L’armée espagnole s’inquiète de la « pression » du Maroc sur les enclaves de Ceuta et de Melilla
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L’armée espagnole s’inquiète de la « pression » du Maroc sur les enclaves de Ceuta et de Melilla
r Alexandre Aublanc
Trois couronnes de laurier au pied d’un buste blanc. Les autorités de Ceuta célébraient, le 2 mai, un illustre enfant de la ville. Ce jour-là, en 1808, le lieutenant Jacinto Ruiz Mendoza, héros de la guerre d’indépendance espagnole, menait le combat contre les forces napoléoniennes occupant Madrid. En hommage, des fantassins de Ceuta, les regulares, ont défilé devant son effigie de marbre.
Héritière de troupes coloniales formées de combattants marocains, l’unité est la plus décorée d’Espagne. Elle fut à l’œuvre lors de la guerre du Rif (1921-1927) face aux rebelles du chef anticolonialiste Abdelkrim El-Khattabi. Portant le tarbouche rouge et la cape blanche, ses membres ne croisent plus le fer au Maroc, mais, pour l’armée espagnole, la perspective d’une guerre n’a pas disparu. En témoigne l’inquiétude de son centre de réflexion, dirigé par un légionnaire ayant servi à Melilla, l’autre port espagnol limitrophe du Maroc, à 270 kilomètres à l’est de Ceuta.
Publié en mars, un rapport de l’Institut espagnol d’études stratégiques met en garde : « Au sud du détroit de Gibraltar, la pression militaire [marocaine] est une réalité. » Ceuta et Melilla (85 000 habitants chacune) étant des « nœuds vitaux pour la sécurité » des intérêts de l’Espagne, le centre de recherche du ministère de la défense préconise que leur soit dévolu un « plan de défense spécifique ». Toutes les composantes de l’armée – « terrestre, aérienne, spatiale, maritime et cybernétique » – sont concernées.Le projet n’est pas nouveau. Il avait été évoqué dans la dernière stratégie nationale de sécurité, adoptée en 2021. Mais sa réalisation tarde. Or, le haut commandement espagnol alerte depuis des années sur les « dépenses continues » de l’armée marocaine. « [Notre] supériorité est la meilleure dissuasion face aux visées du Maroc sur Ceuta et Melilla », avertissait l’état-major en 2025.
Les généraux n’ont pas oublié l’épisode de l’îlot du Persil, en 2002. Planté en Méditerranée, le rocher à la souveraineté contestée avait failli déclencher un affrontement militaire. Malgré un accord tacite entre les deux pays, Mohammed VI avait autorisé l’envoi de gendarmes sur le caillou, avant qu’il ne soit repris par l’Espagne. Seule la médiation des Etats-Unis avait permis d’éviter le pire.
Depuis, le rapport de force s’est resserré. L’aviation et la marine espagnoles surpassent toujours celles du Maroc, mais le royaume chérifien « a modernisé son armée, de sorte que, dans certains domaines, nous sommes à égalité, alors que, dans d’autres, comme la puissance de feu à longue portée, il nous surpasse », souligne l’universitaire Javier Jordan, directeur de Global Strategy, une plateforme réunissant chercheurs et professionnels de la défense.
Une guerre conventionnelle reste néanmoins hypothétique, les officiers espagnols se préoccupant davantage de ce qu’ils nomment un conflit de « zone grise ». « Le Maroc semble développer une stratégie d’attrition progressive et prolongée visant à affaiblir la position de l’Espagne à Ceuta et à Melilla, sans recourir à la force militaire », rapporte Luis de la Corte Ibañez, directeur au centre de recherche en sciences forensiques et sécurité de l’université autonome de Madrid et professeur associé à l’Institut espagnol d’études stratégiques.
Les signes de cette confrontation hybride vont de l’« asphyxie économique » des deux villes, privées de douanes commerciales avec le Maroc, à l’« instrumentalisation » de l’immigration, les cités espagnoles constituant les seules frontières terrestres directes entre l’Afrique et l’Europe. En 2021, quelque 10 000 individus étaient entrés illégalement à Ceuta en moins de quarante-huit heures.
Persuadée que leur passage avait été facilité par le Maroc, l’Espagne avait dénoncé un « chantage ». En toile de fond planait l’ombre du Front Polisario, mouvement indépendantiste du Sahara occidental, dont le chef avait été hospitalisé près de Saragosse, trois semaines plus tôt, sous un faux nom. Rabat avait fait part de son « incompréhension ».
Le contentieux sahraoui n’est pas étranger au malaise de l’armée. Le fait que les anciens chefs d’état-major José Julio Rodriguez et Fulgencio Coll aient rejoint Podemos et Vox, en 2015 et en 2018, renseigne sur la disposition d’esprit des hauts gradés. Les deux partis politiques ont des programmes diamétralement opposés, mais ils convergent dans leur dénonciation de l’« expansionnisme » du Maroc, aussi bien au Sahara occidental qu’à Ceuta et à Melilla.
Ainsi le ralliement, en 2022, du premier ministre Pedro Sanchez au plan d’autonomie marocain du Sahara occidental, « sans contrepartie connue », est-il perçu comme une pente « dangereuse », d’après un rapport de l’Ecole supérieure des forces armées, publié en juillet 2025. Bien que Ceuta et Melilla ne figurent pas dans la liste onusienne des territoires à décoloniser, Rabat continue de les désigner comme « occupées ». « Madrid a modifié sa ligne sur le Sahara occidental, mais sans renforcer la protection de ses possessions africaines », estime un capitaine de frégate, dans le numéro d’avril de la revue de défense Ejercitos.
L’appréhension résonne autrement depuis le tour nouveau qu’a pris la relation entre Madrid et Washington. Donald Trump n’a pas goûté le refus de Pedro Sanchez d’autoriser les Etats-Unis à accéder à leurs bases de Rota et de Moron, en Andalousie, ni sa décision de fermer l’espace aérien espagnol aux avions américains participant aux frappes contre l’Iran. C’est à cette aune que doit être interprété un courriel du Pentagone, dévoilé le 24 avril, dans lequel est suggérée la suspension de l’Espagne de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN).
L’option est improbable à ce stade, mais elle renvoie à une interrogation lancinante en Espagne : en cas de conflit armé avec le Maroc, Ceuta et Melilla seraient-elles protégées par l’OTAN ? « Les deux villes ne sont pas couvertes par la clause d’autodéfense du traité, bien que des consultations puissent avoir lieu », note Miguel Acosta Sanchez, professeur de droit international à l’université de Cadix. La politique erratique de Donald Trump aidant, la fiabilité du soutien américain suscite désormais des interrogations.D’autant qu’en avril, au même moment, un groupe d’étude conservateur de Washington, l’American Enterprise Institute, et un député républicain de Floride plaidaient pour une reconnaissance de la « marocanité » de Ceuta et de Melilla. En Israël, des analystes proches du gouvernement appelaient à cautionner les revendications du Maroc. La concomitance de ces déclarations a provoqué de nombreux commentaires dans la presse espagnole.
Questionnée lors d’un colloque, le 29 avril, l’ambassadrice d’Israël à Madrid a dû nier tout soutien de l’Etat hébreu. Le ministre des affaires étrangères espagnol, José Manuel Albares, a qualifié quant à lui de « complètement absurde » l’idée que le Maroc pourrait compter sur les Etats-Unis. Les Espagnols, eux, ne sont pas insensibles aux craintes de leur armée. Ce que démontrent les baromètres annuels du Real Instituto Elcano : en 2020, les citoyens sondés par le think tank classaient le Maroc à la septième place des nations présentant un risque pour leur pays. En 2025, ils étaient 55 % à considérer le royaume comme la « principale menace ».
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