#matthieu_amiech

  • Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?
    Par Matthieu Amiech
    https://www.terrestres.org/2020/06/01/peut-on-sopposer-a-linformatisation-du-monde

    Le 13 mars 2019, dans l’émission « Du grain à moudre » sur France Culture, Hervé Gardette reçoit trois chercheurs pour répondre à une question a priori peu subversive : « La 5G va-t-elle nous simplifier la vie ? ». Après quelques échanges initiaux sur l’état actuel des réseaux et les enjeux industriels de ce projet d’intensification des ondes de téléphonie mobile, le journaliste donne un tour assez inattendu à l’entretien : « Est-ce que selon vous la question de l’utilité est suffisamment posée ? On nous vend une société qui va être structurée différemment par ça, [du coup], est-ce qu’on a la possibilité de dire – mettons, la société française – nous, on préfère ne pas faire le choix de la 5G, parce qu’au regard des gains et des pertes, on préfère rester là où on en est ? ou bien, est-ce qu’une telle question est inenvisageable ? »

    Pierre-Jean Benghouzi, professeur à l’École polytechnique (et ancien membre de l’Autorité de régulation des communications et des postes, l’Arcep), légèrement surpris, commence par répondre : « Non, elle n’est pas inenvisageable ». Hervé Gardette insiste alors : « Donc, on peut dire : non, on n’y va pas ». Benghouzi corrige le tir : « Non, on ne peut pas… » Quelques instants plus tard, une autre intervenante, la sémiologue Laurence Allard, répond de manière très différente : « La réponse peut être donnée par la terre elle-même, par la planète, qui peut à sa façon dire non. Parce que ce scénario socio-technique, consistant à connecter tous les objets, à multiplier les data centers, à extraire encore plus de métaux rares, est assez improbable en termes environnementaux ». Et de souligner le lien entre notre mode de vie hyper-connecté et le réchauffement climatique.

    #Matthieu_Amiech #informatisation #numérisation

    • Excellent texte, très sobre et « factuel ».

      Notre dépendance aux écrans, et la réduction concomitante de nos vies à un stock d’informations, posent en effet au minimum quatre problèmes politiques majeurs : les entreprises accroissent considérablement leur emprise sur nous ; le pouvoir social a tendance à se concentrer de manière extraordinaire ; le travail est plus facilement exploité par le capital ; la catastrophe écologique en cours est nettement aggravée par la croissance exponentielle des technologies prétendument « immatérielles ». Comme on le voit, il ne s’agit pas de questions esthétiques, de partis pris sensibles ou philosophiques, qui peuvent par ailleurs légitimement entrer en ligne de compte pour juger d’un monde où les machines, les algorithmes et les procédures impersonnelles prennent de plus en plus de place. Il s’agit de problèmes politiques essentiels, auxquels aucun partisan du progrès social et humain – de l’égalité et de la liberté – ne peut rester indifférent ; et auxquels effectivement un nombre croissant de nos contemporains sont sensibles, même si cela n’entraîne pas pour l’instant de rejet massif de la quincaillerie électronique.

      #critique_techno #pollution #écologie #démocratie #capitalisme

  • Le confinement amplifie la numérisation du monde
    https://reporterre.net/Le-confinement-amplifie-la-numerisation-du-monde

    Le confinement tend à nous priver de monde, au sens qu’Hannah Arendt donne à cette notion, dans La Condition de l’homme moderne (Calmann Levy, 1958). Un sens à la fois culturel et politique. Elle estimait que la civilisation moderne, tournée vers la production et la consommation de masse, faisait globalement rétrécir notre monde commun, qui existe pour elle par l’action et la délibération politiques.

    Avec l’épidémie et le confinement, nous sommes non seulement privés de monde au sens culturel et politique, mais aussi de monde sensible : les rassemblements sont interdits — mêmes les cérémonies funéraires —, de nombreux marchés sont fermés, et les randonnées en forêt ou en montagne peuvent être sanctionnées. La seule chose qu’on nous laisse, notre seul accès au monde, c’est l’écran d’ordinateur. On s’y engouffre d’autant mieux que les outils numériques ont cette capacité de donner l’illusion qu’ils maintiennent ou recréent le monde autour de nous – l’illusion d’être ensemble, alors que nous sommes isolés.

    #Numérisation_du_monde #Confinement #Covid-19 #Amiech

  • Matthieu Amiech, Notre libre-arbitre est aspiré par Internet, 2019
    https://sniadecki.wordpress.com/2020/02/08/amiech-coma

    Est-ce qu’on prend la mesure de cette somme de petits basculements ? De la portée politique, écologique et anthropologique de cette véritable délocalisation de la vie sur le réseau ? Nous pensons d’une part que la question sociale aujourd’hui se joue là, car c’est de cette « délocalisation » que le capitalisme et l’oligarchie tirent une partie de leur pouvoir, de leur capacité assez inédite à réduire les peuples à l’impuissance, quelle que soit la colère qui couve ou explose. Mais nous pensons aussi que ces évolutions n’ont rien de naturel ou d’inéluctable : elles sont le fruit de décisions technocratiques auxquelles il est possible de s’opposer.

    Encore faut-il pour cela identifier collectivement leur importance. Or, jusqu’ici, le lien est trop rarement fait entre asservissement économique et usage intensif du numérique, entre régression démocratique et informatisation galopante. Ces questions sont maintenues à la périphérie des discussions politiques. Tel est l’enjeu de notre livre : faire entrer la technologie dans le champ de la délibération politique ; montrer que son développement permanent et programmé est un outil de choix dans l’arsenal des couches dirigeantes, pour réduire à néant les formes de solidarité et de justice sociales existantes, les liens directs entre les gens, les capacités populaires de résistance ; et qu’il est donc possible et indispensable de s’opposer à ce développement – sans être réactionnaire, au contraire.

    #Matthieu_Amiech #informatisation #internet #critique_techno #Écran_total

  • Matthieu Amiech, Comme le nez au milieu de la figure, 2019
    https://sniadecki.wordpress.com/2020/02/09/amiech-sud-ouest

    Comment en est-on arrivé là ? Comment une ville longtemps caractérisée par son faible dynamisme industriel est-elle ainsi parvenue à la pointe de l’hypermodernité et du capitalisme français ? L’aménagement volontariste du territoire par un Etat central soucieux de compenser des déséquilibres économiques structurels a joué un rôle important. Mais il faut souligner que l’effort de décentralisation a fonctionné à ce point parce qu’il a porté sur des domaines liés à l’armement, au(x) militaire(s), à la guerre. C’est le secret de famille de Toulouse – secret de polichinelle, mais la discrétion à ce sujet a des effets : la prospérité et le dynamisme de la ville et de l’ensemble de la région reposent sur un véritable complexe militaro-industriel, dont je vais brièvement ici retracer la formation.

    Je vais m’appuyer largement, pour cela, sur l’ouvrage (dont les auteurs ont préféré garder l’anonymat) Toulouse nécropole, publié en 2014 et qui a un peu circulé depuis. Ensuite, j’ébaucherai une cartographie du complexe techno-militaro-industriel toulousain à partir de recherches plus personnelles.

    #Toulouse #critique_techno #complexe_militaro-industriel #Matthieu_Amiech #armement #aéronautique #capitalisme

  • Matthieu Amiech : « Le numérique devient le cœur de la catastrophe écologique »
    https://reporterre.net/Matthieu-Amiech-le-Numerique-devient-le-coeur-de-la-catastrophe-ecologiq

    On perturbait également le milieu universitaire et le mouvement de scientifiques Sauvons la recherche. On leur demandait s’il était décent d’avoir un mot d’ordre de sauvetage de la recherche scientifique au vu de sa contribution à l’ordre social existant, au vu des sommes déjà dépensées dans les nanotechnologies, le nucléaire, les OGM… On avait par exemple bloqué la fête de la science à Orsay, en faisant sortir le directeur du campus. On s’était déguisés en Indiens, avec des plumes et des arcs, et on avait attaqué le petit train de la science en leur demandant de quitter la terre de nos ancêtres. On s’amusait en faisant des choses sérieuses.

    […]

    N’y aurait-il pas eu du sens de mener cette réflexion et ces luttes au sein du système ?

    Si, mais j’étais attiré par la possibilité de me consacrer à des tâches plus matérielles ; et touché par le fait que nous n’arrivions pas à susciter une remise en cause des chercheurs et des universitaires, dans les années 2000. À ce moment-là, notre réflexion sur l’impasse de la société industrielle et capitaliste n’intéressait pas grand-monde. Certains d’entre nous sont quand même restés enseignants, et ils font des choses très bien. Le contexte à l’université a un peu changé. À partir de 2010, il y a eu les travaux menés par François Jarrige, Jean-Baptiste Fressoz, Christophe Bonneuil ; plus récemment, l’émergence de l’Atelier d’Écologie politique à Toulouse. Les lignes bougent, même si c’est encore largement insuffisant.

    […]

    Nous suivons un fil rouge : le divorce entre le progrès technique et le progrès humain. Le progrès technique a pendant longtemps semblé en tant que tel porteur de justice sociale et de liberté. Nous pensons que c’était déjà en bonne partie une illusion aux XIXe siècle, mais, au fil du XXe, on observe carrément un divorce : les outils de la technologie ont facilité le démontage des droits sociaux, des solidarités et considérablement restreint la liberté. Les livres de La Lenteur documentent, de manière assez variée je crois, ce divorce.

    #Matthieu_Amiech #critique_techno #informatisation #numérisation #écologie #science

  • Les gouvernements font partie du problème écologique, pas de la solution
    https://reporterre.net/Les-gouvernements-font-partie-du-probleme-ecologique-pas-de-la-solution

    Les couches dirigeantes, coupables d’inaction climatique ? C’est pire. Elles sont coupables et responsables de politiques farouchement volontaristes qui aggravent la crise. Il n’y a pas lieu de les implorer d’en faire plus, avertit l’auteur de cette tribune. Nous devons plutôt commencer, à la base de la société, à redéfinir nos modes de vie et nos besoins.

    #Matthieu_Amiech #critique_techno #transport #informatique #numérisation #internet #écologie #État #étatisme

  • Recension critique de livre d’Antonio Casilli @antoniocasilli par Matthieu Amiech

    Matthieu Amiech, En attendant les robots ?, 2019
    https://sniadecki.wordpress.com/2019/07/09/amiech-robots

    Le livre commence ainsi par une réfutation de la théorie du « grand remplacement technologique », qui selon Casilli « domine le débat intellectuel depuis plusieurs décennies » (p. 13). Une telle affirmation est pour le moins discutable. En sciences économiques, c’est au contraire la théorie de la substitution qui règne aujourd’hui comme (avant-)hier, théorie qui veut que les suppressions d’emplois par l’automatisation dans certains secteurs sont toujours compensées par des créations d’emplois ailleurs, notamment dans de nouveaux secteurs d’activité. L’idée que le chômage de masse et/ou l’emploi précaire ont à voir avec le progrès technologique a été complètement absente du débat intellectuel de 1995 à 2010, et elle n’est redevenue objet de discussion que suite à deux études académiques anglo-saxonnes en rupture avec le consensus habituel, en 2011 et 2013 : le livre américain Race against the machine [La Course contre la machine], annonçant que l’accélération de l’innovation ne resterait pas sans effet sur le marché du travail ; et une étude de deux chercheurs d’Oxford qui prévoyait que 47 % des emplois existants étaient menacés directement par l’intelligence artificielle et la robotique.

    #Antonio_Casilli #Matthieu_Amiech #robotisation #automatisation #surnuméraire #critique_techno

  • Lettre ouverte à Monsieur Albin Serviant
    animateur de la French Tech de Londres et dirigeant d’En marche ! en Angleterre

    « Ni gauche, ni droite, tech-no-crate ». Tel pourrait être le slogan d’En Marche !. Nous avons reçu cette lettre de #Matthieu_Amiech à destination d’Albin Serviant, une caricature de ce mouvement : animateur de la French tech londonienne et d’En marche ! en Angleterre, et un rien méprisant à l’égard des laissés-pour-compte de l’innovation et de la mondialisation technologiques. Nous nous désolions de ne pas lire une critique conséquente du nouveau gouvernement. On trouvait ça un peu court le « #Macron, candidat des banques », voire carrément douteux dans certaines bouches d’extrême droite. Voilà donc une première tentative pour cerner la nature réelle et complète de ce nouveau régime.

    http://hors-sol.herbesfolles.org/2017/05/31/lettre-ouverte-a-monsieur-albin-serviant

    Première analyse à chaud de cette victoire de la technocratie, et des enjeux du quinquennat qui vient. Merci de la diffuser largement autour de vous.

    #technocratie, #critique_techno

  • Tribune de #Matthieu_Amiech dans le journal Le Monde

    Matthieu Amiech : « Ce discours ne veut souvent plus entendre parler de la question sociale »

    http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/10/01/matthieu-amiech-ce-discours-ne-veut-souvent-plus-entendre-parler-de-

    Dans la version papier, parue sous le titre :

    Contre l’islamisme, ni "Causeur" ni "crieur"

    Attentat après attentat, polémique après rixe, provocation islamiste après mesure politicienne jetant de l’huile sur le feu, la société française encaisse et digère tant bien que mal. La paix civile plie mais ne rompt pas, ou plutôt, elle est régulièrement rompue mais pas submergée de toutes parts. Difficile de savoir quels sentiments et quels partis pris dominent dans les populations, mais l’accablement et l’aveuglement y ont visiblement une part importante.

    Un des aspects les plus frappants et problématiques de la situation est la polarisation idéologique qu’elle entraîne : il est, ou il semble, de plus en plus difficile de prendre acte que des forces organisées ont déclaré la guerre à la société française (et au-delà, européenne), tout en critiquant l’état d’urgence indéfiniment prorogé.
    Il est, ou il semble, de plus en plus rare de trouver des positions qui condamnent le colonialisme et ses prolongements contemporains dans le capitalisme prédateur, tout en rejetant la réislamisation récente des sociétés arabes et africaines comme une régression qui n’était nullement inscrite par avance dans leur destin politique et culturel. Il devient, ou il semble devenir, incompatible de se préoccuper de la situation des Maghrébins en France du fait des regards soupçonneux qui pèsent sur eux (et elles), et de s’inquiéter (pour les Maghrébins et pour tous les autres) de l’emprise croissante des normes religieuses sur certains milieux.
    Il suffit d’énoncer ces supposées oppositions pour constater qu’elles n’en sont pas, et il est d’ailleurs possible que bien des gens de différents milieux sociaux articulent assez « naturellement » ces opinions. Mais dans le débat politique et intellectuel, elles sont le plus souvent mises en tension, voire en contradiction frontale.
    Les deux discours les plus présents et saillants dans le débat d’opinion jouent un rôle important dans cette opposition artificielle et stérilisante : celui des « républicains fervents et martiaux » qui rejouent ad nauseam la patrie en danger (Valmy, 1792) et l’appel du général de Gaulle (Londres, 1940), autour entre autres du magazine d’Elisabeth Lévy où Alain Finkielkraut tient une chronique, Causeur ; et celui des « amis des musulmans » qui font de la lutte contre l’islamophobie le refuge de l’esprit frondeur et le point de ralliement pour la critique du capitalisme (cf. les livres des éditions La Fabrique, ou La Revue du Crieur publiée par La Découverte et Mediapart, dirigé par Edwy Plenel). Ces deux positions sont aussi incomplètes et de mauvaise foi l’une que l’autre.
    D’un côté, une partie de la gauche et des milieux anticapitalistes refuse de considérer ce qu’il y a de neuf dans la séquence historique où nous sommes entrés en janvier 2015 (ouverte en réalité, sans que ce soit clair sur le moment, par les meurtres de Mohamed Merah en mars 2012).
    Elle continue de penser qu’elle défend les Français d’origine arabe ou africaine en légitimant les surenchères identitaires à caractère religieux, et en disqualifiant comme xénophobes les appels à confiner l’expression de la foi musulmane dans la sphère privée. Elle s’arc-boute sur l’idée surréaliste que le terrorisme djihadiste n’aurait rien à voir avec la religion.
    Après avoir insisté sur les racines socio-économiques et géopolitiques de ces actes de guerre (et Dieu sait qu’il y en a), elle est tentée d’interpréter la multiplication d’attaques plus ou moins meurtrières en Europe, cet été, comme de simples expressions de malaises psychiques extrêmes.
    Ce type de discours vise, contre toute évidence, à relativiser la réalité d’un mouvement d’extrême droite religieuse en plein essor à l’échelle du monde, à euphémiser ses crimes et à nier qu’il a une stratégie, alors même que celle-ci est intelligente et fonctionne assez bien. La dimension de conquête des esprits et des territoires, centrale dans la démarche du « califat » d’Al-Baghdadi, échappe en grande partie à la grille de lecture « gauchiste » pour laquelle il est quasi inconcevable de s’inquiéter d’autre chose que des manœuvres des grandes puissances et des classes dominantes occidentales.
    Dans cette perspective, dénoncer (à juste titre) la violence policière ordinaire et raciste dont sont victimes les « jeunes de banlieue » depuis des décennies ne laisse pas de place pour dénoncer aussi l’adhésion d’une frange de cette jeunesse à un projet de type fasciste ces dernières années.
    De l’autre côté, un pôle d’opinion républicain-patriote s’est formé, regroupant des personnes venant de tout l’échiquier politique mais plutôt ancré à droite. De ce pôle émane un discours relativement lucide sur le péril islamiste, la volonté de sécession d’une fraction des musulmans et la nécessité d’un front le plus large possible pour faire barrage aux revendications identitaires risquant d’aboutir à la dislocation de la société.
    Les accents robespierristes ou churchilliens de certaines harangues, dans Marianne ou Causeur, peuvent paraître à la hauteur d’une situation gravissime, mais ils traduisent aussi (avant tout ?) l’envie de simplifier la situation – si seulement cela pouvait ressembler à une bonne vieille guerre, qu’on gagne ou qu’on perd ! Alors que la crise et le conflit que nous vivons se caractérisent précisément par l’impossibilité de définir et identifier clairement les ennemis de la concorde civile, et la difficulté de savoir comment les isoler, comment leur répondre fermement et intelligemment.
    Jamais ne figure l’idée de restreindre l’usage d’Internet
    Ce discours républicain-patriote ne veut pas entendre parler du problème grave que pose une police accusée plusieurs fois par an de tuer des personnes issues de l’immigration récente pendant son service ordinaire (Voir le livre Permis de tuer, publié par le collectif Angles morts aux éditions Syllepse en 2014), et qui cogne avec peu de retenue sur les participants aux mouvements sociaux (manifestations contre la loi travail, ZAD, opposition au nucléaire).
    Ce discours ne veut souvent pas plus entendre parler de la question sociale – quand il n’affirme pas carrément la volonté de profiter de la guerre en cours pour éradiquer la critique du capitalisme et de l’Etat (Cf. l’interview de Pascal Bruckner dans Le Figaro du 15 juillet, « Mener la guerre à l’intérieur de façon préventive »).
    Or, comment peut-on penser la situation internationale et intérieure où nous nous trouvons sans prendre en compte la place du pétrole dans notre civilisation industrielle, le creusement vertigineux des inégalités sociales en Occident depuis trente-cinq ans, la perte de liens et de sens engendrée par le consumérisme et la marchandisation de tous les pans de la vie sociale ? Comment peut-on imaginer sortir de l’impasse actuelle sans un projet de réfection complète de la société, qui implique en premier lieu d’arrêter sa destruction méthodique par les lois de type « Macron » ou « travail », les traités de type Tafta et autres pactes de stabilité, qui précarisent et marchandisent toujours plus ?
    Une société dont les institutions et les entreprises encouragent la mise en concurrence féroce de tous et l’abêtissement général par l’entertainment est une société qui n’est pas en mesure de se défendre contre la barbarie « smart » de Daech [acronyme arabe de l’organisation Etat islamique].
    Les néochurchilliens se piquent en général de ne répondre à cette barbarie que par des mesures répressives. Mais il est amusant de constater que jamais ne figure dans leur catalogue de propositions, plus ou moins réalistes et constitutionnelles, l’idée de restreindre l’usage d’Internet.
    La propagation du point de vue et des mots d’ordre de Daech en Occident signe pourtant l’échec fracassant de la fameuse société de l’information, sur laquelle faucons de droite et colombes de gauche tablaient il y a quinze ans – les uns pour asseoir solidement leur ordre mondial injuste et prédateur, les autres pour relier les opprimés du monde entier, élever le niveau d’intelligence collective et fomenter la révolte contre l’empire capitaliste.
    L’emprise d’Internet sur la vie sociale produit en fait un désastre humain et politique, dont l’essor de l’islamisme est un des aspects les plus brutaux – et le succès du jeu Pokemon Go la dernière illustration risible en date. Mais qui songe à couper le robinet par lequel circulent la propagande djihadiste, les vidéos sanguinaires et les appels quotidiens à tuer des mécréants ?
    Paradoxes coutumiers de notre société industrielle avancée
    Quel crédit accorder à des politiciens et des intellectuels qui se disent sans cesse « prêts à tout pour gagner cette guerre », alors qu’ils n’envisagent pas un instant d’empêcher la logorrhée de Daech de se déverser dans les foyers et les téléphones de ses followers ?
    Que cela pose quelques difficultés techniques est bien probable, mais peut-être est-ce un des endroits où il y aurait sens à faire preuve de volontarisme, plutôt que sur les plages. Sans doute est-ce difficile, d’abord parce que cela perturberait le cours normal des affaires ainsi que les petites habitudes de vie de tout le monde. On retrouve là les paradoxes coutumiers de notre société industrielle avancée, parfaitement renseignée sur les périls qui la minent, mais profondément réticente à mettre en cause les commodités qui donnent à ses habitants des gages (temporaires) de confort, l’apparence de la toute-puissance et l’illusion de la liberté.

    Matthieu Amiech est l’un des auteurs du groupe Marcuse, qui a publié en 2013 « La Liberté dans le coma. Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer » (La Lenteur).

    #critique_techno, #extrême_droite

  • Les #énergies_renouvelables entretiennent le mythe de l’abondance énergétique
    https://www.reporterre.net/Les-energies-renouvelables-entretiennent-le-mythe-de-l-abondance-energet

    L’abondance énergétique est un aveuglement collectif profond répandu jusque dans les rangs des écologistes, explique l’auteur de cette tribune. Cette illusion nimbe les énergies renouvelables et les nouvelles technologies de l’information d’un halo salvateur, alors qu’elles perpétuent la dévastation du monde.

    • le livre d’Ardillo se termine par des considérations écrites à l’issue du Sommet de Paris sur le climat… en février 2007. Elles valent entièrement pour ce qui s’est passé en décembre 2015 : « (…) le consensus médiatique et scientifique sur le changement climatique recherche surtout l’adaptation progressive de la mentalité des citoyens à une nouvelle situation menaçante, due à l’activité du monde industriel. Le réchauffement de la planète, qui (…) pourrait être la pierre angulaire du démontage des discours progressistes des deux derniers siècles, se transforme entre les mains des environnementalistes et selon les schémas qui dominent le monde, en un élément de soutien à une plus grande intégration de tous les agents économiques et politiques. En d’autres termes, il ne s’agit aucunement de trouver des solutions à la crise du climat, mais plutôt de savoir comment intégrer cette crise sans perturber l’ordre social et l’idéologie qui le sous-tend [4]. »

      #collapsologie

  • Santé au travail : On achève bien les prolos - CQFD, mensuel de critique et d’expérimentation sociales
    http://cqfd-journal.org/Sante-au-travail-On-acheve-bien

    Annie Thébaud-Mony, sociologue de la santé, avait (un peu) fait parler d’elle au cœur de l’été 2012, en refusant avec fermeté la Légion d’honneur dont voulait la décorer la ministre Verte Cécile Duflot. Elle avait fait savoir que la seule récompense souhaitable pour ses travaux serait un changement complet d’orientation des politiques publiques, dans le sens de la prévention du cancer.

    Bien sûr, la presse ne s’était pas appesantie sur ce geste rare. Le dernier livre de Thébaud-Mony, La Science asservie, est, lui, carrément passé inaperçu, bien que son propos soit fracassant [1]. C’est assez compréhensible d’un certain point de vue, car la lecture de ce livre est douloureuse, insupportable même parfois. Il porte sur le lien entre cancers, Big Business et Big Science. Pour être plus précis : sur la façon dont les grandes industries empoisonnent notre milieu et trouvent systématiquement des appuis dans la recherche scientifique pour les aider à masquer le fait qu’elles détruisent consciemment un grand nombre de vies – à commencer par celles de leurs ouvriers.

    #travail #santé

  • Matthieu Amiech, Sauver la recherche, ou la subvertir ?
    https://sniadecki.wordpress.com/2015/07/05/amiech-subvertir

    Deux petits articles récents d’Amiech sur le mouvement Sauvons la recherche et sa suite Sciences en marche publiés dans @cqfd et compilés là chez @tranbert.

    C’est à l’aune de cette cohérence et de cette audace qu’on peut mesurer le caractère scélérat du mouvement pro-capitaliste Sauvons la Recherche, en France au début des années 2000, comme de son hoquet récent, « Sciences en marche ».

    On les trouve aussi ici sur le site d’@cqfd :
    http://cqfd-journal.org/Sauver-la-recherche-ou-la
    et
    http://cqfd-journal.org/Ils-savent-y-faire-ces-savants

    #Matthieu_Amiech #Sauvons_la_recherche #Sciences_en_marche #critique_techno #science #recherche #capitalisme #Marcuse #histoire #années_60

  • SANS AUCUNE RETENUE
    FORÊT DE SIVENS
    les 7 numéros du bulletin quotidien (semaine du 25 octobre 2014)

    http://tantquilyauradesbouilles.wordpress.com/sivens-sans-retenue

    Les zones humides, on n’en a rien à foutre
    ou
    Comment, après avoir dévasté la nature, la société industrielle et écologiste achève de la détruire en « l’aménageant »

    "Les passionnés de la nature sont à l’avant-garde de sa destruction."
    Bernard Charbonneau, Le Jardin de Babylone

    1. Ce bulletin, qui paraîtra quotidiennement pendant sept jours, tiendra sur le projet d’aménagement d’une retenue d’eau sur la rivière Tescou, dans la forêt de Sivens, des propos qui seront, justement, sans retenue et sans ménagement. Y seront posées certaines questions que le mouvement esquive : des tendances technocratiques de l’écologie à la question de la violence comme méthode de lutte.

    2. Les arbres tombent, les opposants restent. À la fin du déboisement, la résistance au barrage du Testet a pris un nouveau cours. Pourtant, elle parle toujours le même langage : celui du moratoire et de la contre-expertise, tenu par les écologistes légalistes du collectif « Sauvegarde du Testet ». Ce collectif a vu disparaître, avec la zone humide, son argument principal de protection et de conservation de la nature. Pourtant, la lutte continue : et au-delà de l’écologie, sur quoi se fonde t-elle ?

    • Un barrage contre le pacifisme
      Dialogue (Première partie)
      (extrait, troisième bulletin)

      Oui, j’ai vu des arbres que je fréquente depuis des années être abattus par les machines de mort, j’ai vu les gens y grimper à l’aube pour les protéger, j’ai vu les tentatives de ralentir les robocops avec des barricades et des cocktails Molotov – quelle naïveté, vu comment ils sont équipés.

      Tu penses que nous ne sommes pas assez « équipés » ? Moi, je suis pour la résistance active, mais sans moyens violents. Je suis pacifiste.

      Pourquoi te sens-tu obligé de me dire cela, et d’un ton si supérieur ? Aurais-tu du mépris pour celles et ceux qui, comme moi, ne se définissent pas comme « pacifistes » ?

      Non, aucun mépris, excuse-moi. Je pense même qu’il s’agit d’une composante indispensable de la lutte. Tu me confonds peut-être avec d’autres gens, ceux qui se disent « légalistes », cherchent à négocier avec les autorités et se démarquent des « occupants » et des « violents ». En ce qui me concerne, je n’hésite pas à violer la loi pour défendre mes idées. Mais si je combats la violence de ce système, c’est parce que je m’oppose à toute forme de violence. Je suis donc pacifiste.

      Je trouve bizarre la manière dont tu te définis et dont tu parles des autres composantes de ta lutte. Nous, dans la Résistance, nous ne nous divisions pas en légalistes, pacifistes et violents. Il y avait les maquisards qui vivaient armés dans la clandestinité, la population qui nous soutenait matériellement et les gens qui, au sein de l’administration, faisaient les faux papiers et transmettaient certaines informations – c’est grâce à l’union de ces trois composantes qu’il y a eu de la résistance en France, et il aurait été désastreux de se dissocier de l’une. Votre distinction – car tu n’es pas le seul à parler en ces termes – a forcément pour effet de stigmatiser ce qu’il faudrait soutenir en priorité : celles et ceux qui prennent le risque de menacer le bon déroulement du programme de destruction concocté par les autorités.

      Soit, mais nos situations n’ont rien à voir – et il faut s’y adapter. On ne peut comparer le nazisme et ce que je combats : Carcenac est un escroc, mais ce n’est pas un Hitler qui assassine à tour de bras. Les gendarmes mobiles commettent des exactions, mais ils ne tirent pas à balles réelles.

      C’est vrai, mais tu m’as dit toi-même que les logiques économiques et politiques qui poussent à faire ce barrage, elles menacent la vie et donc l’humanité. Et tu vois bien que ce barrage, il est fait contre vous. Contre votre monde, vos idéaux et vos pratiques pacifistes. Si vous n’arrêtez pas le chantier, vous allez sortir de cette lutte affaiblis, collectivement et individuellement. Il faut donc résister, tous ensemble. A chacun de faire ce qu’il peut en fonction de ce qu’il sait et se sent capable. Pour gagner un combat, de toute façon il faut de tout et ne pas reculer devant l’épreuve de force. L’essentiel, c’est de ne pas se dissocier des autres – çà, c’est faire le boulot du pouvoir : « diviser pour mieux régner ».

      Il faut de tout, certes, mais tout n’est pas toujours possible ensemble – quand des gens lancent de loin des cailloux sur les flics qui encerclent les militants pacifistes enterrés, c’est stupide et dangereux. De toute façon, je ne pense pas qu’il soit possible de battre l’Etat sur son propre terrain. Je ne pense même pas qu’il soit souhaitable d’entrer dans ce jeu-là, nous n’avons rien à y gagner.

      Vu le rapport de force, tu as peut-être raison. Mais je crois tu ne m’as pas bien comprise : pour moi, le problème n’est pas de savoir si on est prêt ou pas à recourir à la violence – ça, c’est une question personnelle, qui dépend de notre histoire, de l’Histoire aussi, des circonstances, etc. Mon propos n’a jamais été de dire que seuls les maquisards avaient fait le bon choix. Le problème à mes yeux, c’est que tu te définisses d’une manière qui donne le mauvais rôle à certains de tes camarades ; c’est que les adjectifs définissant les différentes branches de la lutte sont des catégories policières qui aboutissent, en te posant comme innocent, à montrer implicitement du doigt les autres comme criminels. Là, tu fais le jeu du pouvoir, qui cherche toujours à discréditer ses opposants comme « violents », voire « terroristes ». Dis moi seulement, d’où vient cette question de la « violence » ?

    • Un pacifiste contre le barrage ?! (extrait, quatrième bulletin)

      A Sivens on s’enterre, on « prend racine » pour barrer le chemin aux machines ; on replante, dans la forêt changée en lit de copeaux, de jeunes arbrisseaux. Ces pratiques pacifistes portent en leur sein le souci de donner aux médias qui la relaient une « bonne image » de la lutte, mélangé de considération morale quant à l’usage de la violence. Nous vivons dans une société en état de paix ; c’est à dire où la violence emprunte des voies tellement détournées qu’elle parvient à ne plus être identifiée sous ce nom, et que l’emploi de sa forme la plus brute et matérielle – caillou & flashball – nous terrifie. Cet effet de répulsif moral que suscite tout emploi de la violence directe, matérielle n’est qu’un exemple de la prédominance, là comme partout, de la représentation sur la réalité. Mais qu’on se le dise : qui se bat par les images aura de l’influence dans un monde d’images, et contribuera à renforcer ce monde, contre lequel par ailleurs nous luttons.

      L’influence par le symbole est peut-être nécessaire, aussi, à la lutte ; mais lorsqu’elle demeure si négligeable et si parallèle qu’elle échoue à enrayer une destruction bien réelle, il n’est plus possible de s’en tenir là. Alors se repose la vieille question des moyens et des fins. Toute l’équivoque vient de ce que nous souhaitons obtenir des conséquences pratiques par des moyens symboliques : faire cesser le travail des machines en infléchissant à notre égard l’opinion publique, qui ainsi gagnée à la cause infléchira elle-même le gouvernement, qui par crainte de la « mauvais presse » qui découlerait de leur obstination ordonnera aux différents acteurs économiques et politiques du projet de cesser les travaux. Nous voulons être indirectement efficaces. Mais il y a là une contradiction dans les termes. Est efficace ce qui va au but par les moyens les plus directs. Notre but est de faire cesser les travaux du barrage. La réprobation morale de la violence doit laisser place à une stratégie d’ensemble. Tous les fronts de tous les mondes doivent être occupés. Celui des images, éminemment contemporain, en est un. Beaucoup plus désuet, comme tout ce qui s’exerce sans médiation, le sabotage en est un autre.

      On ne mesure pas la force et la justesse d’une lutte aux moyens employés, qu’ils soient violents ou non. Il faut laisser l’image de la résistance pacifiste populaire contre la violence d’État comme modèle de la lutte aux journalistes amateurs de clivages simples. On considérera peut-être les chances de réussite d’une lutte à sa capacité à ne jamais se laisser réduire à un principe – à une image –, mais à occuper tous les principes et toutes les images – et donc à les subvertir. Cessons de nous enfermer dans des identités figées et pensons plutôt à comment agir de conserve, divergentes méthodes pour un objectif identique : l’abandon immédiat et définitif du projet de barrage, l’expropriation du Conseil Général et la réappropriation de la forêt de Sivens.

    • Protéger la croissance
      Recréer la nature
      (extrait, sixième bulletin)

      En agriculture, par exemple, la campagne est désormais mesurée et chiffrée dans ses moindres détails. Depuis quelques années, l’ensemble des terres agricoles (champ cultivé, prairie, bois, causse, estives, etc.) est photographié par vue aérienne. Ces photos sont numérisées et chaque agriculteur doit déclarer tous les ans ce qu’il fait sur ses terrains (quelle culture ? quelles bêtes ? combien ?). Ces déclarations sont enregistrées dans des bases de données de l’administration. Un pré devient alors un « îlot », un arbre devient un « élément paysager », et un troupeau qui pâture devient un « chargement » qu’il convient de maîtriser dans un « plan de gestion pastorale ». Il n’y a plus un bout de paysage auquel on n’attribue pas une valeur, une réalité augmentée, quelque part dans l’ordinateur d’un bureaucrate : un potentiel agronomique, un atout touristique ou une biodiversité remarquable. Cette façon de simplifier et d’appauvrir la réalité, de tout transformer en chose, permet de comparer n’importe quel endroit avec n’importe quel autre et d’en faire ce que l’on veut. On peut ainsi échanger tel endroit contre tel autre, on peut même détruire telle « zone humide » pour la « recréer » artificiellement ailleurs.

      Cet univers technocratique, c’est la violence normale du monde moderne. Quelle que soit la taille d’un projet d’aménagement, que la destruction à laquelle on assiste soit petite ou grande, tout ce que l’on peut dire, si l’on n’utilise pas le langage des gestionnaires, est considéré comme irrationnel, subjectif, emprunt de sentiments intempestifs. On ne décide plus de nos conditions de vie (là où on habite, comment on travaille, comment on vit avec nos voisins, etc.). Les décisions qui ont le plus de conséquences sur nos vies dépendent d’experts et de programmes nationaux ou européens. Ainsi, le mode de vie moderne exige de ne pas trop s’attacher à ce qui nous entoure et de s’adapter sans cesse aux évolutions de ce monde et aux exigences de la relance de l’économie.