, que toutes les étapes sociales, médicales et administratives (consulter, s’arrêter, demander une reconnaissance en maladie professionnelle, etc.) nécessaires à leur traduction aient été entreprises par le ou la travailleur·euse concerné·e et transformées favorablement (en arrêt de travail, en AT/MP) par les institutions concernées. Dans les TPE, la traduction de troubles de santé en objets médico-juridiques apparaît rare. Ces troubles de santé sont peu mentionnés, quelle que soit la gravité de ceux-ci, ou le mode de survenue – au cours ou en dehors du travail. Pourtant, à y regarder de près, ils sont omniprésents, mais comme relégués au second plan par des mécanismes plus ou moins intentionnels qui renvoient à la culture somatique modale des groupes sociaux considérés. C’est la forme de l’échange entre chercheur·e·s et enquêté·e·s qui permet la verbalisation de ces troubles de santé.
[...]
Certains choisissent de mentir au médecin du travail pour conserver leur employabilité, d’autant plus s’ils ou elles se déclarent habité·e·s par la « passion du métier » ou attaché·e·s à l’entreprise et à leurs collègues. Ainsi Maxime, maçon de 32 ans, souffre d’une hernie discale et a des douleurs dorsales permanentes. Il minimise ses douleurs tout au long de l’entretien, pourtant bien présentes et connues de ses collègues et de sa patronne qui s’inquiètent de son état de santé. Son activité professionnelle est contre-indiquée compte-tenu de son problème de santé et de ses douleurs. Plusieurs personnes de son entourage lui ont d’ailleurs conseillé de se réorienter, mais Maxime s’y refuse pour le moment car il ne « (se) voit pas faire autre chose, c’est un métier qui me passionne » et considère « être dans une bonne entreprise ». Pour pouvoir reprendre le travail (après un arrêt de trois mois consécutifs à son hernie discale), il expliquera avoir menti sur ses douleurs au médecin du travail : « Il me dit : “Bah comment ça va et tout ?”, bah il faut mentir un peu, parce qu’eux ils te mettraient vite fait inapte. Alors j’ai dit : “Bah ça va, j’ai plus mal”, alors que j’avais mal » (BEP maçonnerie, père menuisier, mère au foyer, salarié de l’entreprise Piveteau depuis 16 ans après y avoir été apprenti, sept salarié·e·s).
L’évitement des diagnostics et jugements médicaux s’observe également pour les prescriptions médicamenteuses et les arrêts maladie émis par les médecins traitants.
Au sein des TPE, les congés maladie officiels n’ont guère la cote tant côté employeur·e·s qu’employé·e·s. Les arrangements entre patron·ne·s et salarié·e·s autour de « l’encodage de l’arrêt de travail » y sont massivement privilégiés. La norme se présente ainsi : les patron·ne·s permettent à celui ou celle qui est malade/blessé·e de ne pas venir en positionnant l’absence sur un jour de congé, éventuellement échangé avec un·e collègue, arrangement auquel consentent volontiers les salarié·e·s dans la mesure où il leur évite une perte de salaire (que ce soit sur l’autel des jours de carence ou des congés sans solde). Certains anticipent la situation et vont même jusqu’à poser des jours de congés après une période de travail intense dont ils ou elles savent qu’elle va impacter leur santé.
Ces pratiques de contournement des arrêts maladie sont rendues possibles par l’organisation du temps de travail, comme dans l’entreprise de bâtiment Piveteau, où un compte d’heures mis à jour chaque semaine permet aux salariés de demander à la patronne une demi-journée ou une journée de repos assez facilement, au nom de la récupération de ses heures. Ainsi, Romain (35 ans, maçon, BTS de paysagiste, CSP des parents inconnue, salarié de l’entreprise depuis deux ans, sept salarié·e·s) a pris une journée pour se rendre chez l’ophtalmologue après avoir reçu un éclat dans l’œil lors de travaux de démolition et s’est reposé chez lui ensuite, sans que ce ne soit comptabilisé comme un arrêt de travail (ni a fortiori comme un accident du travail). Il a simplement « pris sa journée ». De la même façon, Adrien (33 ans, BP de maçonnerie, père menuisier, mère employée, salarié de l’entreprise depuis 16 ans) a pris deux jours de repos quand il a eu la « crève » après avoir travaillé sous la pluie (il a bien été chez le médecin, a pris des médicaments mais n’a pas « fait marcher » son arrêt de travail pour éviter les trois jours de carence). Ces contournements semblent faire partie intégrante du fonctionnement de l’entreprise.
De telles attitudes, qui reviennent à s’arrêter sans s’arrêter officiellement (et à perdre des jours de congés), contribuent à invisibiliser les problématiques de santé des salarié·e·s de TPE, qui ne sont pas comptabilisées comme telles. Cette logique ne se limite pas à l’évitement des arrêts de travail, mais se traduit de façon emblématique par le renoncement à la reconnaissance en AT (« accident du travail »)/MP (« maladie professionnelle »). Cette tendance peut être renforcée par certaines pratiques patronales qui instituent des primes pour les salarié·e·s en fonction de la fréquence des accidents constatés dans les équipes de travail, comme l’a montré Nicolas Jounin dans le cas du BTP. Il souligne qu’il est probable que de telles primes fassent baisser le nombre d’AT déclarés et de ce fait les coûts pour l’entreprise [61]. Cela conduit à une situation où les bénéficiaires théoriques du système de protection peuvent en venir à cacher les accidents dont ils ou elles sont victimes. Sans que sur notre terrain l’existence de telles primes n’aient été mentionnées, de nombreux accidents à caractère soudain ayant eu lieu à l’occasion du travail nous ont été confiés (dans la restauration glissades ou coupures impliquant suture, dans le bâtiment chute d’échelle entraînant entorse à la cheville ou côtes brisées, etc.), mais seule une minorité a fait l’objet d’une déclaration en bonne et due forme à l’administration du travail. L’évitement prévaut également en matière de demande de reconnaissance en MP. Une salariée de la coiffure rencontrée (Capucine) souffrant d’un rétrécissement du canal carpien a typiquement amorcé les démarches visant à faire reconnaître son problème comme MP avant de les abandonner en chemin après avoir pris l’avis de son employeuse.
« Et vous allez monter un dossier de reconnaissance en maladie ?
– Non, non. Déjà, c’est extrêmement compliqué et en plus c’est une petite entreprise et j’ai pas envie que ça retombe sur Émilie. […] Au départ je voulais faire ça parce que j’ai demandé à mon médecin. Je pensais que faire passer ça comme maladie professionnelle permettait de pas avoir à avancer les frais médicaux, que c’était pris en charge. Et je pensais pas qu’il y avait toute une partie beaucoup plus importante juridiquement, financièrement. Puis j’en ai discuté avec Émilie et avec une copine esthéticienne à qui c’est arrivé. Donc elle me dit : “Non, non, y a tout un dossier à monter avec la sécu, etc. Et puis faut pas se prendre la tête avec ça”. Ce serait un truc très grave effectivement, j’aurais eu un accident de travail je dis pas, mais là… […] Je serais dans une grande entreprise, j’aurais moins de scrupules, mais là, ça serait pas dans mon intérêt non plus de la mettre dans la merde financièrement. »
Ces extraits mobilisent plusieurs arguments qui s’entrecroisent et justifient de ne pas engager une procédure de reconnaissance en maladie professionnelle : l’euphémisation du problème de santé, le souci de ne pas pénaliser l’entreprise et par là même son emploi, de ne pas responsabiliser et mettre en difficulté sa patronne – qu’elle dédouane au demeurant totalement de son mal, non induit, selon elle, par l’organisation du travail mais par l’activité elle-même et une fragilité individuelle (étayée par l’existence de plusieurs cas dans son environnement familial). La patronne interrogée à ce sujet renvoie, elle, cette démarche à une forme de déloyauté ou de manquement à la morale professionnelle :
(D’un ton outré) : « Tu vois le cas-là de Capucine qui m’a demandé une reconnaissance en maladie professionnelle, moi si j’avais eu un problème de canal carpien, jamais je n’aurais demandé un papier pour que ça passe en maladie professionnelle ! ». (Émilie, 39 ans, chef d’entreprise, BP coiffure, père ouvrier, mère employée, salon d’Émilie, deux salariées)
Ce cas limite est tout à fait emblématique de la force de ces logiques d’évitement qui, quand elles ne se nourrissent pas de formes de contournement incorporées (ce qui est rare), passent par des modes de découragement exogènes. Quels que soient les ressorts qui les sous-tendent, ces formes de contournement des arrêts et des déclarations AT/MP, ont la particularité de ne pouvoir être recensées par la statistique publique. En effet, telles que conçues par les appareils de collecte de l’enquête Emploi en continu par exemple, les causes des absences possibles sont des modalités exclusives dont l’usage sur le terrain révèlent des détournements insaisissables à la mesure.
Placer la focale sur les TPE et en particulier celles de la restauration, de la coiffure et du bâtiment, où les pénibilités physiques se cumulent, permet de voir de façon assez nette les processus sociaux par lesquels des salarié·e·s en viennent à se soustraire aux institutions et instruments censés prendre en charge et enregistrer leurs troubles de santé. Cet article entend ainsi contribuer à contrecarrer les lectures réductionnistes qui pourraient être faites des enquêtes Sumer et Conditions de travail mais également à éclairer la manière dont les processus d’invisibilisation sont susceptibles de jouer dans d’autres groupes professionnels, travailleur·euse·s indépendant·e·s et intermittent·te·s notamment.
En l’occurrence, c’est l’appartenance de classe et l’engagement bien particulier des membres des classes populaires dans ces petites structures de travail qui vient masquer les troubles de santé. Tout se passe comme si cumul des expositions et des atteintes à la santé allaient de pair, au sein des TPE, avec un cumul de contre-motifs de prise en charge des troubles de santé. Ainsi, l’enquête réalisée donne à voir comment l’effet de la taille de ces entreprises et de la nature des collectifs de travail renforce l’injonction à l’endurance déjà inscrite dans un ethos de la « dureté au mal » des classes populaires, associée à la nécessité d’être solidaire au sein de son groupe. Si la remise de son corps au service de l’entreprise tend à être dans les discours présentée comme un « choix » ou une « éthique » par certains, ce comportement n’est pas exempt de contraintes, ici intériorisées, ni de fatalisme. Ce rapport malheureux à sa condition, peu ou prou présent, traduit la position de domination que les salarié·e·s subissent. Si les salarié·e·s des TPE oublient leur corps au profit de l’entreprise et du patron ou de la patronne, on peut supposer que ces travailleur·euse·s cèdent aux incitations plus ou moins implicites de leur employeur·e·s plus qu’ils ou elles ne consentent. Dans un marché de l’emploi tendu où le rapport capital/travail est tout à fait défavorable aux salarié·e·s, ces dernier·ère·s se trouvent directement menacé·e·s de perdre leur capacité à négocier (des horaires, des jours de repos…) et d’être symboliquement mis en cause ou rabaissé·e·s en tant que « mauvais·e professionnel·le » (qui s’arrête, se plaint, s’écoute trop, etc.).
Ces mécanismes s’observent ailleurs, notamment dans les grandes entreprises et plus haut dans la hiérarchie sociale. Les cadres, étudiés par exemple par Lucie Goussard ou Sébastien Stenger, valorisent des formes d’investissement intensifs au travail, endurent des rythmes et des contraintes psychosociales importantes. Les organisations valorisent les plus résistants d’entre eux. C’est la concurrence à l’intérieur des collectifs de travail plutôt que la solidarité observée dans les TPE des secteurs étudiés qui produit là de l’endurance au mal, en raison des systèmes d’évaluation et de promotion qui y prévalent. Force est tout de même de noter que ces cadres sont moins concerné·e·s par l’exposition aux douleurs et pénibilités physiques sur lesquelles porte cet article.
Pour les salarié·e·s des TPE, accepter de tenir et venir au travail malgré ses troubles revient à participer à une économie générale de l’évitement des arrêts et plus largement de la prise en charge institutionnelle et médicale des problèmes. Tout se passe alors comme si l’endurance venait ici aussi se substituer à la bonne santé objective telle que recensée par les appareils de mesure [67]. Sur la scène du travail et à l’extérieur, les salarié·e·s des TPE sont pris dans une structure matérielle et symbolique des rapports sociaux qui les attachent à leur entreprise et à leurs membres dans la mesure où leur dépendance est tout aussi forte que leur contribution est reconnue comme indispensable, faisant de l’idée de s’arrêter pour se soigner une hantise. Ces attitudes témoignent – dans une sorte de « noblesse oblige » – d’une forme de soumission à l’ordre professionnel propre aux TPE. Mais ce mode de fonctionnement se retrouve vraisemblablement à l’échelle de tous les collectifs de travail de taille réduite « soudés » par le temps et dominés par un ethos professionnel de l’endurance, observable à l’échelle d’un atelier ou d’un service, indépendamment de la forme juridique et des effectifs globaux de l’entreprise. Dans le cas des TPE et dans les configurations qui s’en rapprochent, cette soumission fonctionne sur un mode où circule un double mensonge : tout se passe comme si les salarié·e·s « surjouaient » l’absence de troubles voire la bonne santé, les employeur·e·s « surjouant » eux la fragilité économique de leurs entreprises, afin de construire ensemble la relative bonne santé économique et relationnelle de leurs organisations.
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