• Assises de la psychiatrie couchée. Episode 1 : la consécration de la cérébrologie, Mathieu Bellahsen
    https://blogs.mediapart.fr/mathieu-bellahsen/blog/290421/assises-de-la-psychiatrie-couchee-episode-1-la-consecration-de-la-ce

    Décidées par le gouvernement, « les Assises de la psychiatrie » sont l’un des éléments de la stratégie d’étouffement d’une psychiatrie soignante. Ces Assises de la psychiatrie couchée entérineront sa disparition au profit de ce que nous décrirons sous le terme de cérébrologie.

    [...]

    Depuis plus d’une décennie, le soin des malades se transforme puis s’efface. Il n’est plus question ni de psychiatrie ni de psychologie. Les prises en charge découlent désormais des lois supposées du cerveau. Le iatros n’est plus l’activité de cette nouvelle forme qui, dès lors, nous ne pouvons plus nommer « soins ». Les pratiques se réorganisent non plus autour d’une activité (celle de soigner, iatros) mais autour d’une objectivation (celle du cerveau, logos). Les lois et discours sur le cerveau prennent l’ascendant sur les activités de soins aux malades de l’âme.

    épisode 2 https://seenthis.net/messages/913642

    #psychiatrie #soin #Mathieu_Bellahsen

    • LA PSYCHIATRIE EN TEMPS DE COVID, entretien avec Mathieu Bellahsen
      https://lundi.am/Entretien-avec-Mathieu-Bellahsen

      En mai 2020, à la sortie du premier confinement, nous publiions un entretien avec Mathieu Bellahsen, psychiatre dans le service public et auteur de La santé mentale (La Fabrique) et La révolte de la psychiatrie avec Rachel Knaebel (La Découverte). Un an plus tard, il refait le point sur l’état de la psychiatrie, des patients, des collectifs de soin et des institutions qui les encadre. Alors qu’on parle beaucoup de la « santé mentale » des étudiants et de la vague de dépression engendrée par l’épidémie et sa gestion gouvernementale, Mathieu Bellahsen déconstruit patiemment les éléments du discours dominant afin d’arracher ces enjeux à la psychologisation et l’individualisation pour les remettre au centre de luttes politiques.

      Bonjour Mathieu. Nous t’avions interviewé il y a environ un an, à propos de la façon dont le premier confinement avait été vécu en psychiatrie. On aimerait aujourd’hui te proposer de parler à la fois de la souffrance psychique en cette période, et de la dégradation de la situation de la psychiatrie en France … Pour commencer, peux-tu nous dire ce que tu penses d’un discours fréquemment entendu dans les médias, affirmant que « la prochaine vague sera psychiatrique », et insistant sur les effets psychiques du confinement ?

      La vague des décompensations psy est hétérogène. Elle se compose des problèmes psychiatriques des personnes qui n’ont pas été prises en charge du fait de la réorganisation générale des soins et de la marée de toutes les détresses qui sont assez rapidement psychologisées, c’est à dire individualisées. D’où le terme de « santé mentale ». Ces décompensations psys viennent sur le fond de la décomposition, par le tsunami gestionnaire, de toute possibilité de psychiatrie accueillante et ajustée à la personne et à son milieu. Le covid a aggravé, renforcé et accéléré la catastrophe gestionnaire et la pénurie qu’elle engendre. Le covid a permis que cette pénurie apparaisse pour ce qu’elle est : une construction politique active considérée comme « naturelle », allant de soi. Ça donne cette monstruosité de la situation actuelle où il devient naturel d’arrêter la vie sociale de tous les citoyens parce que les moyens humains n’ont pas été mis dans l’hôpital public ! La pandémie covidienne est redoublée par une pénurie endémique… Les effets psychiques collectifs du confinement auxquels s’ajoutent la précarité et la misère sociale invisibilisée.

      Peux-tu parler des annonces autour de la gestion de la « santé mentale », et notamment de la souffrance étudiante ?

      L’emploi du terme de « santé mentale » est un opérateur d’individualisation des problématiques politiques générales. C’est que je développais dans le bouquin paru à la Fabrique. La tendance de fond du santé-mentalisme est que l’individu s’adapte aux contraintes de la société contemporaine. Aujourd’hui ce sont la concurrence et le covid. « La santé mentale dans toutes les politiques » c’était un mot d’ordre de l’OMS dans les années 2000 et ça a donné « avoir une population en bonne santé mentale, un objectif stratégique pour l’Union Européenne », c’est-à-dire que la prise en compte de la santé mentale confère une utilité supplémentaire aux « ressources humaines »… Dans ce cadre-là, la santé mentale est liée à l’économie, plus seulement à la psychiatrie. La santé mentale des étudiants est aussi sur ce fond là.

      La problématique de la souffrance des étudiants est, à mon sens, une reprise de « la souffrance au travail » telle qu’elle a émergé il y a une quinzaine d’année. Sandra Lucbert en parle bien dans son livre Personne ne sort les fusils. Plutôt que de penser le cadre général destructeur des études, on l’individualise sur les personnes qui en sont l’objet, les étudiants. Parler de souffrance étudiante sans parler de Parcoursup, de la destruction de l’université, de l’absence de perspective une fois diplômé, de l’absence de ressources de base pour les étudiants entre 18 et 25 ans, constitue une imposture intellectuelle et politique. Tout cela pré-existait au Covid. Il suffit de se rappeler des mobilisations étudiantes ou des suicides dans les facultés… Pour le pouvoir, le covid fonctionne comme un opérateur opportuniste d’individualisation et de dépolitisation. Et ça se marie très bien avec le santé-mentalisme. En tant que clinicien, si j’ai l’expérience concrète des souffrances singulières, je ne les déconnecte jamais du monde dans lequel on vit. Pathologiser tout cela en parlant de dépression et de souffrance des individus est une rationalisation bien utile pour ne pas mettre en question la société de concurrence dans laquelle nous sommes.

  • Montaigne, la cérébrologie et le passeport bipolaire, Mathieu Bellahsen
    https://blogs.mediapart.fr/mathieu-bellahsen/blog/010521/montaigne-la-cerebrologie-et-le-passeport-bipolaire-episode-2

    En guise d’illustration de la mutation cérébrologique du champ de la psychiatrie et de la santé mentale, l’institut Montaigne et le site de FondaMental vantent une « radicalité » dans les décisions politiques à prendre. Radicalité fondée sur l’ubérisation de la psychiatrie.

    Le 29 avril 2021, la directrice déléguée de la santé de l’institut Montaigne s’inquiète dans une tribune parue dans Le Monde : de "l’absence d’une certaine forme de radicalité dans les décisions prises, la situation de crise profonde dans laquelle se trouve la psychiatrie" https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/04/29/face-a-une-offre-de-soins-en-psychiatrie-sinistree-il-faut-mener-une-reforme

    Depuis 2007, la cérébrologie a sa fondation soutenue et financée par ce même Institut Montaigne. FondaMental s’est progressivement infiltrée dans l’appareil d’État et sur les plateaux télés jusqu’à devenir un acteur incontournable de la santé mentale. Le délégué à la psychiatrie nommé par le pouvoir macroniste en est directement issu.

    Destruction explicite de la psychiatrie au profit de la cérébrologie, du big data et des start-up

    Pour illustrer ce que nous avons avancé dans le premier épisode https://blogs.mediapart.fr/mathieu-bellahsen/blog/290421/assises-de-la-psychiatrie-couchee-episode-1-la-consecration-de-la-ce, rien de plus facile car tout est dit, sans état d’âme, sur le site de FondaMental qui développe "le passeport bipolaire". Ce passeport bipolaire a fait l’objet d’un arrêté officiel publié au JO le 26 août 2019. FondaMental en fait la promotion sur son site. Sa directrice, Marion Leboyer, y dit sans ambage :

    « Cette expérimentation concrétise les transformations souhaitées par les cliniciens et les patients vers une prise en charge globale (psychiatrique et somatique) et spécialisée, au sein d’un modèle économique incitant à la qualité et à l’efficience. Elle préfigure des évolutions qui pourraient s’appliquer aux autres maladies psychiatriques comme la dépression ou la schizophrénie. »

    Le texte publié sur le site de FondaMental est organisé en trois chapitres : « l’innovation organisationnelle », « l’innovation technologique » et « l’innovation de tarification ».

    Rappelons, comme l’a montré Rachel Knaebel, que l’institut Montaigne et de nombreuses entreprises du CAC 40 soutiennent FondaMental. L’institut a d’ailleurs co-édité le livre "Psychiatrie état d’urgence". Au sein de la société française, l’institut Montaigne milite pour les réformes néolibérales des services publics. Il se réclame de « l’innovation », « l’égalité » et « l’efficacité » . Cette efficacité se présente comme altruiste et entend réduire les dépenses publiques et les coûts sociaux (ici les arrêts de travail).

    De la première à la dernière ligne du site, l’enjeu est clairement énoncé. Sans complexe.

    « En rupture avec le fonctionnement actuel de la psychiatrie française, Passport BP propose un parcours de soins spécialisé, spécifique aux personnes avec troubles bipolaires, en aval de leur passage dans un service de psychiatrie adultes (…) Passport BP propose d’expérimenter un nouveau mode de financement avec une bascule progressive d’un financement par la dotation annuelle de fonctionnement (DAF), budget global inégalitaire, inefficace et peu propice au déploiement de nouvelles organisations, à un financement forfaitaire au parcours, afin de dégager de nouvelles ressources pour la psychiatrie française tout en réduisant la dépense pour la collectivité par la limitation des hospitalisations et arrêts de travail. »

    [...]

    « Le projet Passport BP (Bipolaire) s’appuie sur une utilisation intensive des outils numériques et le traitement massif de données de santé pour piloter le projet de soin du patient (…). Inédite, la solution (MW...) permettra notamment un suivi rapproché des symptômes de la maladie facilitant la prise en charge rapide des crises et des événements somatiques. Au travers de l’utilisation de l’intelligence artificielle, MW permettra également d’introduire des logiques prédictives dans la prise en charge »

    Ni psychiatres, ni fous, ni soignants, ni lits, ra-di-cal.

    #psychiatrie #tarification #IA #données_de_santé #santé_publique #austérité #ambulatoire #Mathieu_Bellahsen

  • Les Garde-Fous | Mathieu Bellahsen - Je suis pour une psychiatrie de contre-pouvoir | Ausha
    https://podcast.ausha.co/les-garde-fous/mathieu-bellahsen-je-suis-pour-une-psychiatrie-de-contre-pouvoir

    #Mathieu_Bellahsen est psychiatre, auteur de “La santé mentale : Vers un bonheur sous contrôle” et co-auteur de "La Révolte de la #psychiatrie.” Il nous a parlé de sa vision de la folie, de l’institution psychiatrique et des combats menés avec d’autres professionnels pour y introduire des contre-pouvoirs.

    ping @rezo

  • Isolement, précarité, perte de repères : comment le confinement a fait basculer psychologiquement certains étudiants
    https://www.lemonde.fr/campus/article/2020/05/26/isolement-precarite-perte-de-reperes-comment-le-confinement-a-fait-basculer-

    De jeunes adultes ont été particulièrement fragilisés par la disparition de leur vie d’avant. Les professionnels redoutent une vague de maladies psychiatriques.

    Pour Edmond, 27 ans, le confinement a été « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ». « Sans préavis, on m’a coupé de tous mes liens sociaux. On m’a plongé dans un isolement physique mais aussi émotionnel, faisant remonter toutes mes difficultés passées », raconte cet étudiant gabonais en master d’économie à l’université de Bordeaux. « Abandonné » très tôt par ses parents à Libreville (Gabon), puis par son meilleur ami, décédé en 2013, il a vécu l’annonce du gouvernement comme un « nouvel abandon ». Du jour au lendemain, il a dû faire une croix sur sa paie de commis dans un restaurant asiatique, et s’en remettre aux banques alimentaires déployées dans sa cité universitaire.

    Attaques de panique, altération du sommeil, ruminations anxieuses, idées noires… Après une dizaine de jours d’enfermement dans sa chambre du Crous de 13 m2, Edmond craque et avale un cocktail dangereux de médicaments. « J’étais prêt à dire oui à la mort si elle venait », assume-t-il. Le 30 mars, il est admis dans l’un des services psychiatriques du centre hospitalier Charles-Perrens à Bordeaux, pour entamer ce qu’il nomme aujourd’hui son « retour d’outre-tombe ».
    Si la tentative de suicide constitue l’un des pires scénarios, les professionnels de santé mentale font valoir leur inquiétude quant à l’impact du confinement sur le bien-être de milliers d’autres étudiants. Isolement, précarité financière, perte de repères : cumulée à de multiples facteurs d’anxiété et de stress, la crise liée à l’épidémie due au coronavirus a déstabilisé une population déjà psychiquement vulnérable.

    Les étudiants davantage touchés

    Pendant le confinement, la Nightline – un service nocturne d’écoute géré par des étudiants, pour des étudiants – est arrivée à saturation des demandes de soutien par tchat. « On a retrouvé les thématiques habituelles : exacerbation du sentiment de solitude, angoisse de l’avenir, difficulté à trouver un espace intime rassurant, pensées suicidaires… Mais ces difficultés semblent clairement aggravées par la crise », constate le président de l’association, Florian Tirana.

    Plusieurs enquêtes en cours devraient permettre de mesurer l’ampleur du phénomène et d’anticiper une possible vague de maladies psychiatriques, redoutée par les professionnels. « Il va falloir être très vigilant. Selon nos premiers chiffres, la catégorie des 16-29 ans est celle pour qui le score de bien-être a le plus nettement baissé pendant le confinement, avance Nicolas Franck, professeur de psychiatrie à l’université Lyon-I et chef de pôle au centre hospitalier Le Vinatier, coauteur d’une étude en ligne sur l’impact du confinement sur la santé mentale des Français. Leur confiance en eux et leur sentiment d’utilité ont été fragilisés. »

    Plus ancrés dans la durée, les résultats préliminaires de l’enquête « Confins » sont également éloquents. « Sur la santé psychique, les étudiants ont systématiquement des scores plus inquiétants que les non-étudiants », analyse le médecin neurologue Christophe Tzourio, professeur d’épidémiologie à l’université de Bordeaux. Les premiers chiffres varient souvent du simple au double : 27 % des étudiants se déclarent tristes, déprimés ou désespérés « plus de la moitié du temps voire tous les jours », contre 16 % chez les non-étudiants ; 40 % se sentent fatigués ou sans énergie, contre 21 % chez les non-étudiants ; 30 % se voient comme des « perdants », contre 15 % chez les non-étudiants ; 27 % se déclarent « en permanence inquiets, de façon excessive », contre 16 % pour les non-étudiants…

    « Une année universitaire hors-norme »

    Reste à comprendre pourquoi les étudiants présentent une plus grande fragilité que le reste de la population. « Il faut commencer par mettre en perspective cette année universitaire hors-norme. Les grèves de l’hiver avaient déjà perturbé le premier semestre et miné certains jeunes, qui sont finalement très peu allés en cours, rappelle Christophe Ferveur, psychologue de la Fondation santé des étudiants de France et président du Réseau de soins psychiatriques et psychologiques pour les étudiants (Resppet). Mis bout à bout, les différents éléments de la chaîne peuvent faire entrer le jeune adulte dans une clinique du découragement, du laisser-tomber, voire du désespoir. »

    Puisque les trois quarts des premiers épisodes de troubles psychiatriques surgissent avant 24 ans, la période étudiante représente l’âge de tous les dangers, dans un contexte si particulier. « Le confinement aura une fonction traumatique pour l’ensemble de la population, et d’autant plus pour des jeunes encore en construction, alerte Claude Vedeilhie, psychiatre au bureau d’aide psychologique universitaire de Rennes et président de l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa) Bretagne. Pour certains, c’est un coup d’arrêt à un processus d’autonomisation. »

    Pour Tatiana, étudiante de 22 ans, on peut même parler d’un coup de massue. « Pendant le discours du président, le 16 mars, j’entendais les gens partir à toute vitesse de ma résidence. Ils dévalaient les escaliers, se remémore-t-elle. Mes parents m’ont appelée : ma demi-sœur allait venir me chercher. J’ai eu une heure pour tout préparer, je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer. Pleurer pour mes examens, pour mes amis. Pleurer de dépendre encore une fois de ma mère et de son compagnon : il y a toujours eu des tensions, et le seul souvenir de la maison me faisait peur. » Le choc émotionnel est tel que la jeune femme développe, quelques jours après, un douloureux zona sur l’épaule droite. « Ça faisait trois ans qu’on travaillait sur un projet : notre licence. Il a fallu mettre de côté tous nos sacrifices et tenter de réussir à distance. C’était horriblement stressant et frustrant. »
    Un « effet de régression »

    Si l’isolement reste un facteur aggravant, le retour à la vie de famille a pu réveiller des blessures cachées et réactualiser certains conflits. « Le propre de cette période étudiante, c’est de s’éloigner de sa famille pour construire sa vie. Pour une partie des patients, il a été très difficile de revivre l’emprise parentale dont ils essayaient de se départir », note Claude Vedeilhie, qui a par ailleurs remarqué une augmentation des comportements addictifs. Pour beaucoup de jeunes – en formation à la fois psychique et universitaire –, il y a eu un « effet de régression », selon les termes de Christophe Ferveur : « On leur a coupé les ailes en plein envol. »

    De retour dans sa famille, Memet a d’ailleurs craint « de ne pas pouvoir faire face ». Entré cette année en master à Sciences Po Paris après une licence à l’université de Nanterre, ce garçon de 23 ans a ce qu’il appelle lui-même « le syndrome de l’imposteur ». « Malgré la bienveillance de l’administration, je me suis toujours senti étranger à cette institution. En même temps, j’ai toujours vu l’école comme un lieu d’épanouissement et là, on me l’a enlevé, dit-il. Le décalage entre le 27, rue Saint-Guillaume et la banlieue de mes parents, dans l’Essonne, a été très dur à gérer. » D’origine kurde, ses parents ont fui la Turquie. En raison d’un contexte familial parfois éprouvant, il est contraint de retourner dans ses 20 m2 parisiens : « Je suis parti quelques jours en serrant les dents pour terminer un exposé sur la dette publique… J’ai eu très peur de craquer, de tout arrêter. Je sais aujourd’hui que ça va laisser des traces. »

    Happés par leurs cours, révisions et autres petits boulots, certains étudiants ont tendance à enfouir leurs émotions dans une forme d’hyperactivité. « C’est un suivi très particulier, admet la psychiatre Marion Lenoir-Roy, qui donne des consultations à l’espace santé étudiants de l’université de Bordeaux. Ces jeunes n’ont jamais le temps d’aller mal. Le confinement a pu être un déclencheur de troubles anxieux pour ceux qui transportaient déjà de grosses valises. »

    « Un retard potentiel de l’accès aux soins »

    Plus que jamais, psychiatres et psychologues ont dû assurer la continuité des soins tout en répondant à de nouvelles demandes. Téléconsultations, porte-à-porte dans les résidences Crous, ateliers via Skype de méditation, sophrologie ou rigologie (une sorte de yoga par le rire) : « Il a fallu faire preuve d’inventivité ! », admet Christian Régnier, directeur du service universitaire de médecine préventive de Sorbonne-Université, qui compte 75 000 étudiants.

    En temps normal, seul un quart des jeunes présentant les signes d’un épisode dépressif déclarent avoir consulté un professionnel de santé mentale dans l’année. « Une douleur morale n’est peut-être pas la même douleur qu’une rage de dents, mais plus on décale la prise en charge, plus on prend le risque que cela s’aggrave, martèle le psychologue Yannick Morvan, membre de l’Observatoire de la vie étudiante (OVE). Avec la crise sanitaire, on est face à une nouvelle inquiétude quant à un retard potentiel de l’accès aux soins et de ses conséquences éventuelles. »

    Raison de plus pour prendre les devants en termes de prévention et pour tenter de dédramatiser le recours à un professionnel. Très souvent, il y a déni, rejet, voire stigmatisation de l’entourage. « Ceux qui osent demander de l’aide forment la partie émergée de l’iceberg », souligne l’épidémiologiste Christophe Tzourio. « C’est le moment de prendre soin de soi et de développer des compétences en termes de bonne santé mentale. C’est un réflexe à prendre, pour que le mal-être ne s’enkyste pas », suggère Fanny Sauvade, psychologue et codirectrice de l’association Apsytude.

    Mais le déconfinement ne désigne pas non plus le bout du tunnel. Au contraire. La crise sanitaire renforce l’incertitude et l’inquiétude quant à l’avenir. A quoi bon ce diplôme ? A quoi bon ce futur travail ? Les contrecoups seront durables. « On dit aux jeunes que le monde va s’effondrer mais aussi que c’est à eux de bâtir le monde d’après ! Le climat actuel est très anxiogène pour cette génération, déplore Christophe Ferveur. Quand les cours et examens à distance s’arrêteront, il ne faudra surtout pas lâcher les étudiants. Comme la lumière des étoiles, l’étendue des dommages nous arrivera avec un temps de retard. » Après la continuité pédagogique du printemps, il s’agira, cet été, d’assurer une continuité psychologique.

    Pas mal de bêtises (...) mais aussi un contrepoint au constat que les psychiatrisés ont (auraient ?) dans l’ensemble mieux tenus le choc que ... les soignants en psychiatrie (et pas seulement sur le plan épidémiologique).
    Guerre, révolution, pandémie, autant de moments d’un commun qui s’impose et qui tendent à mettre la maladie mentale au second plan. Le vital, la singularité sont (pour partie) ailleurs, déplacés, remaniés. Si ce n’est, peut-être (?), pour certains entrants dans la carrière, si ton en croit cet article.
    Une particularité de la pandémie et des mesures qui l’accompagnent au prétexte de la juguler/diminuer : comment « s’en sortir sans sortir » (de chez soi, avec d’autres) quand ce qui relie est la séparation ?
    J’ai pas vu grand chose chez des praticiens, de la souffrance psychique en première personne ou/et du soin (si ce n’est des intervention salubres sur l’état de la psychiatrie confinée, à la façon, trop rare, de #Mathieu_Bellahsen).

    Par ailleurs, là encore, la #psychiatrie est nodale : c’est avec elle il me semble que la notion de santé a du s’assortir de celle de #maladie_chronique qui la contredit, et que l’on a retrouvé ensuite (?) avec de nombreuses pathologies (asthme, diabète, etc.) comme catégorie médicale.

    #étudiants

  • La psychiatrie confinée
    https://lundi.am/La-psychiatrie-confinee

    Mathieu Bellahsen est psychiatre dans le service public. Dans cet entretien, il revient sur l’exercice de la psychiatrie durant le confinement et insiste notamment sur le fait que la « psychiatrie confinée » est une nouvelle antipsychiatrie, reprend des éléments des discours sécuritaires, du système asilaire et de la médecine hygiéniste. Il discute également de la colère des soignants et de leurs luttes en cours et à venir. Source : Lundi matin

  • En psychiatrie, « avec le confinement, on revient à quelque chose d’asilaire » | Mediapart
    https://www.mediapart.fr/journal/france/060420/en-psychiatrie-avec-le-confinement-revient-quelque-chose-d-asilaire

    Comment se déroule le confinement pour des patients bien souvent déjà enfermés ? En psychiatrie, l’épidémie de Covid a réduit les espaces de liberté des malades et révèle crument les différences de pratiques selon les établissements.

    Le 8 mars, Patrick fait une tentative de suicide. De lui-même, il contacte le Samu, mais le numéro est saturé d’appels et sonne occupé « pendant trop longtemps ». Heureusement, il parvient à joindre les pompiers qui l’emmènent aux urgences. Dès le lendemain, il entre en hôpital psychiatrique. Il y reste dix jours. Le temps de vivre « le confinement de l’intérieur ». « J’ai vu les libertés se réduire, c’est pour ça que j’ai demandé à sortir, je ne voulais pas rester coincé là-bas comme sur un paquebot. »

    Il raconte par exemple le moment de la prise de médicaments, lors de laquelle les patients font la queue pour obtenir leur traitement : le premier jour, aucune distance de sécurité n’est respectée ; le lendemain, chaque personne se tient à 50 cm de l’autre ; le troisième, « la queue mesurait plus de 30 mètres de long tellement il y avait d’espace entre les gens, donc les portes restaient ouvertes, il n’y avait aucune intimité pour les soins ». Les sorties dans le parc de l’établissement sont encore autorisées lorsqu’il quitte l’hôpital, « mais elles ont dû être supprimées depuis, car on sortait un par un, il fallait attendre en file, avec les distances à respecter, ça relève de l’impossible. Mais enfermer les gens 24/24h, c’est compliqué… »

    De fait, « pour les patients hospitalisés en psychiatrie, on se retrouve à faire tout ce contre quoi on s’est toujours battus », résume le docteur Mathieu Bellahsen, chef de pôle à l’hôpital spécialisé Roger-Prévot à Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine). Dans son établissement, la salle commune a été fermée, tout comme la salle de télévision. Le self est à l’arrêt, les balades suspendues, les visites interdites, les psychothérapies corporelles remises à plus tard. « L’enfer total », pour le psychiatre.

    Même son de cloche dans l’est de la France. « Pas de promenades dans le parc, arrêt des permissions pour les retours à domicile, fin des visites, cafétéria fermée, énumère le docteur Christophe Schmitt, président de la Commission d’établissement du centre hospitalier de Jury, à côté de Metz. C’est difficile à supporter pour les patients et leur famille. » Pour contrebalancer, les personnes hospitalisées peuvent contacter leur famille par téléphone et le logiciel Skype a été installé sur des ordinateurs dans l’unité des adolescents et celles des patients autistes. « Pour ceux qui restent sur une longue durée, qui vivent à l’hôpital, leur univers est construit autour de la cafétéria, des retours en famille le week-end, des visites… Tous ces repères-là n’existent plus. » 

    C’est pourquoi le 27 mars, la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL), Adeline Hazan, a publié une série de recommandations relatives aux établissements de santé mentale. Parmi celles-ci, on peut notamment lire que « l’interruption des visites des familles est compensée en facilitant les relations par téléphone ou Internet. Le CGLPL recommande à ce titre que les patients disposent librement de leur téléphone personnel, les exceptions ne pouvant être justifiées que par l’état clinique du patient. Selon la disponibilité du personnel et la disposition des locaux, l’accès à l’air libre et les promenades dans le parc doivent rester possibles afin de prévenir les tensions ». Des recommandations diversement appliquées partout en France. Car, comme le rappelle Christophe Schmitt, « quand les choses ont démarré, il y a eu des préconisations sur les traitements, la réanimation, mais rien de ciblé pour la psychiatrie ». « Les consignes en psychiatrie ont été données avec beaucoup de retard, là où les établissements généraux en avaient reçu depuis longtemps, confirme Adeline Hazan. Chaque ARS a livré ses propres consignes, donc cela diffère selon les régions. Cette crise révèle ce qui existait déjà : la disparité des pratiques entre les hôpitaux, parfois même entre les services, c’est très frappant. »

    Effectivement, au sein de la même région, la situation peut varier du tout au tout. Ainsi, Bénédicte Chenu, dont le fils schizophrène est hospitalisé à Sainte-Anne, à Paris, considère qu’il est « limite mieux là-bas que dans son appartement ». Chaque matin, le personnel soignant lui prend la température, il peut se promener dans le parc, descendre fumer et appeler sa mère sur WhatsApp. Seul point noir : la fermeture de la cafétéria. « En dehors de ça, il est en sécurité, il reste dans son secteur avec des jeunes de son âge. Et moi je peux appeler les infirmières si j’ai la moindre inquiétude. » Mais la mère le sait bien, « tout ça dépend beaucoup des services. S’il était resté là où il était hospitalisé auparavant, j’aurais été catastrophée ».

    C’est justement l’état dans lequel se trouve Carmen, extrêmement inquiète pour son fils, sujet à des délires, des hallucinations et des crises de paranoïa, hospitalisé depuis août dans un autre établissement parisien. « Il n’est pas stabilisé, donc il doit effectuer un bilan sanguin chaque semaine pour vérifier son traitement. Mais l’hôpital vient de m’informer qu’avec le confinement, ils ne feront plus de bilan sanguin. Ça signifie qu’il va devoir rester avec un traitement qui ne lui convient pas. » Surtout, les trois coups de fil hebdomadaires, qui remplaçaient les visites, ont été supprimés pour son fils. « Il entend des voix. Mardi, il s’est battu, il a été puni, il n’a plus le droit de téléphoner pendant une semaine. Mais c’est à cause de sa maladie, ce n’est pas sa faute ! Je ne sais pas dans quel état je vais le retrouver… », s’alarme Carmen.

    D’après Christelle, infirmière dans un hôpital psychiatrique du sud-ouest de la France, « avec le confinement, on revient à quelque chose d’asilaire ». D’autant plus dans son établissement où, pour créer une unité dédiée aux patients atteints du Covid, il a fallu entièrement en vider une autre et répartir les patients dans d’autres services, plus petits. « On a déplacé plus de vingt personnes dans une unité beaucoup plus petite, déjà pleine, habituellement prévue pour 32 personnes. » Résultat : des chambres de deux sont passées à quatre ou cinq occupants, avec les WC à partager et 1,5 mètre d’espace entre chaque lit. Le tout sans salle commune d’activité. « Donc on a des gens très très confinés, sans aucun espace d’intimité. » Le seul espace individuel possible restant celui de l’isolement thérapeutique. Soit une pièce où la personne se retrouve enfermée à clé, séparée des autres patients, normalement utilisée en dernier recours lors d’une phase critique de la maladie, sur décision d’un psychiatre. « On en arrive à pratiquer ce soin avec des gens qui n’en auraient pas eu besoin en temps normal, souffle l’infirmière. C’est très violent. »

    Des chambres surchargées

    À Asnières-sur-Seine, « pour ne pas avoir de chambre double, on a fait sortir des gens qui auraient mérité une hospitalisation plus longue ou un accompagnement intermédiaire, avec d’abord quelques permissions. Une des personnes qu’on a fait sortir est revenue le lendemain après une tentative de suicide », raconte Mathieu Bellahsen. Au centre hospitalier Le Vinatier à Bron (Rhône), deuxième plus gros hôpital psychiatrique de France, il a aussi fallu fermer des lits. « Pour deux raisons, explique la docteure Natalie Giloux, cheffe de service. Anticiper le fait que les soignants seraient malades et donc absents. Et aussi libérer des lits pour les patients atteints du Covid. »

    En trois jours, 17 personnes sortent de son service. « Notre chance, c’est que les familles ont été prêtes à collaborer. Elles comprennent la situation, se rendent disponibles et solidaires. » Et les lieux de soins en ambulatoire n’ont pas été fermés, à l’exception des thérapies de groupe. Au Vinatier, les patients continuent de venir pour leur consultation, en étant systématiquement dépistés à l’entrée. Une rareté, puisque selon Adeline Hazan, « les centres médico-psychologiques (CMP) et les hôpitaux de jour ont globalement été fermés très vite ». Là-bas, comme souvent ailleurs, beaucoup de téléconsultations ont également été mises en place. « On a maintenu le contact de l’hôpital de jour par téléphone et grâce à des visites à domicile », confirme Christophe Schmitt. Mathieu Bellahsen sortait lui aussi justement d’une visite à domicile lorsque nous l’avons eu au téléphone.

    Car, pour les patients hors de l’hôpital, maintenir les soins et le contact s’avère essentiel. Du côté de Toulouse, Ingrid, dépressive et schizophrène, le reconnaît : en temps normal, en dehors de ses rendez-vous au centre d’accueil thérapeutique à temps partiel (CATTP, prolongement du CMP), elle sort peu de chez elle. « J’y vais plusieurs fois par semaine, c’est le seul endroit où je vois des gens. Mais là, ils ne reçoivent plus. Quand dans la tête ça ne va pas, c’est compliqué. » Selon elle, « il n’aurait pas fallu fermer le CMP », sa « bouée de sauvetage ». Les consultations par téléphone ne lui suffisent pas. « On est un peu lâchés dans la nature », regrette-t-elle.

    Asma (le prénom a été modifié), dépressive chronique, ne se satisfait pas non plus des téléconsultations. « On ne va pas vraiment en profondeur. Et j’ai le sentiment d’une intrusion dans ma vie privée. Quand je vais en cabinet, je décide de ce que je donne. Là, ça me met mal à l’aise que les soignants voient chez moi. » Elle tire néanmoins du positif de la situation, elle qui devait justement réapprendre à vivre seule et à retrouver ses marques après plusieurs hospitalisations. Sur ce point, « ça a plutôt accéléré mon rétablissement ». La jeune femme a néanmoins dû affronter quelques crises, heureusement épaulée par son compagnon. « Sans lui, je me serais bourrée de médocs », admet-elle.

    Un accompagnement primordial dans la période actuelle, comme l’explique Dominique Laurent, présidente de la Maison bleue, un groupement d’entraide mutuelle (GEM) à Perpignan, structure autogérée par des usagers de la psychiatrie : « Vous savez, le confinement, on connaît. Quand on a passé plusieurs mois en hôpital psy, l’enfermement, on sait ce que c’est. La maladie fait que les gens se confinent aussi d’eux-mêmes, les usagers ont peu de relations. » Face à la crise, la Maison bleue a tout de même mis en place un relais téléphonique pour ses membres. Et les activités, menées par des adhérents, n’ont pas été interrompues : les ateliers chant et théâtre continuent par téléphone, l’informaticien dépanne tout le monde à distance, le cuisinier envoie des recettes, les usagers jouent aux échecs à distance… « Le constat que je fais, c’est que nous allons bien. En dehors de nous, les usagers sont souvent seuls. Là, on s’aperçoit que nos relations ont été solidement tissées, elles résistent. La trame de fond de la solidarité entre nous est bien installée. »

    Comment les soignants voient-ils la suite ? Beaucoup craignent « une hécatombe », selon les mots de Christophe Schmitt, à cause du Covid en psychiatrie. En effet, beaucoup de patients fument ou souffrent de problèmes cardiaques, notamment à cause de leur traitement médicamenteux – des facteurs de risque face au virus. D’autant plus qu’ils évoluent dans un milieu communautaire fermé, comme en Ephad. Et puis, à l’intérieur, « comment faire respecter les mesures barrières quand les patients partagent des sanitaires en commun ?, s’interroge le président de CME. Certains sont très tactiles, ils vivraient ces mesures barrière comme un rejet. »

    Christelle, infirmière dans le Sud-Ouest le rejoint : « On accompagne des personnes qui ont déjà du mal à faire leur toilette, alors imaginez se laver les mains plusieurs fois par jour… » Si, pour le moment, peu ont assisté à des crises ou de décompensations dues à la période actuelle, la plupart de nos interlocuteurs craignent l’après. « Nos patients sont habitués aux moments de crise, ils ont une carapace. Mais j’ai peur qu’à un moment donné, tout ça explose. On va assister à une vague de décompensation délirante, maniaque, suicidaire… On devra certainement faire face à une recrudescence des cas cet été », alerte Mathieu Bellahsen.

    #psychiatrie #Mathieu_Bellahsen