L’odyssée sans fin d’Issa Omar, migrant rescapé d’un naufrage dans la Manche, puis « tombé dans l’oubli »
Par Julia Pascual
Récit Le Somalien de 32 ans est l’un des deux survivants du pire naufrage au large de Calais, le 24 novembre 2021. Hanté par le drame, cantonné à une situation administrative précaire, sans aucun accompagnement social ni psychologique, il vit de la charité.
« On peut me considérer comme un SDF. » Issa Omar n’hésite pas longtemps quand il s’agit de qualifier sa situation. « Je n’ai pas de vie stable, je n’ai pas d’argent, je n’ai nulle part où aller. Ma vie est en suspens », résume d’un air désabusé ce Somalien de 32 ans, qui a survécu au pire naufrage jamais survenu dans le détroit du Pas-de-Calais, le 24 novembre 2021. Cette nuit-là, 31 personnes, des Kurdes d’Irak en majorité, sont mortes noyées, près de la ligne de démarcation des eaux entre l’Angleterre et la France. Ils tentaient de rejoindre le Royaume-Uni à bord d’un canot pneumatique, parti d’une plage aux alentours de Dunkerque. Et si Mohammed, un autre homme, originaire d’Irak, a également survécu au naufrage, il a disparu au bout de quelques mois et n’a plus jamais donné de nouvelles. Des 33 passagers qui avaient embarqué à bord de la petite embarcation de 8 mètres, seul Issa Omar peut encore témoigner.
La nuit, le jeune homme est réveillé par des cauchemars, qui sont autant de réminiscences, saturées de cris, de la longue nuit du naufrage. Un visage en particulier le hante, celui de Halima, une victime somalienne. « Je la vois tout le temps », dit-il. Il entend ses supplications, aussi. « J’ai essayé de la hisser deux fois sur le bateau, mais je n’ai pas réussi. » Elle est morte noyée. Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, Issa Omar a vu les gens autour de lui disparaître les uns après les autres, en dépit de leur gilet de sauvetage. Il se souvient de cette femme kurde et de ses trois enfants, de deux Egyptiens, de deux Afghans, d’un Vietnamien, d’un Ethiopien… Il ne les connaissait pas avant de prendre la mer à leurs côtés, ce soir de novembre. Au bout de quelques heures en mer, ils ont commencé à écoper le bateau, dans la panique, les hurlements et les pleurs, tandis que l’eau glaciale engourdissait leurs membres.
Issa Omar relate les appels désespérés passés aux familles et aux secours, les tentatives vaines d’attirer l’attention, dans la nuit noire, avec la lumière des téléphones. Et lui qui essayait de garder son calme. Jusqu’à ce que le bateau chavire. « Ça a été l’expérience la plus brutale et terrifiante de ma vie », confie-t-il dans un témoignage écrit, rendu public par une commission d’enquête britannique qui s’est penchée sur les conditions du drame. Il doit nager pour s’extirper du bateau qui s’est retourné sur lui, parvient à retirer sa veste et ses chaussures pour alléger son poids. « Je me suis accroché à l’épave jusqu’à ce que le soleil se lève. »
A l’aube, Issa Omar affirme qu’une quinzaine de personnes se tiennent encore à ce qui reste du canot. « Je ne me souviens pas avoir parlé avec qui que ce soit, ceux qui étaient en vie étaient à moitié morts. Je pouvais voir des corps flotter autour de nous dans l’eau. » Il se met à nager. Il pense : « Au moins, si je meurs en nageant, je ne le sentirai pas. » Il revoit une femme à ses côtés, hurler et chercher ses enfants, déjà morts. « Elle avait perdu la tête. » Lui implore Dieu d’achever son supplice. Sa peau est brûlée par le sel. Il n’est pas tout à fait 14 heures quand un chalutier boulonnais aperçoit enfin l’embarcation naufragée, les deux survivants et une partie des corps.
Lorsque Issa Omar se confie au Monde, ce jour de février 2026, installé dans le cabinet d’avocats qui le représente comme partie civile dans l’instruction ouverte au tribunal de Paris sur les circonstances du naufrage, il vient d’apprendre les conclusions rendues par la commission d’enquête publique britannique. Ces dernières confirment ce que l’instruction pénale française, toujours en cours, a d’ores et déjà établi : les secours français, pourtant contactés à de très nombreuses reprises par les occupants du canot la nuit du 24 novembre 2021, ne sont pas intervenus, les laissant se noyer. Ils n’ont en outre pas répondu à l’appel d’urgence « Mayday », diffusé par les garde-côtes britanniques, également appelés au secours, alors qu’un navire de la marine nationale, le Flamant, se trouvait à environ quinze minutes de navigation du point de coordonnées. « Pour le moment [le Flamant] s’occupe d’[un autre cas] », avait justifié le centre de secours français, le Cross Gris-Nez (Pas-de-Calais). Sans que cette affirmation puisse être étayée. L’enquête britannique a aussi établi que les secours français ont ordonné à un pétrolier de poursuivre sa navigation, alors qu’il est probable qu’il avait repéré le canot en détresse.
Cette nuit-là, tous les acteurs du sauvetage en mer ont minimisé le danger encouru par Issa Omar et ses compagnons d’infortune. « Des gens qui disent qu’ils se noient, qu’ils vont mourir, qu’il y a beaucoup de femmes et d’enfants, des femmes enceintes… et quand on arrive, ce n’est pas le cas, c’est plutôt classique », a justifié un garde-côte anglais, qui a traité plusieurs appels du canot, cette nuit-là. « Souvent, [les migrants] appellent et crient au danger alors qu’ils n’ont rien », avait aussi déclaré un militaire des secours français, auditionné dans l’enquête pénale. En France, sept personnes – cinq militaires du Cross et deux officiers qui étaient à bord du Flamant – sont toujours mises en examen pour non-assistance à personne en danger. Elles contestent avoir commis une quelconque infraction le 24 novembre 2021. « L’atrocité de ce qu’Issa a vécu et sa souffrance nous obligent et renforcent la nécessité d’identifier, poursuivre et juger toutes les personnes responsables de ce drame », souligne l’avocat Matthieu Chirez, qui défend le Somalien.
Les mois qui ont suivi le naufrage ont consisté en une longue convalescence en fauteuil roulant pour Issa Omar. Seuls survivants, Mohammed et lui sont d’abord placés sous surveillance policière, tenus à l’écart de la presse. Tandis que le premier disparaît bientôt des radars, le second est orienté, à sa sortie d’hôpital, vers un centre d’hébergement du 17e arrondissement de Paris, tenu par l’association Emmaüs Solidarité. C’est un établissement qui accueille plus de 200 hommes, des « grands exclus », qui présentent pour beaucoup des problématiques d’addiction et de longues périodes de vie à la rue.
Issa en garde un souvenir pénible. « J’étais entouré de gens malades, qui avaient des problèmes mentaux. Il y avait souvent des morts. Je n’ai pas supporté de rester dans cet endroit. » « Ce n’est pas un centre adapté pour un jeune réfugié, convient le directeur général d’Emmaüs Solidarité, Lotfi Ouanezar. Mais c’était la seule place disponible. Issa Omar n’a pas eu d’accompagnement social, il était méfiant et avait peur d’être poursuivi. » « J’avais peur pour ma vie », répète le Somalien, qui n’a jamais consulté de psychologue, en dépit de la manifestation d’un syndrome dépressif et de troubles de la mémoire et du sommeil. Il fait des allers-retours dans la structure entre 2022 et la fin de l’année 2024. Sa santé n’est pas bonne. L’homme est asthmatique et explique avoir développé un diabète post-traumatique. Il finit par contacter un compatriote, agent de sécurité en province, qui accepte de l’héberger. Au total, une vingtaine de personnes l’auraient accueilli lors de son errance en France, notamment des réfugiés somaliens qu’il a connus en Italie, où il a vécu avant d’arriver, fin 2021, sur le littoral nord.
« Toute ma vie a été une galère », résume Issa Omar. Né en 1993 à 90 kilomètres de Mogadiscio, il n’a que 13 ans lorsque son père, gouverneur de sa commune et membre de la minorité marginalisée madhiban, est exécuté par la milice islamiste Chabab, en pleine guerre civile. La mère décide de quitter le pays avec ses cinq enfants, pour rejoindre le Yémen. Issa Omar est l’aîné des garçons. Il y est scolarisé, y apprend à parler l’arabe, à nager aussi. Plus tard, il y travaille comme taxi, mais aussi en tant que mécanicien ou encore agent de propreté dans un hôpital.
En 2014, la guerre civile éclate, qui oppose les rebelles houthistes, soutenus par l’Iran, aux forces gouvernementales et à une coalition de pays arabes dirigée par l’Arabie saoudite. La famille, établie dans une zone passée sous contrôle houthiste, doit fuir, encore, cette fois vers un camp de réfugiés en Ethiopie. En tant qu’homme adulte, Issa est empêché de quitter le pays. Il raconte cependant avoir refusé de participer à l’effort de guerre et avoir été incarcéré pendant six mois, période au cours de laquelle il est régulièrement battu. « En janvier 2015, un avion de combat [saoudien] a bombardé la prison où j’étais retenu (…). Les murs de ma cellule se sont effondrés », écrit-il à la commission d’enquête britannique. Plusieurs personnes décèdent dans ce raid aérien. Blessé, souffrant de plusieurs fractures, Issa Omar est transféré dans un hôpital de Sanaa, puis transporté par avion en Iran, où il demeure hospitalisé deux mois.
« Je n’ai plus envie de vivre »
On est en 2015, et Issa Omar profite de l’exode des Syriens pour prendre lui aussi le chemin de la Turquie. S’ensuivent des mois d’existence précaire dans le pays, notamment à Ankara, à vivre sous une tente. Issa Omar glane quelque argent en travaillant au noir comme agent de nettoyage dans un restaurant. Sans perspective, il reprend la route en septembre 2016 aux côtés de Syriens, rejoint Izmir, sur la côte ouest de la Turquie, traverse la mer Egée pour accoster sur l’île grecque de Leros. Il y est maintenu dans un camp, puis transféré sur le continent, où il poursuit son exil, périlleux, à travers les Balkans occidentaux.
Arrivé en Italie, il gagne la Sicile, où des compatriotes sont employés et logés par un agriculteur. Il y demeure plusieurs années, mais, là encore, n’entrevoit aucune perspective de régularisation ni d’intégration véritable. A la sortie de la crise sanitaire, en novembre 2021, avec sept amis somaliens, il quitte le pays en direction de Calais, avec l’intention de demander l’asile au Royaume-Uni. « Je voulais y établir ma vie, être formé, aider ma famille », justifie-t-il. Il paye sa traversée 1 300 euros, échoue deux fois à prendre la mer. Jusqu’au soir du 23 novembre.
Après le naufrage, alors qu’Issa et Mohammed étaient hospitalisés ensemble, le second se serait vu offrir, par des passeurs impliqués dans la tragique traversée, de l’argent et la garantie de rejoindre le Royaume-Uni en échange de son silence. « Issa a refusé car il a une responsabilité morale vis-à-vis de ceux qu’il a vus mourir. Il est devenu leur voix », croit savoir un Somalien qui le fréquente et qui a souhaité rester anonyme.
Issa Omar n’a plus le Royaume-Uni en ligne de mire. Il ne sait pas davantage s’il veut rester en France. Il a le sentiment d’être « tombé dans l’oubli ». L’homme a un titre de séjour précaire qu’il doit renouveler tous les six mois et qui ne l’autorise pas à travailler. Il ne parle pas français, dépend de la charité et de distributions alimentaires pour se nourrir, et il lui arrive de passer des nuits à la rue, quand il n’est pas hébergé par des connaissances, dans une ville dont il veut taire le nom. Il craint que des passeurs impliqués dans la tragédie du 24 novembre 2021 ne le retrouvent pour le contraindre au silence. « Je n’ai plus envie de vivre », « Je retiens mes envies de me jeter d’un pont », dit-il parfois, tant l’existence qu’il mène lui est douloureuse. En 2024, Nikolaï Posner, alors membre de l’association d’aide aux migrants Utopia 56, a entrepris de le soutenir. A l’époque, le Somalien avait perdu jusqu’à son droit au séjour, faute d’avoir entrepris des démarches administratives. « On aurait pu imaginer que l’Etat français lui offre une protection qui lui permette de s’insérer, y compris au regard des défaillances des autorités la nuit du naufrage, mais rien, regrette M. Posner. C’est comme si les morts et les survivants étaient un détail de l’histoire. » Sur une des autorisations provisoires de séjour qui a été délivrée à Issa Omar par la Préfecture de police de Paris, un papier gris perforé, il est inscrit la référence de son dossier, en capitales d’imprimerie : « RESCAPE000 ».